Le Cinéma muet

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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bruce randylan
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Re: Le cinéma muet

Post by bruce randylan »

Dans le cadre du Festival Toute la mémoire du monde, il y a cycle à la Fondation Pathé sur la compagnie Triangle

Le lourdaud / the clodhopper (Victor Schertzinger - 1917)

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Mal considéré par son père, un banquier conservateur et autoritaire, un jeune fermier supporte de moins en moins la vie au champ. Il rêve simplement de vêtements moins usés pour briller au yeux de son amoureuse.

Une charmante comédie qui a l'avantage de ne pas tomber dans le discours moralisateur alors qu'on aurait pu craindre le pire là dessus avec les problèmes de communication entre père et fils, les attraits de la ville artificielle, le monde du spectacle ou le mépris des citadins pour les campagnards. Rien de tout cela au final et aucun atermoiement mélodramatique ; en tout cas rien de vraiment envahissant. Malgré quelques passages un peu plus graves lors de la fuite du fils vers la ville ou la rumeur sur la banqueroute paternelle (on croirait presque du Capra alors!), le film est assez chaleureux et bon-enfant avec une narration bien dense et assez rempli qui fait le choix d'aller à l'essentiel comme les retrouvailles à New-York qui auraient pu s'éterniser. De plus personne n'est vraiment ridiculisé même lors de la danse du cul-terreux (la traduction de "Clodhopper") qui provoque surtout des rires naïfs et surpris, non des moqueries cyniques.
Rien à redire sur les comédiens impeccables et sur la réalisation habilement découpée qui ne fait pas de zèle ostentatoire.

Rien de révolutionnaire ou de très aboutit plastiquement bien-sûr mais une oeuvre volontairement populaire, léger et avec du fond, qui respecte toujours son public. 1h10 qui passe comme une lettre à la poste.
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Re: Le cinéma muet

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Le lâche / The coward (Reginald Barker - 1915)

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Le fils d'un officier militaire à la retraite se sent défaillir à l'annonce du début de Guerre de Sécession et, contrairement à ses amis, n'arrivent pas à s'enrôler volontaire. Quand il l'annonce à son père, celui-ci rentre dans une colère noire et le contraint sous la menace d'une arme de signer l'engagement.

Un drame plutôt intéressant et ambitieux avec une réelle volonté psychologique pour dépeindre ce jeune lâche, un anti-héros toujours peu courant dans un cinéma plus volontier dans la glorification de la bravoure et la vaillance. L'écriture a la qualité de ne pas trop appuyer sur les stéréotypes et de chercher à ne pas nous prendre en pitié ou à condamner les différents comportement. L'approche est assez humaine, ramenée à hauteur de la famille plutôt qu'à un conflit national. On comprend ainsi les différentes motivations du père, du fils et de la mère vu les situations sans jamais ressentir du mépris derrière la caméra pour l'un ou pour l'autre.
Une fois tous les éléments mis en place pour le dernier acte, la narration se fait alors plus prévisible. On perd en analyse de caractère ce qu'on gagne en efficacité où l'on retrouve un morceau de bravoure rondement mené avec une longue course-poursuite (au début un jeu de cache-cache dans la demeure familiale puis à cheval) avant des réconciliations mélodramatiques qui passent là aussi par une péripétie qu'on devine immédiatement.
Spoiler (cliquez pour afficher)
Dès que le père prend la place du fils comme garde lors des rondes nocturnes, on sait qu'il va tirer sur son fils lors d'un sursaut de courage.
L'émotion du final est aussi amenuisé par le jeu de Frank Keenan (le père) qui abuse des grimaces haineuses et des roulements de bras.
L'autre défaut qui date inévitablement le film est forcément les comédiens blackfaces qui jouent les serviteurs de la famille.

Si on fait abstraction de ces problèmes pas rédhibitoires non plus pour une œuvre centenaire, Le lâche est une très bonne surprise pour son parti pris scénaristique, l'intensité de nombreuses séquences, une très belle photographie et un soin remarquable de la réalisation qui cisèle la profondeur de champ avec pas mal de maturité. L'ouverture est à ce titre formidable avec l'effervescence de la ville se jouant sur plusieurs strates.
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Re: Le cinéma muet

Post by bruce randylan »

Toujours sur Reginald Barker à la Fondation Pathé avec deux pièces de choix de sa carrière :)

Civilization (Reginald Barker - 1916)

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Alors que des tensions politiques sont sur le point d'exploser, un empereur écoute la voix des bellicistes. Tandis que la guerre est déclarée, l'enthousiasme des civils est de courte durée face à la dureté des combats et le capitaine d'un sous-marin est frappé d'un cas de conscience lorsqu'on lui ordonne de torpiller un paquebot.

Sorti quelques mois avant Intolerance, Civilization avait rencontré un succès tant critique que public et était considéré comme l'un des plus grands films jamais conçus, si ce n'est le plus aboutis. Curieusement, la situation est bien différente aujourd'hui et ce film de Reginald Barker (et de son producteur Thomas H. Ince) est loin d'avoir désormais le même aura que les classiques de Griffith. C'est un assez injuste car Barker, s'il ne possède pas la virtuosité presque théorique de Griffith, était un cinéaste passionnant, au style plus naturelle et tout aussi puissant au niveau des images.

