Henri-Georges Clouzot (1907-1977)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Thaddeus
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Re: Henri-Georges Clouzot (1907-1977)

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L’assassin habite au 21
Pierre Larquet, Noël Roquevert, Jean Tissier… Bien en verve, certains des meilleurs seconds couteaux du cinéma français d’avant-guerre se donnent la réplique face au savoureux Fresnay dans des ping-pongs verbaux qui sont autant de tranches d’humanité goguenarde, cynique ou retorse. Sur un canevas digne d’Agatha Christie, et dans l’ambiance feutrée d’une pension de famille, Clouzot s’ingénie à dispenser chausse-trappes et fausses pistes au fil d’une intrigue policière aussi classique qu’astucieuse mettant en valeur la causticité grinçante de son regard sur le petit peuple français à l’heure de l’Occupation. La peinture au vitriol se teinte de noirceur, les personnages troubles fourmillent, l’humour sarcastique n’empiète jamais sur la profondeur psychologique : tous les germes du film suivant sont ici. 5/6

Le corbeau
Rarement, dans le cinéma français, une œuvre aura suscité autant d’opprobre, d’incompréhension et d’admiration. Là encore, l’approche de Clouzot est celle du scalpel, manié avec l’ironie cinglante d’un analyste implacable. Le cloaque provincial de son deuxième film en fait les frais : les querelles de clocher, les règlements de comptes en tous genres, les travers et les dépravations y alimentent le plus acide des tableaux de mœurs, un miroir sans aménité d’une petite communauté démasquée dans ses tares par un maniaque des lettres anonymes, et plus généralement d’une France livrée à la dissimulation, au mouchardage et à la contagion de la délation. La verve ciselée du propos, sa noirceur métaphysique, le cynisme déployé par le cinéaste à travers ses personnages et leurs relations, tout fait de ce film en rupture de ban un pur régal. 5/6

Quai des orfèvres
"On croit tenir une bonne enquête, et ça se finit toujours en jus de boudin." C’est dit par un Jouvet impérial en commissaire retors, sentencieux, fatigué par le paludisme et la solitude, et qui reporte toute son affection sur un enfant noir adopté. Et ça donne une bonne idée du niveau d’ironie délectable de ce grand classique du film noir à la française. Car il y a aussi Suzy Delair et son "tralala", Bernard Blier qui se ronge de jalousie, Simone Renant et son amour secret pour une femme, l’atmosphère fardée d’un petit music-hall de quartier, celle des bureaux de la PJ, et également la dérision cocasse, l’humanité trempée de pessimisme d’une chronique de mœurs incisive, pittoresque, qui marie avec intelligence les coups de griffe du pamphlet social et la précision de l’étude de comportements. 5/6

Manon
C’est l’histoire d’une passion irrationnelle que Clouzot analyse de son regard froid, infléchit vers le naturalisme, et à laquelle il applique son goût de la dramaturgie la plus rigoureuse, sans rien qui cède à la facilité, sans rien qui incline au sentimentalisme. Dans la France de l’après-guerre, soumise au marché noir, aux mouchardages, aux hypocrisies diverses, la descente aux enfers de Des Grieux et de la pauvre Manon, jeune fille immorale éprise de luxe et de vie facile, agit comme un révélateur. C’est leur amour inaliénable qui constitue leur ultime refuge, les sauve de l’infamie, et qui garantit à la fois leur rédemption et la compassion du réalisateur, jusqu’à un final stupéfiant de cruauté stroheimienne où ils s’en vont mourir dans les bras l’un de l’autre, écrasés par le soleil de plomb du désert marocain. 5/6

Le salaire de la peur
Plus que jamais, Clouzot joue de manière sadique avec ses personnages, pris au piège de leur destin, englués dans un marasme existentiel dont ils essaient de s’échapper à n’importe quel prix. Mais son sadisme s’exerce aussi sur les nerfs du spectateur, qu’il met constamment à l’épreuve le long d’un périple physique, étouffant, une véritable tragédie de l’absurde, de l’endurance et des entreprises aveugles. Trempé à l’eau-forte, ponctué de séquences particulièrement éprouvantes, distillant un climat lourd et oppressant, le film marque d’une certaine manière l’apogée précoce du road movie, un genre qui n’existait pas jusqu’alors. Il affirme surtout un existentialisme radical qui développe une véritable morale de l’échec : la dérision noire de la fin le place à cet égard dans une perspective quasi mystique. 5/6
Top 10 Année 1953

