Vincente Minnelli (1903-1986)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Sybille
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Re: Vincente Minnelli (1903-1986)

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Yolanda and the thief / Yolanda et le voleur
Vincente Minnelli (1945) :

Minnelli nous emmène dans un Ailleurs enchanté, délicieusement exotique et naïf, où la vie est malléable, modelée par les rêves, la grâce ou le rythme d'une danse, la joliesse incongrue d'un costume ou d'un décor. L'histoire racontée manque peut-être de passion (quoique les sentiments des personnages sont toujours, et à raison, pris au sérieux), mais les interprètes sont charmants, l'ambiance fantaisiste à souhait, et d'agréables traits d'humour ne cessent de parcourir l'ensemble, le sauvant ainsi très finement de l'insipidité ou d'une quelconque mièvrerie. Les deux grands numéros musicaux sont superbes, entêtants, étrangement extravagants. On a l'impression de voir des tableaux en mouvement, quel régal ! Difficile de ne pas être emporté par la somptuosité des couleurs, cette lumière chaude et subtile, la mobilité virevoltante et euphorique de la mise en scène. A la fois simple et audacieux, un très beau Minnelli. 7,5/10
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Profondo Rosso
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Re: Vincente Minnelli (1903-1986)

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Histoire de trois amours de Gottfried Reinhardt et Vincente Minnelli (1953)

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À bord d'un paquebot, des passagers se remémorent leur plus grande histoire d'amour...

The Story of Three Loves est un charmant film à sketches où se dessine trois visages de l'amour tour à tour tragique, éphémère, dangereux et rehaussé par le faste de la MGM dans un somptueux et dépaysant (Londres, Rome et Paris) écrin romantique.

The Jealous Lover de Gottfried Reinhardt

Charles Coudray, directeur d'un célèbre corps de ballet et passager d'un paquebot voguant sur l'océan, revoit sa douloureuse histoire d'amour à Londres : pourquoi n'a-t-il mis qu'une seule fois en scène son chef-d'œuvre Astarte ?

Un premier sketch sur lequel plane l'ombre des Chaussons Rouges de Michael Powell et Emeric Pressburger. La présence de Moira Shearer en danseuse étoile contribue bien sûr à l'analogie mais aussi le thème de l'histoire avec une héroïne déchirée entre sa vocation et une existence ordinaire. Quand Powell et Pressburger en faisait un enjeu existentiel, le scénario y ajoute un élément plus concret avec la jeune Paula Woodward (Moira Shearer) contrainte de renoncer à la danse à cause d'un problème cardiaque. Assistant nostalgique à un ballet du célèbre directeur Charles Coudray (James Mason), elle s'attarde pour exécuter quelques figure après le spectacle et attire l'attention de ce dernier. Un segment captivant qui sonne comme le rendez-vous manqué entre la muse et son pygmalion. La romance s'amorce et se conclut tragiquement alors que les protagonistes se subjuguent mutuellement. Paula revit à travers l'intérêt et le regard exalté de Charles, lui faisant la démonstration de son talent au péril de sa vie. Un don de soi que ressent Charles captivé et on devine que le lien naissant sera bien lus qu'artistique. Moira Shearer intense et effectuant chaque pas comme s'il était le dernier est fabuleuse d'intensité dans le geste et l'interprétation et Gottfried Reinhardt (fils de Max Reinhard et qui devait en connaître sans doute un lot sur la mise en valeur scénique) capture magnifiquement par le montage et sa mise en scène le lien profond se créant entre regardant et regardée : impossible de s'arrêter pour elle et de décrocher le regard pour lui. La chorégraphie de Frederick Ashton exprime bien cette dimension de grâce et de tragédie dans le décor presque hors du temps de la demeure de James Mason. Malgré le côté redite en format court des Chaussons Rouges une belle réussite qui frustre même pas sa conclusion abrupte.

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Mademoiselle de Vincente Minnelli

Une gouvernante française, Mademoiselle, se remémore son étrange romance. La riche famille Clayton Campbell, séjournant à Rome, lui a confié l'éducation de leur jeune fils Tommy âgé d'une douzaine d'années. Mademoiselle s'applique à apprendre le français et la poésie à son élève récalcitrant, mais rêve de rompre son monotone quotidien d'enseignante ne serait-ce que pour quelques heures. Madame Pennicott, une dame âgée qui n'est autre qu'une sorcière, a reçu le souhait de Tommy aspirant à devenir rapidement adulte.

Ce deuxième sketch laisse à Vincente Minnelli la possibilité d'exprimer son attrait pour le conte avec ce Cendrillon au masculin. Jeune garçon insensible à la douceur et l'âme romantique de sa gouvernante française Mademoiselle (Leslie Caron), Tommy (Rick Nelson) n'aspire qu'à devenir adulte pour faire ce qui lui plaît. Une étrange sorcière (Ethel Barrymore) va exaucer son vœu et une fois adulte (sous les traits du beau Farley Granger) il va succomber à des émotions nouvelles en tombant amoureux de Mademoiselle le temps d'une nuit. Minnelli filme une délicieuse rêverie, pleine d'urgence et de candeur où une Rome de studio brille de mille feux pour accompagner cette brève romance. La caméra aérienne et les idées visuelles en pagaille marque la rétine avec ce panoramique dévoilant la transformation de Tommy où le mouvement de grue nous introduisant dans l'histoire. Farley Granger, gauche et dépassé est très attachant, tout comme une Leslie Caron à croquer de candeur juvénile tandis qu'un scénario astucieux revisite les motifs de conflit entre l'enfant et sa gouvernante pour en faire ceux du rapprochement des deux amoureux comme l'utilisation (et la prononciation) du mot "suspendu" en français. Un petit bijou là aussi un peu frustrant, une telle histoire avait le potentiel pour un film à part entière.