Civilization impressionne encore aujourd'hui pour la beauté de sa photographie qui multiplie les clairs-obscurs audacieux tout en enchaînant les morceaux de bravoures sans temps morts et qui font preuve d'un bel éclectisme : grande liasse populaire remplie de mouvements, scènes de guerre chaotiques et brutales, dilemme moraux dans le sous-marin, vision à la Gustave Doré de l'enfer pour une séquence onirique ou encore des scènes de foule tumultueuse.
Le film possède ainsi une intensité dramatique de tous les instants qui surprend continuellement avec par ailleurs une grande fluidité dans l'agencement des plans et le découpage. Ca se retourne presque contre lui car le film est assez court (90 minutes), ce qui rende impossible l'installation ou le développement de certaines séquences qui s'enchaînent parfois trop vite avec le risque de raccourcis pas toujours crédibles comme le dernier acte avec les nonnes qui parait un peu précipité. Il y a par moment une frustration à ne pas avoir un peu de calme, notamment après la première grande bataille.
Par ailleurs, il faut reconnaître que la seconde moitié est édifiante dans son scénario avec le Christ qui se ré-incarne dans le corps de l'Empereur pour apporter un message de Paix et de fraternité sur terre. :?
Ce n'est pas d'une grande subtilité mais ça permet quelques visions saisissantes. Sur cet aspect, le film a peu vieilli et sa candeur détonne avec sa première partie plus crue dans sa représentation du conflit (évidement fortement influencé par la situation politique à la veille de la première guerre mondiale et s'inspirant de l'épisode de Lusitania).
Malgré ces réserves, il est difficile de ne pas admirer l'ambition plastique et narrative du projet (et son exécution).


The italian (1915) est bien plus sobre dans son approche. C'est encore une fois produit (et écrit) par Thomas H. Ince pour une dimension sociologique d'une étonnante virulence.
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L'histoire traite du destin d'un modeste gondolier italien nommé Beppo qui part au Etats-unis avec l'espoir de faire fortune et ainsi épouser une compatriote convoitée par un homme plus riche. [/i]
La première partie n'est pas des plus stimulante avec une approche un peu trop naïve, entre carte postale, bons sentiments et folklore un peu kitsch. Une fois arrivé à New-York, le film n'est fini plus de s'améliorer et son dernier acte est tout bonnement incroyable, d'une force terrassante.
Finie l'imagerie d’Épinal italienne, le style se fait plus réaliste, presque documentariste avec tournage en extérieurs et reconstitution très réussie. Et surtout le traitement possède une justesse et une intégrité dramatique qui surprennent encore aujourd'hui tant dans sa peinture de la corruption politique, du mépris de classe et de la pauvreté s'acharnant sur les plus démunis. C'est incroyablement pessimiste tout en étant malheureusement tristement crédible. La longue descente aux enfers du héros ne sera jamais sauvée, rachetée et même "justifiée". Le sort est injuste car la vie est injustice. Et il n'y a pas de moral ni de raison.
la réalisation est également en adéquation avec la force tragique de son récit grâce à la puissance des gros plans qui sont parmi les plus marquant du cinéma muet comme George Beban fiévreux, le visage déformé par la haine en apercevant les hommes qui viennent de le dépouiller, privant son bébé de soin. Les accélérations dans le montage des différents climax sont la aussi d'un impact tétanisant (Beppo désespérant accroché à une voiture ! :shock: )

Il n'y a pas grand chose de glamour ni de romantique dans la forme, mais quelques chose de froid et d’implacable dans sa narration. Même le choix des comédiens et leur caractérisation de leurs incarnations n'essaient pas de les rendre plus charismatique. Annette et Beppo n'ont rien du couple conventionnel, lisse, propre sur eux et idéalisé. Ils ont des défauts, des faiblesses et une apparence on ne peut plus banale et pour le moins négligée.
Le film a bien quelques concessions commerciales (la tentative de vengeance sur la fille du politicien véreux) et quelques moments où l’interprétation accuse ses 100 ans ; pas de quoi amenuiser l'honnêteté de son approche ni la charge de son contexte sociale.

The Italian est sorti en Zone 1 avec Traffic in Souls (1913) dans un double programme édité par Flicker Alley (Lobster donc). Traffic in souls est bien moins réussi, surtout à cause d'une réalisation médiocre de George Loane Tucker dont la continuité est souvent brouillonne et maladroite. C'est dommage car son scénario est plutôt intéressant avec l'évocation des immigrées kidnappées à leur sortie d'Ellis Island pour être envoyées dans des maisons de passes sordides. Quelque extérieurs sont assez réussis pour leur veine réaliste et l'évocation de la prostitution est assez franche mais l’exécution m'a vraiment paru décevante avec des personnages pas très engageant. Résultat le drame comme le suspens ne fonctionnent pas.

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Ann Harding
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Re: Le cinéma muet

Post by Ann Harding »

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Ma critique du charmant Dinty (1920) de Marshall Neilan sur mon Blog.
bruce randylan
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Re: Le cinéma muet

Post by bruce randylan »

Ah mince, avec uniquement des séances en après-midi et en semaine, je ne pourrai pas le voir. :cry:

Sinon, toujours à la Fondation Pathé, une sacrée rareté particulièrement improbable avec la projection d'un film muet indien : Bilwamangal (Rustomji Dotiwala - 1919).