Les diaboliques
Un meurtre d’une brutalité presque traumatisante, un fantôme se profilant derrière une fenêtre, un cadavre rigide aux yeux blancs qui se lève dans une baignoire… Glissant du suspense hitchcockien à l’épouvante, Clouzot fait subir une douche écossaise non seulement à ses héroïnes à la moralité douteuse, mais aussi à son public. Peu de cinéastes français peuvent se targuer d’avoir entretenu une atmosphère aussi oppressante avec une telle économie d’effets dramatiques. Quand en plus le thriller se nimbe d’une poésie presque morbide, qu’il joue de façon si perverse des rapports troubles entre ses personnages, qu’il ouvre, en se plaçant au point de rencontre entre le Bien et le Mal (ou ce qui est admis comme tel) un débat sur la culpabilité et l’expiation, il ne reste qu’à admirer, à frissonner et à se laisser balader. 5/6
Top 10 Année 1954

Les espions
Pour Clouzot la mécanique dramatique semble plus importante que les motivations psychologiques, peut-être parce qu’il ne croit pas à une finalité rationnelle des comportements humains. Son goût de l’absurde n’a jamais été mieux exploité que dans ce film authentiquement kafkaïen, qui voit le quotidien d’un directeur de clinique inéluctablement investi par des êtres étranges, des actes illisibles, des enjeux indéchiffrables : tout un monde cynique, obscur et vaguement inquiétant à travers lequel transparaît l’angoisse de l’homme qui constate qu’il n’est plus qu’un objet. Huis-clos à la frontière du fantastique, l’œuvre retourne comme une crêpe à chaque nouvelle bifurcation, dispense une morale grinçante et désabusée, et constitue sans doute le jalon le plus injustement méconnu de l’auteur. 5/6
Top 10 Année 1957

La vérité
Rencontre de titans : celle du monstre Clouzot et de la star B.B., estampillée sex-symbol à une époque où la Bardolâtrie était au sommet. Au final, un tableau acerbe et sans concessions du système judiciaire, dominé par les flamboyantes joutes oratoires entre Charles Vanel et Paul Meurisse. "Il n’y a pas de vérité objective", déclare le réalisateur qui montre comment un événement peut être analysé de différentes façons selon le point de vue des protagonistes. À travers la dissection d’un cas judiciaire, il souligne la relativité des faits et offre un beau rôle de tragédienne à son actrice, assez bouleversante en jeune femme meurtrière dont juges et avocats tentent de comprendre les motivations, première victime des préjugés de la société et du désir qu’elle suscite. 4/6

La prisonnière
Ce dernier film pourrait s’intituler La Soif du Mal. C’est une œuvre malade cherchant à déranger la quiétude douillette dans laquelle l’homme moyen se complaît, mais qui bute sur une étroitesse de faiseur de morale. Ouvrant les placards du marquis de Sade pour un inventaire d’huissier assez pauvre sur le plan imaginatif, Clouzot semble tenir vices et perversions sexuelles pour des vilenies susceptibles d’encourir les pires châtiments (dégoût de soi, désespoir sans fond, mort d’une âme qui ne survit pas à la moindre satisfaction des sens). Pourtant, quand bien même la psychologie élémentaire est sacrifiée à l’effet, une certaine fascination naît des étonnantes recherches plastiques héritées de L’Enfer, de la décantation dialectique et sincère de l’univers de l’auteur, et de la beauté fragile d’Elisabeth Wiener. 4/6


Mon top :

1. Le corbeau (1943)
2. Les diaboliques (1954)
3. Le salaire de la peur (1953)
4. Quai des orfèvres (1947)
5. Les espions (1957)

Grand perfectionniste devant l’éternel, portraitiste sarcastique et désabusé des mœurs de son époque, Clouzot est aussi un maître du suspense, une sorte d’Hitchcock français. Rien de manichéen n’émane de son univers où le bien et le mal, la vérité et le mensonge, la sincérité et la duplicité coexistent en chaque individu : son analyse des comportements, sa dramaturgie d’entomologiste et sa lucidité sans illusions révèlent un tempérament de moraliste.
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Profondo Rosso
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Re: Henri-Georges Clouzot (1907-1977)

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Manon (1949)

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Dans le climat trouble de la fin de l'occupation et des premiers mois de la Libération, les amours passionnées de l'inconsciente et tendre Manon et du jeune et naïf Robert Dégrieux...

