Delmer Daves (1904-1977)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Colqhoun
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Re: Delmer Daves (1904-1977)

Post by Colqhoun »

Découvert Dark Passage hier soir dans sa nouvelle copie bluray absolument superbe.
Très emballé par la première heure du film, les vues subjectives du début puis toute cette partie assez inquiétante avec le chirurgien qui va refaire le visage de Vincent Parry (Bogart). C'est d'ailleurs là l'une des grandes audace du film, de ne pas montrer le visage de Bogart avant presque 1h10 de film. A mon sens la meilleure partie. Où Daves expérimente, joue avec les cadrages, les surimpressions de montage et les caches pour que le visage de Bogart reste dans l'ombre. Tout le film se drape de fantastique, tant ses rebondissements semblent surgir de manière imprévisible, comme dans un mauvais rêve. En revanche, une fois que l'on découvre le visage de Bogart, le film vire vers quelque chose d'un peu plus convenu, même si de belles scènes restent en réserve. Le sentiment que la résolution de l'intrigue n'est finalement pas ce qui intéressait vraiment le réalisateur, qui préfère jouer de sa mise en scène dans les moments de mystère. Et au centre de ce mystère, Bogart et Bacall, charismatiques en diable, qui à eux deux justifient de voir le film. Très belle découverte.
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Jeremy Fox
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Re: Delmer Daves (1904-1977)

Post by Jeremy Fox »

C'était ton premier Daves ?
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Rick Blaine
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Re: Delmer Daves (1904-1977)

Post by Rick Blaine »

C'était vraiment audacieux de la part de Daves de se "passer" ainsi des on acteur principal pendant près des 2/3 du film. Ca avait tout de l'idée casse gueule, en plus de risquer le désintérêt du spectateur. Le résultat est brillant, ils s'en tirent magnifiquement.
Colqhoun wrote:Et au centre de ce mystère, Bogart et Bacall, charismatiques en diable, qui à eux deux justifient de voir le film. Très belle découverte.
L'alchimie qui émane de ce couple dans chacun des films qu'il a tourné est, je trouve, une des plus belles choses de l'histoire du septième art.
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Jeremy Fox
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Re: Delmer Daves (1904-1977)

Post by Jeremy Fox »

Jeremy Fox wrote:C'était ton premier Daves ?

Ah non ; tu avais déjà adoré La Dernière caravane 8)
Colqhoun
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Re: Delmer Daves (1904-1977)

Post by Colqhoun »

Ouaip et 3:10 to Yuma aussi.
Et je crois bien avoir le dvd de La Flèche Brisée dans un coin.
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Jeremy Fox
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Re: Delmer Daves (1904-1977)

Post by Jeremy Fox »

Colqhoun wrote:Ouaip et 3:10 to Yuma aussi.
Et je crois bien avoir le dvd de La Flèche Brisée dans un coin.

Que du très bon donc.
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Re: Delmer Daves (1904-1977)

Post by bruce randylan »

Ils n'ont que 20 ans (A summer place - 1959)

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Une famille sur le point d'être ruinée loue leur vaste demeure à des touristes saisonniers. Parmi ceux-ci arrivent un jour leur ancien jardinier qui a depuis fait fortune. Alors que leurs enfants respectifs ne tardent pas à se rapprocher, il s'avère que ce dernier a eu une liaison avec son hôtesse avant son mariage.

Très curieux mélodrame qui mélange, avec un premier degré déconcertant, certains clichés parmi les plus éculés du genre tout en offrant une approche contestataire de la société américaine, critiquant sa pudibonderie et prônant une sexualité libertaire au travers deux générations.

