Le Cinéma muet

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Ann Harding
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Re: Le cinéma muet

Post by Ann Harding »

On utilise de plus en plus le 'teintage numérique' qui est plus facile à faire que le système chimique. C'est probablement la bonne solution, vu qu'il ne reste plus beaucoup de labos qui savent faire du teintage à l'ancienne. Mais, il faut que la personne qui le fait soit au fait des us et coutumes du muet. Sur The Great White Silence , dont j'ai parlé récemment, c'est très réussi. En fait, ce qui est le plus dur à faire ce sont les virages chimiques (remplacer l'argent -zone sombre- par des ions organométalliques colorés). En général, l'image est assez 'baveuse' sur tous les films virés que j'ai pu voir. Alors que le résultat numérique sur The Great White Silence est formidable.
feb
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Re: Le cinéma muet

Post by feb »

Pour avoir pas mal regardé le film hier soir, le travail sur le teintage est vraiment beau, la fondation Murnau a fait un super boulot.
allen john
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Re: Le cinéma muet

Post by allen john »

The artist (Michel Hazanavicius, 2011)

Commençons d'abord par l'inévitable: The artist est un film muet, un vrai, c'est-à-dire qu'il raconte une histoire par la seule force de l'image. C'est déja arrivé depuis 1929 (L'année durant laquelle la production Hollywoodienne est devenue majoritairement parlante), et les exemples de films sciemment muets sont, sinon nombreux, en tout cas notables. Il y a eu, bien sur, des succédanés de la production muette (The silent enemy, City lights, Tabu, Modern times), des parodies (Silent movie, de Mel Brooks) voire des essais plus ou moins expérimentaux et poétiques (Sidewalk stories, de Charles lane). Mais ce film n'est en aucun cas une parodie, n'est motivé par aucun gimmick économique, n'est ni un manifeste ni un objet militant, et a vocation à faire des entrées; il a quand même été présenté à Cannes, et a fait l'objet d'une solide promotion.

Ajoutons à ces données une série de paradoxes: tout en prenant pour sujet sa spécificité même (The artist est un film muet réalisé à l'époque parlante, qui parle du difficile passage du muet vers le parlant, mal vécu par une star majeure qui devient un moins que rien), le film se permet le luxe de reprendre des arguments à deux énormes classiques, voire trois: A star is born (1937), de William Wellman, refait par George Cukor en 1954, racontait comment une jeune femme, prise sous son aile par un solide acteur établi, effectuait une irésistible ascension vers les sommets du box-office, pendant que son amant, lui, entamait une plongée vers les profondeurs; et bien sur, on a tous en tête, en voyant ce nouveau film, l'irrésistible Singing in the rain(1952) de gene Kelly et Stanley Donen, qui montre avec humour et en musique de quelle façon un studio de cinéma enfermé dans sa routine devait répondre à l'appel du parlant en 1929... De ces deux films, Hazanavicius a fait un intelligent démarquage, mais là encore on n'est absolument pas dans la parodie.

1927: George Valentin (Jean Dujardin) est une star, pour Kinograph studios, en compagnie de son chien qui partage la vedette de ses films d'aventures, tous copiés les uns sur les autres. Manifestement, il est un coureur invétéré, et l'affection du public lui est acquise pour longtemps. Il aide un jour une jeune aspirante actrice, qui en retour tombe amoureuse de lui. Elle devient une actrice notable sous le nom de Peppy Miller (Bérénice Béjo), puis son étoile monte, jusqu'à être engagée par Kinograph en 1929, qui cherche à lancer une nouvelle vedette dans le cadre d'une reconversion du studio vers la production parlante. George Valentin, lui, a claqué la porte du studio pour continuer à produire, réaliser et inetrpréter des films muets, s'estimant un "artiste" de la profession. A peu près au même moment, le film de Valentin, daté et mal fichu, fait un flop, le premier film Kinograph de Peppy Miller, Beauty spot, est un énorme succès, la femme de Valentin le quitte et par dessus le marché, la crise est là. Valentin, qui a mal pris une remarque de Peppy dans une interview sur 'les vieux acteurs', s'enfereme dans sa propre descente aux enfers pendant que la jeune femme assiste, de loin, impuissante, à sa déchéance...

