Le Cinéma muet

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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bruce randylan
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Re: Le cinéma muet

Post by bruce randylan »

Ann Harding wrote:Image
Une nouvelle comédie d'Harry A. Pollard avec Reginald Denny et Mary Astor Oh, Doctor! (1925)
Celui-ci était un peu mieux que The Reckless Age sans être fou-fou non plus, la faute encore une fois à un manque criant d'originalité et d'inspiration comique mais au moins la structure est mieux gérée et les seconds rôles ont plus de présences. Le film a l'avantage de respecter la règle du crescendo où d'une première partie huis clos, on bascule doucement à l'extérieur puis dans le mouvement avec une course en voiture avant de côtoyer les grands airs vertigineux avec ce mat au sommet d'un gratte-ciel.
Le rythme est assez bien exploité de ce côté et Reginald Denny y trouve une évolution forcément plus attachante (même si ça se rapproche trop des Harold Lloyd façon le talisman de grand-mère). Enfin, je regrette une nouvelle fois une réalisation plan-plan et qui se repose sur la déclinaison d'un même gag sur l'ensemble de la séquence. Le final manque vraiment de concision à ce titre et s'étiole.
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bruce randylan
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Re: Le cinéma muet

Post by bruce randylan »

Ann Harding wrote:Image
Et finalement, What Happened to Jones? (Les Mésaventures de Jones, 1926) de William A. Seiter avec Reginald Denny
Ahhhh ! Bah voilà !
Celui-ci était excellent :D

On sent que ce n'est plus le même réalisateur aux manettes, et surtout le scénario est redoutable de fluidité et de logique avec un enchaînement de situation parfaitement huilée. Ca part d'un élément tout simple : traqué par la police pour des jeux clandestins, deux hommes se réfugient dans un SPA pour femmes et y volent des vêtements pour s'échapper. A partir de là, tout s'emballe et une péripétie en amène une autre sans temps mort et sans reposer sur des séquences exagérées ou téléphonées même si au bout de 70 minutes, on n'évite pas une certaine mécanique. Par contre, la construction du récit est un régal en évitant une stricte ligne linéaire avec plusieurs effets kisscool pour le même gag ou des rebondissements à retardement qu'on attendait pas (ou plus). Comme des dominos cascades allant vers l'apothéose, l'histoire va de plus en plus loin et haut dans le final inextricable jusqu'au mariage où le marié est contraint de se déguiser en prêtre et doit célébrer l’événement alors que sa future épouse, fatiguée d'attendre son fiancé en choisit un autre au dernier moment.
De plus, les acteurs s'y amusent clairement avec une bonne humeur contagieuse, à commencer par Reginnald Denny qui m'a cette fois totalement convaincu et n'a pas besoin de coller à l'un de ses prestigieux confrères (même si l'esprit rappelle les Charley Chase signé par McCarey). Il est secondé par un excellent acolyte ou de seconds rôles tel Zasu Pitts, une nouvelle fois impeccable.
Jubilatoire. :D

Toujours à la fondation Pathé :
Shiraz (Franz Osten - 1928)

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Au XVIIème siècle, une princesse de 2-3 ans survit par miracle à l'attaque de la caravane de sa mère. Sans connaître ses origines, elle est recueilli par un modeste marchand qui a déjà un fils, Shiraz. Des années plus tard, Shiraz a du mal à cacher son amour pour sa sœur adoptive mais celle-ci est kidnappée puis vendue à un Prince qui en fait sa favorite même s'il veut avant gagner son coeur.

Une belle curiosité que voici, assez improbable sur le papier, co-production entre l'Angleterre, l'Allemagne et des Maharadjas pour un film entièrement tourné en Inde, avec des acteurs locaux et sans aucun recours au studio ni à des lumières artificielles. Bien que d'origine indienne, le sujet a été remodelé pour toucher un public occidental, expliquant pourquoi notamment on y voit de vrais baisers entre les comédiens et que la sensibilité/romantisme est davantage anglo-saxonne, jusque dans le jeu des acteurs extrêmement sobre.
Ce mélange d'influences fonctionne plutôt bien. Mine de rien, le scénario évite pas mal de clichés et de manichéisme dans les différentes relations au sein du trio (voire quatuor) de la seconde moitié. Sans être totalement lyrique ou poignante, l'histoire est suffisamment bien construite pour qu'on s'attache aux personnages et qu'on s'émeuvent de leur destin.
Et puis, je vais pas mentir : le film est aussi et surtout un pur régal pour les yeux. Il a été conçu pour ça d'aileurs. Avec ses centaines de figurant, ses caravane de chameaux dans les déserts, la menace d'un supplice sous le pied d'un éléphant, ses costumes raffinés et la beauté des grand palais du Rajasthan, divinement mis en valeur par la photographie et le sens du cadrage du cinéaste qui joue des encadrements, des arches, des colonnes ou des vastes plaines à l'arrière plan. Osten a réussi à ne jamais perdre ses personnage dans cet étalage de luxe et met constamment ses acteurs aux cœurs des compositions, qu'il s'agisse des gros plans de visages ou des plans larges.
Ce que je ne savais pas en plus, c'est que cette histoire d'amour est en fait celle qui donna naissance au Taj Mahal (forcément romancé). Comme j'ai eu la chance de le visiter en état d'admiration ébahi, j'ai du mal à être objectif je dois avouer, même s'il faut reconnaître que le dernier acte va un peu trop vite sur sa construction et la relation entre le prince et l'architecte.

Le film a été restauré par le BFI en 2017 et la copie est somptueuse. Avec de la chance, un blu-ray sortira un jour.


