Henri-Georges Clouzot (1907-1977)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Abronsius
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Re: Henri-Georges Clouzot (1907-1977)

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L'Enfer d'Henri-Georges Clouzot (2009) Serge Bromberg, Ruxuandra Medrea

Avant-première au Grand Lyon Film Festival Lumière 2009, Serge Bromberg présente L'Enfer d'Henri-Georges Clouzot. Je ne sais plus où j'avais vu ces quelques images de Romy Schneider faisant des volutes de fumée avec sa cigarette, le tout sous des lumières qui la rendaient fascinante. J'avais gardé ces images en mémoire comme étant celles d'un film perdu, celui de Clouzot. Ne me renseignant que très peu sur les sorties à venir, ne lisant plus la presse spécialisée (si ce n'est que ponctuellement et toujours après coup), je ne savais pas que Bromberg, l'homme homard, avait effectué un travail autour du Clouzot. Mérite de l'ilote à qui reste le plaisir de la découverte. Alors voici Bromberg au Comoedia de Lyon venu présenter son bébé.
Bromberg est un maniaque des caves, des placards et autres réduits qui regorgent de pellicules. Cela fait un moment qu'il édite ses Retour de flamme aux pépites nombreuses et sauvées de l'oubli. Il tombe au cours de ses recherches sur 185 boîtes de rushes sans son, 132 heures de pellicule !! Seulement pour les exploiter et les faire découvrir au spectateur il faut l'autorisation de Mme Clouzot, Inès de son prénom. Bromberg raconte la petite histoire avec tout le talent que lui connaissent les habitués des présentations RKO et autres séances câblées.
Bromberg se rend chez madame et commence son numéro, passion, nécessité, nous l'imaginons très bien déborder d'enthousiasme (qui coule naturellement dans ses veines) et assaillir la veuve d'arguments percutants. Mais cette dernière finit par dire : "Vous êtes finalement comme tous les autres, tous le veulent, je ne vous donne pas le film mais comme vous êtes spécial je vais vous raccompagner jusqu'à l'ascenseur." La chute est brutale, Bromberg voit le film lui échapper. Devant l'ascenseur il continue de batailler, passionné et passionnant il finit par avoir un sursis. Mme Clouzot "Je ne vous donne pas le film mais comme vous êtes spécial, je vous raccompagne jusqu'au rez de chaussée." Quelle femme !!! Toute de joie intérieure. La chance de Bromberg est que l'ascenseur soit tombé en panne et que cet incident lui ait permis de remporter l'autorisation. Sa passion lui ayant permis d'y faire venir Mme Clouzot.
En 1964 Clouzot n'a rien a prouver, il est un maître respecté et craint, de par ses colères et la manière dont il travaille avec les acteurs. Ce projet est particulier, il vient de voir Huit et demi de Fellini et veut faire autre chose, il veut innover à la manière du film italien qui l'a fasciné. L'histoire est celle d'un homme qui devient progressivement fou à cause de la jalousie qui le ronge. Chabrol avait tourné ce film il y a quelques années...
Pour cela il dispose de grands acteurs, d'abord Reggiani et surtout Romy Schneider, déjà star et fabuleusement belle. C'est Columbia qui produit le film, Clouzot veut faire des essais au préalable, à la vue de ces derniers les producteurs lui accordent un budget illimité. En effet, Dr. Stangelove vient de cartonner et Kubrick avait également un budget illimité, les producteurs pensent avoir affaire à un grand artiste et à un grand film en devenir, ils ont raison.
Les essais ont lieu de mars à juin 1964. C'est long, quels sont ces essais nécessaires ? Clouzot fait des tests costumes, joue avec les lumières, avec le son... Il expérimente et il expérimente bien. Les images qui nous sont données à voir sont hypnotiques et fascinantes. Chaque soir les rushes sont visionnés et provoquent les mêmes réactions, parfois l'on rit, tout n'est pas bon, c'est le propre des essais. Le cinéaste dispose alors d'un formidable réservoir d'images, il ne sait pas encore comment les utiliser mais elles sont là.
Le film sera tourné en noir et blanc et en couleur. Les couleurs doivent correspondre aux visions pathologiques, donc subjectives, de Marcel, interprété par Serge Reggiani.
