Federico Fellini (1920-1993)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Anorya
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Re: Federico Fellini (1920-1993)

Post by Anorya »

Séance de rattrapage je sais pas. Oui et non. Je suis d'accord avec ce que tu dis mais je trouve aussi que "La strada" amorce sans doute aussi quelque chose même si on est d'accord pour dire que le vrai virage a véritablement lieu avec "la dolce vita". ;)

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La cité des femmes (Fellini - 1980)
La citta delle donne.

Snaporaz (Marcello Mastroianni), vieux coureur de jupons un brin lubrique, fait la connaissance d'une jeune femme dans un train et commence à la séduire. Làs ! Celle-ci profite d'un arrêt du train en pleine cambrousse pour le lâcher. Pas désemparé pour un sous, notre fringuant dragueur décide de la suivre jusqu'a un grand hotel où se tient un congrès des femmes, de toutes les femmes. La réalité finit par se mêler au rêves et fantasmes de notre héros perdu...

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Snaporaz (Marcello Mastroianni) en bonne compagnie.


"On ignore l'étendue des succès de Snaporaz avec les femmes dans la vie réelle, mais il est clairement présenté comme une sorte de Casanova des temps modernes. La cité des femmes rappelle aussi les autres projets ambitieux du cinéaste qui ont pâti de délais trop serrés, d'une distribution inadaptée et d'un budget mal maîtrisé. C'est dans Huit et Demi, dans la séquence du harem où l'on voit les femmes se révolter contre leur maitre Guido que le film prend sa source. Avec une attention affectueuse, l'une de ces femmes surnomme d'ailleurs Guido "Snaporaz", un sobriquet dont Fellini avait affublé son ami Mastroianni. Snaporaz, comme Guido, essaie de se comprendre soi-même à travers une analyse du rôle des femmes dans sa vie."
(Federico Fellini - Chris Wiegand, editions Taschen)

Mon périple Fellinien touche à sa fin. N'ayant pu voir "Et vogue le navire" à la cinémathèque française, je me suis replié sur un autre film du Maestro qui m'intéressait. Film étrange, nouvelle collaboration qui ne pouvait être que liée à Fellini et son ami alter-ego tant un certain aspect personnel s'en dégage (la séquence des jeunes gens se masturbant dans un lit immense en regardant des films de Mae West peut même faire écho à la séquence d'onanisme lubrique des gamins dans la voiture d'Amarcord. :mrgreen: ). Mais jugeant l'étude du caractère féminin trop riche et vaste, le réalisateur choisit d'aborder tout ça sous l'angle de la comédie (une décision juste à mon sens tant l'entreprise était d'emblée casse-gueule). Une comédie très étrange certes, mais une comédie quand même où, joie, les tenants du féminisme comme du machisme en prennent largement pour leur grade et tout ce qui évoque la relation hommes-femmes est passé au peigne fin : Du symbolisme des deux sexes (la séquence de diapositives où l'on montre des coquillages comme représentation du vagin au début ou le pylône phallique chez le Dr Katzone) en passant par le couple et ses problèmes (Snaporaz rencontre sa femme Elena qui en profite pour lui sortir tous ses torts, séquence grinçante qu'on jurerait échappée de chez Bergman), les prétendues dispositions masculines (il faut voir ces hommes emprisonnés qu'on va faire monter sur un ring pour les épuiser jusqu'au bout, une élégante manière de prendre au mot les vantards sur leurs performances sexuelles qui ici se retourne bien contre eux) ou certaines images de la femme ou de l'homme. Il faut voir Mastroianni (décidement cet homme devient de plus en plus mon acteur préféré) échanger sa casquette fellinienne d'ancien journaliste (La dolce vita) ou réalisateur (8 et demi) pour camper une sorte de vieux pervers élégant qui se soucie peu de savoir qu'il aurait déjà dû rebrousser chemin mais continue à avancer droit dans les ennuis pour retrouver une femme. Avec sa dégaine et ses mimiques (qui poussent même à une certaine caricature), on est déjà conquis d'avance.