PS : sur YT, on ne trouve pas que la bande-annonce
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Re: Le cinéma muet

Post by bruce randylan »

Secret professionnel / Should a Doctor Tell ? (Alexander Butler et/ou P.-J. Ramster - 1923)

Un jeune homme tombe amoureux d'une femme vivant dans la précarité. Tout est idyllique dans un premier temps et des fiançailles se précisent jusqu'à ce que la future mariée panique soudainement à l'idée de rencontrer son beau-père, un médecin réputé pour respecter scrupuleusement le secret médical, surtout lorsqu'il s'agit de protéger des jeunes femmes désespérées.

Voilà un film muet anglais qu'on aurait pu présenter à Truffaut (et à l'équipe des cahiers du cinéma) pour prouver que le cinéma anglais n'était pas si insignifiant que ça. Certes le film n'est pas un chef d’œuvre méconnu ou un trésor ressuscité mais tout simplement un bon film avec suffisamment de qualités pour en faire un bilan positif. Même si la mise en scène n'est pas innovante ni même inspirée, elle propose quelques très beaux extérieurs, une bonne photographie et un découpage solide qui met l'accent sur les personnages et leurs émotion. A quelques gestes un peu trop accentués lors de grands moments dramatiques, les acteurs restent sobres et humains, parvenant à rendre réaliste leur états d'âmes et leur dilemmes (comme le joli moment où le docteur imagine son épouse décédée assise à côté de lui lors de la lecture d'une lettre de son fils). Car mine de rien, le sujet est assez audacieux pour l'époque et tord le coup à la morale via les pratiques du docteur. Ce n'est jamais dit ouvertement mais on devine très rapidement qu'il aide des femmes célibataires à avorter. Et on devine tout aussi rapidement le mystère planant sur le passé de l'héroïne joué par Lillian Hall-Davis, (vedette à l'époque et qui se suicida tragiquement en 1933 à cause d'une dépression et d'une carrière dans l'impasse).
Le dernier acte est plus curieux en revanche : Lillian Hall-Davis va s'isoler sur une plage pour pleurer sans se rendre compte que la mer monte et qu'elle est prisonnière dans une crique. On sent l'influence de Griffith dans la recherche d'un climax spectaculaire et intense avec course contre la montre désespérée et montage parallèle. Les intentions sont bien là mais la gestion de l'espace est par moment brouillonne et surtout ce n'est pas franchement crédible (surtout par rapport au style intimiste précédent) avec un chien qui va chercher de l'aide et participe au sauvetage dans la grande tradition des sérials. C'est un peu ridicule sauf qu'on a presque l'impression que le cinéaste en est conscient et en rajoute dans le second degré.

Ce n'est pas la seule invraisemblance du récit mais avec 66 minutes, on a pas toujours le temps de s’appesantir sur ses éléments.

Should a Doctor Tell ? a été récemment restauré par la Cinémathèque Française à partir d'une copie nitrate de leur collection, à priori le dernier élément survivant connu. Malgré leurs recherches, ils n'ont pas réussi à savoir qui a fait quoi dans cette co-production anglo-australienne, s'il s'agit d'un vrai film australien tourné en Angleterre, s'il y avait un réalisateur officiel ou si il était question d'une vraie collaboration, les sources étant contradictoires.
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Re: Le cinéma muet

Post by bruce randylan »

Détour par l’Amérique du sud (via Toute la mémoire du monde)

Le hussard de la mort / El Húsar de la muerte (Piedro Sienna – 1925 – Chili)
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Acteur populaire du cinéma chilien Piedro Sienna a aussi réalisé 6 long-métrages à l'époque du cinéma muet. Celui-ci est son avant dernier et se pose en réaction à un précédent film dans lequel il était uniquement acteur (Manuel Rodriguez en 1920) et qui à ses yeux ne rendait pas hommage à sa juste valeur au héros de l’indépendance du pays.
Il joue une nouvelle fois le rôle titre dans ce film ambitieux pour l'époque (et pour le pays) même si aujourd'hui, le film paraît paraît un peu léger sur la forme où la lutte révolutionnaire se limite à une douzaine de soldats et autant de résistants ou des palais réduits à un coin d'une pièce située dans des rares maisons en rases campagnes.
Des lacunes pas très gênantes cela dit et c'est plutôt une plaisante curiosité, entre le western, le film patriotique et le sérial. Malgré son budget réduit et une mise en scène parfois maladroite, le hussard de la mort se suit sans déplaisir par un rythme soutenu et un mélange des genres avec des touches d'humour (le général s'imaginant les différents visages de Rodriguez, le garçon volant une trompette), de violence froide et frontale (le traître pendu ; l'assassinat de Rodriguez) et un soupçon de romantisme.
Le film rencontra un vif succès et fut sonorisée dans les années 30 en supprimant les cartons pour les remplacer par des sous-titres directement incrustés sur l'image. C'est une de ces cette copie qui fut retrouvée et restaurée (dans les limites du possibles).

