Le Cinéma muet

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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bruce randylan
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Re: Le cinéma muet

Post by bruce randylan »

Balzac, la suite :

Comme son nom ne l'indique pas Paris at midnight (Edward Mason Hopper - USA - 1926) est une adaptation du Père Goriot avec quelques inévitables libertés pour sonner plus "hollywoodienne". C'est justement la grande limite de ce film, par ailleurs très professionnel, est d'être trop propre, un brin formaté et conçu pour que les acteurs fassent leur numéro comme Lionel Barrymore (dans le rôle de Vautrin) qui se grime très souvent. Ca manque d'âme, de personnalité, de caractère et accessoirement de subtilité car les thèmes sont matraqués sans grand finesse (l’égoïsme des deux filles, l'amour paternel, l'arrivisme...).
Ca m'a donc plutôt laisser sur le côté.

La duchesse de Langeais / L'histoire des 13 / Liebe (Paul Czinner - Allemagne - 1926) est beaucoup plus intéressant sans être la meilleure réalisation de Czinner qui opte pour une approche feutrée, très recentrée sur son duo de personnage en réduisant le nombre de décors, le luxe aristocrate et la figuration. Il en ressort une certaine mélancolie, un sentiment de solitude et d'isolement de plus en plus pesant et poignant. Le début parait ainsi un peu académique, voire figée, avec ces partis pris, avant qu'ils ne révèlent leur lent poison sentimental à base de torture psychologique, de fausse froideur, de détachement feint. Dans son dernier tiers, Czinner se fait plus vibrant une fois que les personnages mettent leur passion à nue et il donne quelques séquences émouvantes (le rendez-vous manqué à 7h45 ; les retrouvailles derrière le rideau du couvent). La caméra y gagne logiquement davantage de mobilité tandis que les comédiens se révèlent à fleur de peau.
Typiquement le genre de film qui aurait mérité un accompagnement musical.

Et pour sortir de Balzac, j'ai regardé les deux films réalisé par Evlira Notari diffusés sur Arte récemment : La petite et Sainte Nuit (tous deux de 1922).
Pas vraiment fan, les scénarios sont on ne peut plus basiques pour des mélodrames sans grande originalité, très passe-partout et un style déjà assez daté, même pour 1922 (interprétation grossière). Reste quelques extérieurs honnêtes mais qui n'ont rien de révolutionnaires.
L'accompagnement était plus original, à base de chant populaire de l'époque qui aide à s'immerger dans le contexte même si ça lasse au bout d'un moment.
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Supfiction
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Re: Le cinéma muet

Post by Supfiction »

bruce randylan wrote:Balzac, la suite :

Comme son nom ne l'indique pas Paris at midnight (Edward Mason Hopper - USA - 1926) est une adaptation du Père Goriot avec quelques inévitables libertés pour sonner plus "hollywoodienne". C'est justement la grande limite de ce film, par ailleurs très professionnel, est d'être trop propre, un brin formaté et conçu pour que les acteurs fassent leur numéro comme Lionel Barrymore (dans le rôle de Vautrin) qui se grime très souvent. Ca manque d'âme, de personnalité, de caractère et accessoirement de subtilité car les thèmes sont matraqués sans grand finesse (l’égoïsme des deux filles, l'amour paternel, l'arrivisme...).
C'est effectivement le piège (et je crois que c'était comme ça dans la version téléfilm avec Charles Aznavour) car le livre est comme ça aussi. Mais à l'écrit elles sont moins insupportables et l'on ressent tout de même l'amour qu'elle porte à leur père.
Idem pour Vautrin qui est une version noire de Vidocq (et que l'on retrouve dans Splendeurs et misères de courtisane incarné par Georges Geret impeccablement d'ailleurs). Balzac avait inventé l'univers étendu et les interconnexions de personnages avec Marvel..
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Re: Le cinéma muet

Post by bruce randylan »