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Ah ?



"Selon Fellini, La cité des femmes relève presque exclusivement de l'univers onirique. Comme dans Juliette des esprits, autre tentative pour pénétrer dans la psyché feminine, Fellini joue sur deux niveaux : il échafaude une immense structure onirique dans laquelle il insère les rêveries de son personnage. Le film fut à l'époque taxé d'antiféminisme. Les critiques raillèrent son symbolisme freudien trop ostentatoire (Katzone embrasse et caresse une statue de sa mère, le train de Snaporaz emprunte un tunnel Hitchcokien dans la scène initiale et la scène finale). En un sens, Fellini se protège lui-même par le recours au genre comique et à une structure onirique. Cette pirouette lui permet de livrer une oeuvre qui ne peut être considérée comme une étude sérieuse de la femme moderne ou des rapports amoureux et sexuels contemporains, mais simplement comme une comédie ou une fantasmagorie."

(Federicon Fellini - Chris Wiegand, éditions Taschen)


Il paraît qu'a sa sortie le film fut un échec. Pourtant même si l'on peut trouver que le "maestro" se répète un peu dans son imagerie, c'est un vrai miracle que ce film put sortir, émaillé par les nombreux accidents qu'il connut durant son tournage : mort de Nino Rota, LE compositeur Fellinien, mort d'Ettore Manni (le comédien qui interprétait le Dr. Katzone), Mastroianni qui contracte un orgelet infecté, le cinéaste lui-même qui se cassa le bras... En fin de compte, en appréciant ce film où rien ne ressort de tous ces graves problèmes, on peut y voir un film typiquement Fellinien, pas si mal que ça, même hautement réjouissant et doté finalement d'un certain propos qui sait jouer autant sur la réflexion que la comédien plus ou moins graveleuse.

5/6.
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julien
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Re: Notez les films naphtas - Décembre 2009

Post by julien »

Anorya wrote:Mon périple Fellinien touche à sa fin. N'ayant pu voir "Et vogue le navire" à la cinémathèque française, je me suis replié sur un autre film du Maestro qui m'intéressait.
Ah tiens, dommage. C'est son meilleur film je trouve. Le plus musical en tout cas. (Avec Répétition d'Orchestre)
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Re: Notez les films naphtas - Décembre 2009

Post by Anorya »

julien wrote:
Anorya wrote:Mon périple Fellinien touche à sa fin. N'ayant pu voir "Et vogue le navire" à la cinémathèque française, je me suis replié sur un autre film du Maestro qui m'intéressait.
Ah tiens, dommage. C'est son meilleur film je trouve. Le plus musical en tout cas. (Avec Répétition d'Orchestre)
Oui, d'après un ami c'est même son dernier grand film. Mais personne n'ayant pu m'héberger sur Paris ce jour là, eh ben tant pis. Il doit sûrement exister en dvd autrement que chez Criterion et en zone 1 mais j'en doute. Il est bien Répétition d'Orchestre ? Paraît que c'est un film assez mineur mais assez réjouissant pour son côté "anarchie" envers le chef d'orchestre.
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julien
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Re: Notez les films naphtas - Décembre 2009

Post by julien »

Dans La nave va, la séquence du restaurant, avec la musique de Tchaïkovski où on voit les serveurs et les cuisiniers qui s'affairent je trouve ça génial. Je crois que c'est filmé légèrement en accéléré, un peu comme un film muet. Le film il me semble qu'il est sortit en dvd non ? Répétition d'Orchestre c'est pas mal. Il faut davantage le voir comme une sorte de faux reportage plutôt que comme un film de Fiction. (Un peu comme Les Clowns). J'aime bien le passage où chaque musicien présente son instrument. Ils en parlent d'une façon assez sensuelle, un peu comme s'il s'agissait d'une femme... Et je crois que c'est la dernière musique de film écrite par Nino Rota.
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Re: Federico Fellini (1920-1993)

Post by Jericho »

Il Bidone

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Test dvd:

http://www.filmsactu.com/test-dvd-zone- ... e-8251.htm

C'est sorti début novembre...
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Joe Wilson
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Re: Federico Fellini (1920-1993)