On a ainsi une vision assez sincère, touchante et finalement originale du divorce, du remariage, de la difficulté de recomposer une famille, de s'affranchir de d'une société réactionnaires...
En gros tout les scènes entre Dorothy McGuire et Richard Egan sont dans l'ensemble très réussies, écrites avec tact, pudeur et sensibilité tandis que celles mettant en scène leur enfants se montrent plus dommageables et mièvre, surtout handicapé par des comédiens fades, transparents et qui ne parviennent pas à enrichir leurs personnages.
Du coup, le film fonctionne épisodiquement. Il y a moment où les stéréotypes, les révélations, les comportements se devinent à plusieurs kilomètres et d'autres qui surprennent par leur maturité, leur virulence, leur absence de jugement (condamnation) morale. On voit très rapidement de quel côté balance le cœur du cinéaste qui offre un stupéfiant règlement de compte au sein du couple de nouveau riche où le mari déverse son mépris envers son épouse raciste, condescendante et frigide. A l'inverse, il a une tendresse infinie pour ces anciens amants qui doivent se cacher pour connaître enfin un certain épanouissement sexuel, alors que tout le monde les condamne, à commencer par leur enfants qui reproduiront pourtant les mêmes actes (ils passeront leur première nuit dans le même genre de cabanon). On trouve là une approche que n'aurait pas renié les Douglas Sirk de la même époque.

Vu le lyrisme de certains séquences et l'élégance de plusieurs mouvements de caméra, je pense que Delmer Daves a vraiment tout fait pour sauver et étoffer un roman insipide. C'est tout à son honneur même s'il n'a pas pu complétement subvertir son matériel.
En tout cas, contrairement à sa sélection dans le cycle "Hollywood décadent" à la cinémathèque, je trouve que le film n'a rien de vraiment décadent puisque son cinéaste/scénariste/producteur fait tout justement pour éviter cette décadence. Même le personnage du mari alcoolique possède plusieurs scènes dignes et émouvantes.

Il me reste maintenant à me plonger dans le coffret Romance Classics Collection
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Jeremy Fox
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Re: Delmer Daves (1904-1977)

Post by Jeremy Fox »

La Montagne des neuf Spencer sorti en Bluray chez Warner Archives.
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Jeremy Fox
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Re: Delmer Daves (1904-1977)

Post by Jeremy Fox »

L'aigle solitaire est notre western du WE : si ça pouvait donner des idées aux éditeurs.
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Jeremy Fox
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Re: Delmer Daves (1904-1977)

Post by Jeremy Fox »

Chronique de La Maison rouge qui vient de sortir en DVD très correct chez Rimini.
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Thaddeus
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Re: Delmer Daves (1904-1977)

Post by Thaddeus »

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Les passagers de la nuit
Tourner en caméra subjective et en assumer les contraintes peut être un défi stimulant, parfois tenté au cinéma. Daves accomplit la gageure pendant les trente première minutes de ce sobre film noir, sans jamais fanfaronner, avec une réelle cohérence dans l’enjeu narratif. Car il obéit moins à un point de vue qu’à la nécessité de souligner l’étroitesse d’une vision, celle d’un homme qui cherche un masque et se dérobe à la sociabilité. C’est pourtant dans la quête d’une solidarité instinctive, qui tranche avec le décor inquiétant habituellement dévolu au genre, que l’œuvre trouve son identité. Sans rien apporter de décisif, le cinéaste n’en signe pas moins un polar poétique et captivant en forme de jeu de la vérité, irréel, ambigu et sincère, qui réactive avec succès la complicité du couple Bogart-Bacall. 4/6

La flèche brisée
Historiquement, le film est réputé pour être le premier western antiraciste. On laissera les spécialistes du genre modérer ou non cette affirmation, mais en dehors de l’innovation idéologique, impossible de nier le crédit généreux accordé par le cinéaste à ses personnages, capables d’accepter les exigences d’une morale simple et sincère, et au spectateur, dont Daves suppose qu’il saura découvrir, dans les beautés de l’illustration, les vertus même de la fable. L’apprentissage d’une culture étrangère, l’amitié profonde entre Jeffords l’éclaireur blanc et Cochise le chef Indien, l’obstination à trouver la voie de la réconciliation, la dimension initiatique d’un parcours fondé sur l’enrichissement mutuel, apportent à ce beau western humaniste la conviction d’un appel à la sagesse et à la sérénité. 4/6