Remis en selle par le succès de Quai des Orfèvres après les remous provoqués par Le Corbeau, Clouzot enchaînait avec ce fort étrange film qu'est Manon. Si on devine que le contenu de Manon dû faire grincer quelques dent, on ressent grandement la différence avec Le Corbeau sorti sous l'Occupation où l'écho contemporain du propos sur la calomnie et la délation bien qu'explicite évitait les allusions directes au contexte. Clouzot transpose ici le roman L’Histoire du Chevalier des Grieux et de Manon Lescaut dans une France au lendemain de la Libération. L'intérêt est donc de voir en arrière-plan de la relecture du récit classique le portrait peu reluisant que le réalisateur fait du pays. Les bas-instinct et les rancœurs longtemps contenues explosent dès la sordide scène de lynchage dont réchappe Manon mais dont nous seront néanmoins témoin de la violence, à distance avec d'autres femmes du village promenée nues et tondues. Lorsque le couple Degrieux/Manon s'enfuit à Paris, le visage de la capitale semble tout aussi vicié par le passage des allemands. Les profiteurs enrichi du marché noir circulent librement et flambent au grand jour tandis que le reste de la population végète. A l'image du personnage corrompu de Serge Reggiani, les magouilleurs à la petite semaine sont également plus préoccupés par leur réussite personnelle dans des affaires douteuse que par la reconstruction du pays.

Tous ses éléments se définissent à travers la tumultueuse relation entre Manon et Degrieux. Dès le départ, l'équilibre du couple semble ténu entre la candeur romantique et une vraie noirceur. Outre la rencontre déjà discutable où Degrieux sauve Manon du lynchage, la scène de coup de foudre est trop soudaine (et plus semblable à du désir qu'à de l'amour) et maladroite, Clouzot exprimant d'emblée la fragilité de cette relation par le regard inquisiteur des figures religieuse de l'église où a lieu cette première étreinte. Enfant de l'Occupation qui a connu la pauvreté et les privations (et dont il est sous-entendu qu'elle a frayée avec des soldats allemands), Manon (Cécile Aubry) veut désormais tout et tout de suite. L'argent, les fêtes, les beaux appartements et la grande vie quitte à trahir plus d'une fois l'homme qu'elle aime. Degrieux représente aussi une forme de renoncement puisque ancien résistant, il reniera ses principes et tout amour propre par sa folle passion pour Manon dont il doit assurer le train de vie pour ne pas la perdre. C'est un Paris des bas-fonds, vivace avant-guerre et le seul à prospérer sans changer ses habitudes qui est montré là entre maisons closes luxueuses, séduction des uniformes au pouvoir par intérêt les officiers américain remplaçant les allemands, trafics de vin et cigarettes toujours aussi vivace. Clouzot dresse un portrait cinglant de cette population qui semble mieux accepter ce regard sans concession au vu de l'accueil critique du film, Lion d'or à Venise et lauréat du Prix Méliès en France.

Si la toile de fond est passionnante, on ne peut en dire autant de la trame principale. Le scénario ménage tout ce qu'il faut d'ambiguïté, de romantisme sincère et de cruauté mais ne captive pas la faute au manque de charisme des interprètes. Michel Auclair exprime une vraie fragilité mais son jeu est trop unilatéral et monolithique pour susciter un vrai intérêt. Pour le coup Serge Reggiani parfait en grand frère escroc aurait bien mieux su pousser la nature pathétique et humiliante de Degrieux. Pour Manon il aurait également fallut une actrice captivante capable d'égale manière d'exprimer la fragilité et l'égoïsme du personnage, détestable et attrayante à la fois. Cécile Aubry avec son physique étrange et séduisant de femme enfant (que Clouzot exploite bien mieux que le pauvre Henry Hathaway qui ne sut qu'en faire sur La Rose Noire) est plutôt à l'aise en mauvaise fille attirée par la lumière mais trop maniérée et forcée dans les scènes sentimentales. Cela marche parfois vu le double jeu et les multiples trahisons de Manon mais hormis la belle scène où elle traverse tout un train pour retrouver Robert, pour le reste on est plus atterré qu'ému par cette romance. La narration en flashback (pour les trois quart du film) rate ainsi le coche puisque l'on a du mal à comprendre la compassion du capitaine du bateau pour le couple après un tel récit. Dans un registre voisin, Mylène Demongeot était autrement plus convaincante dans L'Inassouvie de Dino Risi, assez proche du Clozot

