Elmer Gantry (Richard Brooks - 1960)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Fatalitas
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Post by Fatalitas »

Beule wrote:Formidable charge de Brooks (pour moi son meilleur film avec The last hunt et Looking for Mr. Goodbar) mais je peine par contre à n'y voir qu'une charge anti-cléricale.

Je n'ai pas lu le roman de Sheldon Lewis, je ne sais donc pas dans quelle mesure Brooks a pu ou pas se réapproprier le matériau littéraire, mais dans mes souvenirs du film c'est plus au portrait d'une Amérique tout à la fois puritaine, naïve, lénifiante et hypocrite qu'au procès même de la religion spectacle que s'attache Brooks. Je ne peux d'ailleurs m'empêcher d'y voir une transposition des démons des maquillages Maccarthistes encore tout frais dans cette manipulation de masses.

C'est d'ailleurs le personnage de reporter d'Arthur Kennedy (formidable une fois de plus) qui semble assurer le trait d'union avec le point de vue du cinéaste. Et bien qu'adversaire farouche et lucide de ce type d'évangélisation, il apprend petit à petit à appréhender l'étendue, la sincérité aussi, de la foi de Soeur Sharon, engagée presque malgré elle dans une quête de l'audience qui la dépasse.
Revu, et finalement d'accord avec ton analyse

9/10
l'interpretation de Lancaster est vraiment prodigieuse :shock: , Jean Simmons et Arthur Kennedy sont egalement tres bons
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Tuck pendleton
Mogul
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Post by Tuck pendleton »

Découverte pour moi hier soir, enfin plutot ce matin...Le film a incontestableemnt l'avantage de ne jamais tomber dans un manichéisme qui engloberait l'église et la religion dans un même discours ironique. Brooks arrive même à tirer du perso de Lancaster, qui apparait coincé au début dans son rôle de charlatan, une complexité allant au delà de ces speechs de prédicateur. Il y a cette notion de croyance qui pour moi est central et toujours remise sur le tapis, auquel tous les personnage sont confrontés.
Par contre la fin du film m'echappe. Pourquoi subitement faire appel à une sanction divine avec l'incendie et sacrifié le personnage de Jean Simmons? Il parait que le bouquin de Sinclair Lewis, que je n'ai pas lu, est beaucoup plus satirique. Brooks faisant un portrait assez nuancé de ses personnages, les rendant preque tous attachant, j'ai trouvé la conclusion beaucoup trop "distante".

5.5/6
Alex Blackwell
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Post by Alex Blackwell »

Pas pris la peine de l'enregistrer mais tout le monde me dit que c'est bien. Si je tombe sur le dvd à prix écrasé, peut-être... :roll:
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Night of the hunter forever


Caramba, encore raté.
Kurtz

Post by Kurtz »

d'accord avec Beule pour le "c'est plus complexe qu'une diatribe anticléricale", d'accord avec Fox pour le charme de Jean Simmons, d'accord avec Tuck pour l'interrogation susitée par la fin et d'accord avec tout le monde pour la magistrale interprétation de Burt Lancaster, un pauvre type attachant avant d'être un manipulateur des masses.
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Flol
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Post by Flol »

Vu (enfin) hier soir.....et je suis à 100% d'accord avec l'analyse de Beule : j'y ai perçu non seulement une "charge" anti-cléricale, mais également une critique de la gestion politique de l'époque et du puritanisme ambiant.
Un film d'une puissance rare, porté par un très bon Burt Lancaster (bien que son gros rire à gorge déployée a un peu tendance à m'énerver) et une Jean Simmons très touchante.
Ben Castellano
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Post by Ben Castellano »

Difficile de ne pas songer à "Carrie" pour le final, non?
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Plus le symbôle Jeanne d'arc, Richard aime bien enfoncer le clou :)
Bien aimé, trouvé le scénario très habile et l'ensemble dynamique. Jean Simmons est incroyable... Lancaster est sympathique à coté, même s'il en fait des caisses. N'empèche que l'évolution de son personnage est très pertinent. Le film est particulièrement intéressant dans sa confrontation de figures très américaines, de la parade aux prédication jusqu'au pouvoir de la presse, montrant la folie d'une société qui organise tout comme des "shows".
Mise en scène un peu raide par contre parfois, et une musique pénible d'André Prévin.
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Profondo Rosso
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Re: Notez les films Naphtas- Février 2009

Post by Profondo Rosso »

