Federico Fellini (1920-1993)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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ballantrae
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Re: Federico Fellini (1920-1993)

Post by ballantrae »

Argh! après Casanova film un peu mineur, La dolce vita trop long????
Je ne viens plus sur ce topic, cela va m'empêcher de dormir.
Bon , je vais essayer de défendre sérieusement Prova d'orchestra pour apporter ma petite pierre laudative à cet édifice.
Akrocine
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Re: Federico Fellini (1920-1993)

Post by Akrocine »

La Dolce Vita va être projeté dans deux festivals, j’espère que le B-D va pas tarder...

http://www.film-foundation.org/common/1 ... D=2&SSID=8
"Mad Max II c'est presque du Bela Tarr à l'aune des blockbusters actuels" Atclosetherange
Federico
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Re: Federico Fellini (1920-1993)

Post by Federico »

Jean Gili évoque la notion de fête dans le cinéma de Fellini pour l'émission Les Nouveaux chemins de la connaissance.
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Federico
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Re: Federico Fellini (1920-1993)

Post by Federico »

En visionnant d'antiques enregistrements sur VHS, j'ai retrouvé l'émission d'Arte de 1993 en hommage à Fellini.
Juste regardé par morceaux mais je suis tombé sur un passage bien marrant : une interview où il fait l'apologie de la post-synchro à l'italienne en prenant l'exemple d'un incident sur le tournage du Secret de Santa Vittoria de Stanley Kramer (1969) avec Anna Magnani et Anthony Quinn, tourné en Italie mais avec la technique américaine et donc en son direct.

Avec une exagération toute méditerranéenne, Fellini en rajoute, évidemment (il le reconnait d'ailleurs lui-même à la fin) mais c'est trop bon : lors d'une scène en extérieur, Kramer avait fait quadriller tout un quartier par des carabinieri et interdire aux habitants le moindre bruit. On tourne la scène entre Magnani et Quinn où ils chuchotent et l'ingénieur du son dit d'arrêter car il entend comme un bruit de friture en fond. Branle-bas le combat général à la recherche de l'origine parasite (oiseaux ? grillades ?...). A chaque prise, le même problème. Toujours selon Fellini, cela aurait gâché la journée de tournage jusqu'à ce qu'ils découvrent qu'il s'agissait du bruit d'une fontaine à 20km !! :shock: :uhuh:

Un bon résumé de ce qui fit l'un des charmes du maestro : une imagination et une mauvaise fois illimitée. :wink:
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Re: Federico Fellini (1920-1993)

Post by Federico »

Le voyage de G. Mastorna, vieux projet de Fellini qu'il ne tourna jamais, recréé sous forme de documentaire radiophonique pour L'atelier de la création sur France Culture.

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Re: Federico Fellini (1920-1993)

Post by Anorya »

Federico wrote:Le voyage de G. Mastorna, vieux projet de Fellini qu'il ne tourna jamais, recréé sous forme de documentaire radiophonique pour L'atelier de la création sur France Culture.
Mais n'y avait-il pas eu déjà une BD de Manara fidèle à ce projet avorté ? :)
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Federico
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Re: Federico Fellini (1920-1993)

Post by Federico »

Anorya wrote:
Federico wrote:Le voyage de G. Mastorna, vieux projet de Fellini qu'il ne tourna jamais, recréé sous forme de documentaire radiophonique pour L'atelier de la création sur France Culture.
Mais n'y avait-il pas eu déjà une BD de Manara fidèle à ce projet avorté ? :)
Tout à fait, publié en 1996 chez Casterman. Je n'ai pas encore écouté l'émission mais Manara est aussi dans le coup.