Almas de la costa (Juan Antonio Borges - Uruguay - 1923)
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Pas facile de parler de ce film, considéré comme le premier long-métrage uruguayen (et unique réalisation de son auteur) puisqu'il est impossible de suivre l'histoire. Le film n'a survécu qu'à moins de 50% par des copies fragmentaires qui rendent la narration incompréhensible. Il y est question d'un ménage à trois (un homme candide, une femme malade et une autre plus entreprenante) mais la psychologie des personnages, les grandes lignes du récit, comme sa progression, sont totalement absentes. La restauration semble avoir privilégié uniquement les éléments survivants sans chercher à la compléter par des cartons détaillant les parties manquantes (quelle est la maladie frappant une des deux femmes ? D'où sort le bateau à la fin ?)
On ne peut à ce niveau que se rabattre sur les quelques plans ayant survécus (on voit surtout des intertitres) qui assemblent des parties d'inspiration plus "documentaires" et naturalistes à des images plus lyriques. Certaines sont joliment cadrées et photographiées même si aucun plan n'est proprement renversant et qu'ils manquent de variété dans leur composition.


Et j'enchaîne sur l'Inde via un focus original sur le cinéma indien muet.

Muraliwala(Baburao Painter - 1927)

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Le jeune Krishna est un enfant espiègle et turbulent qui adore jouer des tours à sa famille et ses servantes, tout en préférant la compagnie de ses amis gopis

Comme Almas de la costa, la quarantaine de minutes existantes est très parcellaire et il est bien difficile de s'y retrouver dans cette adaptation de la jeunesse de la divinité hindoue Krishna, surtout quand on a pas les références historiques et culturelles pour combler les trous. On ne sait ainsi pas pourquoi Krishna devient tout à coup invisible, pourquoi il se mue en divinité soudainement ou encore d'où sort le serpent géant du dernier tiers.
Pour autant, ça se laisse regarder pour son "héros" atypique, un enfant d'une dizaine d'année qui est déjà un Don Juan, ne respecte pas les traditions religieuses de sa famille, fait les 400 coups mais devient quand même une entité spirituelle censée apporter l’Éveil à sa sœur. De ce quoi demander quelle est la morale de l'histoire :mrgreen: Et encore, le film occulte un épisode célèbre de son enfance quant il vola les vêtements de plusieurs femmes se baignant. :P
Les quelques trucages sont rudimentaires et bricolés mais ne manquent pas de charme comme l'ambiance du film entre comédie, aventures et une touche de mysticisme (qui a presque disparu du récit).
Un peu frustrant d'autant que les rapports avec sa famille (comme son père) sont vraiment très floues.
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Re: Le cinéma muet

Post by bruce randylan »

L'un des cinéastes logiquement mis en avant dans ce cycle est Dhundiraj Govind Phalke, le premier cinéaste indien, qui tourna une centaine de films dont seule une petite trentaine a survécu, souvent de manière fragmentaire.
C'est le cas de 4 films présentés dans un programme de courts-métrages qui sont surtout des curiosités historiques :

Shinshasta Parvani (1920 – 4 minutes) est un documentaire sur une fête religion où les fidèles se purifient dans un fleuve. Beaucoup de plans larges qui permettent de bien profiter de la foule, des ghats et de l'architecture. J'aurais bien voulu en voir davantage.

Tukaram (1921 – environ 10 minutes) est une biographie d'un célèbre poète du 17ème siècle qui eu une illumination durant un rêve et se mit à apprendre des psaumes sacrés à son réveil, devenant ainsi une icône dans la région.
Les minutes restantes semblent être davantage vers la fin du récit quand le poète reçoit la visite de la population avant de s’élever au ciel pour devenir une divinité lui-même.

Shri Krishna Jamma (1918 – 5-6 minutes) est à l'instar de Muraliwala un film consacré à différents événements de la jeunesse de Krishna. L'on retrouve à ce titre le serpent sorti des eaux ou différentes facéties magiques (ici il se démultiplie pour menacer un être maléfique).
Ce qu'il en reste présente peu de continuité par contre.
Mine de rien il y a beaucoup de trucages qui rappellent l'ambiance des fééries de Méliès/De Chomon entre une tête qui se détache de son corps, des split-screen et une demi-douzaine surimpressions dans le même plan. Et la mise en scène intègre des plans moyens ou rapprochés au bon moment, démontrant que Phalke essayait de sortir du théâtre filmé.

Bharkta Prahlad (1926 – 5-6 minutes) fonctionne presque en temps que tel : un père ne supporte plus les prières de son fils, pris dans une sorte de transe, et refuse d'y voir une manifestation divine. Il cherche ainsi à ébranler sa foie au travers d'épreuves sadiques : le faire écraser par un éléphant, le plonger dans un bouillon d'huile bouillante ou l'empoisonner. Mais le garçon en sort indemne à chaque fois.
Plutôt sympa puisqu'il y a presque une unité narrative dans l'enchaînement des petites scénettes. Après ce n'est pas très inspiré formellement et il n'y a pas grande évolution dans le découpages par rapport à Shri Krishna Jamma.


Deuxième séance du jour, le long-métrage Marthanda Varma (P. V. Rao – 1931) qui relate la lutte du fondateur de la province de Travancore au 18ème siècle contre des ennemis qui le traquent.

J'aurais bien du mal à développer l'histoire : je n'ai pas compris grand chose et je ne dois pas être le seul. J'ai l'impression qu'il manque des segments (malgré une durée de presque 90 minutes ; wikipedia indique une durée de 2h), à moins que le film était accompagné de bonimenteur à l'époque. En tout cas, en l'état, on a du mal à différencier les opposants et adversaires, à lier les sous-intrigues, pourquoi le méchant est libéré ou à comprendre qu'il y a un long flash-back.
Heureusement il se passe beaucoup de chose et au final on ne s'ennuie pas vraiment entre traque, poursuite, évasion, bataille rangée, femme kidnappée et fiancée contre son gré...
Sans être d'un dynamisme incroyable, la mise en scène ne s'attarde pas trop et la narration privilégie avant tout les péripéties et rebondissements, au point d'oublier l'histoire.
Rao a plus de mal à gérer la continuité pour des raccords ou une gestion de l'espace souvent brouillons, sans oublier des solutions bricolées peu discrètes (une maison incendiée).