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Il est difficile de se faire une idée du le film car il n'existe que sous une forme largement incomplète. Il ne reste en effet que deux bobines existantes sur la dizaine initiale... et encore ces deux bobines sont en réalité des copies de travail qui s'attardent principalement sur 2 scènes avec une succession de plusieurs prises plutôt qu'un travail de montage fluide et définitif. Histoire de rajouter dans la bizarrerie, les intertitres ont été supprimés pour être remplacés par des plans subliminaux issus d'autres films occidentaux.
La copie, qui n'avait aucune référence ni intitulée, a été retrouvé par le plus grand des hasards à la Cinémathèque en 2016 dans une boîte mal identifiée : celle d'un film muet de Victor Tourjansky, lui aussi perdu.
L'historienne qui présentait la séance n'a pas réussi à trouver une explication satisfaisante pour comprendre comment une copie de travail de ce film (que la cinémathèque bengalie a pu identifié) s'est retrouvé en France. Elle suppute que la Société Pathé qui était implantée à Calcutta a récupéré ces éléments pour l'envoyer à ses studios français afin que les équipes techniques s'en servent comme sources d'inspiration pour les décors, costumes, végétation...

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Pour ce qui nous reste du film, on peut tout de même avancer qu'il devait s'agir d'une grosse production pour l'époque, ne serait-ce que pour sa durée importante (environ 2 heures donc) et pour la présence de plusieurs noms prestigieux. C'est d'ailleurs l'un des premiers films où les personnages féminins sont jouées par des vraies comédiennes (et non plus par de jeunes hommes androgynes). De plus les décors sont très beaux avec un palais (sans doute authentique) d'une grande finesse et délicatesse dans son architecture et ses ornements. Pour en avoir visiter quelques il y a 3 ans sur place, aucun ne peut rivaliser avec son élégance.
Enfin, et surtout, la qualité de la photographie est admirable. Comme la copie a peu tourné, la qualité des images est pratiquement immaculée avec une définition sublime. Le chef opérateur était réputé à l'époque et on voit qu'il soigne les sources de lumière avec des contre-jours d'une réelle délicatesse.

Quant à l'histoire, c'est un conte mythologique très connu en Bengale avec une histoire d'amour impossible entre deux jeunes gens habitant chacun sur la rive opposée d'un vaste fleuve. Le destin les sépare et le jeune homme se crèvera les yeux pour se mieux se dévouer à la religion. Dommage que l'intégralité du film n'existe plus car il devait y avoir pas mal de trucages avec divinité, magie et créature mystique. Ici on ne voit qu'un seul effet spécial très rudimentaire, plus un gag qu'autre chose, avec un mannequin en mousse se substituant au héros que ses amis jettent d'un balcon.

Les images ayant survécu sont situées au début du film à priori et on l'air se centrer sur les conflits du jeune homme avec ses parents qui refusent son union avec sa voisine. On notera que beaucoup de composantes du cinéma indien sont déjà présents à l'époque du cinéma muet : la dévotion envers les aïeux, les sentiments exacerbés, la croyance et la présence primordiale de la musique puisqu'on trouve une longue séquence avec des musiciens.

C'est désormais avant tout une curiosité mais je ne regrette pas la découverte même si c'est avant tout le destin rocambolesque du film qui est le plus stupéfiant.
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Re: Le cinéma muet

Post by bruce randylan »

Un petit programme de court-métrages franco-italien sur le thème « Récit biblique » à la Fondation Pathé

David chantant devant Saül (inconnu - 1914) est d'un intérêt relatif par exemple, constitué d'un seul plan séquence fixe de 3 minutes où le titre résume le contenu : un acteur chante devant un Roi (et sa cour ainsi que des soldats). Cadrage théâtral et aucun mouvement interne. Pour du 1914, c'est un peu pauvre quand même.
Du même tonneau Judith et Holopherne (Louis Feuillade – 1909) est lui aussi un plan-séquence fixe et «théâtral» de 4 minutes. Pas très stimulant, et un peu stérile puisque sans réel enjeu expliqué, mais au moins il y a un peu de plus de déplacement et un jeu sur le hors-champ (pour masquer la décapitation).

Samson et Dalila (Ferdinant Zecca – 1902) a au moins pour lui l'excuse d'avoir été tourné à une période déjà plus primitive. La narration va très vite, au point d'oublier Dalila dans son histoire pour ainsi dire ! Ca s'adresse à un public qui connaissait déjà bien l'histoire car rien n'est expliqué ni éclairci. Celà dit pour son époque, c'est dans la moyenne, voire au dessus avec des décors en solides et pas mal de figurants. Le coloriage au pochoir est aussi pour beaucoup dans son appréciation (modérée).

La vie de Moïse (1905) est encore plus désarmant tant l'histoire est condensée à 5-6 épisodes. Moise est abandonné dans les eaux, rencontre une femme dans un buisson en flamme, il ouvre la Mer Rouge, croise un vieux qui lui donne des tablettes en pierre qu'il utilisera pour casser un veau d'Or. Voilà, pourquoi, comment, dans quel but... N'en demandez pas trop, faut que tout tienne en 7 minutes. Au diable les transitions.

Tout n'était pas de ce niveau dispensable, ou de simples curiosités/raretés historiques, car il y avait aussi 3 pièces qui méritaient largement un coup d'oeil.

Samson (Albert Capellani – 1908) n'est pas le meilleur court-métrage de son auteur mais ravit par ses couleurs aux pochoir, la qualité et la variété de ses décors (en carton-pâte mais qui passe bien) ainsi que pour la gestion de la figuration qui permet de bien rendre vivant chaque tableau. Même si la aussi les 11 minutes sont trop brèves pour raconter son histoire, il y a une volonté d'étoffer un minimum les personnages pour une certaine noblesse d’exécution.