Les parallèles sont nombreux, on l'a déja dit, avec d'autres films. Mais il y a un grand nombre d'autres allusions, plus ou moins discrètes: une bonne part de l'intrigue renvoie à la triste histoire d'une immense vedette des années 20, John Gilbert; comme Valentin, il est en 1926 le roi, accumule les succès, et croit pouvoir faire la pluie et le beau temps à son studio, la MGM. Il est en 1927 la star incontestée de Flesh and the devil, de Clarence Brown, un puissant drame romantique dont la co-star est Greta garbo dans son troisième film Hollywoodien. Les deux tombent amoureux, vont même manquer de se marier, mais il n'en sera rien, la dame ayant de légendaires vélléités d'indépendance. C'est un homme irritable qui se fâche alors avec le dirigeant du studio, Louis B. Mayer, qui va selon la légende s'acharner à le détruire personnellement. Contrairement à Valentin, Gilbert a accepté le défi du parlant, mais sur des conseils mal avisés, a eu le plus grand mal à placer sa voix (Un problème récurrent chez les acteurs habitués à ne pas utiliser le dialogue); de fait, les spectateurs n'ont pas accepté l'acteur dans ses rôles parlants, et son étoile a décliné très vite. En 1933, Garbo a tout fait pour le remettre en selle en l'imposant pour être son partenaire dans Queen Christina, ou il est excellent (Une anecdote à l'origine d'une péripétie de The artist), mais la déchéance se poursuivra jusqu'à son décès prématuré en 1936. D'autre part, le nom même de Valentin renoie à Rudolf valentino, star phénoménale, mais celui-ci est décédé en 1926, soit avant la révolution du parlant. La silhouette campée par Dujardin renvoie autant à Gilbert qu'à Douglas Fairbanks, dont un film (The mark of Zorro, de Fred Niblo, 1920) est utilisé pour la séance de cinéma solitaire que s'octroie Valentin; les extraits du film sont saupoudrés de gros plans de Jean Dujardin en Zorro, mais les cascades sont bien celles de Fairbanks, une personnalité exubérante qui partage avec Valentin une petite manie de se livrer en public à des petits tours, excentricités et autres gags. Lui aussi a été écarté par le parlant... Quant à Peppy Miller, le nom renvoie probablement à Peggy Pepper, le personnage de Marion davies qui devient une immense vedette à la MGM dans la comédie géniale de King Vidor Show People (1928). Mais Bérénice Béjo compose un personnage plus générique, au-delà de ce nom, il n'y a pas plus d'allusions, sa silhouette pouvant aussi bien ramener à Louise Brooks que Clara Bow, ou Carole Lombard, dont elle a le style de jeu physique et drôle...

Au-delà des parallèles factuels et des inspirations des personnages, Michel Hazanavicius a bien fait les bonnes recherches, et a vu des films, principalement ceux des années 1927 à 1928, soit les meilleurs de la période. Il sait que les films muets de cette époque ne sont pas de poussiéreux objets mais bien une expression artistique authentique et unique, qu'ils ne scintillent pas, qu'ils sont superbes photographiquement. Il retient ça et là des plans-hommages, qui renvoient avec délicatesse à cette inspiration sans jamais prendre le pas sur la narration; une plan en plonée sur un café renvoie à Sunrise (Murnau, 1927), un plan de Dujardin qui manque de se faire renverser par une voiture fera penser à City lights (Chaplin, 1931)... Mais il ne s'arrête pas au cinéma muet, puisque des détails font penser à d'autres films, parlants mais aussi d'une importance capitale pour l"histoire du cinéma: la déchéance de Dujardin s'accompagne de plans (L'acteur au milieu d'une pièce, régnant ironiquement sur des monceaux de pellicule inutile, la découverte dans une pièce de la maison de Peppy MIller de ses meubles et de toutes ses affaires, recouverts de draps et devenus inutiles, comme une collection mise sous clé) qui rapellent Citizen Kane (1941), de Orson Welles... Mais a musique elle-même, généralement une partition originale composée par Ludovic Bource, sort de son cadre et renvoie à Vertigo(1958) lors d'une scène de suspense superbe, et pleine de trouvailles, avec l'utilisation du thème de la scène d'amour composé par Bernard Herrman pour le film de Hitchcock! De la même manière, Bource et Hazanavicius qui sont des hommes de gout, accompagnent leurs montages sur l'irrésistible ascension de Peppy et la descente de Valentin, de Jubilee Stomp (1928), de Duke Ellington, comme une superbe trace du son du passé, qui se marie excellement avec le film.