Pour les curieux, on trouve souvent ses films sur youtube ou sur le site https://indiancine.ma/home. La qualité est souvent aléatoire, pour Marthanda Varma la copie de la Fondation Pathé est beaucoup plus belle par exemple.
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Re: Le cinéma muet

Post by bruce randylan »

Fall of slavery / Ghulam nu Patan (Shyam Sundar Agarwal - 1931)

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Un puissant seigneur profite de ses taxes pour réduire les paysans à l'esclave et s'octroyer leurs épouses/filles. Révolté par cette situation, un roi s'insurge et tente de le renverser à l'aide de la population.

Ce film fit parti d'une grande vague de films extrêmement populairse en Inde au début des années 30 et qui s'inspiraient fortement des sérials américains. L'influence est évidente dans ce mouvementé film d'aventures de 2h, découpés en acte de 15-20 minutes et qui pourraient être autant d'épisodes. Et j'aurais presque envie de dire qu'il vaudrait mieux espacer ces actes tant le contenu est répétitif : le héros est kidnappé (parfois avec un ou plusieurs ami) mais il parvient à s'échapper (grâce à un complice), croise un homme de main qu'il ligote et qui se libère à son tour pour sonner l'alarme. S'en suit un combat à 1 contre 5 où le héros est de nouveau kidnappé.
La première heure surprend agréablement avec un présentation efficace des sévices subies par la population et du cynisme de la politique de ce régent corrompu et lubrique pour un rythme ne faiblit pas entre les raids de ses hommes de main, les multiples courses à pied et les nombreux combats aux sabres aussi atypiques que curieux. En effet, tous les escrimeurs effectuent inlassablement des rapides moulinets pour garder leur sabre en mouvement. C'est graphique mais je sais pas si c'est très efficace dans une mêlée même si ça semble permettre de couvrir ses arrières et qu'il n'est peut-être pas si évident de tenter alors le corps-à-corps. Enfin quand tout le monde utilise la même technique, ca ressemble des éoliennes se livrant à une bataille de cour de récré :mrgreen:
Parmi les autres bon points, les personnages féminins ne sont pas forcément des potiches et l'une d'elle participe régulièrement aux moulinets tandis que les acteurs campent bien leur personnages. Enfin, la copie semblait complète et plutôt bien préservée (malgré un DCP qui aurait pu être mieux défini ou compressé).
D'après l'historienne qui présentait la séance, Fall of slavery s'inscrivait des les mouvements civiques de Ghandi tout en essayant de préserver le pouvoir en place et de ne pas être trop contestataire quand même, d'où l'arrivée dans le dernier acte de l'Empereur qui vient rappeler qu'on doit lui obéir avant tout, même si l'esclavage c'est pas cool.
Cette crainte d'une possible censure explique sans doute pourquoi une fois passé le premier acte, le film oublie vite son discours social pour se recentrer uniquement sur l'action avec des rebondissements typiques des cliffhanger du genre (héros emprisonné, cerné ou attaché) qui sont parfois bien ridicules et très kitsch.
En tout cas, c'est indéniable qu'au bout d'un moment, on commence à trouver que cela tourne autant en rond que les moulinets et que l’emprisonnement-évasion-combat-arrestation, tout autant rythmé qu'il est, fatigue durant le dernier tiers. Petite surprenante consolation : la fin offre un vrai baiser entre le héros et sa bien-aimée, un acte qui allait bientôt disparaître des écrans indiens.

Malgré ça, pas mécontent de la découverte puisqu'il offre l'un des deux seuls exemples encore existant de ce courant cinématographique indien (l'autre étant Diler Jigar, également programmé dans ce cycle mais que je pense pas pouvoir voir) même si on trouve plusieurs éléments dans Marthanda Varma dont les combats aux sabres, bien moins "chorégraphiés" cela dit.

Enfin quelques nouvelles de Dhundiraj Govind Phalke pour des documents historiques qui présentent quand même peu d'intérêt en tant que tel :
Pidache Panje (1913) dont il ne reste que deux minutes : deux femmes prennent des vêtements dans une armoire puis une femme triant des grains de céréales. C'est tout. La présence d'un plan subliminal d'un homme écartant les bras me laisse penser qu'il s'agirait d'un film fantastique (avec un fantôme ou un être malfaisant ?). Enfin j'en sais rien puisqu'un contexte n'est donné et que ce plan n'a aucun rapport avec ce film.
Brick Laying (1922) est un documentaire de deux minutes évoquant sur le travail de maçon et il n'y a rien de particulier à en dire.

Voilà :P
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Re: Le cinéma muet

Post by bruce randylan »

Retour au cinéma américain :

Les trois mousquetaires (Fred Niblo - 1921) est une excellente adaptation, sans aucun doute parmi les meilleures du roman de Dumas avec un duo gagnant composé de la fougue de Douglas Fairbanks et d'une réalisation astucieuse de Niblo qui tire un excellent parti du gigantesque décor principal conçu pour servir de cadre à l'ensemble des scènes se déroulant dans Paris.
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Une fois de plus, le livre est fortement remanié/condensé, principalement dans le cas présent pour s'adapter au style de son comédien vedette qui met en avant ses morceaux de bravoure, sa décontraction, son rythme enlevé et ses touches délicieusement romantiques comme la rencontre autour d'une pelote de laine.
Les séquences d'action, qui s'avèrent assez nombreuses et bien reparties sur l'ensemble du film, tiennent toujours le coup avec une bonne gestion de l'espace, alternant efficacement acrobaties, duels à l'épée ou course désespérée.
Comme souvent avec Fairbanks, on a l'impression qu'il est presque le réalisateur officiel tant on sent que sa présence oriente le caractère de cette version. Je n'irai pas m'en plaindre même si ça se fait au détriment des personnages qui sont pour ainsi dire transparents, hormis D'Artagnan.