Post by Joe Wilson »

Il Bidone

Un film d'une brutalité souvent magnifique, au-delà d'une sécheresse apparente. Grande composition de Broderick Crawford jusqu'à la démesure du final : entre déchéance et délivrance, il demeure d'une poignante opacité, malgré l'intensité des rencontres qui vont l'écarter d'une médiocrité qui le protège.
La mise en scène de Fellini dévoile une finesse remarquable, dans sa juxtaposition des scènes d'escroquerie (d'une belle efficacité rythmique) et des errements du quotidien. Sans juger ni absoudre, il confronte sévèrement ses personnages à leurs contradictions.
Je suis moins convaincu par le jeu de Richard Baseheart, et Giulieta Massina reste au second plan (alors qu'elle rayonne dans l'expression d'une sensibilité tendre et inquiète)....de même, certaines séquences servent davantage de transition, et le film apparait parfois inégal dans son déroulement. Mais c'est peu de choses par rapport à la valeur de l'ensemble, et les dernières images restent longtemps en mémoire.
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Alligator
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Re: Federico Fellini (1920-1993)

Post by Alligator »

Amarcord (Federico Fellini, 1973) :

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"Magnifique conte mêlant souvenirs intimes et partagés, rêves et fantasmes avec l'exubérance du tempérament fellinien, avec des femmes qui pleurent l'amour, qui rient du cul, des enfants qui pissent sur des chapeaux et courent dans les rues pour capturer les madines. La caméra de fellini est prodigieuse, que j'aime ses mouvements, son invention, sa peinture, ses traits fendent l'air et la terre. Fellini est un génie."

Voilà en résumé ce que je bafouillais il y a une sixaine d'années. Aujourd'hui, très étrangement, j'entends toujours les arguments de cet enthousiasme mais le ressens un peu moins. C'est d'autant plus étonnant que cette fois, j'ai la chance de le voir sur un superbe Criterion (désolé pour le pléonasme) et un grand téléviseur LCD. L'avantage technologique aurait dû évidemment exciter le plaisir des yeux et du cœur. Il n'en fut rien.

Pourtant, je ne retirerais rien de ce que j'ai écrit en 2005 et qui faisait voir ce film avec les yeux de l'amour. Car le film raconte une très belle histoire, certainement en large partie autobiographique celle d'une petite ville de bord de mer, entre communisme et fascisme, avec l'horloge de la nature et des évènements que les hommes ont institué comme pierres blanches, la St Jean, les premiers flocons ou le passage d'un paquebot, autant de moments où l'ensemble de la population s'émeut dans la contemplation collective, comme on regarde passer la vie.

Fellini s'attache particulièrement sur une famille, la sienne je suppose, pour nous promener avec tendresse dans cette époque et cette culture où les êtres s'aiment en se criant dessus. Ce qui me touche encore avec force c'est ce regard extrêmement tendre que pose Fellini sur ses personnages. Certaines scènes sont incroyablement émouvantes. Je retiens par exemple cet homme qui vient de perdre sa femme, il est attablé, on le voit de dos, il ne crie plus. Silencieusement, la tête tournée vers la nappe de cette table vide. Dans la lumière vive qui vient de l'extérieur, il est perdu.

Je pourrais retenir les mille idées poétiques qui parsèment le film ou plus généralement ce trait, cette esthétique, ces femmes opulentes, généreuses, ces hommes à gueules, ces personnages que l'on croirait sortis d'une bande dessinée de Pichard ou plus encore de Dubout. Bien sûr Magali Noël a comme qui dirait un physique difficile à oublier. La marque du temps a belle allure sur elle.