Supfiction wrote: C'est effectivement le piège (et je crois que c'était comme ça dans la version téléfilm avec Charles Aznavour) car le livre est comme ça aussi. Mais à l'écrit elles sont moins insupportables et l'on ressent tout de même l'amour qu'elle porte à leur père.
Oui, dans mon vieux souvenir du lycée, il me semblait qu'il y a avait plus de nuances et de tendresse.
En découvrant en effet cet univers "étendu", ça me donne beaucoup envie de me pencher sur La comédie humaine (Tezuka faisait ça aussi un peu).
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Supfiction
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Re: Le cinéma muet

Post by Supfiction »

bruce randylan wrote:ça me donne beaucoup envie de me pencher sur La comédie humaine
ça fait 30 ans que j'essaye de m'y pencher aussi mais pour ça il faudrait que je renonce ou mette en pose toute cinéphilie tant le temps de lecture à prévoir est immense.
Je suis sur Splendeur et misères des courtisanes en ce moment et il est marrant d'y apercevoir Rastignac, Nucingen, Vautrin dans l'histoire d'un autre (Rubempré).
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Re: Le cinéma muet

Post by bruce randylan »

Supfiction wrote:
bruce randylan wrote:ça me donne beaucoup envie de me pencher sur La comédie humaine
ça fait 30 ans que j'essaye de m'y pencher aussi mais pour ça il faudrait que je renonce ou mette en pose toute cinéphilie tant le temps de lecture à prévoir est immense.
Faudra déjà que je finisse mes 3000 pages du Rêve dans le pavillon rouge avant aussi. :mrgreen:
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Re: Le cinéma muet

Post by bruce randylan »

bruce randylan wrote:Balzac, la suite :
Je dirais même plus : le retour

La peau de chagrin / The dream cheater (Ernest C. Warde - 1920)

Une grosse rareté issue des collections de la cinémathèque (peut-être la seule copie existante ?) mais rien d’extraordinaire au final : installation bien trop longue à se mettre en place, personnages survolés, acteurs qui manquent de charisme et réalisation plutôt anodine. Rien de franchement honteux ou de scandaleux non plus bien-sûr mais le genre de films qui n'a pas grand chose à offrir à la mémoire si ce n'est son postulat qui n'intervient que lors de la seconde moitié pour une fable morale, certes classique au demeurant dans sa malédiction inexorable, mais qui fonctionne toujours. Il y a donc 15-20 minutes (soit un quart de sa durée) un peu plus prenante à défaut d'être palpitante ou viscérale à cause de la mise en scène trop sage et d'une déchéance existentielle trop brève. De ce point de vue, le film est très mal structuré.
Par contre, le dénouement n'est pas super fidèle au texte d'origine :mrgreen:
Spoiler (cliquez pour afficher)
Rongé par la peur de mourir alors que la peau de chagrin a presque disparu, le héros dans un moment de désespoir souhaite ne jamais avoir été en contact avec cet objet damné. Pouf : la peau disparaît et il peut profiter de sa copine et la richesse acquise grâce à elle. Facile !
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Re: Le cinéma muet

Post by Prat »

Merci pour ce sujet qui donne envie de se plonger davantage dans cette période ! et qui donne des idées de titres.

Ca faisait longtemps que j'avais pas vu de film muet, mais hier je me suis lancé avec White Shadows in the South Seas (1928) de W.S. van Dyke :
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L'histoire est très classique et reprend un sujet qui a été très à la mode (et qui resurgit de temps en temps) : les méfaits de la "civilisation" sur les "bons sauvages" polynésiens.
Malgré ce sujet alors fréquent, le film a des aspects assez remarquables. L'histoire d'un docteur qui se lie avec les "natifs" puis après diverses péripéties, atterrit sur une île qui n'a pas encore connu d'hommes blancs, un "Paradis oublié de Mère Nature" comme il est noté sur l'un des cartons.
La photographie est splendide, la quasi totalité du film étant en extérieur. Des vues sous-marines, des vues en mer et malgré quelques clichés, les bons sentiments fonctionnent. On se passionne parfois pour cette histoire dont la fin est terrible et cynique.
C'est le seul film que j'ai vu de ce réalisateur après The Thin Man (1934) et je suis content de ce visionnage.