La dernière caravane
Dans le style limpide et harmonieux qui est le sien, ouvert à la clarté des paysages, des comportements, des sentiments, Daves analyse les divergences culturelles séparant deux civilisations que les événements ont placé dans un antagonisme irrémédiable. Cette odyssée d’un Comanche par le cœur et d’une poignée de rescapés, il la raconte avec tranquillité, sans se croire obligé d’en négliger la moindre ressources, et en plaidant pour la cohabitation pacifiée entre tous les hommes. La caravane du titre, composée d’homme tourmentés ou tolérants, concentre les tensions psychologiques pour mieux favoriser le passage de la violence à l’acceptation, de la haine à l’amour, du masque et de l’esquive à l’altruisme et à l’ouverture, et pour consacrer l’optimisme sans mièvrerie qui sous-tend son regard. 4/6

3h10 pour Yuma
À la manière du Train sifflera trois fois, sorti cinq ans plus tôt et auquel on pense beaucoup, Daves articule un suspense en temps réel autour d’un débat moral et enclenche une série de confrontations qui tirent leur force des évolutions de chacun. Le film appartient à la veine des surwesterns qui ont fleuri dans les années 50, attachés à épurer les situations et les personnages jusqu’à leur dimension la plus élémentaire, mais il s’en démarque par la conviction d’un propos résolument lumineux, fondé sur la compréhension mutuelle, le glissement progressif de l’intérêt personnel vers l’élan solidaire, et la prise de conscience, entre le fermier et le bandit, d’une estime réciproque. Si elle tranche avec les canons du genre, la résolution finale atteste à cet égard pleinement de la personnalité de son auteur. 4/6

Cow-boy
Difficile de trouver titre plus intransitif que celui de ce film fait de détails vrais qui détruisent un certain nombre de mythes, où le bétail passe avant les hommes et où le métier de vacher n’est pas une plaisanterie. Optant pour les teintes saturées d’un coruscant Technicolor, le cinéaste ne contourne pas les poncifs du genre (il y a des chevaux, des troupeaux, une pure jeune fille et des Indiens voleurs) mais les traite quasiment en documentariste, pour mieux accompagner le parcours d’un nostalgique pied-tendre rêvant d’aventures avec accompagnement de guitare sous le ciel étoilé, et qui fera l’apprentissage de la rudesse et de la réalité prosaïque des choses. Ce goût d’une éthique pédagogique ne va toutefois pas sans un prédilection un peu arbitraire pour le discours au dépens de la narration. 4/6

La colline des potences
Plus peut-être que dans n’importe quel autre western de Delmer Daves, les images savent ici donner corps aux valeurs intellectuelles et sentimentales du récit. Jouant sur les thèmes de l’Éden, de l’amour contrarié, des épanouissements individuels entravés par des passions ou des intérêts communautaires contradictoires, le film trouve une idéale harmonie entre l’expression des qualités des personnages et celle de leur part d’ombre (Gary Cooper y est loin d’être un saint). Il émeut surtout par sa douceur, son chant de la nature, sa construction narrative en forme de parabole, et par une poignée de séquences suspendues à une découverte, un élan : ainsi de la très belle révélation des yeux bleus de Maria Schell, ou encore de la générosité du dénouement, caractéristique de la morale du cinéaste. 4/6


Mon top :

1. 3h10 pour Yuma (1957)
2. La colline des potences (1959)
3. La flèche brisée (1950)
4. Les passagers de la nuit (1947)
5. La dernière caravane (1956)

Réalisateur assez méconnu, me semble-t-il, que Delmer Daves, du moins en regard des autres grands cinéastes classiques des années 40-50. Si je sais qu’il a œuvré dans d’autres genres, il demeure principalement à mes yeux, pour l’instant, le maître d’œuvre sensible et rigoureux d’un western qu’il a ouvert à un humanisme particulier, sobre, généreux.
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Re: Delmer Daves (1904-1977)