La fille de Jepthe (Léonce Perret – 1910) apparaît presque comme un oasis visuel au milieu de ces décors studios sommaire en ayant recours à de vrais extérieurs. La qualité des cadrages et de la photographie n'en apparaissent que plus éclatant. La aussi, la gestion des acteurs et des figurants offre des plans vivants et fluides, évitant le théâtre figé. Par contre, la copie n'avait plus de cartons et on ne comprend que vaguement son histoire, affaiblissant sa qualité plastique (sans pour autant rivaliser avec les meilleurs titres de Perret).

Moïse sauvé des eaux (Henri Andréani – 1911) est une excellent surprise qui réussit justement à rendre brillamment cinématographique un film « plan-séquence ». Cette fois, c'est non seulement tourné en extérieur mais le cinéaste organise une chorégraphie du mouvement très intelligente qui prouve qu'il a avait déjà tout assimilé des possibilité du cinéma. Le film s'ouvre sur la mère de Moïse en plan rapproché (avec deux autres femmes dans l'arrière plan et effectuant les mêmes gestes) qui abandonne son enfant avant de s'éloigner sur la droite. La caméra l'accompagne avec un panorama, dévoilant un cortège royal qui arrive du fond du cadre et qui était hors champ jusque là. Il s'approche de la caméra et ses membres se disposent naturellement pour remplir le cadre tandis que la Reine découvre le bébé délaissé qu'elle prendra dans ses bras tout en progressant doucement vers la caméra.
Voilà, hors-champ, profondeur de champ, panorama, parfait timing sans précipitation et excellente gestion de l'espace. Je connais un paquet de cinéaste qui mériterait d'étudier ce film vieux de 106 ans...

Enfin on délaisse les films historiques pour La damnation de Caïn (Luigi Maggi – 1911) qui comme son nom l'indique est une variation d'Abel et Caïn dans l'Italie contemporaine et rurale où un homme assassine un rival qui courtisane la même femme que lui avant d'être hanter par son fantôme. Très bonne réalisation qui utilise à merveille les extérieurs et l'environnement pour souvent créer des cadres dans le cadres avec de plus une très belle photographie. Les compositions de plans sont assez variées avec quelques raccord dans l'axe et quelques trucages (rudimentaires) pour les apparitions spectrales. Et surtout, le scénario est bien construit et bien dosé pour une progression réussie.
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Re: Le cinéma muet

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Mr. Wu (William Nigh - 1927)

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Éduquée à l'occidentale, une chinoise tombe amoureuse d'un américain. Mais elle craint la réaction de son père, très conservateur sur les coutumes traditionnelles, s'il venait à découvrir cet amour.

Un film vendu sur Lon Chaney qui témoigne une nouvelle fois de ses talents de maquilleurs puisqu'il interprètes deux rôles : un patriarche chinois puis le fils de ce dernier une fois adulte. Pour autant Chaney n'est pas le rôle principale, c'est davantage Renée Adorée (sa fille) qui est au cœur de l'histoire.
Le début est assez intéressant avec la présentation de ce vieil aristocrate chinois, suivi des premières séquences avec Adorée où la direction artistique se montre inspirée avec un très beau décor de l'arrière-cour de la demeure de Mr Wu avec jardin, étang, petit pont etc...
Et puis rapidement, le film souffre de son casting : le fade et transparent Ralph Forbes qui joue l'américain (sacré lourdaud, pas loin du prédateur sexuel) et surtout Renée Adorée dont on ne croit jamais à son personnage de jeune fille chinoise avec son visage potelée et une gestuelle appliquée mais forcée. C'est d'autant plus frustrant qu'on trouve dans le rôle de sa servante Anna May Wong qui l'éclipse totalement avec une présence magnétique et autrement plus d'authenticité dans le comportement. C'est incroyablement déprimant de se dire que les producteurs la limitaient à ce genre de quasi-figuration pour ne pas choquer le public.

Honnêtement, vous choisissez qui vous ? :fiou:
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De toute façon, le film fait énormément de surplace en se déplaçant jamais de ses 2 décors principaux. Et heureusement tout s'emballe durant le dernier acte quand Chaney revient sur le devant de la scène. Nigh semble se réveiller lui aussi derrière la caméra et donne un ou deux moments inspirées dont un génial plan-séquence avec Mr. Wu se le point de faire un sacrifice pour calmer la colère de ses ancêtres avec un travelling avant ample et saisissant par sa force visuelle.
Le film gagne dès lors une intensité dramatique qu'il conservera jusqu'à la fin, côtoyant par moment une cruauté qui semble s'être échappé de Tod Browning comme cette mère qui doit choisir entre le viol de sa fille ou la décapitation de son fils.
On se doute que le dénouement n'osera pas aller jusqu'au bout. Et ça sera le cas : Mr. Wu bascule vers un racisme primaire qu'il avait réussi à éviter jusque la avec "seulement" un exotisme de pacotille (assez douteux désormais)... sans jamais bien-sûr condamner, ou même nuancer, les blancs qui sont quand même ceux qui viennent foutre le boxon.
Last edited by bruce randylan on 25 Feb 18, 11:42, edited 1 time in total.
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Re: Le cinéma muet

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Hier a commencé un nouveau cycle à la Fondation Pathé avec une douzaine de mélodrames italiens (1914 à 1920)

La donna nuda (Carmine Gallone - 1914)
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Un peintre en panne d'inspiration tombe sous le charme d'une modèle d'un confrère. Ils deviennent amants, connaissent la misère avant qu'une reconnaissance critique de l'artiste lui fasse côtoyer un autre monde.