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Re: Federico Fellini (1920-1993)

Post by Federico »

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Re: Federico Fellini (1920-1993)

Post by Jeremy Fox »

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Demi-Lune
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Re: Federico Fellini (1920-1993)

Post by Demi-Lune »

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La cité des femmes (1980)

Ce Fellini est assez peu évoqué parmi ses grandes réussites et c'est bien regrettable. Pour ma part, je l'ai trouvé excellent.
Bon sang mais qu'est-ce que ça fait du bien de voir un film comme ça, hors-normes, imprévisible, guidé par un génie créatif qui te fait taper des pieds au sol de jubilation tellement c'est inventif (et pourtant, dieu sait si j'ai souvent du mal avec le Fellini seconde période). D'aucuns trouveront sans doute que c'est du Fellini en roue libre mais sur le plan narratif, ce film est un tour de force, une montagne russe (haha) d'idées et d'enchaînements. Le film-rêve rêvé, où chaque nouvelle situation dans laquelle se retrouve fourré Mastroianni prend des allures de cauchemar décapant et déroutant. Avec ses 2h30 au compteur, le film a des dimensions surprenantes de fresque sur lesquelles il est difficile de passer. Rempli à ras-bord d'idées, presque démesuré, en tout cas traversé d'un mélange de méchanceté et de tristesse, ce film très personnel n'a pour moi rien de mineur. L'inspiration de Fellini y est maximale.

Bien sûr, La cité des femmes s'apparente à une nouvelle pièce du puzzle de l'étalage des fantasmes du cinéaste, aspect de son œuvre avec laquelle j'ai du mal. Mais la structure ouvertement onirique et comique fait nettement mieux passer l'excentricité. La première heure est absolument géniale, avec son fil narratif impossible à cartographier, le machisme de cet obsédé de Snàporaz tourné en ridicule (les féministes de l'époque se sont peut-être trouvées caricaturées, mais quelle remise à sa place de l'homme les protagonistes opèrent !) et la transformation prédatrice de la femme prenant sa revanche sur un sexe fort ramené à sa plus unique représentation avec notre pathétique Mastroianni. La manière dont le film progresse subrepticement vers une imagerie angoissante pour l'homme rappelle les grands moments de solitude masculine d'un After hours.

Dommage que ça patine à partir de la maison du Docteur Grofalus ( :mrgreen: ). Elle compte elle aussi son lot de scènes fantastiques (le mur des orgasmes notamment), mais aussi de mauvais goût. En introduisant une épaule compatissante et ridiculement phallocrate aux déboires de Snàporaz, elle altère un peu l'atmosphère créée jusqu'ici, ce sentiment de refoulement inexorable et mérité de l'homme machiste. La dernière demi-heure rehausse heureusement le tout avec une succession ininterrompue de visions felliniennes authentiquement incroyables où le cinéaste renvoie homme et femme dos-à-dos, dans leurs désirs comme dans leurs défauts. J'ai presque envie d'y voir un acmé de l'univers fellinien, dans la mesure où le cinéaste comprime la démarche du souvenir et de l'auto-psychanalyse pour libérer son inconscient artistique et vraisemblablement son refoulé émotionnel grâce à son alter-ego Mastroianni. Tout converge vers l'identification et la redécouverte de quelque chose de profondément enfoui (l'Idéal féminin pour Snàporaz, qui l'emporte comme un nouveau-né dans les cieux). L'aspect libératoire du retour au réel a, de ce fait, étrangement un goût de page qui se referme sereinement pour le cinéaste. A ma connaissance, La cité des femmes est son dernier film de fiction "intime". Ce n'est pas très étonnant qu'il ait indigné les féministes à l'époque (il faut dire qu'il y a quelques gags vulgaires) mais je crois qu'elles ont pris l'ensemble un peu trop au premier degré : même si Fellini s'est trouvé lui-même trop cruel avec les femmes du film qui sont quasiment toutes agressives, il y a une douleur et une curieuse lucidité souterraines qui rendent ce film plus subtil que l'idée qu'on pourrait s'en faire hâtivement.
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Re: Federico Fellini (1920-1993)

Post by ballantrae »