Post by Supfiction »

Jeremy Fox wrote:Chronique de La Maison rouge qui vient de sortir en DVD très correct chez Rimini.
Intéressant.
J'ai cru que c'était l'excellente Theresa Wright sur les photos, apparement c'est Allene Roberts.
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Profondo Rosso
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Re: Delmer Daves (1904-1977)

Post by Profondo Rosso »

La Soif de la jeunesse (1961)

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Après la mort de son mari, Ellen McLean, pour subvenir à ses besoins et à ceux de son fils Parrish, accepte un poste d'éducatrice dans une plantation du Connecticut. Sur place, elle est chargée de l'éducation de l'excentrique Alison, la fille de Sala Post. Pour des raisons d'élémentaires convenances, le maître des lieux demande à Ellen que son fils s'éloigne de la maison, afin de ne pas perturber l'éducation de sa fille. Le jeune Parrish se retrouve alors tous les jours dans les plants de tabac en compagnie de Sala qui lui apprend les rudiments du métier. Mais le soir venu, le jeune homme est libre d'organiser son emploi du temps : il fait alors la connaissance de la ravissante Lucy...

Sur le tournage du western La Colline des potences (1959), Delmer Daves est victime d'une attaque cardiaque qui l'empêche de terminer le film, les dernières scènes étant réalisée par l'acteur Karl Malden. Ce sera la dernière incursion de Daves dans le western, sa santé fragile ne lui autorisant plus ce type de tournage harassant. Le réalisateur va alors se réinventer avec une série de mélodrames à succès où casting juvénile et thèmes sulfureux constitueront des sortes d'ancêtres du teen movie. A Summer Place (1959) lance le cycle et sera un triomphe au box-office, en plus d'être le film de la rencontre avec le jeune Troy Donahue qui sera l'acteur fétiche de cette série de film. A Summer Place était une œuvre dans traitant avec audace de l'attrait pour la sexualité chez les adolescent tout en évoquant le fossé de communication parent/enfant dans la lignée d'œuvres comme La Fureur de vivre (1955), La Fièvre dans le sang (1961) le tout baigné de l'esthétique des mélodrames provinciaux 50's à la Peyton Place (1957) ou Douglas Sirk.

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Parrish (adapté du roman de Mildred Savage) tout en étant doté des même éléments se montre cependant bien plus ambitieux. Les tiraillements du désir participent ainsi à la construction du jeune Parrish (Troy Donahue) et du tour qu'il souhaite donner à sa vie. Il accompagne sa mère (Claudette Colbert) employée pour surveiller Alison (Diane McBain) la fille de l'exploitant de tabac Sala Post (Dean Jagger). Chacune des figures féminines attirant Parrish représentent ainsi une destinée plus ou moins enviable et constituant le dilemme moral du personnage. Alison est une jeune femme intéressée et dévergondée qui méprise ce milieu rural et voit les hommes comme des objets à s'approprier. La fragile Lucy (Connie Stevens) représente elle la faille d'un caractère tendre mais faible qui l'amène à se donner à tous les hommes. Enfin Paige (Sharon Hugueny) fille de l'impitoyable propriétaire terrien Judd Raike (Karl Malden) par son caractère raisonnable et sa douceur symbolise un contrepoint positif au milieu hostile où elle a grandie. Claudette Colbert représente presque un pendant mature à ces trois personnages juvéniles, puisque elle aussi cédant à cette soumission féminine à l'argent et une protection masculine imposante avec Judd Raike. Quand il s'agira d'une faiblesse de caractère chez les jeunes femmes, Claudette Colbert accepte et recherche ce déterminisme féminin injuste. Dans une moindre mesure cela existe également du côté masculin avec les fils rudoyés de Judd Raike mais ils sont moins creusés psychologiquement.