C'était pas le meilleur film pour commencer malgré la présence de Lyda Borelli. Toutefois contrairement à Ma l'amor mio non muore !, j'ai trouvé que son jeu manquait de naturel et donc de force. Elle est plus à l'aise dans la première partie du film où son personnage est plus léger. Quand l'histoire devient dramatique, elle se révèle moins convaincante sans que son interprétation soit fondamentalement responsable. J'ai eu l'impression qu'elle n'avait pas d'emprise sur son rôle. A moins que ça ne soit l'inverse.

D'un autre côté vu le scénario, on peut comprendre qu'elle se débatte comme elle peut : les protagonistes sont assez inexistants, sans profondeur ni relief. Le comble est atteint pour l'ancien protecteur du modèle, totalement sacrifié (et davantage dans la version d'origine puisque dans les copies existantes incomplètes, il a droit à un happy end)
Rien ne se dégage d'eux et c'est pour le coup Carmine Gallone le responsable avec une réalisation morne, sans variation qui décalque toujours la même valeur de plan et le même cadrage, scènes après scènes. Et pour un film sur la peinture, c'est toujours un peu aberrant de ne jamais voir les tableaux. Au milieu de cette platitude relative, on trouve tout de même un très beau plan vraiment inspiré quand Borelli marche dans une allée, sous des feuilles tombantes ; le plan est légèrement ralenti donnant une lourdeur à la démarche de la comédienne et accentuant la chute des feuilles, extrêmement nombreuses. Un vrai paysage intérieur que j'aurais aimé voir traiter plus souvent.
Last edited by bruce randylan on 15 Mar 18, 12:57, edited 1 time in total.
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Re: Le cinéma muet

Post by bruce randylan »

Ca continue sur les mélodrames italiens

Malombra (Carmine Gallone - 1917)
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Le hasard a voulu que je découvre il y a quelques semaines la version qu'en tirera Mario Soldati en 1942. Les deux adaptations du Antonio Fogazzaro sont très proches, donc sans doute fidèle au roman.
Difficile de passer "après" la splendeur plastique et vénéneuse de l'atmosphère oppressante de Soldati mais la version muette a l'avantage d'être plus concis, là au Soldati avec 2h10 au compteur et finissait par ennuyait un peu.
Gallone fait cette fois preuve d'un bien meilleure sens de la réalisation avec un photographie soignée, un sens du cadre plus raffinée et quelques jolis idées de mise en scène comme un très léger travelling arrière accompagnant un des points clés dans l'évolution psychologique de son héroïne, campée la encore par Lyda Borelli, pleinement investie dans son rôle et qui arrive souvent à traduire l’obsession maladive qui l'habite. Toutefois le film souffre d'un postulat assez handicapant : l'histoire s’accommode mal du muet je trouve, ce qui rend cette hypothétique réincarnation moins efficace car privée des monologues ou des lectures.
Ou alors, il aurait fallut une réalisation plus viscérale mais l’expressionnisme n'était pas encore passé par là et le film se suit sans réel engagement. Ce sont d'ailleurs les plans les plus gothiques qui évoquent le mieux l'esprit du projet comme Lyda Borelli, en pleine nuit, avançant sur un balcon avec une lanterne.


La comtesse Sara (Roberto Roberti - 1919)
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J'avais totalement oublié que le père de Sergio Leone avait été un réalisateur lui aussi. C'est donc Vincenzo Leone qui se cache derrière Roberto Roberto et ce premier contact avec lui n'est pas très folichon. C'est cependant avant tout le scénario et la narration qui posent problème et qui se plantent souvent comme les tentatives très maladroites de montage parallèle durant le premier tiers. Les personnages de toute façon m'ont laissé de marbre avec une bohémienne devenue "comtesse" après avoir hérité d'une bienfaitrice et qui nous fourvoie dans des intrigues sentimentales d'un autre siècle (J'épouse un aristocrate plus vieux tout en séduisant un officier militaire que je repousse). Aucune empathie pour elle ou pour ses victimes.
Après Roberti n'est pas non plus un manche. Il sait à cadrer, photographier mais il ne s'échappe aucune vraie personnalité d'une mise en scène fonctionnelle et passe-partout qui manque surtout de fluidité (en précisant que la copie ayant survécus est incomplète).


La serpente / La serpe (Roberto Roberti - 1920)
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La fille illégitime d'un politicien cherche à se venger d'un homme d'affaire responsable de la mort de son père (suicidé) et de sa soeur (chagrin d'amour).

A ce niveau-là, j'ai enchainé avec quelques doutes sur ce nouveau duo Roberti/Francesca Bertini et heureusement, c'était autrement plus réjouissant. Le film souffre toujours d'une narration maladroite, franchement précipitée sauf que cette fois l'abondance de péripéties finit pas devenir presque grisante. La encore la copie est incomplète, ce qui explique des ellipses brutales et des séquences réduites à leur plus simples expressions. On devine tout de même que ça reste une volonté de garder un esprit romanesque proche du sérial. L'universitaire qui présentait la séance évoquait qu'il s'agissait d'ailleurs d'une spécificité du cinéma - et du public - italien de vouloir privilégier les rebondissements et la mise en valeur des comédiennes sur la crédibilité de l'histoire (coucou Matarazzo :P ).