D'accord avec toi pour réhabiliter ce film mal aimé et un peu inégal...mais inégal chez le maestro signifie tout de même un ensemble d'idées, séquences inoubliables comme tu le rappelles.La maison de Katzone avec le mur orgasmique est un sacré morceau de bravoure qui plus est en total déphasage avec la fin des 70' dans sa lecture ironique du féminisme.il y eut une incompréhension et un rejet analogues envers Prova d'orchestra pour des raisons plus politiques mais je crois qu'il y eut là aussi une lecture réductrice du supposé message que véhiculerait l'apologue fellinien.
E la nave va sera le film de l'unanimité à juste titre car c'est l'un des plus beaux Fellini à plus d'un titre mais cela ne m'empêche pas de juger très stimulants La cita et Prova...
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Re: Federico Fellini (1920-1993)

Post by Federico »

Jean Gili était venu en février dernier évoquer la vision fellinienne de Rome à travers La dolce vita et Roma dans l'émission Les nouveaux chemins de la connaissance.
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Thaddeus
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Re: Federico Fellini (1920-1993)

Post by Thaddeus »

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Les Vitelloni
Fellini était alors considéré comme un représentant du néoréalisme. Tous les éléments de cette chronique semblent renvoyer à un moment-clé de sa jeunesse, comme si elle était une sorte de discours pseudo-biographique. Prisonniers de leur microcosme et incapables d’aller au-delà de leur petit monde, véritables voyageurs immobiles, les cinq protagonistes personnalisent différents versants de la médiocrité provinciale, avançant masqués, trompant leur mode tout en prétendant le mettre en scène. À partir de ces représentations, le cinéaste pointe ce qu’il y a de plus triste derrière leur oisiveté : moins le fait de mentir que de se mentir à soi-même. Parfois truculente, souvent nostalgique, pleine de vie mais non dénuée de mélancolie, l’œuvre reste très en-deçà des réussites majeures à venir. 3/6

La strada
Film emblématique de la première carrière de Fellini, avec ses baladins candides, ses vies ratées et solitaires. Pour illustrer l’insensibilité et les rapports de domination qui en découlent à l’intérieur du couple, le cinéaste oppose la trivialité bourrue et la force brute d’Anthony Quinn en colosse de cirque à la bonté transfigurante de la fragile Giuletta Masina, sa muse, dont la simplicité naïve se fera broyer par un monde cruel, celui des restes de la misère de l’après-guerre. Je perçois très bien ce que ce voyage à la mer recèle de magie (on peut parler de néoréalisme poétique, qui métamorphose la désolation apparente), mais je ne suis pas emporté par ce sentimentalisme très souligné, que je trouve proche de la mièvrerie. Le film me semble un peu fabriqué, un peu larmoyant. 3/6

Il bidone
Ce pourrait être un opus de la Comédie humaine. À travers les portraits de trois escrocs issus des milieux défavorisés, prolongations des parasites des Vitelloni qui pratiquent l’art de la simulation et du mensonge et dont la conscience va être mise à l’épreuve au fil de leurs filouteries, de plus en plus odieuses, le cinéaste se livre à une parabole cruelle et cinglante sur la l’aliénation du profit, la misère qui s’auto-génère, le manque d’éducation du peuple. De l’ironie caustique, l’étude de caractères bascule à l’amertume, en une sorte de conte moraliste sur les mécanismes du jeu de la tromperie et la face sombre de la nature humaine, et sur la façon dont le primat des valeurs matérielles a engendré un certain vide intérieur en nourrissant l’indifférence dans les relations entre les hommes. 4/6