La dernière partie et à l'image des défauts et qualités de ce qui précède. Un aspect historique captivant et peu vu à l'époque avec l'arrivée de la diaspora en juive en Israël (et l'accueil sanglant qui annonce des décennies de conflits) qui perd de sa force par la présence du couple. La conclusion s'avère ainsi particulièrement interminable (malgré la beauté formelle des séquences de traversée du désert) avec un pathos bien lourd et forcé qui échoue dans sa tentative de transcender le destin des personnages. 3/6
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beb
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Re: Henri-Georges Clouzot (1907-1977)

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L'Enfer d'Henri-Georges Clouzot
Ce film de Serge Bromberg est un petit bijou.
Il relate les différentes phases de la préparation au tournage, avec des interviews actuels de l'équipe de tournage, ainsi que quelques scènes rejouées par Jacques Gamblin et Bérénice Béjo.
L'ensemble est très bien organisé et on passe de l'un à l'autre de ces sujets sans temps morts et avec grand intéret.
Le clou du film reste les séquences tournées par Clouzot, je ne sais pas comment aurait été le long métrage, je suis meme un peu dubitatif sur le résultat potentiel, mais ces séquences sont à la fois techiquement splendides, magnifiques et aussi émouvantes grace aux acteurs.
Mérite le voyage :wink:
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Demi-Lune
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Re: Henri-Georges Clouzot (1907-1977)

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Les Diaboliques (1955)

Chef-d’œuvre scénaristique et interprétation aux petits oignons, des vedettes en passant par le moindre petit second rôle. Apparemment Véra Clouzot ne fait pas l'unanimité mais je suis entré en empathie totale pour elle et ai trouvé son jeu paniqué tout à fait à propos. Quant à Signoret, ben pas de surprise à avoir hein. Et Meurisse est génial en enfoiré intégral. C'est vraiment millimétré de A à Z comme il se doit avec Boileau et Narcejac (pour le coup c'est vraiment eux les diaboliques). La perfection de la construction peut se constater par un examen rétrospectif des séquences : citez-moi une seule scène qui puisse être ôtée du récit sans conséquence. C'est simple, il n'y en a pas une. Et quand la mécanique policière se teinte de surcroît de fantastique et d'angoisse, c'en devient jubilatoire. Pourtant malgré l'excellence générale, il y a deux points qui m'ont fait tiquer. Le premier est d'ordre visuel. J'ai trouvé la réalisation dans l'ensemble un peu guindée. A cause de la conduite de l'intrigue, je n'ai pas pu m'empêcher de me demander ce qu'aurait fait Hitchcock d'une histoire pareille. On parle souvent de Clouzot comme d'un Hitchcock français et si je me borne à ce film, qui est pour l'instant le seul vu dans son œuvre, je ne sais pas si cette comparaison est totalement exacte. Hitchcock est un idéal de cinéaste parce que tout chez lui passe par l'image, la mise en scène, toute-puissante. La préoccupation essentielle de Hitchcock, c'est : comment trouver la meilleure façon, par la mise en scène, d'illustrer une idée et raconter une histoire ? Or le Clouzot des Diaboliques, c'est une mise en scène qui s'efface derrière un scénario bétonné. Soit un peu le contraire de la logique hitchockienne. En indécrottable mordu de mise en scène j'aurais bien aimé voir plus d'audace, plus de prestance, sans doute. Les 10 dernières minutes, qui flirtent avec l'épouvante gothique, montrent que Clouzot aurait pu associer l'excellence de la narration à un vrai travail visuel. Le second truc qui me fait tiquer, c'est un détail d'ordre scénaristique. Un truc pour pinailler, mais, bon...
Spoiler (cliquez pour afficher)
La fin avec son twist est géniale. C'est ce qui rend le film inoubliable. Mais c'est peut-être aussi le seul petit grain dans la mécanique bien huilée. En effet, tout de suite après le forfait des diaboliques, Vanel déboule de l'ombre comme un diable sortant de sa boîte, ce qui laisse à penser qu'il a suivi toute la scène, caché dans un coin. Or, comment peut-on croire qu'un représentant de l'ordre fasse le choix de regarder (ou entendre) crever Véra Clouzot pour mieux pincer Meurisse et Signoret la main dans le sac ? C'est bien cette manière totalement soudaine de faire irruption qui me gêne, parce qu'elle sous-entend qu'il a été témoin passif. Faire mourir Christina d'une crise cardiaque, c'est un cliffhanger dont rêve n'importe quel scénariste, mais je ne trouve pas ça forcément cohérent si on accepte le principe que le policier veille dans un coin et prenne l'initiative de ne pas intervenir. C'est un peu too-much, cette corrélation. Tandis que si elle meurt foudroyée et que les deux se font la malle, là c'est génial. :mrgreen:
Bref, tout ça pour dire que c'est un formidable film.
allen john
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Re: Henri-Georges Clouzot (1907-1977)