"We had faces then", voilà ce que Norma Desmond disait à Joe Gillis dans Sunset Boulevard (1950), de Billy wilder, pour lui signifier la supériorité des acteurs du muet sur ceux du parlant; de fait, la leçon a été apprise et bien rendue par Hazanavicius, qui a cherché en priorité des "trognes", des visages expressifs, voire inoubliables, pour accompagner son histoire. Dujardin et la mobilité de son visage, Bérénice Béjo et son sourire modelable, sont donc accompagnés d'acteurs Américains (Je mets volontarement de coté l'apparition anecdotique du Britannique malcolm Mc Dowell, réduite à quelques secondes) qui ont des visages notables: John Goodman est parfait en producteur à cigare, James Cromwell, quasiment en contre-emploi, interprète le fidèle chauffeur qui n'abandonne pas George Valentin, et Penelope Ann Miller s'acquitte avec génie d'un rôle ingrat, celui de l'épouse jalouse qui abandonne Valentin dans la tourmente...

Mais bien sur, Hazanavicius ne s'est pas arrêté en si bon chemin. Au-delà du choix du noir et blanc (Même si je le répète, la couleur existe au cinéma depuis le début!! Même si des films intégralement en couleurs sortaient tous les ans dans les dernières années du muet, et même, certains d'entre eux avaient des séquences parlantes et sonores, comme celui-ci...), d'un format "carré", 1.33:1, du muet, le meteur en scène s'est livré à une véritable recherche de mise en scène, justement: lui qui a, avec ses deux OSS 117, su retraduire avec élégance le style surranné des années 60, est un expert du pastiche, du "à la manière de", mais on aurait pu avoir un produit sympathique, mais anecdotique avec ce nouveau film; or il n'en est rien: c'est un film valide, à la mise en scène pure et surtout originale, émaillé de petits bonheurs cinématographiques, voire de trouvailles géniales. Il fait jouer les ombres, et celle de George valentin le quitte alors qu'elle devrait se projeter sur un écran blanc! La façon dont il fait jouer Dujardin avec le chien, jusque dans leur maison, dans leur quotidien, est très drôle mais elle est pleine de sens, l'acteur devenant un incorrigible gamin, déconnecté des réalités, y compris dans sa vie quotidienne, ce qui précipitera sa chute. Le jeu sur les jambes de Bérénice Béjo engagée pour danser en figurante, vues par l'oeil salace de Valentin, qui s'amuse alors à essayer d'en voir plus, renvoie un peu à la séduction de la jeune femme, mais plus encore à son astuce finale (Que je ne révèlerai pas), permettant au film d'adopter un semblant de structure circulaire. On passera sur la scène de l'escalier, lorsque Valentin qui descend après avoir claqué la porte de son patron rencontre Peppy qui monte, symbolique effective de leur futur, mais vénérable cliché, pour se concentrer sur la thématique gonflée du sonore et du parlant: cette menace du film reste pendant longtemps le véritable ennemi, ce qui empêche Valentin de dormir (Il fait un cauchemar sonore, parfaitement génial, et très surprenant), mais le paradoxe, c'est que Hazanavicius réusstit à intégrer à son film muet une représentation du parlant, dosant ses plans de bouches babillantes en variant sur la proximité de la caméra. Ce qui aurait pu être un type de plans génériques de bouches qui parlent, est millimétré, dosé, calibré jusqu'à devenir un crescendo génial. A la fin, lors d'une embrassade des deux acteurs, Hazanaviciius se soncentre sur leurs bouches, toujnours muettes, et dans le silence total puisque Bource maintient pour cette scène l'orchetre en standby, on jurerait qu'ils chuchottent. En muet, s'entend...