La serpente déploie un tel enthousiasme dans cette conception du cinéma que ça devient presque communicatif. Sans doute car le rythme est très soutenu mais aussi car Francesca Bertini est excellente dans un rôle de vengeresse qui doute de ses motivations, touchée par la déchéance de sa victime, devenu brillant musicien. Sa palette de jeu est très riche, toujours juste et dans le bon ton, nous faisant ressentir ses tourments. Elle est régulièrement sublimée par Roberti qui, en plus des très beaux gros plans, livre de nombreux plans iconiques totalement irréels comme Bertini regardant le corps inanimé de sa soeur (hors-champ) dans une pièce fermée alors qu'un puissant vent secoue ses vêtements. Et la photographie est admirable, très travaillée, tant dans les extérieurs que les intérieurs en studios.
Pour le coup, on vibre avec les différents personnages qui ne sont jamais sacrifiés aux conventions du genre et à une narration fulgurante.
Du vrai bon cinéma populaire. :)
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Re: Le cinéma muet

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Bis repeta dans les mélo italiens avec la découverte du cinéaste Febo Mari, pour moi le plus talentueux des cinéastes croisés jusque la.

Cenere / Cendres (1915) est célèbre pour être la seule participation cinématographique de la grande comédienne Eleonora Duse qui s'était retirée des planches presque 10 ans plus tôt, vivant assez mal de se voir vieillir. Febo Mari a réussir à la convaincre de passer devant la caméra en lui prouvant l'apport que pouvait créer l'éclairage et en lui demandant de co-écrire le scénario. De plus ce dernier, également acteur, jouera son fils à l'écran.
Il en résulte un film assez détonnant quand on le compare à ses homologues qui privilégie la multiplication de péripéties et de personnages. Dans Cenere, la narration est incroyablement épurée et se recentre essentiellement sur deux personnages, leurs états d'âmes au gré d'une poignée de séquences assez longues se déroulant en grande partie dans une petite mansarde aux murs dépouillés. Ça pourrait austère, froid et ça ne l'est jamais grâce à la qualité de son interprétation dans la retenue avec beaucoup de douleurs intériorisées, une atmosphère feutrée et pudique, et peu de gros plans (sans doute pour rassurer sa comédienne qui a également exigée une photo assez sombre pour masquer ses rides)
Cependant, ce scénario est tellement réduit à ses deux comédiens principaux que le contexte extérieur est trop rapidement expédié pour qu'on partage les tourments du duo. Mais le talent des comédiens et la qualité de la mise en scène en font un très beau film, poignant et noble tant dans son exécutions que dans ses ambitions.

Il fauno / le faune (1917) opère un changement radical de ton avec là aussi un désir de sortir des sentiers battus du genre (encore que je ne le connais que par la petite dizaine de films muets italiens vu jusqu'ici) avec une proche plus fantaisiste pour une grosse placée accordée à l'imaginaire : une jeune femme, amoureuse du sculpteur qui l'embauche comme modèle, s'endort dans son atelier avant d'être réveillée par la statue d'un faune qui vient de prendre vie et qui lui promet un vrai amour sincère.
Premier constat : c'est beau !
La photographie multiplie les clairs obscurs (nocturnes ou nom) avec un virtuosité permanente tandis que les nombreux extérieurs sont cadrés avec goût pour des repérages qu'on devine assez fouillés.
Et puis il y a ce climat à la fois romantique, poétique, païen, mythologique assez irrésistible et qui possède juste ce qu'il faut de recul et de second degré pour ne pas trop se prendre au sérieux sans sacrifier à la sincérité de son traitement.
Très belle découverte qui m'a ravi et surpris constamment.

Enfin Maddalena Ferat (1920) est assez inférieur et souffre davantage des conventions mélodramatiques habituelles : Une jeune femme fuit un tuteur trop entreprenant, tombe amoureuse d'une homme insouciant qui est appelé à servir sous les drapeaux où il est rapidement porté disparu. Elle épouse un des amis de son ancien amant, devient maman... mais le mort ne l'est pas et revient faire culpabiliser ses camarades.
La narration n'est pas toujours habile lors de la présentation qui s'éparpille trop en confondant vitesse et précipitation. Celà dit, la seule copie existante est incomplète (il manque la troisième bobine) et on sent ailleurs des ellipses pas très naturelles.
Par contre, les circonvolutions narratives sont régulièrement contre-balancée par des petites touches d'humour, peu fréquentes dans le genre (comme ce fondu enchainé associant une mégère à une vieille chouette :o !). Et Febo Mari peaufine une nouvelle fois sa mise en scène avec une utilisation intelligente des décors et du mobilier : des inscriptions sur le montant d'une fenêtre qui renvoie à un passé révolu ; une peau de félin (trophée de chasse) sur laquelle s'écroule l’héroïne, prête à se sacrifier par amour ; une grange filmée comme une église ; un escalier encadré par d'imposants murs qui devient une véritable descente aux enfers ; un voile devant le lit de l'enfant...
Celà donne un certaine intensité dramatique à la seconde moitié, pas loin de basculer dans la pure fièvre, où les personnages paniquent totalement face à ce revenant et agissant de façon incohérente.
Ce goût décoratif parvient ainsi à sauver aisément de la routine un sujet à priori anonyme.