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Quai des orfèvres (Henri-Georges Clouzot, 1947)

Deuxième adaptation de Stanislas-André Steeman parmi les films réalisés par Clouzot, Quai des orfèvres est aussi un film policier qui fait date dans une volonté de réalisme particulièrement marquée, dans les décors, l'interprétation et la peinture de la vie des artistes. Mais réduire le film à son intrigue policière serait une erreur, Quai des orfèvres est beaucoup plus... On le sait, suite à la sortie du Corbeau et à la marée de soupçons de collaborationnisme qui a suivi la libération, Clouzot s'est vu interdit de tournage, et frappé d'indignité nationale. Il a fallu une patiente campagne des amis du réalisateur pour le faire revenir au premier plan, et ce film en a résulté. On constatera que si le metteur en scène et dialoguiste ne se prive pas de décocher quelques flèches empoisonnées ça et là, et de jouer avec la censure tatillonne, il a accompli un film dans lequel le final est sans ambiguité un happy ending... une façon de conjurer le mauvais sort, de montrer patte blanche? Du reste, le recours à l'adaptation d'un roman de Steeman allait dans ce sens: attendu au tournant, Clouzot utilisait la même méthode que celle qui prévalait pendant la guerre, à savoir le fait de se réfugier derière un film de genre, pour montrer qu'il n'était pas un idéologue d'extrême droite. Durant la guerre, le fait de tourner L'assassin habite au 21 était une façon là aussi de contourner les sujets qui fâchent...

Maurice Martineau (Bernard Blier), pianiste, est marié à Jenny Lamour (Suzy Delair), chanteuse. il est d'autant plus jaloux que la jeune femme a de plus en plus de succès, et ne souhaite pas rster cantonnée au music-hall. la jalousie de Martineau est exacerbée lorsqu'il découvre que son épouse envisage pour avoir plus de publicité encore de travailler avec le vieux Brignon (Charles Dullin), industriel influent et producteur, mais aussi vieux cochon attiré par les jeunes femmes... Un soir, alors qu'il soupçonne (A raison!) son épouse d'aller chez Brignon en douce, il fait irruption dans le but de le tuer, et découvre l'homme assassiné. En voulant retourner au music-hall, pour parfaire son alibi, il se fait voler sa voiture, et lorsque l'inspecteur Antoine (Louis Jouvet) prend les rênes de l'enquête, il ne tarde pas à s'intéresser au pauvre Martineau...

L'enquête est bien sur secondaire, mais Clouzot est un perfectionniste, ce qui veut dire qu'il confie clés en mains au public un petit whodunit. Mais le coupable est vite repéré; reste qu'il y a des doutes, pour Antoine d'abord: il se doute vite que Jenny a bien été chez Brignon ce soir là, il lui est très clair que Maurice s'y est rendu également, en dépit des efforts touchants qu'il a déployés pour son alibi; mais Dora (Simone Renant), la photographe amie du couple Martineau, a également fait un tour sur le lieu du crime: Jenny, qui était venue à la villa de Brignon dans le but de signer un contrat, n'a pas supporté les avances du vieux pervers, et s'est débattue; elle est persuadée de l'avoir tué. Dora, afin de rendre un service à Jenny, s'est ensuite rendue à la villa afin de récupérer des objets compromettants qu'elle y avait oublié. on ne saura pas, jusqu'à la fin, qui de cette silhouette de voleur (Robert Dalban), aperçu lors de la cavale de Maurice, ou de Jenny, a tué.