Elmer Gantry le Charlatan de Richard Brooks (1960)
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Burt Lancaster campe un vendeur un peu escroc sur les bords décidant d'utiliser son incroyable talent d'orateur pour se faire passer pour un prêtre évangeliste vertueux et arrondir ses fins de mois. Très grand film sur la religion spectacle, avec son culte chrétien géré comme une grosse entreprise, ses prêtres traité comme des superstars du spectacle (et des sermons transformés en véritable show endiablé) et un contexte de crise des années 30 qui justifie la ferveur massive et terrifiante des croyants trouvant là un de leurs rares motifs de réconfort. Pas une dénonciation de la religion en elle même non plus, le film parvient à garder une juste ambiguité sur les motivations de Gantry entre roublardise et vraie vocation et même le personnage en apparence plus modeste et vertueux semble gagné par la fièvre de la célébrité comme le montre un final incroyable sous les flammes où elle parvient (ou pas) à accomplir un vrai miracle, au spectateur de juger. Prestation extraordinaire de Lancaster (qui lui vaudra un oscar bien mérité) avec un personnage entre calcul et vraie ferveur est sacrément fascinant (les scène de prêche sont assez incroyable) magnifiquement accompagné par une Jean Simmons tout aussi excellente. 5,5/6
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Watkinssien
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Re: Elmer Gantry (Richard Brooks, 1960)

Post by Watkinssien »

Une des meilleures réussites de Richard Brooks.

Le cinéaste signe, dans une volonté complètement assumée, une charge féroce, complexe sur le charlatanisme tout en proposant un portrait cruel d'un pays en proie à l'incertitude, à la recherche d'idéaux illusoires.

L'interprétation est d'une très grande qualité.
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Thaddeus
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Re: Elmer Gantry (Richard Brooks - 1960)

Post by Thaddeus »

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Church, dance bazaar



Finies les homélies monotones, les bigotes rassises, les processions larmoyantes. Entrez, entrez bonnes gens, et vous verrez le fabuleux prédicateur Elmer Gantry et la ravissante et bien-aimée sœur Sharon Falconer, Pérette au pot au lait le jeudi, Bernadette de Lourdes le dimanche. Jamais deux fois le même spectacle, satisfait ou remboursé. Tour à tour sermonné, maudit, rasséréné, terrorisé, vous repartirez touchés par la grâce. Convertissez-vous par milliers, confiez-nous votre âme et vos problèmes : c'est entre les mains du Seigneur que vous les remettez, pour seulement un dollar. Le dieu de l'ordre établi accepte avec bienveillance votre obole. Voilà ce que Richard Brooks porte à l'écran, avec autant d’audace que d’intelligence. À l’origine, un roman de Sinclair Lewis qui n’en manquait pas non plus : il en fallait pour décrire à contre-courant cet état de fait. Le cinéaste a eu le courage d’en tirer les conséquences. Mais s’il est urgent de défendre les films qui reflètent notre pensée, il convient de bien discerner ceux qui, dans le même temps, désamorcent les facilités du procès à charge. Brooks ne moralise pas, ne fulmine pas, ne brandit pas le glaive en faisant la leçon. Il livre ici sa meilleure œuvre, terrible par l’acuité avec laquelle sont dénoncés les emportements collectifs et exaltante dans sa générosité à animer le regard d’autrui de tout ce qu’il comporte d’appréhension critique. À nous d’apprécier comme on l’entend l’image du singe agitant la Bible, le cirque de cette religion avilie, la bêtise satisfaite des foules moutonnières et leurs retournements au gré des dernières "révélations". À nous également d’estimer la croyance sincère de Sharon, celle naïve et roublarde de Gantry, la beauté du spiritual auquel il prend part dans le temple noir.