Parler, c'est donc la menace, c'est aussi un clin d'oeil final. L'angoisse de Valentin qui renvoie à cette menace qui pesait sur certains acteurs, peu susceptibles de réussir dans le cinéma parlant (la encore, je ne peux que renvoyer à ce film fabuleux qu'est Singing in the rain, dans lequel tout est dit, mais aussi dansé et chanté); en soi, ça n'est rien, mais cette angoisse, cette menace, d'ailleurs relayée dans le film par la méchante crise de 1929, c'est un peu le symbole même, ou la notion de vicissitude, c'est l'adversité. Voilà qui permet de donner un sens à cette brillante épopée formelle: il ne s'agit pas ici de militer, simplement de constater: le parlant au cinéma, ça devait arriver, c'est juste un passage, c'est comme vieillir, c'est comme mourir. Le "message", si on peut dire, st vite trouvé: il y aura un moyen, et comme ça, on pourra avoir recours à cette bonne vieille maxime, The show must go on. ca finira bien par marcher!! De plus, on a besoin de l'adversité, comme valentin, vaniteux et suffisant, enclin à refaire à chaque fois le même film, a besoin de nouveaux défis... Ce n'est en aucun cas révolutionnaire, non, mais ça justifie pleinement le poême cinématographique de 100 minutes qu'on vient de voir. et puis comme on est très reconnaissant à Michel Hazanavicius d'avoir fait un vrai film muet, pas une parodie, mais un vrai, bona fide film muet, avec respect. Rien que pour ça, on peut l'aimer sans aucune réserve: Merci.

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daniel gregg
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Re: Le cinéma muet

Post by daniel gregg »

Je ne sais pas si çà été signalé, en tout cas pas ici, je tenais donc à tirer un grand coup de chapeau à notre chère Ann Harding qui, non contente d'éclairer de son érudition et sa chaleur notre culture du cinéma muet, fournit un grand travail de l'ombre en tant que traductrice de Mr Brownlow.
Ce livre sera tout à fait à sa place sous mon petit sapin...

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Rick Blaine
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Re: Le cinéma muet

Post by Rick Blaine »

On en a un peu parlé dans le topic livre ciné.

C'est un sacré pavé... j'ai juste eu le temps de le feuilleter, je vais lire ça pendant mes vacances à la fin du mois.
daniel gregg
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Re: Le cinéma muet

Post by daniel gregg »

Rick Blaine wrote:On en a un peu parlé dans le topic livre ciné.

C'est un sacré pavé... j'ai juste eu le temps de le feuilleter, je vais lire ça pendant mes vacances à la fin du mois.
Oui, j'ai vu que certains classikiens l'avaient acheté, mais je n'ai pas trouvé mention de la participation d'Ann à cette impressionnante entreprise.
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Ann Harding
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Re: Le cinéma muet

Post by Ann Harding »

Merci Daniel. :) J'espère, en tous cas, que cette traduction française va rendre le livre accessible à de nombreux cinéphiles qui ne peuvent pas lire l'original en anglais. Et j'espère surtout qu'il vous donnera envie de vous plonger dans l'univers du muet. :wink:
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Sybille
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Re: Le cinéma muet

Post by Sybille »

Oui, excellente nouvelle que la sortie de ce livre (et bravo à Ann ! :D )
Je ne manquerai pas de me le faire offrir pour Noël. :P
Alligator
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Re: Le cinéma muet

Post by Alligator »

Fièvre (La boue) (Louis Delluc, 1921)

http://alligatographe.blogspot.com/2011/11/fievre.html

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Dans le cadre du Cinémed, chaque année la Cinémathèque de Paris consacre une soirée à faire découvrir aux Montpellierains quelques "trésors" de son catalogue. Cette année, c'est la ville de Marseille qui est à l'honneur et sert de prétexte avec deux films rares, celui de Moholy-Nagy "Marseille, Vieux Port" et celui-ci, "Fièvre", aka "La boue", parce qu'il se déroule dans un bouge de la ville phocéenne.