L'enquête n'est qu'une politesse, finalement. Ce qui compte, c'est le reste: la vie qui reprend ses droits après la guerre, les artistes qui reprennent du service, voilà le sujet de la première séquence, qui commence dans le bureau d'un agent, ou des chansons sont essayées et répétées. Maurice Martineau, qui surveille son épouse du coin de 'oeil, nous permet de comprendre très vite à quel point il est jaloux. La chanson qui est ici entendue sert ensuite de fil rouge à une série de séquences qui détaillent son évolution, de travail du couple (Maurice au piano, Jenny au chant devant son miroir) en répétition avec orchestre, enfin en répétition générale dans un théâtre, pour finir par la création sur scène d'une chanson qui devient immédiatement un triomphe. En quelques plans, Clouzot a établi le milieu des héros, leur fonctionnement, les sentiments torturés de Martineau, ainsi que le rapport très particulier qu'ils entretiennent avec Dor, la photographe. Elle est leur voisine, est présentée comme l'amie d'enfance de Maurice: ils ont grandi ensemble, dit-elle. Mais leurs rapports sont tout sauf chaleureux, ils se vouvoient d'ailleurs, et de l'aveu de Dora quand ils parlent ensemble c'est toujours de Jenny. La scène au cours de laquelle celle-ci chante devant son miroir nous montre Maurice surveillant son épouse, tandis que Dora l'admire en silence. Le seul à repérer l'amour sincère, inconditionnel et sans espoir de la photographe pour Jenny, c'est l'inspecteur Antoine, qui a bien ccompris la raison pour laquelle Dora a risqué gros pour disculper la jeune chanteuse, mais aussi est prète à s'accuser du cirme à sa place. Mais dora n'est pas seule: une large partie de la première heure du film tourne autour d'un quasi-McGuffin, qui est le corps de jenny, et le désir qu'elle inspire à Dora, à Martineau, à Brignon, et aussi à tout le personnel masculin du music-hall, ce que Clouzot souligne en multipliant les scènes de coulisses durant lesquelles Suzy Delair s'habille, se déshabille, se pare, telle cette séance de photo en habit un brin suggestif, "et si chaste", dirait Brignon...

Antoine est l'un des meilleurs rôles de Louis Jouvet; ce vieil inspecteur qui a tout vécu, revient des colonies flanqué d'un fils qu'il adore, et est un pragmatique à l'ancienne; il manie la langue avec un esprit permanent, a une intelligence vive, mais n'est en aucun cas un surhomme de la police. Il est habillé avec les moyens du bord, et son allure dégingandée contraste dans une courte scène avec la classe d'un bandit qui vient d'être arrêté (Raymond Bussière), tiré à quatre épingles, et dont une réflexion est sans ambiguité: il n'aurait pas aimé être flic parce qu'il n'aurait pas aimé être pauvre... Autour de lui, le reste de la police est très réaliste, et on assiste au quotidien de ces hommes, à leur lot, ce qui revient de temps à autre à un sacerdoce, comme lors de cette veillée de Noël au cours de laquelle les affaires doivent continuer. De fait le film justifie pleinement son titre, le quai des orfèvres étant débarrassé de toutre tentation glamour; bref, on n'est plus du tout en face de l'inspecteur Venceslas Vorobéïetchik, l'as de L'assassin habite au 21, joué par Pierre Fresnay...

Proche du réalisme, la peinture du vrai monde policier est aussu empreinte d'un grand humanisme, comme Antoine, et se rapproche d'un autre monde qui ne dort jamais, celmui du music-hall. A l'exception des numéros de Jenny, le plus souvent captés en répétition, on n'en verra d'ailleurs que les coulisses. La comparaison est inévitable, et Clouzot aura démystifié d'un seul coup deux mondes qui sont pour beaucoup dans les faux semblants du cinéma Français... Sans pour autant les assassiner de son fiel légendaire; ici, les coups sont des petites escarmouches, des fins mots ciselés et réjouissants. Mais si on peut effectivement suivre le chauffeur de taxi anarchiste (Pierre Larquey) qui se plaint des méthodes d'intimidation de la police, on est aussi frappé par l'affection et la solidarité que se témoignent les policiers entre eux, par la sympathie naturelle (et parfois déplacée) manifestée par Antoine à l'égard de tout le petit monde des artistes, parlant comme tout le monde de tout, mais aussi de rien... Et puis une fois sa journée finie, le policier retourne à son fils, qu'il a "ramené des colonies" ("Ca, et le paludisme!"), un petit garçon noir et timide, qui assiste parfoisà des interrogatoires musclés en s'endormant comme un bébé, mais reste sans doute l'indice le plus probant de l'humanisme profond de l'inspecteur...