Les essais offrent des images superbes, Romy fumant une cigarette nimbée de lumières mouvantes, de couleurs différents, ou sans cigarette, les jeux de lumières donnent à son visage un aspect changeant et impalpable. De plus l'actrice sourit doucement puis ne sourit plus, prend un air grave, tout ceci symbolise les différents aspects de sa personnalité, personnalité que n'arrive plus appréhender Marcel, rongé par la jalousie. c'est une femme mystérieuse, fuyante qui est là, devant nous, superbe et troublante. Le son n'est pas en reste, Bromberg nous donne à entendre des essais à partir de la voix de Clouzot, superpositions, interruptions... Au final c'est un véritable travail sur la déformation visuelle et sonore qui est mis en place.
Clouzot teste également des plans avec des jeux d'eau, l'on voit par exemple Romy Schneider filmée alors qu'une paroi de verre est placée entre elle et la caméra, paroi sur laquelle coule de l'eau. Romy avance doucement et plaque le bout de sa langue sur la paroi, offrant ainsi un spectacle érotique des plus enivrants. Le film aurait certainement fait parler de lui de par son audace formelle.
Juin 1964, fin des essais.
6 juillet 1964, début du tournage dans le Cantal. Un train qui réactivera à chaque passage les crises de Marcel, un lac qui verra Romy faire joujou avec sa copine Dany Carrel et le viril Jean-Claude Bercq et un hôtel, où vit l'équipe. Et quelle équipe !! Trois équipes entières de tournage, non des moindres autour de trois opérateurs de renom : Andréas Winding, Armand Thirard et Claude Renoir, les plus chers de l'époque. Pourquoi autant de moyens ? Le lac devait être vidé par EDF vingt jours après le début du tournage et Clouzot pensait passer d'une équipe à l'autre, préparant le plan avec une puis quittant la première qui devait alors tourner pendant que Clouzot préparer les autres plans avec la deuxième et ainsi de suite. Excepté que Clouzot voulait tout contrôler et ne quittait pas la première pendant que les deux autres attendaient ! Le réalisateur semblait désemparé. Il vivait tout entier avec son film qui, peu à peu, le possédait, Maupassant en aurait fait une nouvelle formidable. Il voulait que tout le monde travaille toute la journée, y compris le dimanche. Insomniaque il errait dans le hall de l'hôtel et alpaguait le premier venu pour des repérages supplémentaires et autres activités. Les plus malins sortaient en douce par l'arrière du bâtiment. Mais la tension subie par les techniciens n'était rien comparée à celle des acteurs. Clouzot faisait courir Reggiani des journées entières pour les besoins d'un plan, quand il craquait il disait : "C'est bien, moteur !". Il faisait refaire des scènes à Romy et qui ne figurait pas dans le script, comme celle où elle figure nue, attachée sur des rails alors qu'un train arrive vers elle. Après les essais où elle devait souvent répéter les mêmes gestes plusieurs jours durant et ce tournage éprouvant les nerfs lâchaient. Clouzot hurlait, Reggiani partait, Clouzot hurlait, Romy hurlait aussi. Ambiance.
Le 19 juillet Reggiani quitte le plateau. Fièvre ou épuisement nerveux, il ne reviendra plus. Jean-Louis Trintignant arrive alors pour le remplacer mais il repartira au bout de trois jours. Clouzot continue de tourner dans une solitude inquiétante. Il filme une scène érotique où Carrel et Romy s'embrassent sur un canot, c'est l'infarctus, l'arrêt du tournage et la fin du film.
Les plans du lac rouge sang, les plans inquiétants de Romy au visage changeant, les plans où surgit la silhouette de Marcel derrière un chariot, où Marcel se cache derrière un homme corpulent pour mieux suivre celle qui le rend fou, tout dans ce film est extraordinaire. Clouzot semble avoir été dépassé. Restent les rushes.
Bromberg a fait un travail admirable, au montage avec Janice Jones et Jean Gargonne, au son avec Bruno Alexiu. Le climat oppressant et fascinant du film de Clouzot est restitué avec un respect flagrant. Gamblin et Béjo jouent quelques fragments du texte avec l'intensité nécessaire pour nous faire sentir la tension du scénario original.
A la fin de la projection c'est un Serge Bromberg aux yeux rougis par l'émotion qui est venu converser encore un peu avec les spectateurs. Merci pour cette restitution.
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Jack Carter
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Re: Henri-Georges Clouzot (1907-1977)