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À première vue, Elmer Gantry est une œuvre sur la foi. Mais en écrivant cette phrase, on en fausse le propos. Plus exactement, c'est pour le spectateur un film sur la foi, mais pour Richard Brooks d'abord un film sur des personnages, qui même lors de certaines discussions abstraites restent des êtres vivants et non des entités ou des véhicules d'idées. Aucun manichéisme n’est de mise, chacun d’entre eux est riche et ambigu. On ne naît pas charlatan, comédien ou curé : l'évolution se fait en fonction du mode de vie auquel, dès le départ, on est soumis. Le cinéaste pose le problème tabou du contexte social de la religion : l'individu y est une partie d'une société divisée en classes. Le passage est logique de la vente des appareils ménagers à la vente de bonnes paroles. Des âmes sont inquiètes et cherchent une échappatoire ? Aubaine pour un orateur matois, éruptif, grisé par ses propres harangues, doté d'un physique avantageux et d'une éloquence surprenante. Bien qu’il soit un pécheur avoué, Elmer Gantry va mettre ses dons naturels, puis ceux qu'il acquit par son métier, à la disposition d'un bon peuple qui a davantage besoin d'une prise en charge, d'un soulagement moral, que d'un aspirateur. Ce bon peuple conditionné par les bienfaits de la publicité (voiture à crédit, luxe à la portée de tous, monde d'objets devenus le but du travail, logique qui le métamorphose en automate somnambule...) est disponible et se jette donc à bras ouverts dans le refuge illusoire du culte et de l’idolâtrie. Gêné par la négativité de son mode d'existence, il ira trouver l'une de ces innombrables sectes qui s'épanouissent sur le territoire des États-Unis. Et Gantry jouera alors le rôle que lui aura inconsciemment attribué cette société. Il se retrouvera aux côtés des officiels de l’évangélisme dont le rôle est explicitement proclamé : servir le Capital. Il est à cet égard intéressant de comparer le film avec There Will Be Blood de Paul Thomas Anderson, qui partage avec lui bien des points communs dans ses enjeux thématiques mais diffère radicalement en termes de style et de tonalité.

Interprété par un Burt Lancaster prodigieux, Elmer Gantry est toujours saisi par la passion de l'instant. Plus qu’un charlatan, ce commis-voyageur touché par la grâce une nuit de déprime est un showman, un télévangéliste d’avant la télévision, un comédien ravi comme un gosse de se donner en représentation, de laisser les gens bouche bée. Lorsqu’il découvre ses aptitudes, son émotion le dispute à la surprise. En lui s’agitent avec une force égale l’innocence et le cynisme. Emporté par son baratin de boutiquier et sa noire rhétorique, un homme perd le contrôle de lui-même et se met à aboyer au milieu des vociférations d'une assemblée hystérique — la même qui à la fin piétinera la prêtresse qu'elle vient d'adorer. C'est pourquoi Gantry reste interdit quand, au milieu de sa campagne moralisatrice, il rencontre Lulu Bains : intrusion d'un passé qui pour lui n'existe plus puisqu'il ne peut plus avoir de pression sur lui. Mais son insatiable vitalité finit par avoir raison de tous les obstacles. C'est un vainqueur parce qu'il croit à la cause qu'il embrasse, quelle que soit sa justesse. Il faut que la mort s'impose pour qu'enfin il ouvre les yeux et devienne adulte. Ce n'est pas pour rien que ce mot est prononcé dans la dernière réplique du film. Quand on sait la volonté de Brooks d'aller au-delà de l'anecdote ou du témoignage, on ne peut qu’y voir une sorte de portrait en pied de l'Américain, portrait qui, avec le recul, acquiert un relief saisissant. L'Américain est l'homme qui a toujours réussi tout ce qu'il a entrepris : il y a chez lui autant de candeur que de cruauté et d'hypocrisie, mais un jour il rencontre l'échec et peut-être devient-il, après beaucoup de souffrances, plus mature. Ici l’expérience est amère : adulé puis renié par une foule versatile, Gantry devient la victime des chimères qu’il propage. Qui est coupable ? Le loup qui exerce ses dents ou le mouton qui adore se faire croquer ?