Cependant, le plus fort reste encore cette musique de Nino Rota. Il est des mélodies qui parfois dépassent les bornes du bête entendement. En effet, il arrive qu'on puisse nouer une sorte de relation intime avec une musique. C'est le cas pour moi de celle-ci. Je n'irais pas jusqu'à dire que je suis amoureux, je ne suis pas si mélomane, mais un lien particulier s'est créé entre elle et moi. Elle est devenue pour moi LA musique de film, la musique de cinéma. Quand je l'entends, ce n'est pas Amarcord que j'écoute ni même le cinéma de Fellini, ni le cinéma italien mais tout le cinéma, tout court, tout plein, avec tous ses accents, tous ses formats, ses acteurs, ses couleurs...

Alors le fait de ne pas avoir aussi fortement apprécié cette revoyure me chagrine quelque peu. Comme un rendez-vous manqué. Vivement une autre fois, un autre Amarcord, pour retrouver le goût du 10/10.
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Re: Federico Fellini (1920-1993)

Post by Amarcord »

Alligator wrote: Aujourd'hui, très étrangement, j'entends toujours les arguments de cet enthousiasme mais le ressens un peu moins. C'est d'autant plus étonnant que cette fois, j'ai la chance de le voir sur un superbe Criterion (désolé pour le pléonasme) et un grand téléviseur LCD. L'avantage technologique aurait dû évidemment exciter le plaisir des yeux et du cœur. Il n'en fut rien.
...Tu évites pile-poil de dire l'essentiel, à savoir POURQUOI cette nouvelle impression en demi-teinte ? D'où ça vient ? Car il me semble qu'Amarcord est typiquement le genre d'un film qu'on aime pour la vie, une bonne fois pour toutes.
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Re: Federico Fellini (1920-1993)

Post by Alligator »

Amarcord wrote:
Alligator wrote: Aujourd'hui, très étrangement, j'entends toujours les arguments de cet enthousiasme mais le ressens un peu moins. C'est d'autant plus étonnant que cette fois, j'ai la chance de le voir sur un superbe Criterion (désolé pour le pléonasme) et un grand téléviseur LCD. L'avantage technologique aurait dû évidemment exciter le plaisir des yeux et du cœur. Il n'en fut rien.
...Tu évites pile-poil de dire l'essentiel, à savoir POURQUOI cette nouvelle impression en demi-teinte ? D'où ça vient ? Car il me semble qu'Amarcord est typiquement le genre d'un film qu'on aime pour la vie, une bonne fois pour toutes.
Je l'évite parce que je ne sais pas pourquoi. Avec un peu de recul, je ne sais toujours pas. C'est effectivement très bizarre. Comprends pas.
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Re: Federico Fellini (1920-1993)

Post by ballantrae »

Très beaux échanges autour d'un de mes cinéastes préférés toutes époques confondues.
Vous avez raison de célébrer E la nave va, effectivement un chef d'oeuvre absolu sur tous les plans: invention formelle, richesse scénaristique, création d'une atmosphère , rôle subtil joué par l'opéra,réflexion sur l'Histoire et le politique.
Il serait difficile en 3 mn de dire tout le bien que je pense de nombre de ses films.
J'aime autant sa première période (La strada, il bidone, Cabiria en seraient les titres phares) que l'avènement de son ambition de créer des "films mondes "(La dolce vita ). Sa veine autobiographique (amarcord, huit et demi) n'est pas moins forte que ses "documenteurs "(Les clowns, roma,intervista).Sa relecture de textes tels que toby Dammit, Satyricon ou Casanova est un enchantement qui relève de l'hallucination et du rêve.
Par ailleurs, Prova d'orchestra ne me semble pas si mineur et constitue une fable politique d'une complexité assez remarquable, un vrai objet philosophique porteur de questions et de lectures multiples.
Le maestro nous manque...quelle époque que celle où nous pouvions attendre le nouveau Fellini, le nouveau Kurosawa, le dernier kubrick,le dernier Bergman!Je m'efforce de pas verser dans la nostalgie (j'ai 40 ans) , dans le "c'était mieux avant" (on a encore de vrais bons cinéastes) mais bon, c'est bien tentant!!!
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Re: Federico Fellini (1920-1993)

Post by julien »

C'est surtout le cinéma européen en fait qui s'est complètement cassé la gueule à partir de la fin des années 80. Même les films de Fellini comme Ginger et Fred et La Voce della Luna étaient déjà beaucoup moins intéressants. C'était déjà le début de la fin.
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Re: Federico Fellini (1920-1993)

Post by Anorya »

Plop. :fiou:

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Fellini-Satyricon (1969).