Jouvet est admirable, donc, mais le film est dominé par la prestation extraordinaire de Blier, l'un des plus grands acteurs comme chacun sait; flanqué de son maitre Jouvet (Lui même accompagné de son complice Léo Lapara dans un petit rôle, et de son propre mentor Charles Dullin) il n'a pas eu la partie facile, puisqu'il avait en prime Clouzot sur le dos, et comme la légende le rappelle souvent, il n'était rien moins que dictatorial, à plus forte raion s'il fallait exiger des prouesses d'un acteur. Mais le suicide de Martineau, avec sa mise en scène stylisée à rendre jaloux les cadors du film noir (La photo de Armand Thirard est constamment superbe), est illuminée d'un gros plan de Blier hallucinant de réalisme; la reconstitution du Quai des orfèvres, la mise en parallèle des deux mondes, et la création quasi avant-gardiste dun personnage homosexuel qui n'a rien d'un monstre, finissent par donner au film de Clouzot une place de choix au panthéon du cinéma Français, et à son metteur en scène la place qu'il méritait...

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Re: Henri-Georges Clouzot (1907-1977)

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Le retour de Jean (Henri-Georges Clouzot, 1949)

Le retour à la vie (1949) est une initiative intéressante, qui tente quelques années après la libération de faire le point sur le sort de ceux qui ont été "déplacés", selon un terme qui a des saveurs d'euphémisme et qui couvre des destins bien dissimilaires... Cinq courts métrages en fait, deux de Jean Dréville, un de George lampin, un en forme de coup de poing d'André cayatte (Il s'est attaché au retour des déportés, en livrant un film qui montre une famille s'organiser pour essayer d'expliquer à un de ses membres qu'ils l'ont dépouillée de tous ses biens pendant la guerre), et surtout la pièce de résistance, ce petit film de 28 minutes intégralement signé Clouzot, qui prenait par certains cotés sa revanche d'avoir été frappé d'indignité nationale (Sic) à l'issue de la libération, pour avoir osé tourner... un chef d'oeuvre, Le Corbeau

Il conte, avec Le retour de Jean, la difficulté à émerger du cauchemar pour Jean, un homme resté prisonnier durant cinq années, et qui a appris à son retour de captivité les horreurs dont se sont rendus coupables les Allemands. Mais il ne veut pas se réfugier derrière quelque bannière que ce soit, accusant l'homme plutôt que les Allemands. Autour de lui, les petites gens de la pension de famille ou il a trouvé refuge, des médiocres comme seul Clouzot savait les créer (Noël roquevert est "le commandant", un petit bourgeois qui commande surtout à la soupe qu'on lui livre, et maurice Schutz y joue un vieux qui déclare avoir bon pied bon oeil, comme le maréchal, en montrant une photo de De gaulle...) se drapent au contraire dans un patriotisme rassurant. un soir, donc, un soldat Allemand en fuite se réfugie dans la chambre de Jean, et celui-ci en apprenant qu'il a à faire à un tortionnaire, cherche à savoir, laisse éclater sa colère, et doit ensuite résoudre un dilemme: faire selon la loi du moment acte de patriotisme en livrant l'Allemand, ou acte de miséricorde en l'aidant à mourir en paix?

Jouvet incarne Jean, revenu d'un camp de prisonniers avec une patte folle, comme ondit. Jean en veut à tous, est dégouté de l'humanité, parce qu'il la plaçait au dessus de tout: des patries, de Dieu. Son choix final est comme les mots que lui donne Clouzot à prononcer un éditorial, et le film souffre du reste pafios de cette charge textuelle, on sent comme une envie de régler ses comptes. Mais le propos, de vouloir à tout prix refuser la barbarie, est d'un tel bon sens, qu'on n'en voudra pas au metteur en scène qui en moins d'une demi-heure nous livre de toute façon une fois de plus un film fascinant. Ce qui était presque un paradoxe en même temps qu'une vraie provocation, l'idée de confier un tel film à "ce collabo de Clouzot" (Même s'il a été exonéré, chacun sait qu'un homme qui a été cité dans les journaux pour des accusations aussi fausses soit-elles, est de toute façon condamné à être soupçonné jusqu'à la fin de ses jours, et même au-delà, voir à ce sujet Roscoe Arbuckle...) s'avère au final un excellent calcul...