Le marchand de poison / Big Jim Garrity (George Fitzmaurice - 1916)
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Ce drame bénéficie avant tout d'une excellente première partie qui se déroule dans le milieu des mines des grandes forêts américaines. Sa dimension sociale est bien plus approfondie et réaliste que la moyenne du cinéma muet de l'époque On y parle ainsi de l'addiction à la drogue pour que les travailleurs tiennent le coup des cadences infernales et des charlatant en médecine qui les fabriques cyniquement. C'est de plus admirablement bien photographié , surtout lors des extérieurs. Le scénario est extrêmement dense et riche pour des rebondissements incessants (trahison, effondrement d'une mine, innocent arrêté pour un crime qu'il n'a commis, évasion...).
La seconde partie qui se déroule dans la haute-société new-yorkaise critique à son tour les mirages et l'hypocrisie de l'aristocratie mais les ficelles sont beaucoup plus grossières et n'évitent pas des conventions du mélodrames mondain. Tout se passe de plus en intérieur sans grande inspiration et l'on saisit avec bonheur les rares plans filmés dans de vraies rues (qui ne manquent pas de saveur).


Enfin, un chef d’œuvre pour finir : La rafle / The racket (Lewis Milestone - 1928) qui évoque un policier face à une corruption tentaculaire.
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Parmi les nombreux points remarquables il y a tout d'abord la fluidité de la mise en scène, comme la mise en place d'une fusillade au début du film où la caméra balaye la position des des différents gangsters entre mouvements de caméra, panoramas et plan larges dans une foule dense et de vastes décors. Une brillante chorégraphie scénique qui m'a fait penser au Munich de Spielberg.
Mais Milestone est tout autant à l'aise dans une petite pièce entre deux comédiens, qui est d'ailleurs pour ainsi dire le coeur de sa seconde moitié. Le film est en effet structuré en deux actes, le premier est donc aéré et se déroule dans plusieurs endroits tandis que la seconde prend place uniquement dans un petit commissariat de banlieue. On devine qu'il s'agit de l'adaptation d'une pièce théâtre mais cela ne se ressent à aucun moment grâce à sa mise en scène jamais statique où les va-et-viens des nombreux protagonistes nous conduisent d'une pièce à l’autre en jouant beaucoup du hors-champ et d'une gestion affûtée de l'espace. Ainsi j'ai eu l'impression chaque pièce était filmée d'une manière spécifique, leur conférant une identité indépendante qui caractérise aussi l'évolution du récit.
Il y aurait beaucoup à raconter également sur ce scénario audacieux à commencer par un pessimisme stupéfiant. La corruption qui gangrène les forces de l'ordre est à ce point omniprésent qu'elle n'est ni expliquée ni ouvertement condamnée. Elle est présentée comme une évidence, un rouage en plus dans une justice qui n'a plus rien d'équitable ou de morale... Ceux qui voudraient s'en échapper ou la remettre en cause sont rapidement broyer par ces collusions : mutation dans un placard, menace et même assassinat de policiers dans un commissariat, abattu froidement de dos ! Même le héros – qui pourrait être un ancêtre d'Elliot Ness – a sa part d'ombre, faisant de cette affaire un cas personnel, n'hésitant pas à mettre - en toute conscience - la vie des témoins en danger pour arriver à ses fins.
The racket fait froid dans la dos avec sa conclusion sous forme de coup de massue, dénué du moindre espoir ou possibilité de justice.

Je ne suis pas sur d'avoir deja vu un titre à ce point virulent sur ce sujet. A côté, les pré-codes parlant, c'est du Shirley Temple.
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Re: Le cinéma muet

Post by The Eye Of Doom »

bruce randylan wrote:
Enfin, un chef d’œuvre pour finir : La rafle / The racket (Lewis Milestone - 1928) qui évoque un policier face à une corruption tentaculaire.
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.
Ca a l'air très bien !
C'est visible quelque part ?
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Re: Le cinéma muet

Post by Rick Blaine »

Il fait sacrément envie ce Milestone.
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Re: Le cinéma muet

Post by bruce randylan »

The Eye Of Doom wrote:
bruce randylan wrote:
Enfin, un chef d’œuvre pour finir : La rafle / The racket (Lewis Milestone - 1928) qui évoque un policier face à une corruption tentaculaire.
Image
.
Ca a l'air très bien !
C'est visible quelque part ?
Pas officiellement j'ai l'impression. Mais Flicker alley a sorti Garden of Eden du même Milestone, alors qui sait !

Pour revenir au cinéma muet indien présenté à la fondation Pathé :

A throw of dice / Prapancha Pash (Franz Osten - 1929)

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Un roi planifie l'assassinat de son frère lors d'une partie de chasse pour mieux s'approprier ses territoires. Mais ce dernier n'est que blessé et est soigné par un médecin qui a fuit la corruption et l'oisiveté de la cour. Il vit ainsi seule avec sa fille qui ne tarde pas à tomber amoureuse de leur patient en convalescence.