Pour changer de cinéaste, tout en restant sur Febo Mari qui est ici simple comédien.
Tigre reale / tigresse royale (Giovanni Pastrone - 1916) commence assez mal avec sa vamp' mondaine qui se rit des hommes qu'elle provoque pour mieux les laisser tomber. J'avais peut de me retrouver face une transposition italienne de la Femme et le pantin (dont toutes les adaptations m'ennuient au plus haut point) et heureusement, le film bifurque progressivement vers quelque chose de plus profond avec plusieurs flash-backs sur le passé de la "tigresse" qui ne manque pas de force ni d'émotion avec une réalisation qui essaie quelques trucs sur la profondeur de champs ou de légers travelling avant qui viennent appuyer la solitude ou l'abandon que subit la comédienne Pina Menichelli, elle aussi de plus en plus touchante.


Enfin, plus du tout de Febo Mari ni même de mélodrame mais on reste sur Giovanni Pastrone avec La guerre et le rêve de Momi co-réalisé par Segundo de Chomon en 1917.
On voit très rapidement qui a fait quoi dans ce moyen-métrage de 40 minutes. La première partie (et moitié) signée Pastrone présente les personnages et le contexte (première guerre-mondiale) avec un grand-père racontant une histoire à Momi dont le père est parti combattre sur le front. La photo est belle mais on se demande où est-ce que cela va bien nous mené car l'histoire prend son temps et les enjeux tardent à se développer.
Il faudra attendre donc que Momi s'endorme et se mette à rêver pour comprendre la finalité, et l'intérêt du récit : 20 minutes d'animation en stop-motion tout simplement fantastiques et merveilleuses. C'est donc bien-sur évidement Segundo de Chomon qui s'occupe de ce segments où deux armées de jouets se livrent à une bataille. Il avait déjà utilisé à plusieurs reprises le stop-motions dans ses films trucs mais l'ambition qu'il déploie ici est un sacré pari qu'il remporte haut la main. C'est poétique, très abouti techniquement avec beaucoup d'imagination et des efforts pour créer un vrai univers visuel qui éblouit dans des paysages en maquettes très impressionnants.
Un bijou qui n'a pas vraiment vieilli et qui impressionne même à quelques reprises. Ca dépasse aisément le simple statut de curiosité historique (le premier "film" en stop motion).
Il faudra donc vraiment qu'un jour un véritable hommage soit rendu à Segundo de Chomon et lui redonne la place qu'il mérite parmi les pionniers du cinéma, loin du simple copieur de Méliès qu'il a pourtant dépassé.
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Re: Le cinéma muet

Post by bruce randylan »

Fior di male (Carmine Gallone et/ou Nino Oxilia - 1915)
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Après une jeunesse et une adolescence difficile, une ancienne prostituée qui s'est enfuie d'un foyer social trouve la protection d'un vieux comte puis grimpe les échelons dans une fabrique de tissus. Mais son passé est redécouvert par la gérante du foyer et elle est renvoyée.

Un honnête mélodrame qui clôture pour moi ce cycle à la Fondation Pathé avec un rôle en or pour Lyda Borelli dans une sorte de variation féminine des Misérables où son destin fait souvent penser à Jean Valjean, principalement dans la première moitié : des antécédents criminels causés par sa précarité, une évasion, un vol chez un bienfaiteur qui annonce le début d'une rédemption morale, un changement de nom où elle dirige une entreprise, l'adoption d'une orpheline...
Comme ça dure une heure, les éventements s'enchaînent vite, sans temps morts et heureusement sans précipitations. Bien que brève, chaque scène permet aux comédiens d'avoir le temps d'exister dans une intrigue condensée, et un peu linéaire, remplie d'ellipses.
Le début va un peu vite sur sa jeunesse, peut-être à cause de la censure (prostitution, abandon d'un bébé) mais une fois que Borelli croise le comte, le rythme se calme un peu pour présenter une structure en deux actes principaux : la jeunesse jusqu'à adoption par le comte et la suite qui prend place 10 ans plus tard)
Cette seconde moitié est en revanche plus conventionnelle, moins sociale et plus purement mélodramatique avec un petit triangle amoureux touchant, plus que poignant. Peu importe, sa comédienne brille par son jeu noble et émouvant.

Il y a quelques débats sur la paternité du cinéaste et des sources italiennes de l'époque évoquent soit Gallone soit Oxilia comme metteur en scène. En revanche, c'est bien Oxilia qui est le seul auteur du scénario. Je connais mal ce dernier (seulement vu il y a 15 ans Rhapsodie satanique dont le souvenir n'est plus très vivace) mais la réalisation m'a semblé supérieure à ce que j'ai vu de Gallone, c'est à dire pas grand chose non plus.
Fior di male est tout cas solidement mise en scène et photographiée avec une belle utilisation de la profondeur de champ : la maison du comte aux fenêtres donnant sur la plage, le bureau d'un banquier ouvrant sur la salle des guichets, de nombreux extérieurs dans des parcs lors du dernier acte.
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Re: Le cinéma muet

Post by bruce randylan »

Un peu de Japon pour changer avec quelques films incomplets :