Post by Jack Carter »

t'as de la chance, j'ai vu le film aux Alizés, et Bromberg n'est pas venu presenter le film (empechement), c'est Michel Ciment qui l'a fait à sa place.
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Boubakar
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Re: Henri-Georges Clouzot (1907-1977)

Post by Boubakar »

Abronsius wrote:Merci pour cette restitution.
Et merci à toi pour ce comte-rendu d'un docu qui a l'air passionnant. J'espère voir ça en salles. :)
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Ann Harding
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Re: Henri-Georges Clouzot (1907-1977)

Post by Ann Harding »

Abronsius wrote:L'Enfer d'Henri-Georges Clouzot (2009) Serge Bromberg, Ruxuandra Medrea

Je ne sais plus où j'avais vu ces quelques images de Romy Schneider faisant des volutes de fumée avec sa cigarette, le tout sous des lumières qui la rendaient fascinante. J'avais gardé ces images en mémoire comme étant celles d'un film perdu, celui de Clouzot.
En fait, c'est Frédéric Mitterrand qui avait passé ces images sur Antenne 2, il y a belle lurette, au début des années 90. Il avait eu accès à une bobine de positif du film et l'avait diffusé à la télé. C'est ainsi que le film est sorti de l'ombre. :wink: Le film de Bromberg sort le 11 novembre prochain.
Last edited by Ann Harding on 28 Oct 09, 15:35, edited 1 time in total.
Nestor Almendros
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Re: Henri-Georges Clouzot (1907-1977)

Post by Nestor Almendros »

Ann Harding wrote:Le film de Bromberg sort le 11 novembre prochain.
J'ai vu la bande-annonce ce week end et c'est déjà impressionnant. C'est aussi très frustrant car on a l'impression d'avoir manqué un rendez-vous qui aurait marqué l'époque. Vous verrez les expérimentations de Clouzot en couleurs, les scènes "déformées" par la jalousie de Reggiani, avec ces idées de maquillage (vision "daltonienne", lèvres violettes) tellement modernes et efficaces.
Personnellement je vais y courir!
Abronsius
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Re: Henri-Georges Clouzot (1907-1977)

Post by Abronsius »

Quant à moi j'y retournerai...
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Boubakar
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Re: Henri-Georges Clouzot (1907-1977)

Post by Boubakar »

Serge Bromberg et Jacques Douy (décorateur du film) ont été invités hier dans l'émission Le rendez-vous sur France Culture ;

http://sites.radiofrance.fr/chaines/fra ... ndez_vous/

(et ça se récupère en podcast)
Nestor Almendros
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Re: Henri-Georges Clouzot (1907-1977)

Post by Nestor Almendros »

L'ENFER D'HENRI-GEORGES CLOUZOT (Serge Bromberg, Ruxuandra Medrea)

Pas grand chose à ajouter au texte d'Abronsius. Rien qu'apercevoir les images de tests dans la bande-annonce suffit à donner une idée de la réussite du documentaire. Et, avec un matériau de base pareil, on n'est pas déçu. Juste frustré. C'est LOST IN LA MANCHA ou MICHAEL JACKSON'S THIS IS IT: un aperçu de quelque chose d'inaccessible. Et le fait d'en voir des petits bouts excite encore plus le fantasme. Il aurait certainement provoqué des scandales (cf les nombreuses approches plus qu'érotiques). Il aurait été thématiquement et formellement intéressant, c'est aussi évident. Déjà par les pistes formelles de Clouzot qui sont si simples dans l'idée mais si difficiles à mettre en place (pas d'étalonnage numérique à l'époque, par exemple). Après, aurait-il pu être terminé? Clouzot semblait perdu au milieu de ses idées et le scénario n'a jamais été fini il me semble (c'est comme cela que se termine l'adaptation de Chabrol). Bref ce fut un rêve éveillé pour toute une équipe pendant plusieurs mois, un rêve qui finit en cauchemar et qui, aujourd'hui, redevient un rêve.
Et puis, si le film était sorti à l'époque, on n'aurait peut-être jamais pu voir ces tests étranges, ces images cinétiques mystérieuses qui fascinent encore (quel choc cela aurait été à l'époque!). Donc quelque part, c'est un mal pour un bien.