Après une instructive introduction où l'on nous apprend que le premier titre, "La boue" a été censuré parce que trop péjoratif et immoral, qu'Eve Francis était la compagne de Louis Delluc et que cet artiste avait un large éventail d'occupations (théâtre, roman, scénario, réalisation, etc.), la projection put commencer avec l'accompagnement au piano d'un musicien dans la salle. C'était la première fois que je voyais un film dans ces conditions du temps du muet. Je n'ai pas assez d'oreille pour apprécier ce privilège à sa juste valeur.

Malheureusement, le film de Louis Delluc ne m'a pas plu. Il s'agit d'un mélodrame comme il s'en faisait beaucoup à l'époque.

Les compétences dramaturgiques de Delluc se font excessivement sentir : les effets de mise en scène sont parfois très lourds.
Eve Francis joue de façon grandiloquente. Elle n'est pas la seule mais chez elle, c'est peut-être le plus éclaboussant.
Les maquillages sont forcés, surlignés. Le trait est partout gras. L'histoire elle même n'est pas à l'économie, mais appuie sans arrêt ses éléments d'assise.

J'ai suivi ce film par conséquent en attendant une lueur, quelque chose qui pouvait justifier toute cette outrance, cette pompe, mais même la fin ne parait pas donner quelque raison à ce pathos manifeste. Symbolisme et caractérisation soulignés des personnages semblent avoir été les pièces maitresses de cette œuvre.

A mon grand désarroi (j'espérais découvrir un cinéaste avec enthousiasme), je suis resté insensible à cette rhétorique du geste.
allen john
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Re: Le cinéma muet

Post by allen john »

Ann Harding wrote:Merci Daniel. :) J'espère, en tous cas, que cette traduction française va rendre le livre accessible à de nombreux cinéphiles qui ne peuvent pas lire l'original en anglais. Et j'espère surtout qu'il vous donnera envie de vous plonger dans l'univers du muet. :wink:
Bravo Ann. J'ai pour ma part découvert le livre il y a plus de vingt ans maintenant, et c'est plus qu'un livre, c'est un compagnon de route. Je souhaite du bonheur à tous ceux qui vont le découvrir...
Alligator
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Re: Le cinéma muet

Post by Alligator »

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Impressionen vom alten Marseiller Hafen (Vieux Port) (Marseille : Vieux Port) (László Moholy-Nagy, 1929)

http://alligatographe.blogspot.com/2011 ... hafen.html

Après la projection de "Fièvre" de Louis Delluc, la séance "Trésors de la cinémathèque de Paris" s'est poursuivie avec ce documentaire du Hongrois László Moholy-Nagy, que je ne connaissais que de nom pour son œuvre de photographe et non de cinéaste. Un visionnage avec musique directe grâce à la performance d'un pianiste dans la salle était une occasion rêvée d'entrer dans le monde de cet artiste.

Après avoir été plutôt déçu par la charge mélodramatique du film de Delluc, ce petite documentaire est apparu comme très rafraichissant. Le terme n'est peut-être pas le plus adéquat, tant le film s'attache à suivre à la trace la présence salissante des hommes dans ce Vieux Port de Marseille. On est presque tenté de mettre un "c" à la place du "t" dans "vieux port" tellement Moholy-Nagy passe une bonne partie du documentaire à filmer toutes les immondices que les habitants laissent s'agglutiner dans les rues. Ici on voit un gamin chier sur le trottoir, là un chaton grimpe une montagne de déchets, ailleurs une ruelle descendante laisse s'écouler une rigole d'eau de pluie entre deux "rives" de détritus.

Oh, bien entendu qu'il ne s'en contente pas ; il scrute les visages, les gestes du travailleur ou du chômeur, l'espèce de lente progression du jour sur les Marseillais, on suit les gestes du fondeur, des hommes qui discutent dans la rue, le sourire édentée d'une vieille dame, l'accablante passivité d'un mendiant, les ustensiles vendus au marché noir improvisé sur le trottoir, etc.