Yaji and Kita : Yasuda's Rescue (Tomiyasu Ikeda - 1927) existe encore dans une version de 15 minutes (à priori le début).
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Contrairement à ce qu'on pourrait croire à la lecture du titre, Yaji et Kita ne sont pas les héros du film. Il s'agit en fait d'une référence à un roman extrêmement populaire dont le duo comique est devenu une sorte de définition globale du genre, comme on pourrait dire un "duo à la Laurel & Hardy". Ainsi, les distributeurs/producteurs n'avaient pas de scrupules à exploiter ce filon, sortant même des films américains avec Wallace Beery (qui ont inspiré l'esprit de ces films japonais) sous ce genre d'intitulé comme Yaji and Kirata : the baseball game (pour Casey at the bat). En gros, à l'époque les Pierre Richard - Depardieu seraient sorti sous le titre Yaji and Kita : la chèvre . :mrgreen:
Tout ça pour dire qu'il s'agit d'une comédie se déroulant lors de la restauration Meiji avec deux amis assez candides et malchanceux qui se retrouvent arrêter pour avoir chanter une comptine pour enfants dont les paroles peuvent être interpréter à double sens par les autorités. Sauver par un samurai lui-même bientôt capturé, les compères se décident à le libérer à leur tour.
Les 15 minutes restantes sont très riches en rebondissements et péripéties pour un rythme incroyablement soutenu rempli de facilités et d'ellipses, justement permises par l'humour et le second degré. Il y a des passages vraiment amusant comme l'arrestation du second larron et tout le passage avec l'échelle, assez bien réalisé d'ailleurs.
On trouve également plusieurs combats assez dynamiques et typiques de l'époque, avec de grosses mêlées plein de mouvements. Ça n'a pas la virtuosité bouillonnante de Daisuke Ito mais pour une comédie, c'est déjà bien nerveux.
Celà dit, il y a un autre point commun avec Daisuke Ito : la présence de son acteur fétiche Denjirô Ôkôchi qui est ici en contre-emploi et fait preuve d'un vrai talent pour la comédie. A priori, son acolyte et le personnage féminin (qu'on croise quelques secondes ici) étaient également deux autres grandes vedettes qui s'amusaient ici à prendre en contre-pied le genre de rôle qui les avaient rendu célèbres. J'avoue surtout avoir remarqué l'acteur qui joue le prisonnier libéré lors de la première tentative d'évasion et qui m'a beaucoup fait penser à Toshiro Mifune avec son look de fanfaron débraillé et hirsute. Il est excellent en bretteur à la force colossale s'évanouissant à la vue de simple lanterne de police. Et le combat final est assez original avec les deux bâtons qu'il a accroché au dos.
Du coup, le film s'arrête sur une sorte de cliffhanger palpitant et j'aurais vraiment voulu découvrir le reste du film. :cry:


Yaji and Kita : The Battle of Toba Fusumi (Tomiyasu Ikeda - 1928) est donc à son tour un film qui utilise le concept des deux amis maladroits plongés dans le tumultes d'une guerre et qui n'a donc aucun rapport avec le précédent film, si ce n'est le même cinéaste (qui a fait 95% de sa carrière dans les années 20-30 et dont je n'avais jamais entendu parlé). On ne retrouve malheureusement pas les comédiens de Yasuda's Rescue et les nouveaux venus se révèlent moins inspirés, reposant sur des effets slapstick faciles et basiques. Ca ne ressent sur la réalisation qui est moins précise, à part le début avec le convoi sur la route où la caméra est toujours en mouvement. Toutefois, l’élément survivant de 7 minutes est dans un état exécrable avec une vitesse de projection bien trop rapide.

Ces deux titres sont en bonus de l'excellent Jirokichi the rat (alias le Chevalier voleur) de Daisuke Ito, sorti chez Digital Meme et qui bénéficient d'accompagnement de Benshi.

Et sinon
Narikin (Kisaburo Kurihara - 1921) est une autre comédie influencée par les américains mais qui présentent beaucoup moins d'intérêt malgré son scénario qui se moque gentiment de l'obsession pour l'argent avec une histoire d'héritage qu'il faut aller chercher aux USA.
Difficile de se faire une idée tant la narration est malmenée à cause des trop nombreuses scènes manquantes ou incomplètes mais ce qui reste semble plutôt plat, peu inspirée (à part la photo) et trop porté sur le cabotinage. Kisaburo Kurihara avait commencé sa carrière aux USA comme acteur sous le nom de Thomas Kurihara, notamment pour Thomas H. Ince, avant de retourner au Japon pour devenir réalisateur. D'après les historiens, ce film avait clairement été conçu pour l'export, ce qui explique qu'une partie du film devait se dérouler aux Etats-Unis et que les intertitres sont en anglais. C'est aussi sans doute pour cela qu'une copie existe toujours.
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Re: Le cinéma muet

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Tu sais que te lire (me) devient un boulot à plein temps! :mrgreen: Et j'ai du retard!!
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Re: Le cinéma muet

Post by bruce randylan »

Alexandre Angel wrote:Tu sais que te lire (me) devient un boulot à plein temps! :mrgreen: Et j'ai du retard!!
J'ai encore deux Tod Browning à mettre en ligne aujourd'hui :P
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Re: Le cinéma muet

Post by Alexandre Angel »

bruce randylan wrote:
Alexandre Angel wrote:Tu sais que te lire (me) devient un boulot à plein temps! :mrgreen: Et j'ai du retard!!
J'ai encore deux Tod Browning à mettre en ligne aujourd'hui :P
Ça me fait penser que je vais explorer le coffret Bach Films.