Il s'agit du dernier film de la trilogie indienne dirigé par le cinéaste allemand pour le producteur indien Himansu Rai après Lumière d'asie (diffusé en 2005 sur Arte) et Shiraz (que j'ai évoqué quelques post plus haut).
On retrouve donc dans cette co-production germani-anglo-indienne un faste visuel et une direction artistique beaucoup plus prononcé que les quelques films indiens de cette époque que j'ai découvert. Suite au succès public et critique de Shiraz, l'équipe bénéficia d'un budget encore plus conséquent qui est immédiatement visible à l'écran avec une somptueuse photographie et des costumes soignés. Et surtout, le film a été tourné au Rajhastan, dans des palais toujours plus raffinés les uns que les autres.
Par contre, contrairement à Shiraz, l'histoire est moins prenante avec un trio de personnages aux caractères et motivations trop conventionnelles pour qu'ils paraissent réalistes et attachants. On sent trop les coutures d'un scénario formaté qui n'échappent pas à une structure narrative prévisible, un méchant manichéen et des clichés accentués par des comédiens souvent peu charismatiques. Il en résulte des enjeux plutôt plats qui ne met à contribution le spectateur qui se raccroche surtout au folklore et sa splendeur picturale.
Après une première heure assez classique, le film s'emballe enfin dans un dernier tiers qui gagne en puissance et en souffle quand le frère arriviste tend un nouveau traquenard (en truquant un jeu de dé). Les péripéties ne sont toujours pas d'une originalité folle mais le film gagne une véritable ampleur où les figurants se comptent alors par milliers dans des extérieurs qui mettent autant en valeur la richesse de l'architecture que la géographie avec un palais surplombant des montagnes rocheuses. Osten semble retrouver ses moyens et crée un belle intensité, tant dramatique que formelle, par la force et la beauté de ses images.
De quoi finir sur une bonne impression tout en reconnaissant que sa dimension romantique est un peu faible durant la première moitié.
Spoiler (cliquez pour afficher)
Pour les curieux, ça se trouve très facilement sur youtube (et d'après la version restauré en 2006)
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Re: Le Cinéma muet

Post by bruce randylan »

Toujours en Inde :

The catechism of Kil-Arni (Thomas Gavin Duffy, R.S. Prakash - 1923)

Dans un petit village, un homme qui a vécu oisivement et commis plusieurs délit se rapproche de missionnaires irlandais qui ont porté secours à la population lors d'une épidémie.

Une étonnante curiosité d'une petite heure entre le tract de propagande et le documentaire qui a sans doute été autant conçu pour convertir les autochtones aux christianisme que pour flatter les occidentaux des bienfaits de la colonisation (en espérant générer des campagnes de dons ?).
Si le fond est pour le moins discutable, et sans la moindre finesse, la première partie est vraiment intéressante pour montrer le quotidien d'une Inde rurale avec les travaux d'irrigation, les récoltes, les superstitions et autres rites. C'est filmé de manière rudimentaire, brute, sans réelle équipe technique (photo naturelle, sens du cadre rudimentaire) mais cet amateurisme aide à une meilleure immersion sans tomber dans des visions exotiques ou orientaliste.
La seconde moitié va à fond dans les clichés du "genre" (rédemption, conversion, altruisme désintéressé lors d'une nouvelle épidémie etc...) qui pour le coup n'a plus beaucoup d'ancrage dans le quotidien. Reste que son improbabilité, sa dimension historique et sa courte durée évitent de trop s'attarder sur le didactisme du discours.

Le documentaire/reportage français L'âme hindoue (Alfred Chaumel - 1929) est presque l'opposé avec sa succession très professionnelle de pures cartes postales jouant à fond le dépaysement. Pour le coup, c'est visuellement à tomber avec des cadrages somptueux et un lumière très sophistiquée. Une trentaine de minutes qui invitent forcément au voyage en parcourant le pays en dépit du bon sens : on annonce partir pour Bénarès, on fait un détour par le nord du pays pour les temples tibétains avant de revenir au Taj Mahal le temps de deux plans pour enfin arriver à destination, l'occasion de voir que la ville et ses ghats n'a pas beaucoup bougé en 80 ans d'ailleurs.
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Re: Le Cinéma muet

Post by bruce randylan »

3 films incomplets présentés dans une séance "raretés du cinéma indien" (comme si les précédents étaient plus courant :mrgreen: )

Sukanya Savitri (Kanjibhai Rathod - 1922)

D'après ce que j'ai compris, il s'agirait de l'unique œuvre survivante (de manière fragmentaire donc) de l'un des plus gros studio indien de l'époque.
J'ai l'impression que le film a survécu au travers de 2 copies différentes. L'équivalent de la Cinémathèque Indienne employant avant tout des fonctionnaires sans qualifications qui n'ont pas grand chose de cinéphile ou d'historiens, le film n'a même pas été reconstitué ou reconstruit et balance les deux fragments l'un après l'autre alors que le second morceau pourrait facilement s'intercaler au milieu du premier (où l'histoire est condensée). L'histoire elle-même a l'air d'être une sorte de diptyque dédié aux dévotions d'épouses en empruntant deux récits populaires de la mythologie hindoue : une femme supplie une divinité de redonner la vie à son mari mordu par un serpent et une jeune femme accepte d'épouser un ermite qu'elle a blessé par accident et lui restera fidèle malgré les avances d'hommes de son âge. C'est essentiellement la première partie qui a survécu.
Sorti de là ces considérations historiques, on devine en effet que la compagnie de production avait un peu de plus de moyen avec des extérieurs sélectionnés avec choix, un photographie agréable (pour ce qu'on peut en deviner vu l'état du matériel existant), de la poésie, une attention aux visages et aux tourments psychologiques ainsi que de nombreux trucages influencés par Méliès dont les Indiens raffolaient parait-il : transformation d'une massue magique en serpent, voyage dans les cieux, flamme flottante etc... Et ce genre de légendes sont assez universels pour qu'on s'y prête avec une réelle curiosité non dénué de plaisir.