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Le récit illustre ainsi les hésitations sentimentales de Parrish se conjuguant à celles plus existentielles entre l'amour de la terre et des joies de cette vie rurale par le personnage de Sala Post ou alors l'enrichissement brutal et impitoyable qu'illustre Judd Raike (formidable Karl Malden). On passera ainsi de l'apprentissage paisible de l'art de cette culture du tabac au grand air et avec une vraie rigueur documentaire aux espaces de bureaux étouffant où l'on est écrasés tout en assimilant comment écraser les autres. L'expérience du western joue toujours chez Daves par son talent à magnifier les grands espaces du Connecticut, ses compositions de plans et la photo d’Harry Stradling Sr. nous offrant de beaux tableaux champêtres. La stylisation intervient lors des intérieurs ou des scènes nocturnes, la pénombre abritant le désir et le rendant plus brûlant (Parrish et Lucy dans la grange, Alison s'introduisant dans la chambre de Parrish) et les gros plans s'auréolant d'effets diaphanes pour souligner le trouble (Lucy passant de la pommade à Parrish, la première rencontre d'Alison et Parrish).

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Les dialogues sont étonnement directs pour évoquer la sexualité (notamment entre Parrish et sa mère qui le met en garde) et les situations assez provocantes, jouant autant sur la sensualité prédatrice et agressive d'Alison que celle plus langoureuse de Lucy. Connie Stevens est excellente en dégageant un sex-appeal perturbé, comme si la seule manière de se faire aimer était cette impression d'être offerte à l'autre dans l'attitude et les dialogues. Malgré ces audaces le film n'en conserve pas moins une dimension morale qui l'ancre encore dans les années 50 puisque c'est la jeune et innocente Paige (en couettes et en vélo pour sa première apparition), celle qui aime à distance (épistolaire ou en voyant Parrish se coller à une autre) et ne cède pas physiquement (tous les choix formels soulignant la dépravation des autres n'ayant pas cours avec elle), qui emportera le morceau tout en étant le love interest le plus lisse des trois. L'ode aux belles valeurs terriennes se reflète ainsi avec le choix d'une compagne "pure" quand les autres se sont perdues par faiblesses de caractère ou cruauté. Heureusement la prestation volontaire et pleine de fougue de Troy Donahue dissipe cette facette moralisatrice tant on se passionne à voir le personnage se construire et s'affirmer peu à peu. Une belle réussite donc où le gigantisme révèle des préoccupations plus intimes. 4,5/6
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Re: Delmer Daves (1904-1977)

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Susan Slade (1961)

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Après dix ans d'activité professionnelle exercée au Chili, Roger Slade rentre aux États-Unis. Sur le bateau qui les ramène, sa fille, Susan, s'éprend d'un alpiniste. À l'instant où ils se quittent, ils se considèrent comme fiancés. Malheureusement, les jours s'écoulent et Susan ne reçoit guère de nouvelles. Elle se désespère d'autant plus en découvrant qu'elle est enceinte. Son père confirme ses craintes : le jeune homme est mort lors d'une ascension. La famille décide alors de partir pour le Guatemala où le père a son nouveau poste ; là-bas, Susan accouchera de son bébé qui passera pour celui de sa mère.

Susan Slade est le troisième de la grande série de mélodrame de Delmer Daves à la Warner après A Summer Place (1959) et Parrish (1960). Le réalisateur en reprend des éléments avec ce trouble sexuel de la jeunesse, l'atmosphère provinciale de secret mais aussi l'accomplissement individuel de ces héros juvéniles. Cependant Daves fait évoluer ces questionnements avec les mœurs de l'époque et propose une nouvelle variation passionnante. La facette scandaleuse de A Summer Place reposait grandement sur un conflit générationnel posant un regard différent sur le sexe tandis que Parrish intégrait une forme de pureté de corps et d'esprit au cheminement intime de son héros. Le scénario (adapté du roman The Sin of Susan Slade de Doris Hume) endosse ainsi le point de vue d'une héroïne dont l'émancipation n'est plus seulement familiale mais l'oppose au monde moralisateur qui l'entoure.