Voilà, Moholy-Nagy ne s'interdit rien pour présenter la réalité quotidienne des pauvres, des communs, du tout venant et passant dans les rues de Marseille. La carte postale retournée.

Mais le cinéaste filme cela avec une certaine science du cadrage et de la lumière, jouant des contrastes, accentuant les formes et les traits. Son montage très serré, nerveux, donne beaucoup d'intensité et de modernité.

Le tout parait présenter la réalité de ce Marseille d'août 1929 avec une acuité étonnante et pour tout dire plutôt belle. Oui, de cette énumération de plans scrutateurs des déchets, signes ou symptômes de l'activité humaine, entrecoupés de plans très larges, souvent en plongées sur le port et le fantastique capharnaüm des carrefours, places et rues sur-peuplées émergent un réalisme stupéfiant de lyrisme, une effervescence ainsi qu'une esthétique plus qu'ébouriffante.

Ce témoignage d'un passé très lointain le ranime avec force et le rapproche en quelque sorte du présent. Ce n'est pas sans susciter quelques émotions.
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Re: Le cinéma muet

Post by bruce randylan »

Les jeunes aigles (Theodor Kotkad - 1927)

En 1927, le cinéma estonien est tout jeune. Même pas une dizaine de long-métrage produit. Theodor Kotkad, officier militaire ayant participé à la guerre de 1918-1920 pour l'indépendance de son pays fait un voyage en France pour voir comment se passe la vie dans les autres villes européennes. Ne parlant par la langue, il trouve refuge dans les locaux de la compagnie Albatros où il s'intéresse à tous les métiers du 7ème art. Au bout de 4 mois il estime en connaître suffisamment pour rentrer chez lui et se lancer dans la réalisation. :o

Il construit donc un studio dans son jardin puis un studio de développement dans sa cave. Ses relations avec l'armée lui permettent d'avoir accès à de nombreux figurants et matériels/accessoires à moindre cout (pour ne pas dire gratuitement).

C'est ainsi que Les jeunes aigles voit le jour. Le scénario relate le combat de trois amis qui s'engagent dans l'armée de volontaires pour lutter contre les envahisseurs bolcheviks.
Bon, le film est a voir avant tout pour ce qu'il est : une curiosité historique à savoir le premier film quasi entièrement conservé du cinéma estonien (il manquerait 2 bobines cela dit) tout en relatant une période inconnue chez nous qui est un peu David contre Goliath (soit un pays d'un million d'habitant qui gagne face à la Russie)
Car d'un point de vue cinématographique on ne peut pas dire que les jeunes aigles soit une grande réussite... Il aurait certainement pu l'être 10 à 15 ans avant mais pas en 1927. On devine que le film se fait dans un amateurisme archaïque avec le minimum de connaissance technique : photo plate, décor intérieur très artificiel, aucun mouvement de caméra (à quelques panorama près), scénario assez mal construit, dramaturgie inexistante (Cf l'épilogue totalement raté) découpage rudimentaire, direction d'acteur médiocre etc...

Le film dégage tout de même un charme primitif à la naïveté presque touchante. On sent un plaisir et un système D évident dans la réalisation. Il faut voir comment le cinéaste cadre régulièrement derrière des branches ou des feuilles pour masquer des décors inexistants.
Et puis par modestie ou par choix, Kotkad à la bonne idée de ne pas tomber dans le gros film de propagande au premier degré mais choisit une approche plus légère voire humoristique. Les héros sont des étudiants bons vivants qui se débarrassent souvent des méchants russes par des ruses espiègles (le coup de la grenade ; faire croire qu'ils sont tout un régiment). Bien-sûr, avec l'avancée de l'intrigue, il donne une tournure plus violente au fur et à mesure que les batailles s’intensifient et que le montage gagne en dynamisme. Et puis quelques plans très larges offrent des visions assez spectaculaire il faut dire. Il parait qu'il y aurait eut 4.000 figurants en tout. On ne les voit pas tous à l'image mais pas loin d'une centaine par moment.