Encolpio se trouve dépité après que son amant Gitone est parti avec son ami Ascilto. La recherche de l'amant, sa perte puis la rencontre avec le rival sont les étapes d'un parcours au travers d'une Rome décadente...


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Je met la jaquette du DVD mais je précise l'avoir vu en VHS (du coup, je met des scans du livre "Federico Fellini" de Chris Wiegand aux éditions Taschen pour illustrer).



Le scénario tient limite sur un ticket de métro comme vous le voyez donc je savais à quoi m'attendre, à savoir, comme souvent chez Fellini, la création d'un film-monde (le mot n'est pas usurpé je pense) dont les visions dépasseraient de loin les simples évocations et réductions qu'on pourrait y mettre et je n'ai pas été déçu loin de là, même si au départ j'ai cru être victime d'une sorte de bad trip.


"Tandis qu'il se remettait de sa pleurésie à Manzania, Fellini relut Le Satyricon, recueil de contes dûs à Pétrone (Ier siècle après J.C), l'un des conseillers de l'empereur Néron. Il songeait à ce projet depuis l'époque de Marc'Aurélio, et avait même pensé à l'acteur Aldo Fabrizi pour le rôle principal. Son Satyricon est aussi personnel que son adaptation de Toby Dammit : il s'agit bien du Satyricon revu et corrigé par Fellini, et non celui de Pétrone. Le film porte la marque de deux grandes préoccupations de Fellini à l'époque : la drogue et la science-fiction. Il a d'ailleurs déclaré à ce sujet qu'il avait filmé la Rome antique comme il aurait réalisé un documentaire sur les Martiens. C'est précisément dans cet esprit qu'il s'est efforcé de restituer une ambiance à la Flash Gordon, en utilisant différents filtres colorés et autres types d'émulsions.

Le tournage de Satyricon s'étendit de novembre 1968 à mai 1969, en pleine époque de libération sexuelle, d'expérimentation de nouvelles drogues et d'introspection psychédélique. Le film est imprégné de cet esprit de libération, hérité du mouvement underground. Comme les hippies des années soixantes, les anciens Romains de Fellini, égocentriques et béats, vivent dans l'instant présent. Dans Satyricon, tout est permis, ou presque."

(Federico Fellini par Chris Wiegand, éditions Taschen)


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Ces images sont dédicacées pour Johell. :mrgreen: :wink: A noter que pour les curieux, j'ai scanné une version plus grande de la seconde image.



Il faut dire que le film, double antique de la Dolce Vita, ne s'embarrasse aucunement pour montrer une vision décadente de la Rome antique, témoignant d'un intérêt sentimental et sexuel des plus importants dans l'oeuvre de Fellini, se plaçant non loin de Casanova (qui témoignait d'une contre-performance à travers un personnage qu'on ne voyait que comme un Don Juan malgré ses prétentions artistiques et scientifiques et qui était obligé de montrer ses compétences au pieu afin d'être accepté et compris par les autres, cruel témoignage fascinant d'un mythe rabaissé à une posture chez le cinéaste. Ce dernier ne vivait que par le sexe et ses frasques témoignaient d'une errance vouée à un long effilochage douloureux) comme de La cité des femmes (représentations des deux sexes non couvertes d'humour toutefois à travers une imagerie et des situations qui mettaient autant les hommes que les femmes sur un même pied d'égalité, avec toutefois un hommage chaleureux et décalé du Maestro à la gente féminine).