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Avec son visage d'ange, la merveilleuse Jean Simmons compose quant à elle une sœur Sharon rayonnante, pathétique, dont la pureté transcendante s’impose à tous. Belle comme une vigne catalane, brûlant de tout son corps sous la bure glacée, elle devient vraisemblablement l’actrice qui se prend à son propre jeu jusqu'à y croire et en mourir. Elle est surtout une femme éprise, et c'est pour cette raison qu'elle devient martyre de sa propre mystification. En refusant de partir avec Gantry pour construire un amour qui rejette en bloc les interdits et traditions établis, elle dévoile aux yeux de celui-ci le crucifix ricanant qui les séparera. Et cette ambiguïté, elle ne peut la supporter. Il lui faudra radicaliser l'une des deux attitudes pour tuer l'autre. Devant ce couple conflictuel, à la fois complémentaire et antinomique, Lulu Bains et Jim Lefferts. La première est peut-être le personnage le plus émouvant du film, en tout cas le plus charnel et fragile. En proie elle aussi à un double mouvement de passion et de haine, elle veut détester Elmer mais ne le peut physiquement pas. Même s'il est responsable de sa déchéance, il représente pour elle la vie. Il lui faut un subterfuge pour résoudre son paradoxe : ce sera son apparente conversion. Apparente seulement car elle a pour seule utilité de lui laisser l'âme en paix. Lefferts, enfin, est un journaliste agnostique en qui on peut aisément voir un porte-parole de Richard Brooks. Il tente d’adopter la perspective d’un témoin lucide, de scruter d’un œil froid et impartial les activités de cette parade outrancière où se révèlent les hantises de la société américaine. Gantry ne lui est pas sympathique, les foires de sœur Sharon le hérissent, il n'hésite pas à l'écrire. Pourtant le réalisateur montre bien que cet homme, le seul peut-être qui ne joue aucun rôle, n'a pas le droit de juger ceux qu'il voit. Parce que sa vérité lui dicte un refus et que l’on n’a jamais pour bien-fondé que sa propre conscience. Ainsi le miracle a eu lieu, même s'il n'est que l'effet d'un psychodrame collectif. Chacun en tirera ses propres conclusions en fonction de ses moyens et de sa conviction.

Au fil du récit, les rapports entre ces quatre individus se développent de façon complexe. Celui qui unit la jeune sœur et le prêcheur est conditionné par l’élan de la première vers le second. Après avoir joué le jeu jusqu'au bout, porté par cette croyance provisoire, par le plaisir du spectacle mais aussi par le désir de conquérir Sharon, Elmer comprend soudain qu’il est terminé. En la voyant persuadée de sa propre sainteté, s’identifier à l’idée qu’elle se fait d’elle-même et de sa mission divine, il sent qu'elle lui a échappé. Les relations de Gantry et de Lefferts sont encore plus étranges : ces deux hommes que tout oppose ne peuvent s'empêcher d'éprouver une sorte d'attirance réciproque. L’unique profession de foi d’Elmer sera ironique : "I'll see you in hell, brother !" Tout aussi passionnants sont les liens qui se nouent entre Lulu et Elmer, deux êtres de la même étoffe et de la même race : liens de médiocrité et de grandeur, de soumission et de révolte. Ils sont tout à la fois bourreaux et victimes, malgré eux et volontairement. Pour donner chair à ces flux d’énergies et de contradictions, Brooks se fonde sur une inversion parfaite : plus le scénario est équivoque, les situations ambigües et les personnages fuyants, plus la réalisation est spontanée, directe, sans artifice. Jamais il ne sacrifie l'un à l'autre mais il fait répondre l'un par l'autre. Le sens du décor et des ambiances, du geste juste, cette plénitude dans la sobriété font parfois songer à Hawks. Mais un Hawks marqué par l'expressionnisme qui se laisserait aller à des alliances délirantes de ton, à des chromatismes téméraires. C'est ce qui donne par exemple sa beauté à la dernière séquence, celle de l'incendie du "tabernacle", où l'on pouvait s'attendre à une débauche de couleurs et d'agitation mais qui demeure d'une constante objectivité, telle une sorte d’épure à l’intérieur de l’eau-forte. Le secret de la réussite de Brooks, outre un métier éprouvé, est celui-là même de sœur Sharon : la franchise. Il croit à son propos et il a le talent de sa conviction. Nous qui sommes les Jim Lefferts de ce film, autant rendre les armes : la générosité et la profondeur, l’écriture hautement participative, la satisfaction esthétique en adéquation avec la clarté salubre des idées, poursuivent leur envoûtement bien après la dernière image.


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Jeremy Fox
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Re: Elmer Gantry (Richard Brooks - 1960)

Post by Jeremy Fox »

Film remarquable sur les dérives de la religion au travers les prédicateurs qui en font un business mais pas un brulot anticlérical pour autant ; plutôt un film fustigeant le puritanisme et l'hypocrisie de la société américaine. C'est toute l'intelligence de ce paradoxe qui est développé ici grâce à un scénario et des dialogues formidables ainsi que des personnages jamais manichéens auxquels on arrive à s'attacher malgré tous leurs travers. Burt Lancaster est époustouflant alors que jean Simmons, Arthur Kennedy et Shirley Jones n'ont pas à rougir en face de lui. André Prévin livre un travail musical d'une puissance qui correspond parfaitement à celle de la mise en scène d'un Richard Brooks très inspiré. Superbe film.