Les nuits de Cabiria
Comme dans les deux précédents opus, Fellini définit un univers de la détresse humaine qui trouve son issue dans les pouvoirs de la grâce et de la magie. Par son goût d’un merveilleux niché dans le réel, sa structure fragmentée qui lui permet de représenter sans logique causale de mondes divers, il est le plus beau volet de ce qu’on peut considérer comme une trilogie. Cabiria, avec sa petite couette blonde et son sourire toujours pincé, est un chaton faussement lunaire, la spectatrice d’une vie qui n’est que malchance et illusion, mais dont l’aspiration à l’amour nourrit le film d’une désarmante candeur. De la ferveur d’un pèlerinage à une séance de prestidigitation en apesanteur, le récit l’enveloppe de sa bienveillance, jusqu’à un très beau final qui éclaire la tragédie d’une lumineuse espérance. 5/6

La dolce vita
Le strip-tease de Nadia Gray devant une jet-set désabusée, le bain d’Anita Ekberg dans la fontaine de Trevi, le monstre marin, échoué sur une plage, qui semble fixer les nantis qui le découvrent à l’aube… Autant de séquences fulgurantes, de grands tableaux juxtaposés les uns sur les autres en un immense jeu de masques théâtral, une mosaïque ample, ironique, désespérée, une suite de bacchanales fatiguées et ponctuées par les flashes des paparazzi. Fellini abandonne définitivement les voies linéaires du récit au profit d’un flux poétique qui mêle le réel et le fantasme. Il filme l’air du temps en espérant comprendre la décadence d’une civilisation occidentale qui a fait de Rome la nouvelle Babylone. Lucide, féroce, pénétrante, la chronique de mœurs distille une angoisse existentielle des plus désenchantées – et Marcello-la-classe est impérial de charisme désinvolte. 6/6
Top 10 Année 1960

La tentation du docteur Antonio (segment de Boccace 70)
Le programme commandé aux trois cinéastes consistait en des moyens-métrages d’une demi-heure dont le thème commun est l’étude de la sexualité dans les différentes classes sociales. Aucun réalisateur n’a respecté la durée et tous ont fait dévier le sujet vers la notion plus large d’érotisme en livrant des exercices de style parfaitement reconnaissables. Dans ce qui constitue le meilleur sketch, le plus inventif et débridé, Fellini reprend la figure de vamp d’Anita Ekberg à des dimensions géantes pour mieux régler ses comptes avec le moralisme hypocrite des bien-pensants. Mené tambour battant au son de la ritournelle de Rota, le film orchestre une escalade délirante à l’onirisme désordonné et réfléchit sur la fonction de l’image en tant que dispositif stimulant le désir collectif. Féroce et jouissif. 5/6

8 ½
Si La Dolce Vita est l’œuvre-charnière du cinéaste, alors 8 ½ en est le point de maturation, d’autant plus paradoxal qu’il se fonde sur la poétisation d’une véritable impasse créatrice, la formalisation d’une crise artistique. Au zénith de son talent visionnaire, Fellini abolit les frontières entre son œuvre et lui, entre vie intérieure et vie extérieure, et organise une ronde tourbillonnante de fantasmes, d’angoisses, de frustrations, qui tient tout à la fois de la thérapie cathartique et de la méditation introspective. À travers une réflexion sur le cinéma et l’expérience d’un homme en conflit perpétuel avec son imagination, il choisit le rêve comme voie d’accès à ses désirs inassouvis tout en cherchant une certaine harmonie dans le chaos du réel. Par la splendeur de ses images, la puissance onirique de ses séquences, l’auto-analyse offre avant tout un spectacle soufflant, débordant de scènes aussi grandioses que la fin de celle-ci. 6/6
Top 10 Année 1963

Juliette des esprits
D’une certaine manière, ce film est le miroir féminin du précédent, et en réfléchit la complexe altérité en considérant la fiction comme une série d’images spéculaires où les personnages fonctionnent comme des doubles fantasmatiques. Traversé par des peurs répressives nés du carcan conjugal, ponctué d’échappées dans le territoire de l’enfance ou de la mythologie familiale, le film fait naître un délire décoratif aux couleurs et aux harmonies stridentes, enchaînes les visions hallucinatoires où se croisent un mage hermaphrodite, la déesse affolante d’un royaume païen de luxure, ou encore les esprits effrayants d’une bourgeoisie coincée qui maintiennent l’héroïne prisonnière de ses angoisses. Ce foisonnement baroque rappelle une évidence : lorsqu’il lâche la bride à son imaginaire, Fellini n’a aucun égal. 5/6
Top 10 Année 1965