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Re: Henri-Georges Clouzot (1907-1977)

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Re: Henri-Georges Clouzot (1907-1977)

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Un grand merci à Olivier pour ce portrait consacré à l'un des plus grand cinéastes français :D
Ma préférence va toutefois à son début de carrière avec ces deux chefs-d'oeuvre que sont L'ASSASSIN HABITE AU 21 et LE CORBEAU.
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Jeremy Fox
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Re: Henri-Georges Clouzot (1907-1977)

Post by Jeremy Fox »

Tommy Udo wrote: Ma préférence va toutefois à son début de carrière avec ces deux chefs-d'oeuvre que sont L'ASSASSIN HABITE AU 21 et LE CORBEAU.
Pareil : plus quand même le splendide La Vérité ; voilà mon tiercé Clouzot
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Père Jules
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Re: Henri-Georges Clouzot (1907-1977)

Post by Père Jules »

N'oublions pas non plus Quai des orfèvres et Les diaboliques, mes deux films préférés du bonhomme.
L'un pour ce que tient être la performance la plus remarquable de Louis Jouvet et l'autre parce qu'après l'avoir découvert du haut de mes quinze ou seize ans, j'ai toujours la chair de poule à chaque revoyure dans les dernière minutes.
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Demi-Lune
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Re: Henri-Georges Clouzot (1907-1977)

Post by Demi-Lune »

Mon préféré de Clouzot, et ce n'est pas une blague, c'est L'enfer. OK, c'est une œuvre inachevée, mais l'extraordinaire travail de reconstitution de Bromberg permet aujourd'hui de mesurer à quel point ce que Clouzot avait tourné était du jamais vu. Révolutionnaire, fascinant, érotique, expérimental, grotesque... tout ça à la fois. Un nouveau langage. La découverte de ce documentaire a été une véritable séance d'hypnose.
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Père Jules
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Re: Henri-Georges Clouzot (1907-1977)

Post by Père Jules »

Demi-Lune wrote:Révolutionnaire, fascinant, érotique, expérimental, grotesque... tout ça à la fois.
Si tu veux rire un bon coup, regarde ce qu'en a fait Chabrol.

:arrow: :mrgreen:
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Jeremy Fox
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Re: Henri-Georges Clouzot (1907-1977)

Post by Jeremy Fox »

Demi-Lune wrote:Mon préféré de Clouzot, et ce n'est pas une blague, c'est L'enfer. OK, c'est une œuvre inachevée, mais l'extraordinaire travail de reconstitution de Bromberg permet aujourd'hui de mesurer à quel point ce que Clouzot avait tourné était du jamais vu. Révolutionnaire, fascinant, érotique, expérimental, grotesque... tout ça à la fois. Un nouveau langage. La découverte de ce documentaire a été une véritable séance d'hypnose.

Ma fille qui l'a découvert en cours le mois dernier m'en a dit la même chose. Elle a été estomaquée et du coup j'aimerais beaucoup voir cette expérience parait-il unique.

En voyant le film de Chabrol, Clouzot a du faire des bonds dans sa tombe
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Re: Henri-Georges Clouzot (1907-1977)

Post by Rick Blaine »

Père Jules wrote:N'oublions pas non plus Quai des orfèvres et Les diaboliques, mes deux films préférés du bonhomme.

Quai des Orfevres
reste mon favori de Clouzot. Pour les performances de Jouvet et de Blier et pour la grande réussite narrative du film dont l'histoire elle même reste passionnante même après plusieurs visions.
En second pour moi, ce serait le Salaire de la peur, film trépidant, relativemant atypique dans le cinéma français, et qui reste lui aussi toujours passionnant.
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Re: Henri-Georges Clouzot (1907-1977)

Post by ed »

Demi-Lune wrote:Mon préféré de Clouzot, et ce n'est pas une blague, c'est L'enfer. OK, c'est une œuvre inachevée, mais l'extraordinaire travail de reconstitution de Bromberg permet aujourd'hui de mesurer à quel point ce que Clouzot avait tourné était du jamais vu. Révolutionnaire, fascinant, érotique, expérimental, grotesque... tout ça à la fois. Un nouveau langage. La découverte de ce documentaire a été une véritable séance d'hypnose.
Je serais a priori d'accord, mais ce qui est tout de même troublant, c'est que la plupart de ces effets originaux, mis en place lors de la préparation de L'Enfer, et que le film de Bromberg permet d'entrevoir, eh bien Clouzot les a utilisés dans la séquence finale de son film suivant, La Prisonnière... et que ça ne fonctionne pas si bien que ça.
Donc ma préférence va très clairement aussi à ses films de début de carrière, notamment Le Corbeau, immense film revu deux fois consécutivement ces mois-ci, et qui vient du coup d'intégrer mon top perso.
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