Dans des décors proches de l'abstraction (ou d'une situation d'Art contemporain) et à travers un périple qui part d'une vision décalée de l'Italie au temps des romains (plus une vision spirituelle et mentale je dirais, ce qui n'a rien d'étonnant quand on connait le cinéaste de 8 et demi et sa propension à amasser les couches dimensionnelles et oniriques, voire inconscientes pour en tailler son matériau filmique) pour aller jusqu'aux frontières de l'Afrique et au delà, les personnages font des rencontres, souvent charnelles, se construisent autant leur vie (on peut voir le périple d'Encolpio comme une sorte de long rite initiatique, en cela confirmé par son impuissance à forniquer après "l'épreuve du labyrinthe et du minotaure", son périple vers Oenothée, sa supplique envers elle ("retrouver l'opprobre de mon glaive perdu" ou quelque chose du genre. Pendant un instant, je me suis demandé si Fellini ne reprenait pas Pétrone à la lettre dans le dialogue, un peu comme Baz Luhrmann reprend avec beaucoup de fidélité le texte Shakespearien pour son Romeo + Juliette) afin de retrouver ensuite sa virilité perdue) que leur identité sexuelle.


En en montrant juste ce qu'il faut, Fellini évite tout aspect vulgaire, laissant le spectateur se faire son idée, préférant suggérer et montrer les corps, postures et êtres que les actes proprement dit. Et sans doute que Satyricon c'est ça : un vibrant témoignage à peine décalé des années 68/69, transposé dans le texte fragmentaire de Pétrone, laissant à Fellini toute liberté d'organiser un voyage morcelé, déstructuré, axé autour des rapports humains et de la psychée par des biais charnels tant baroques que grotesques. Dans les moeurs libérées de nos romains, l'échangisme, le triolisme, l'homosexualité, voire la transsexualité (le personnage de "l'hermaphrodite" dont le haut du corps révèle des seins mais le bas, un pénis masculin), sans oublier les rapports de domination et de soumission (la lutte entre le pro-consul joué par Alain Cuny et Encolpio où ce dernier, vaincu, se retrouve ensuite obligé, suite à des noces sur un navire, d'être l'épouse du consul !) que ce soit la classe ou le sexe règnent abondamment. Le tout dans une odyssée toujours plus loin et reculée des limites de l'empire connu comme si le film avançait devant nous, s'obligeant à aller de l'avant, ne pouvant plus reculer.


Image Image



Mais Satyricon, ce n'est pas que le rapport aux corps et au sexe, loin de là. Le film, quand il ne bascule pas aux frontières colorées et flashy du trip offre des fulgurances incroyables et bienvenues d'une beauté parfois cruelle. En témoigne cette séquence où une famille Romaine libère tous ses esclaves, fait partir ses enfants avec ceux-ci, puis, craignant la venue du nouvel empereur qui sonne comme un coup d'état funeste, décide de se suicider. La scène, lentement tragique ne se déroule aucunement hors-champ et devant nous, le mari s'ouvre lentement les veines tandis que sa femme boit lentement un vin qu'on devine empoisonné. La scène est d'autant plus frappante que pendant ce temps le couple continue de parler comme si de rien n'était et Fellini d'enregistrer l'un des requiems les plus crépusculaires le temps d'un film. Lequel offre tout le long des fulgurances tout aussi frappées et fabuleuses (la violence d'une décapitation brusque, un doux moment de tendresse avec une esclave nubienne dans un lit, les décors carrés sortis de chez le peintre Chirico, les couleurs à la limite pop, la femme qui crache du feu par l'entrejambe quand elle les écarte --ça c'est typique de Fellini il faut dire--, la scène finale...).