Lanka Dahan (Dhundiraj Govind Phalke - 1917) n'est visible désormais que dans une petite dizaine de minutes pourtant très alléchantes qui confirment le rang de pionnier de Phalke dans cette adaptation d'un épisode de Ramayana où une femme, kidnappée par un monstre, est harcelée par des démones mais le Roi Singe Hanuman la surveille et hésite à lui porter secours. Des maquillages réussies, un découpage soutenu, un montage rapide, des décors qui ne font pas cartons pâtes et toujours pas mal de trucages optiques. Les qualités formelles ne manquent pas et il est frustrant de ne pas pouvoir en voir davantage. Son charme candide et primitif est indéniable pour moi.

Pitru Prem (Harilal M. Bhatt - 1929) présente une quinzaine de minutes où, une fois n'est pas coutume, c'est un drame contemporain qui se joue autour de la rivalité entre 2 frères que tout oppose alors que leur père est gravement malade. Pas grande de consistant à se mettre sous la dent malgré la volonté de tourner en extérieur et quelques surimpressions pour évoquer les pensées de certains personnages. Le manque d'intérêt provient sans doute du fait que ce qu'il existe encore ne permet pas de rentrer dans l'histoire ou d'apprécier les qualités formelle ou d’interprétation (si elle existaient).

Voilà, il me reste encore un film à évoquer, un long métrage pour changer.
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Re: Le Cinéma muet

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A la fondation pathé dans un cycle d'avanta-Garde :

Pinocchio (Giulo antamoro – 1911)

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La première adaptation cinématographique du roman de Carlo Collodi est principalement un faire-valoir pour son comédien Fernand Guillaume (alias Polidor) qui n'avait plus grand chose d'enfantin ni juvénile en s’octroyant le rôle. Ça dénature un peu l'esprit du roman même s'il faut lui reconnaître une réelle vitalité avec pas mal d’acrobaties à la clé.
Avec une durée de 40 minutes et en conservant l'essentiel des péripéties, la narration file droit et chaque séquence ne doit pas excéder les 3-4 minutes. Le rythme est donc mené tambour battant et on ne s'ennuie jamais ; en revanche la continuité « dramatique » est souvent inexistante avec pour résultat de ne jamais s'intéresser à l'évolution de la marionnette ou à sa relation avec son père/créateur.
Sa vedette et son cinéaste semble surtout vouloir mettre l'accent sur le fantastique et le merveilleux avec de nombreux trucages et machineries. C'est à la fois ambitieux par sa durée (pour l'époque), son nombre de décors, (certains assez vastes), beaucoup d'extérieur, pas mal de figuration et une réalisation qui s'essaie à quelques panoramiques ou gros plans. Par contre, les costumes sont vraiment bâclés et décevant.
Reste que pour un film de 1911, je trouve l'ensemble plaisant et dynamique même si l'univers de Pinocchio n'est qu'un prétexte.

Le manteau (Gregori Kozintsev & Leonid Trauberg – 1926)

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Tout en lui reconnaissant beaucoup de qualité, j'avais déjà été dérangé par l'injustice et l'humiliation subies par le pauvre fonctionnaire dans l'adaptation de Gogol par Lattuada. Ce sentiment est encore pire dans cette transposition muette où je ne comprends décidément pas « la morale » de cette histoire. :?
Et contrairement à la version de Lattuada, il n'a pas de dernier acte pour corriger le tir et apporter un peu de "réconfort" ou une dimension existentialiste. De plus, la construction de cette histoire est pour le moins curieuse avec une première moitié où le fonctionnaire n'est pratiquement pas présent, ce qui rend d'autant plus compliqué une quelconque dénonciation du drame. J'ai donc davantage senti une sorte de mépris pour ses protagonistes, surenchéri par l’interprétation des comédiens sans réelle nuance, ni volonté d'apporter une psychologie et profondeur.
Reste qu'une nouvelle fois avec ce duo de cinéaste, il y a une direction artistique irréprochable à l'esthétisme travaillé, notamment une dimension expressionniste dans la photographie très appuyée, qui délaisse le travail sur la déformation de l'architecture qu'on trouvait dans le cinéma allemand.

On voit bien que tout l'effort a été mis sur cette dimension visuelle, au détriment donc du scénario et des personnages. Vraiment dommage.
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Re: Le Cinéma muet

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Pretty Ladies (Monta Bell - 1925)

Une vedette comique d'un grand spectacle de revue n'est jamais prise au sérieuse par les hommes à cause notamment d'un physique banale, loin de celui avantageux de ses collègues danseuse. Alors que la solitude lui pèse de plus en plus , elle improvise un jour un numéro de claquette sur la nouvelle composition d'un batteur. La collaboration de ces deux personnages timides les rapprochent.