Toby Dammit (segment d’Histoires Extraordinaires)
Adapter à l’écran le "long et raisonné dérèglement de tous les sens" d’Edgar Poe revient évidemment pour Fellini à faire œuvre de créateur authentique. Sur fond de crépuscule et d’eaux mortes tournoient ses zombies privilégiés, une faune exubérante placée sous le signe d’un vitriol goyaesque. Miasmes, vapeurs nauséeuses, touffeurs pestilentielles baignent une gamme tourmentée qui culmine avec le visage violet de Terence Stamp, Christ-beatnik d’épouvante et de dérision, avant que s’installe la tentation du saut définitif, seule issue possible au terme d’une course nocturne à travers un paysage halluciné. Brillant exercice de style donc, mais aussi mise à nu d’une réalité d’outre-tombe, d’où émergent la démence de l’alcool, la déchéance de l’artiste en marge, et le sourire inquiétant du diable en petite fille. 4/6

Satyricon
L’évolution du cinéaste semble alors suivre une logique presque mégalomane : l’ampleur fantasmagorique de ses visions se nourrit d’une démesure hallucinatoire de plus en plus prononcée. L’absence quasi-totale de fil narratif et le climat de décadence mortuaire et grotesque qui règne sur ses tableaux d’apocalypse imposent un malaise et une fascination rares, en une suite de scènes sidérantes. Anti-péplum qui ressuscite le monde disparu au travers d’images atrophiées, de vestiges du passé, d’espaces oniriques, de couleurs saturées, le film provoque une sorte d’apothéose figurative. Du séisme écrasant la grande cité sous ses propres murs jusqu’au rapt de la divinité hermaphrodite, vénérée par une ahurissante ménagerie humaine, on assiste au miroir déformant et à la décomposition d’une civilisation en crise qui se dévore elle-même. 6/6
Top 10 Année 1969

Les clowns
Où sont passées les figures du clown blanc et de l’auguste, ces êtres grimaciers aussi grotesques qu’inquiétants qui ont peuplé les rêves de l’enfant Fellini ? L’auteur part à leur recherche, dans un documentaire qui part du réel pour s’achever, évidemment, dans la fantasmagorie éveillée. Une fantaisie morbide coule sous les visages peints de ces pauvres hères vivotant dans les chapiteaux de cirque, silhouettes étranges et monstrueuse dont la folie affichée extériorise les névroses de l’âme. Assez peu aimable, parfois pénible dans ses exhibitions hystériques, l’œuvre, qui maintient malgré tout l’intérêt par sa juxtaposition de reportages, de fiction et d’entretiens, est comme un requiem sur l’inévitable agonie des illusions – voir à cet égard les grinçantes funérailles qui le ferment. 4/6

Fellini Roma
L’hommage du cinéaste à sa ville. Une fois de plus, le film semble déborder de partout, se générer de lui-même, comme si le foisonnement culturel et social de la cité se traduisait directement sur la pellicule, comme si la fécondité poétique de Fellini trouvait sa source dans l’effervescence même de ce qu’il filme. Rome apparaît tout à la fois comme mythe, comme ville en perpétuelle transformation où les ruines gisent sous la civilisation moderne, et comme projection de l’inconscient, avec ses arrière-mondes surdimensionnés au point de devenir de véritables cauchemars. Entre faux documentaire et dérives fantasmées, l’œuvre s’offre de façon à la fois cosmopolite et cohérente, en une cascade de séquences folles (l’évaporation des fresques souterraines, le périphérique embouteillé, la ronde finale des Hell’s angels…) 5/6
Top 10 Année 1972