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Susan Slade (Connie Stevens) est une jeune fille retournant à la civilisation après 10 ans d'exil dans le désert au Chili où son père (Lloyd Nolan) exerçait en tant qu'ingénieur de forage. Daves confronte d'emblée cette isolation qu'elle abandonne (avec ces vue impressionnantes de la famille au milieu de cette désolation) au choc de la civilisation avec cette croisière bondée qui les ramène aux Etats-Unis. Retrouver cette foule, c'est aussi désormais se confronter à son regard, son jugement et son désir ce qui décontenance la jeune fille innocente. La terreur au premier mot échangé puis l'abandon charnel total quand elle tombera amoureuse durant le voyage de l'alpiniste Conn White (Grant Williams) exprime ainsi l'intensité et l'inexpérience de Susan dans ces premiers contacts au monde. Ce mélange de pureté et de stupre dégagée par Connie Stevens (et si bien utilisé dans Parrish) fonctionne à merveille ici, son jeu faisant office d'ellipse pour expliciter le rapport sexuel puisque l'on passe du baiser hésitant à un visage tout en moue de désir difficilement contenu quelques scènes plus tard au fil de sa romance avec Conn. On ne trouve plus de conflit avec les figures de parents bienveillants joués par Lloyd Nolan et Dorothy McGuire qui la pousse dans les bras du jeune homme pour son épanouissement avant d'être effrayé par l'intensité de sa passion pour lui. Daves fait également planer l'ambiguïté quant aux intentions de celui-ci, laissant autant croire au vil séducteur qu'à l'amoureux transi et pressant. Le sexe est évoqué explicitement dans les dialogues mais ce sera plus ses conséquences que l'acte en lui-même qui causeront le drame et ainsi par rapport aux précédents films. C'est du regard et jugement moral des autres plutôt que du désir (qui s'exprimait par une culpabilité pathologique et théâtrale dans un film comme La Fièvre dans le sang (1961)) que naissent la peur et les choix hasardeux de l'héroïne tombée enceinte.

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Tout dans le film ramène une Susan Slade pourtant sexuellement mature à son statut de petite fille dans ses relations avec ses parents (la scène où elle reçoit un cheval en cadeau), charmantes quand tout va bien mais qui la plie à leur rapport moralisateur face à cette société. Sans montrer un monde extérieur forcément oppressant et accusateur, Daves illustre ainsi les carcans d'un ancien monde qui effraie des parents pourtant compréhensifs qui choisiront la fuite et le mensonge pour masquer le déshonneur de leur fille. Dès lors il ne sera pas étonnant que la vraie romance du film se fasse avec Hoyt Brecker (Troy Donahue) qui est lui aussi un paria qui s'assume et défie la société qui le juge à l'aune de son père. Formellement déploie une imagerie americana puissante où les grands espaces confrontent les personnages à leurs maux intérieurs. La silhouette de Susan se perd ainsi écrasé par le chagrin dans l'urbanité de San Francisco quand elle comprendra que Conn a contacté ses parents mais pas elle depuis leurs séparation. De même avec cette scène où elle domine une falaise à cheval, un fondu entremêlant le fracas des vagues et son visage scrutant l'horizon comme une illustration des tourments de son cœur. La nature sauvage et l'architecture urbaine perdent ce spleen latent pour retrouver des vertus amoureuses quand s'y retrouvent Susan et Hoyt et Daves déploie des séquences virtuose (cette poursuite à cheval digne de ses plus beaux western) ainsi que des compositions de plan somptueuse comme cette entrevue dans ce salon de thé en bord de mer magnifié par la photo de Lucien Ballard.