Pour une fois Zazu Pitts ne joue pas les seconds rôles ou les faire-rôle et obtient le premier rôle féminin dans cette comédie romantico-dramatique plutôt réussie. J'apprécie beaucoup la comédienne qui a toujours dégagé à mes yeux une certaine fragilité. C'est justement cet aspect qui est mise en avant dans le portrait de cette humoriste qui se réfugie de plus en plus dans l'auto-dérision pour éviter de montrer le vide sentimental de sa vie, d'où une jolie scène où elle dîne seule, chez elle, avec un homme parfait imaginaire... qu'elle rangera dans un placard quand le musicien vient travailler chez elle.
Le film dégage un sentiment de doute et d'instabilité, comme si le bonheur ne lui était jamais acquis ou durable. C'est en effet le cœur du dernier tiers et la conclusion très abrupte est assez grave entre le dénis, la fatalité et le pardon. Malheureusement, il est difficile de savoir s'il s'agit de la véritable fin "narrative" puisque Pretty ladies est incomplet. Il semble manquer la première et la dernière bobines qui étaient des numéros de music-hall re-créant des tableaux du fameux Ziefeld Follies. Comme souvent à l'époque l'ouverture et le final étaient en technicolor bi-chrome. Peut-être que celui-ci offrait en même temps qu'un spectacle fastueux une conclusion moins ouverte et poignante. Pour l'ouverture, on voit bien effet que Pretty Ladies commence abruptement en plein milieu d'une représentation.
Présentement, on ne trouve donc qu'une seule séquence de music-hall, une chanson (muette donc) où Zazu Pitts est déguisée en mouche et vole dans un grand décor reconstituant une cuisine à l'échelle de l'insecte.

Il y a un autre intermède musical se déroule lors d'une fête mondaine où Zazu Pitts fait un numéro de blackface. Je me demande si cela n'est pas la raison de sa note catastrophique (et injustifiée) sur imdb : 2,9/10 !
Pourtant cette scène n'est absolument pas vulgaire, douteuse ou raciste. Elle apporte au contraire une réelle profondeur psychologique à l'héroïne qui se réfugie littéralement derrière un masque pour cacher son désarroi et sa détresse de voir l'homme qu'elle aime au bras d'un "Gold Digger" arriviste sélectionnant ses conquêtes selon leur avis d'imposition ( :lol: ). De plus, l'idée est plutôt bien développée lorsque que Zazu Pitts ne se démaquille qu'à moitié pour se dévisager dans un miroir.
La mise en scène - comme le scénario - présente ainsi régulièrement de bonnes chose comme la présentation des musiciens qu'on imagine fuir une descente de police, le lait pour bébé dans la flasque à Whisky, ou la gestion de la profondeur de champ lors d'une fête dans des chambres hôtels où les portes se ferment les unes après les autres pour isoler un jeux de séduction.

J'ai donc envie de dire qu'on tient un très joli titre à redécouvrir.
Diffusé à la Fondation Pathé pour info.
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Re: Le Cinéma muet

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A la MCJP

Les vingt-six martyrs du Japon (Tomiyasu Ikeda - 1931)

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Au XVIème siècle, les premiers évangélistes arrivent au Japon et commencent à convertir la population. Agacé par leur succès, le seigneur Toyotomi Hideyoshi décide d'y mettre un terme et fait arrêter 6 missionnaires et plusieurs de leur disciples.

Ce film muet produit par la Nikkatsu a connu un destin inhabituel : son contenu a attiré l'attention des missions salésiennes de Don Bosco qui l'utilisèrent comme un support promotionnel. Il fut un peu remanié, avec notamment l'ajout d'un épilogue de propagande (plans du Pape et d'une grande procession), et accompagné d'une musique composée exclusivement. Les vingt-six martyrs du Japon eu ainsi l'occasion d'être projeter dans différents pays, dont la France, mais seulement à Lille ! Une des copie de cette version fut retrouvée il y a 2-3 ans dans les archives salésiennes et fut restauré pour l'occasion. Cette version fait 65 minutes, plus courte donc qu'une autre copie toujours existante au Japon, bien qu'en 16mm et avec des inter-titres forcément différents.

Cette adaptation d'un fait historique est à prendre avant tout pour une curiosité même si le cinéaste était un un honnête artisan, voire un bon artisan, en qui les studios avait confiance pour lui confier de grosses productions et des castings trois étoiles, remplis de guest stars. C'est du travail bien fait, sans génie même si on trouve régulièrement un vrai sens du cadre et un certain lyrisme. La fin à ce titre est vraiment réussi dans sa manière de filmer les 26 croix.
La réalisation est plutôt dynamique avec pas mal de travelling, des scènes de foules bien dirigées ou une séquence de tremblement de terre avec quelques trucages bien utilisés.
Il est en revanche plus difficile de se faire une idée de la construction dramatique tant les 15-20 premières minutes semblent remaniées et condensées dans ce remontage italien : beaucoup trop d'ellipses et de scènes écourtées qui nuisent à la progression. Ainsi l’évangélisation se fait en quelques secondes et on ne comprend pas pourquoi le seigneur se fâche au point de vouloir les éradiquer (à part voir des convives porter une croix et quelques bouddhistes jaloux). On dirait qu'ils manquent aussi une séquence de torture.
La dramaturgie fonctionne mieux dans sa seconde moitié, une fois que la condamnation a été prononcée même si le dévouement et la foi des deux enfants paraissent vraiment naïfs (même si les martyrs comptaient bien des enfants de 11 et 13 ans). Ca reste tout de même trop succinct.

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Le film devait en revanche être sans doute plus évocateur pour le public japonais des années 30 puisqu'il faisait plusieurs parallèles avec le tremblement de terre meurtrier de 1923. Le sort des chrétiens était également en résonance avec la situation du pays en 1931 qui venait de connaitre deux tentatives de coups d’état et qu'un début de pression se faisait sentir sur les artistes et les intellectuelles.
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