Si le documentaire de Bromberg reste très classique dans son approche, le résultat est heureusement aussi respectueux que possible de la légende. En plus d'être informatif par le récit et les anecdotes sur le projet, les tests et le tournage, le documentaire est aussi miraculeux par la reconstitution de nombreuses scènes du film. Le dénicheur de bobines n'a pu s'empêcher de reconstruire un peu du mythe. Et je trouve que, malgré les contraintes techniques (pas de son - ou seulement une petite bobine), le résultat est très concluant. J'ai trouvé la musique du film vraiment efficace et très inspirée (je me suis même demandé s'il ne s'agissait pas de morceaux existants compilés). Elle donne à l'ensemble une texture beaucoup plus crédible et empathique. L'ajout du duo d'acteurs fait aussi partie du fantasme de retrouver un peu du film et c'est finalement une bonne idée de les avoir intégrés (même si un peu gratuite): ils complètent les morceaux de scènes remontées, comblent les trous de l'histoire pour le spectateur d'aujourd'hui.

Un des grand moments de l'année, c'est sûr.
kontarkh
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Re: Henri-Georges Clouzot (1907-1977)

Post by kontarkh »

claude chabrol était l'invité "des mots de minuit" hier et il en a parlé,très intérressant,il a parlé des versions du film,j'ai pas tout en tete ,faudrait voir si on en trouve des extraits sur la "toile";
Blue
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Re: Henri-Georges Clouzot (1907-1977)

Post by Blue »

Si je devais retenir quelques trucs qui m'ont particulièrement bluffés dans ce qu'il reste de "L'Enfer" :
- Le coup du lac rouge sang obtenu par inversion de couleurs
- L'enregistrement audio où la voix se superpose à elle-même pour créer l'effet psychotique
- La scène très osée et sensuelle où Romy se sert d'un ondamania comme objet de représentation phallique
- La scène du train qui déboule avec Romy attachée au premier plan
- Le montage de la séquence de la filature de Romy suivie par Reggiani
- Le plan où les courbures formées par le pont sur lequel passe le train encadrent le visage d'un Reggiani atteint d'une crise de jalousie, illuminé par les reflets de l'eau
etc...

Je pense que Clouzot avait obtenu un tel degré de liberté artistique qu'il a été dépassé par l'absence de limites de sa propre imagination. S'il avait pu boucler ce projet, je crois que "L'Enfer" aurait été un monument de l'histoire du cinéma aux côtés de "Citizen Kane", "Vertigo" et "2001" :|
Mon top éditeurs : 1/Carlotta 2/Gaumont 3/Studiocanal 4/Le Chat 5/Potemkine 6/Pathé 7/L'Atelier 8/Esc 9/Elephant 10/Rimini 11/Coin De Mire 12/Spectrum 13/Wildside 14/La Rabbia-Jokers 15/Sidonis 16/Artus 17/BQHL 18/Bach
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Re: Henri-Georges Clouzot (1907-1977)

Post by kontarkh »

http://www.dailymotion.com/video/xb4cii ... shortfilms ci-joint le lien ou chabrol parle de clouzot mais aussi de fritz lang ,bon au début il parle cuisine mais on "embraie"très vite ciné.
Abronsius
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Re: Henri-Georges Clouzot (1907-1977)

Post by Abronsius »

Merci pour le lien, il est toujours agréable de passer un moment avec Claude Chabrol...
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Major Dundee
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Re: Henri-Georges Clouzot (1907-1977)

Post by Major Dundee »

Abronsius wrote:Merci pour le lien, il est toujours agréable de passer un moment avec Claude Chabrol...
+ 1 :wink:
Charles Boyer (faisant la cour) à Michèle Morgan dans Maxime.

- Ah, si j'avais trente ans de moins !
- J'aurais cinq ans... Ce serait du joli !