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A l'inverse toutes les scènes d'intérieur témoigne de l'enfermement, de la duplicité dans laquelle s'engonce les personnages pour fuir le jugement des autres. La joyeuse scène en début de film où la famille Slade visite sa nouvelle maison n'existe que pour la mettre en scène comme une prison dorée pour Daves à travers ses cadrages et ses jeux d'ombres. Toute la sophistication de cette demeure prend un tour oppressant explicitant le malaise comme quand Susan constatera la distance qui la sépare désormais de son bébé alors qu'ils demeurent sous le même toit. Susan souffre finalement plus des concessions douloureuses à la bienpensance, pour son statut maternel et de femme. L'union de convenance (avec le riche héritier joué par Bert Convy) comme celle sincère avec Hoyt sont ainsi empêchées par les entraves intimes de Susan. En suggérant constamment et en n'explicitant jamais le drame par un personnage malfaisant, Daves fait ainsi entièrement reposer la destinée de Susan sur volonté de surmonter ce regard des autres. Alors certes ce sera un rebondissement un peu grossier qui nous y amènera (on retrouve le côté soap opera assumé de tous ces mélodrames) mais avec pour issue l'épanouissement intime total de l'héroïne. 4,5/6

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Re: Delmer Daves (1904-1977)

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Rome Adventure (1962)

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Dans un collège du Connecticut, Prudence (Suzanne Pleshette), jeune assistante bibliothécaire, est réprimandée par ses supérieurs pour avoir conseillé à une étudiante un livre "sulfureux", Lovers must learn. Ne souhaitant pas rester en place auprès de collègues aussi pudibonds, elle décide de partir en Italie où elle espère trouver du travail et surtout avoir une aventure sentimentale.

Rome Adventure est le quatrième et dernier des mélodrames juvéniles de Delmer Daves après A Summer place (1959), La Soif de la jeunesse (1960 et Susan Slade (1961). En apparence il semble le plus léger par son imagerie de carte postale, atmosphère estivale et sa romance presque sans heurt aux antipodes des rebondissements grandiloquents et du trouble sexuel tourmenté des films précédents du cycle. Ces derniers étaient des coming of age où la dimension sexuelle servait de révélateur aux questionnements des personnages, que ce soit dans l'adulte qu'ils aspiraient à être, surmonter leur éducation et affronter l'inquisition morale de cette société américaine puritaine des années 50/60. Rome Adventure reprend les mêmes thèmes, mais en se délocalisant à Rome se déleste de tous les effets outrancier du mélodrame hollywoodien et fait preuve d'une même profondeur tout en arborant un ton plus apaisé. Delmer Daves adapte là le roman Lovers Must Learn de Irving Fineman (paru en 1932) dont il acquiert les droits en 1957. Le film était initialement censé respecter le cadre du livre à Paris et réunir Natalie Wood et Troy Donahue, les réécritures et aléas de production déplaçant l'intrigue en Italie et le lead féminin repris par Suzanne Pleshette.