Un détail formidable digne d'un historien malgré les partis-pris artistiques volontairement décalé que livre Fellini à travers les décors (j'insiste sans doute lourdement une fois de trop sur les décors abstraits et totalement voulus du film quand on sait que dans Fellini-Roma, les décors et inserts qui ont trait à l'Antiquité Romaine sont véridique cette fois : en témoigne cette romaine qu'on entraperçoit se baignant, ces gladiateurs romains, ou plus sérieusement, ces fouilles romaines livrant des fresques dans le métro, moment de poésie rare. Cela montre que Fellini est particulièrement au fait de l'Histoire de son propre pays mais que l'espace d'un film, il l'écarte totalement pour ne livrer que sa vision personnelle. Le film s'intitule bien Fellini-Satyricon, pas Satyricon tout seul, de même qu'on a le Fellini-Roma) , c'est la parole chez les personnages. Quand ils ne parlent pas en Italien, les personnages parlent parfois en latin ou ...en Allemand (notamment la jeune esclave noire). C'est pourtant une production Franco-Italienne, alors, détail saugrenu ? En fait non car, et ça va vous surprendre, renseignement pris auprès d'un archéologue lors d'un séminaire, le plus gros de la population Romaine d'alors, provient de la Germanie. Eh oui. Que ce soit les soldats qui s'engagent dans l'armée, voire les esclaves ou les locaux. D'autant plus que quand un soldat est engagé (quelle que soit sa nationalité), souvent, sa famille le rejoint, dans des baraquements disposés à cet effet, non loin du camp. Arrêtons là la petite note d'Histoire et revenons au Film-trip.


A la fin, le voyage s'achève abruptement sur des peintures de ruines annonçant celles de Roma, figeant le récit dans un curieux abîme, témoignant de personnages perdus dans un lointain passé. Vanité des vanités, ont-ils seulement existés s'interrogeons-nous. Qu'importe semble répondre le cinéaste, car ils auront consumés et vécus leurs vies de bout en bout à une époque pas si éloignée où l'on respirait, mangeait, baisait comme on mourait, c'est à dire avec intensité, mais aussi parfois une soudaineté qui ne nous laisse jamais le temps de nous appesantir. Vision finale qui m'a ému et mis un peu K.O. Bien plus qu'un ballet de danseurs mécaniques figés dans le temps comme dans Casanova. Une réplique du film illustre sans doute le mieux celui-ci, la voici :

"Mieux vaut pendre un mari mort que perdre un amant vivant." Je crois que ça résume bien le film en gros.


"Satyricon fut le film le plus cher de l'histoire du cinéma au jour de sa sortie. Fellini avait tourné dans pas moins de 90 décors, tous droit sortis des studios de Cinecittà. La distribution comptait 250 acteurs avec l'habituelle kyrielle de physiques hors normes chers au cinéaste italien : énormes femmes boursouflées et hommes malingres, presque squelettiques. Aux Etats-Unis, la première de cette chronique baroque et étrange de la Rome du Ier siècle après J.-C eut lieu à Madison Square Garden après un concert de rock. Selon Fellini, il fut projeté devant un public de 10 000 hippies, pour la plupart sous l'emprise de la drogue. Naturellement, rien n'empêche de lire ce commentaire comme une outrance habituelle au Maestro."
(Federico Fellini par Chris Wiegand, éditions Taschen)


Immense film, très riche. 5,5/6.
Par contre, je déconseillerais sans doute ce Fellini là aux novices peu habitués à Fellini. ;) :oops:
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ballantrae
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Re: Federico Fellini (1920-1993)

Post by ballantrae »

Superbe, vraiment superbe texte très complet et intelligent!!!
J'aime beaucoup ce Fellini et les liens que tu esquisses avec Roma, Casanova,Huit et demi ou La dolce vita sont tous très justes.
Tu me décides, pour le coup, à écrire ce texte sur Prova d'orchestra que je veux mettre au point...dès que j'ai deux-trois heures devant moi pour le revoir et prendre des notes.
Anorya
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Re: Federico Fellini (1920-1993)

Post by Anorya »

Merci à toi. :)
Et si tu écris sur Prova d'orchestre, n'hésite pas, c'est un des nombreux Fellini que je n'ai pas encore vu, le plaisir n'en sera que plus grand lors du visionnage.
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johell
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Re: Federico Fellini (1920-1993)

Post by johell »

Anorya wrote:Image Image
Ces images sont dédicacées pour Johell. :mrgreen: :wink:
Mais pourquoi? J'ai rien fait, moi! :uhuh:
Magnifique... J'ai le DVD depuis des années... Encore jamais vu. Mais je suis un "novice" de Fellini. Après avoir lu ton "avertissement", je sais pas si je suis "prêt" à le voir... :o