Ce soir ou demain je regarderai un autre muet : With Byrd at the South Pole (1930). Un documentaire sur une expédition au Pôle Sud. Celui-ci comme le précédent ont reçu chacun un Oscar pour la photographie.
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Re: Le cinéma muet

Post by bruce randylan »

Autre film suédois découvert à la Fondation Pathé

Norrtullsligan / the Nortull Gang (Per Lindberg - 1923)

En 1907, plusieurs femmes travaillant comme secrétaires ou dans des bureaux vivent sous le toit et partagent leur expérience avec les hommes.

Ouvertement féministe (c'est une productrice qui initie le projet, tiré du roman d'une écrivaine), ce petit modeste film offre un intéressant travail quasi sociologique dont le contenu trouve toujours des échos actuellement : groupes d'entraides, sororité, harcèlement au travail, mère célibataire... Le traitement est assez sobre, profondément ancré dans le quotidien, sans chercher à s'inscrire dans un genre (mélodrame, comédie sentimentale, documentaire). En ce sens, l'approche est moderne, proche du journal intime, même si la transposition du roman à l'écran n'exclut pas des maladresses comme la narration à la première personne qui ne fonctionne qu'à moitié. Mais il y a une volonté de retranscrire avec justesse la situation de l'héroïne avec un désir de compréhension assez rare, surtout pour son époque.
C'est pourquoi on excuse les limites de la réalisations de Per Lindberg qui n'aura réalisé que deux films muets (le premier, tourné aussi en 1923, étant perdu) avant de revenir 13 ans plus tard derrière la caméra. La photographie et les compositions de plans (surtout les extérieurs) sont agréables mais la mise en scène est assez figée et manque de vie, un peu écrasée par l'abondance de cartons.
Je regrette davantage la tournure du dernier tiers qui semble presque contredire les efforts précédents pour un happy end très consensuel où la secrétaire finit avec son patron, les tensions disparaissent au sein du groupe et où la propriétaire débarque avec les cadeaux de Noël.
En tout cas, une oeuvre originale qui mériterait un coup de projecteurs.
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Re: Le cinéma muet

Post by The Eye Of Doom »

Bruce Randylan, grand merci pour tes chroniques de films muets, ici ou sur les autres topic.
Je les savoure toujours.
C'est de la cinéphilie par procuration car il est fort probable que je ne verrais au mieux que 1% de ce que tu commente. Mais tu joue le rôle de l'explorateur intrépide et sans repos.
Merci et continue!
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Re: Le cinéma muet

Post by bruce randylan »

The Eye Of Doom wrote:Bruce Randylan, grand merci pour tes chroniques de films muets, ici ou sur les autres topic.
Je les savoure toujours.
C'est de la cinéphilie par procuration car il est fort probable que je ne verrais au mieux que 1% de ce que tu commente. Mais tu joue le rôle de l'explorateur intrépide et sans repos.
Merci et continue!
Merci aussi :)
Et je devrais justement rapidement continuer avec les films Eclair dont logiquement un article sur Victorin Jasset pour Revus et Corrigés. :wink:
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Re: Le cinéma muet

Post by Ann Harding »

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Critique de The Reckless Age (1924, Harry A. Pollard) avec Reginald Denny sur mon blog.
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Re: Le cinéma muet

Post by Ann Harding »

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Une nouvelle comédie d'Harry A. Pollard avec Reginald Denny et Mary Astor Oh, Doctor! (1925)
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Re: Le cinéma muet

Post by Ann Harding »

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Et finalement, What Happened to Jones? (Les Mésaventures de Jones, 1926) de William A. Seiter avec Reginald Denny
bruce randylan
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Re: Le cinéma muet

Post by bruce randylan »

Ann Harding wrote:Image
Critique de The Reckless Age (1924, Harry A. Pollard) avec Reginald Denny sur mon blog.
Pour ma part, j'ai trouvé ça moyen. A la limite du mauvais.