En fait, la vraie bonne raison d'avoir vu le film était l'accompagnement par un groupe de rock local : Kosmikud !
Et il balance du bois les bonhommes ! :D

Un ciné-concert sensationnel qui surement dû réveiller le public de la cinémathèque plutôt habitué à du Jazz parfois éléctro (chiant, froid et sans âme pour moi - je frémis encore à certain accompagnement de la rétro Albatros). Là, non seulement les musicos jouait en suivant vraiment le film mais la puissance et l'intensité de leur prestation transcendaient sans problème les limites de la réalisation à base de riff de guitares très heaby(blues)rock, des percussions nerveuses (qui faisait des merveilles sur la ballade finale) et quelques moments plus mélancoliques mais toujours très très électriques. Ca pulsait grave nom de nom 8)
Bref un ciné-concert tonitruant et revigorant ! Le rock et le muet dans un cas comme celui-ci se marient formidablement et je regrette que ce genre d'expérience ne soit pas plus fréquente.

Pour en revenir aux jeunes aigles, le film rencontra un vif succès à l'époque avec quelques sorties en Europe (mais pas en France alors qu'elle était prévue et que les intertitres avaient été traduit). Mais cela ne permit pas au réalisateur d'éponger ses dettes qu'il dut encore rembourser pendant 2 ans. :shock:

Pour vous faire une idée, les dix premières minutes du film (loin d'être les meilleures)


Et pour la musique, ça ressemblait à peu près à la partie instrumentale vers 1.30 de la chanson (mais en encore bien plus nerveux)
Last edited by bruce randylan on 17 Mar 18, 01:07, edited 1 time in total.
"celui qui n'est pas occupé à naître est occupé à mourir"
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Re: Le cinéma muet

Post by julien »

Berlin, symphonie d'une grande ville. De Walter Schumann (1926)

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Un documentaire muet, sur la ville de Berlin, rythmé par la musique originale d'Edmund Meisel que le chef Frank Strobel, a eu la bonne idée d'enregistrer il y a quelques années. Et moi ça me gonfle un peu je dois dire ses cine-concert avec des accompagnements minimaliste au piano ou de la musique électro-rock pseudo-expérimentale, qui la plupart du temps ne collent même pas au rythme du montage. Là heureusement la musique et l'image fonctionnent en étroite harmonie et la partition de Meisel, souvent grondante et tapageuse, un peu dans l'esprit mécanique du Pacific 231 d'Honegger, peut également s'apprécier en dehors du film.

Le documentaire souffre peut-être de quelques longueurs mais reste quand même intéressant ne serait-ce que sur le plan historique, où l'on peut s'amuser à comparer le mode de vie urbain de la population des années 30 avec celui d'aujourd'hui. Par exemple, il y avait beaucoup moins de voitures dans les rues. Il préfigure aussi l'Homme à la Caméra de Dziga Vertov ou encore le Koyaanisqatsi de Godfrey Reggio. A quand le remake français, Paris Symphonie d'une Ville, sur les embouteillages et les bousculades dans le métro ?
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"Toutes les raisons évoquées qui t'ont paru peu convaincantes sont, pour ma part, les parties d'une remarquable richesse." Watki.
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Ann Harding
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Re: Le cinéma muet

Post by Ann Harding »

Voilà un film que j'apprécie énormément, bien que je ne sois pas une grande fana du cinéma expérimental. Mais, celui-là a un rythme visuel et une poésie qui me touchent énormément. La musique de Meisel y est certainement pour beaucoup. Le film a été beaucoup copié et adapté par la suite.

Juste un détail: le nom du réalisateur est Walter Ruttmann. :wink:
1kult
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Re: Le cinéma muet

Post by 1kult »

Petite précision : il y a 2 ans, l'Etrange Festival était sur le point de faire une rétrospective, mais ça a été annulé au dernier moment. Généralement, ce genre d'évènement est souvent "décalé", pour une édition suivante... Peut-être pour 2012 ?
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