Henri Jeanson
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Re: Henri-Georges Clouzot (1907-1977)

Post by Alligator »

L'enfer d'Henri-Georges Clouzot (Serge Bromberg & Ruxandra Medrea, 2009) :

http://alligatographe.blogspot.com/2009 ... ouzot.html

Image
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Pour tout dire, je suis allé voir ce film avec un petit schéma pré-conçu dans la tête. Je pensais aller voir une expérience cinématographique, un film hybride, constitué des vieilles bobines sauvegardées, accollées à des scènes tournées de nos jours pour boucher les trous du scénario en quelque sorte. Une bande-annonce m'a foutu d'dans. Non, il s'agit bien d'un documentaire classique dans lequel quelques éléments du film inachevé sont commentés et très bien mis en valeur par des intervenants divers, liés au tournage et les deux comédiens Bérénice Béjo et Jacques Gamblin pour effectivement jouer les scènes jamais tournées et essentielles à la compréhension de l'ensemble. Ainsi ai-je été quelque peu déçu et n'ai-je pas vraiment réussi à dépasser cette première déconvenue.

A part les instants où Romy Schneider apparait, fascinante, fée électrique, multicolorisée par les jeux de lumières et de couleurs du laborantin Clouzot, quand ondulant de la croupe sur des skis nautiques elle glisse délicieusement, quand habillée des plus communs vêtements "tue l'amour" elle parvient pourtant à rester d'un éclat et d'une beauté sidérale, à part ces moments d'une sensualité qu'on peut raisonnablement qualifier de magique, le film ne m'a pas réellement transporté, je dois l'avouer.

Certes, on sort également avec la frustration d'être sûr de ne jamais voir cet "enfer" intrigant. Je ne m'attendais justement pas à ressentir cela en sortant. Or le documentaire ne tarit en rien cette soif, mais au contraire l'augmente terriblement.

D'autre part, le film est un peu trop long à mon goût. Dans la dernière demi-heure, on a déjà tout compris, dans le sens le plus général du terme, on n'a plus rien à apprendre et de fait, on n'apprend pas grand chose. Tout le thème du film, l'idée maitresse a été exposée, montrée et démontrée de A jusqu'à Z ; très rapidement tous les éléments expliquant la faillite du projet apparaissent évidents. Le film n'est pas centré sur le film "L'enfer" mais bien sur l'obsession d'un homme un peu malade, l'absence de limites, le vertige de la perfection impossible à atteindre, surtout sur un film aussi expérimental, par définition toujours en recherche de lui-même, sa signification mais plus encore sa forme, l'ajustement de l'image et de l'idée. Clouzot nous joue Icare à son corps défendant mais encore à ceux de ses collaborateurs. Il se perd dans ses personnages, la perception qu'il s'en fait entrant en conflit avec celle qu'il veut que les spectateurs s'en fassent. Forcément paumé devant ce travail colossal, sa faiblesse pour la perfection et l'absolutisme de sa démarche. Un documentaire sur un triste gâchis. Restent quelques bouts de film où l'on devine une puissance érotique et évocatrice chez une actrice terriblement émouvante.

Je ne suis pas sûr que l'histoire de la jalousie et la souffrance de Marcel (Reggiani) m'aurait touché. Celle d'Odette (Schneider) par contre, beaucoup plus, cela va de soi. Les victimes d'autrui ont quelque chose de tragique quand ceux qui se font du mal à eux même baignent d'une aura d'imbécillité. Moui... mon substrat chrétien, moralisateur à deux balles, me joue de vilains tours par moments.

Pour parvenir à créer de nouvelles images représentant la folie croissante du personnage de Marcel, Clouzot s'adjoint les services d'une armada de techniciens de l'image et du son. Le documentaire dépeint avec un didactisme intéressant -pour qui aime le cinéma- cette part pûrement technique du film. Et revèle bien sûr cette recherche volontiers douloureuse de l'image et du son qui raconteront le mieux ce que Clouzot avait visualisé dans son imaginaire. On assiste à cette aventure de la concrétisation cinématographique des idées, des sensations ou des émotions. Travail de titan, à y perdre la tête.

Pour la plupart des non cinéphiles, ce documentaire apparaitra sans doute un peu ennuyeux.
John Anderton
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Re: Henri-Georges Clouzot (1907-1977)

Post by John Anderton »

En tant qu'inconditionnel de Clouzot, j'ai très envie de découvrir ce doc. Et j'ai vu qu'il y avait un livre paru sur le film et Romy, très beau, avec des photos superbes...
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