Tout d'abord, pour une comédie, l'humour est quasiment absent et le peu qu'il y a sans grande imagination. On sent pourtant bien l'influence d'un Harold Lloyd (qui réussissait une bien meilleure rencontre dans un train dans Freshman un an plus tard) sauf que contrairement à ce dernier, le rythme est très plat, les gags sont peu recherchés et que le héros n'a rien d'attachant. J'ai trouvé Reginald Denny sans le moindre charisme ni présence. Fade et transparent pour tout dire. Un peu comme la mise en scène qui ne témoigne d'aucune réelle idée malgré en effet la séquence de poursuite entre la voiture et le train qui bénéficie d'extérieurs bien mis en valeur et de travellings dynamiques.
Malgré sa modeste durée de 70 minutes, le temps m'a paru bien long.

Également à la Fondation Pathé
The shield of honor (Emory Johnson - 1927) est un film policier aussi rare qu'improbable qui se veut un hommage à la police aérienne de San Francisco !
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Un curiosité avant tout où l'histoire met en scène deux générations de policiers issues de la même famille et qui vont se retrouver face à des trafiquants de diamants.
La première partie est très peu narrative, sans réel enjeu mais donne de jolis moments touchants quand le père qui fête ses 65 ans de service est mis à la retraite d'office. Il y a une belle interprétation sobre et émouvante comme lorsque le père essaie de cacher ses larmes devant son gâteau d'anniversaire alors que sa famille ignore qu'il a perdu son trouvaille, et sa raison d'être.

La seconde moitié est pour ainsi dire constituer d'un long climax découpés en plusieurs actes et se déroulant dans plusieurs lieux : braquage, héroïne enfermée dans un coffre fort, poursuite, combats à mains nues, bombe sur le point d'exploser, incendie et évidement une scène d'action où un des jeunes policiers traque le méchant qui vient de s'envoler. Malheureusement, le budget ne suit pas et la séquence aérienne est avant tout kitsch. Mais on ne peut pas nier le rythme soutenu et une photographie qui tient la route.
La mise en scène est très inégale comme s'il y avait eu plusieurs cinéastes réalisant les parties distinctes, renforçant l'impression d'être parfois devant un sérial. On trouve par exemple deux travellings aussi nerveux que dynamiques dans l'antre des brigands alors que tout le reste est statique.
Inabouti donc et limité par son concept qui essaie tant bien que mal de greffer son hommage à une histoire qui méritait mieux. J'aurais préféré rester sur la dimension plus humaine de la première moitié.
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bruce randylan
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Re: Le cinéma muet

Post by bruce randylan »

Sensation seekers (Loïs Weber – 1927)

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Après avoir fait la une des journaux locaux pour avoir été arrêtée dans un club de jazz, une jeune femme de bonne famille commence a être fatiguée par sa vie frivole. Elle rencontre au même moment un pasteur qui n'est pas insensible à ses charmes.

Sur un sujet peu alléchant sur le papier, Loïs Weber compose un drame finalement assez réussi qui parvient à éviter le didactisme moralisateur grâce à ses deux personnages principaux : un homme d'église progressiste confronté à une haute société superficielle et une femme en pleine remise en question sur son mode de vie, assez dissolue, justement en réaction à l'hypocrisie de ce milieu.
Sans en faire totalement un drame psychologique, la cinéaste s'intéresse avant tout à leurs doutes et leur état d'âmes plutôt que jouer la seule carte « rédemption » et "bienfait d'une vie pieuse".
Le scénario n'hésite pas égratigner les jugements rapides et l'absence de compréhension des supérieurs du pasteur.
Le rachat spirituel est davantage affilié à l'action qu'aux discours lors du final où une tempête conduit au naufrage du bateau d'un des prétendants de l'héroïne. C'est pas forcément très subtil comme métaphore mais c'est moins gênant et dégoulinant. Et la conclusion est plutôt ouverte sur l'acceptation du couple dans la communauté.
La réalisation de Weber n'est pas particulièrement notable mais l'attention porté à ses comédiens (avec de très beaux et nombreux gros plans notamment) lui donnent régulièrement un certain lyrisme et une réelle noblesse.
Sa narration file par ailleurs droit avec 1h10 au compteur.
Plutôt une bonne surprise donc.

Le film a été restauré en 2K d'après une copie 16mm de qualité même si la définition est très douce.
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