Amarcord
Je me souviens en langue romagnole. Souvenirs subsistants et perceptions déformées du passé favorisent un saisissant processus de réinvention des sensations adolescentes. Ils forment ici le terreau proustien d’une gigantesque tasse de thé où chacun peut tremper à l’envi sa madeleine. Authentique jardin secret des Hespérides, la chronique nostalgique organise les "Federico Folies" en un chapelet de croquis satiriques, de caricatures bouffonnes, de notations tendres ou chaleureuses, qui régissent les flux transitoires des expériences d’autrefois et renvoient aux premiers émois charnels, au rapport familial, à la communauté qui fut celle du réalisateur, et à l’ombre terrible du fascisme. Un paquebot illuminé passe dans la nuit, un cousin simplet est perché dans un arbre, un paon multicolore apparaît sur la neige… La magie fellinienne. 6/6
Top 10 Année 1973

Le Casanova de Fellini
Sans doute le film le plus noir, désenchanté et pessimiste de son auteur. Le célèbre libertin y est dépeint comme un pantin sans âme, un athlète du sexe qui atteint la plénitude à la fin de sa vie, en dansant avec une poupée automate, la seule femme qu’il puisse aimer. Il est le miroir terrible d’une société vide enchaînant les parades grotesques et les démonstrations mécaniques pour se prouver qu’elle existe encore. Plus que jamais, Fellini est ce démiurge dont l’hypertrophie visuelle sert de fondement à des univers carnavalesques. Avec ses êtres grimaçants, emperruqués dans des atours bouffons, avec ses décors grandioses dont l’artificialité renvoie à la vanité des hommes, le film impose un malaise persistant, et approche au plus près cette dimension mortuaire, aussi répulsive que fascinante, qui plane sur toute l’œuvre de l’artiste. 5/6
Top 10 Année 1976

Répétition d’orchestre
Film-enquête sur les répétitions d’un groupe de musiciens dans une chapelle romane. Le cinéaste descend de son podium, mais sans compromettre bien sûr son esthétique et sa poétique. En créant de la dissension, en interrogeant chaque interprète sur les qualités de son instrument, en établissant un lien entre celui-ci et le physique du soliste, il cherche à intéresser au spectacle du chaos quotidien, et laisse au public la liberté d’imaginer comment pourrait être un autre orchestre (une autre structure sociale) s’il adhérait à un autre fonctionnement, un autre siège d’autorité. Entreprise à moitié réussie seulement, tant l’hystérie progressive de cette utopie négative s’avère peu compatible avec la littéralité de l’allégorie politique sur la discipline, la révolte et le pouvoir de la création artistique. 3/6

La cité des femmes
La femme selon Fellini est à l’image de son cinéma : multiforme, insaisissable, bouffonne, orgiaque, occupant tout le spectre qui court de la sainte à la putain. Femmes-fleurs, femmes-plantes, femmes-vampires, femmes-oiseaux si l’on voit voir ici leur exaltation. Grognasses, furies, ventrues, monstresses, pétroleuses, excitées, fessues étouffant le mâle si l’on ne veut y lire qu’un pamphlet antiféministe. En vérité le cinéaste ne délivre aucun message, son continent est plus indéchiffrable que jamais, uniquement régi par les rêveries, l’égarement, les divagations, et il convient encore de s’abandonner à la profusion, à la redondance contrôlée, aux explosions d’images, d’obsessions, d’idées, de couleurs… bref, à toute la pâte d’un artiste dont le talent désordonné flamboie sans peur de l’outrance et du mauvais goût. 4/6