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Rome Adventure est une illustration et un questionnement de l'idéal romantique où la ville de Rome sert de révélateur à la fois magnifié et trompeur. La jeune Prudence (Suzanne Pleshette) y fuit la rigueur morale américaine dans un voyage en solitaire où elle espère vivre ce trouble amoureux qui la captive dans les livres (le roman d’Irving Fineman étant explicitement cité dans le film même qui l'adapte). Le film surprend par sa reprise et son détournement d’autres fameuses romances cinématographiques italiennes. On pense par exemple au Vacances à Venise de David Lean (1955), notamment par la présence de Rossano Brazzi qui incarne également chez Daves le même cliché de latin lover bellâtre et vieillissant. Le côté lourdement entreprenant (sa manière de lorgner la chemise de nuit de Prudence dans la cabine du bateau) et le ton forcé des embryons d'instants romantiques entre lui et Prudence donnent une dimension factice et cliché à l'aura sentimentale de la ville. Si Rossano Brazzi pouvait être un réconfort furtif pour la vieille fille Katharine Hepburn dans Vacances à Venise, la jeune et rêveuse Prudence qui a toute la vie devant elle aspire à plus et comme le souligne un dialogue "n'entend pas les cloches" lorsqu'il l'embrasse. L'autre aspect étonnant est la manière dont Daves se déleste totalement du stéréotype de la truculence et de l'outrance italienne (tout juste trouvera t on la servante italienne très maternelle de la pension mais qu'on verra peu) qui faisait grandement le sel du Vacances Romaines de William Wyler (1953), les excès ajoutant au charme du dépaysement du personnage enfin libre d'Audrey Hepburn. Le réalisateur troque l'urgence et la gouaille latine pour une langueur contemplative et apaisée suivant les pérégrinations de Prudence et Don (Troy Donahue) dans Rome, puis une Italie estivale et carte postale. Les longues plages de déambulations se succèdent dans des paysages magnifiés par les cadrages somptueux de Daves, la photo subtilement solaire de Charles Lawton Jr., les envolées délicates du score de Max Steiner et bien sûr la beauté juvénile du couple. Tous les monuments les plus fameux y passent, parfois soulignés par un commentaire échappé d'un documentaire touristique ou alors joliment détournés comme lorsque Don et Prudence rejouent Roméo et Juliette sur un balcon de Vérone.

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Le voile d'ombre est jeté par la question sexuelle, attirante, sulfureuse et coupable pour Prudence. Quand les extérieurs expriment la plénitude du couple, les intérieurs ramènent le voile d'ombre de ce qui constituerait un aboutissement attendu et une perdition. Lyda (Angie Dickinson), sulfureux premier amour de Don n'apparait que dans des scènes d'intérieurs synonymes de frustrations (le train où elle quitte Don au début), de tentations (les retrouvailles dans sa chambre) et de souvenirs sensuels (Prudence qui découvre le passif de Lyda et Don dans sa chambre à la fin). On peut ajouter aussi l'apparition du trompettiste Al Hirt, véritable ogre entretenant une relation masochiste avec une italienne provocante et où là aussi l'immoralité s'incarne dans une scène d'intérieur avec tromperie puis bagarre dans un club de jazz dont l'éclairage stylisé et psychédélique dénote avec le naturel du reste du film. Tout le voyage des héros se fait dans une tendre candeur mais où le trouble charnel affleure constamment, comme cette très belle scène où Don chatouille le visage de Prudence d'une plume, celle-ci l'appelant caresser ses lèvres (le spectateur le moins pervers saisissant malgré tout le double sens). L'entre-deux parfait de ce désir/culpabilité sera donc une scène dont la composition partage l'intérieur et l'extérieur avec dans un même plan Prudence sur le lit de la chambre et Don emmitouflé sur un siège du balcon. Les deux tiraillés par le désir n'arrivent pas à dormir mais l'immoralité s'arrêtera au fait de partager la même suite sans qu'ils n'osent se rapprocher.

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Sous ses airs innocents, le film est donc d’une schizophrénie constante. On passe ainsi d'un pur moment de romantisme en apesanteur (le crooner italien entonnant Al Di La) à un ton plus vicieux (l'arrivée de Al Hirt et sa compagne dans la même séquence). La dernière partie avec le retour de la tentatrice Lyda (Angie Dickinson qui ne manquera pas le temps d'une scène d'exhiber ses jambes magnifiques) vient même souiller la pérégrination amoureuse qui a précédé puisqu'on apprendra que Don a déjà effectué le même périple avec elle et consommé l'union contrairement à la chaste Prudence. La figure explicitement sexuée est forcément négative dans une veine morale proche des précédents mélos de Daves et s'en réclamer un synonyme de perdition comme le comprendra Prudence. Après la langueur italienne, les retrouvailles du couple ne peuvent donc se faire qu'en retrouvant le rassurant sol américain où leur amour sera légitime. Delmer Daves conclut son cycle de façon passionnante avec ce film superbe. 5/6