Et vogue le navire
Un paquebot de fin du monde file vers quelque rivage inconnu, avec à son bord une excentrique ménagerie humaine et animale mue par on ne sait quels buts, quelles aspirations. C’est tout le cinéma, ses personnages, son histoire, ses techniques que ce navire transporte, embarquant les cendres d’une morte, glissant somnambulique et mystérieux sur des eaux scintillantes, suivant dans une félicité ouatée son chemin de fantôme élégant avant de disparaître lui-même corps et biens. Dispensent dans l’opulence et la féérie un hommage lunaire à la magie de la création en studio, Fellini ressuscite un monde en déclin : ses divas baroques et ses artistes de perlimpinpin y voguent vers un naufrage inéluctable (celui de la société occidentale, à la veille de la guerre), avec une poésie assez unique. 4/6

Ginger et Fred
Retour des icônes felliniennes (Mastroianni, Masina), vestiges dignes et vieillissants d’une société du spectacle que le cinéaste oppose de manière offensive à l’avènement de la télévision et de ses principes – la course au profit, le nivellement des talents, l’abrutissement de la culture populaire. Franchi le grand feu de joie de la satire, on retrouve le monde du vieil empereur de Cinecittà, ses nuits citadines percées de néons allégoriques et où flottent des brumes improbables, ses nains, bonimenteurs et magiciens, tous les fantômes de son cinéma marqués par une angoisse, une nostalgie prégnante, et la prise de conscience du temps qui a passé en les oubliant peu à peu : les revues populaires et les illusions du cirque ont laissé place au monde du simulacre, ce fameux assassinat du réel. 4/6

Intervista
Il y aura toujours, chez les artistes comme Fellini, profondément enracinée et exigeante, l’envie de filmer. Et c’est de ce dont cette envie se satisfait qu’il nous parle, de l’urgence impérieuse qu’il y a à poursuivre plusieurs chimères, toutes ces choses qu’on voudrait faire et qu’on ne fera pas. Si la charge contre la télévision n’est pas très subtile, la sincérité avec laquelle l’auteur se met en scène, associe fiction et réalité en un jeu de miroirs intime et personnel, se raconte avec ses souvenirs, ses confidences, ses fantaisies, est assez touchante. Kaléidoscope tour à tour décapant et poétique, ce nouvel hommage au septième art s’incline néanmoins devant le temps du crépuscule : personne ne peut revenir du royaume des morts, le cinéma et la jeunesse sont d’une autre époque, le naufrage a eu lieu. 4/6


Mon top :

1. La dolce vita (1960)
2. 8 ½ (1963)
3. Satyricon (1969)
4. Amarcord (1973)
5. Le Casanova de Fellini (1976)

Cinéaste visionnaire, grand homme de spectacle, poète de la démesure, Fellini est sans doute l’une des incarnations les plus définitives de la toute-puissance de l’Auteur dans le septième art. Ample et baroque, son œuvre inscrit la destinée humaine dans une problématique à la fois sociale et existentielle, dont le foisonnement masque mal l’inquiétude.
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Re: Federico Fellini (1920-1993)

Post by Bogus »

La Dolce Vita (1960)
Revu il y a deux jours, beaucoup plus apprécié que lors de sa découverte à tel point que je songe à me procurer le blu.
J'y trouve toujours quelques longueurs mais en même temps sa durée participe pleinement à l'envoûtement de cette errance romaine et existentielle, ponctuée de séquence mémorable (l'intro, les rencontres avec Anouk Aimée, le passage avec Anita Ekberg, toute la séquence avec le père de marcello, Steiner, la fille de la plage, la fin...).
Je ne m'étais pas rendu compte à quel point le personnage de Marcello est seul et malheureux.
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Watkinssien
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Re: Federico Fellini (1920-1993)

Post by Watkinssien »

Bogus wrote:La Dolce Vita (1960)
Revu il y a deux jours, beaucoup plus apprécié que lors de sa découverte à tel point que je songe à me procurer le blu.
Fais-donc, le blu-ray est magnifique et rend justice à la puissance visuelle de ce chef-d'oeuvre.
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