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Equilibrium de Gottfried Reinhardt

Accoudé sur une rampe du paquebot, Pierre Narval se souvient de son histoire d'amour à Paris. Acrobate, il s'est retiré du métier après le décès de son partenaire au cours d'un numéro de trapèze et dont il se sent responsable. Il sauve de la noyade Nina Burkhart, une jeune femme italienne qui a voulu se suicider en se jetant du haut d'un pont.

Un dernier sketch qui se déleste de l'imagerie féérique des deux précédents, l'émerveillement venant des prouesses physiques des protagonistes. Sauvant du suicide la jeune italienne Nina (Pier Angeli), le trapéziste Pierre Narval (Kirk Douglas) voit en elle la partenaire idéale à ses numéros. Retiré du métier suite à un drame, il voit en cette jeune femme dépressive ne craignant pas la mort celle qui ne cèdera pas à ses émotions dans les airs. Pourtant en se découvrant une culpabilité commune face à un passé tragique, c'est précisément leurs sentiments naissants et la confiance qui en découle qui rendra leur duo fusionnel. Le film est vraiment impressionnant dans ses numéros de voltige, si Pier Angeli semble constamment doublée par contre Kirk Douglas (hormis des plans d'ensemble plus lointain) donne vraiment de sa personne avec brio. Peu d'artifices narratifs ou d'ornement musical pour ce sketch, Gottfried Reinhardt cherchant à faire partager le détachement des personnages et décrivant méticuleusement le processus d'apprentissage du trapèze. L'alchimie entre un intense Kirk Douglas et une Pier Angeli plus flottante fait passer subtilement l'émotion (la vraie romance des deux en coulisse se ressentant) qui culmine dans le lâcher prise d'un ultime numéro vertigineux. Comme les deux autres segments il y avait matière à un long mais ce sketch bien construit ne laisse pas le petit sentiment d'inachevé des deux autres. Un beau film à sketch à l'esthétique chatoyante qui lui vaudra d'ailleurs une nomination aux Oscars pour sa direction artistique. 5/6

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Thaddeus
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Re: Vincente Minnelli (1903-1986)

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Le chant du Missouri
À l’aube du vingtième siècle, Saint-Louis se prépare à accueillir l’exposition universelle. Solaire et effervescente, la ville cristallise sous une forme vibrante les prestiges souriants de l’imaginaire. Dans une chaleureuse maisonnée où la vie ne garde sa beauté qu’au prix de son exténuation, où l’on est fidèle à soi en devenant figure minuscule de l’Histoire et figurant du show, quatre sœurs se débattent avec leurs problèmes quotidiens, leurs rivalités passagères, leurs premières découvertes sentimentales et déceptions amoureuses. La pénombre fantastique figure l’affolante présence des chimères, les couleurs chatoyantes des quatre saisons parent la chronique enchanteresse d’atours généreux, de souvenirs tendres, de notations drolatiques, et du sentiment poignant de la perte et de l’éphémère. Un bonheur. 5/6

Yolanda et le voleur
Drôle de comédie musicale, assez avare en numéros dansés, où Fred Astaire lui-même semble longtemps fébrile, inquiet, passif, notamment lors de ce ballet onirique qui disperse sa silhouette égarée dans les vingt sentiers étroits d’un vaste plateau. Parce que la passion est indissociable de la mise en scène, l’idolâtrie sentimentale est le sujet d’une intrigue fondée sur la tromperie, où une richissime héritière un peu cruche s’éprend d’un escroc qui la dépouille de sa fortune. Les ressorts dramatiques étant bien mous, il faut se rabattre sur le colorisme toujours très sûr du spectacle, ici les artifices de fontaines, de cascades et de jets de vapeur d’une Amérique latine fantaisiste, là les zébrures sinusoïdales d’une piste ondulante… Ça remplit tout juste la moitié du verre. 3/6

Lame de fond
À l’instar de Soupçons d’Hitchcock ou de Hantise de Cukor, cette œuvre, qui leur est similaire, devrait être considérée comme un film noir, quand bien même elle appartient à la descendance hybride du genre gothique, imprégné par l’iconographie du mélodrame. Minnelli semble un peu se chercher, mélange les registres et retombe sur ses pieds à travers le personnage de Mitchum, élégant et froissé, qui préfigure chez lui une longue lignée d’hommes brimés et rejetés. Mais s’il parvient à débrider son inventivité en explorant les capacités visuelles d’un décor tourmenté, d’un visage inquiet, d’un corps fuyant, si la mise en scène accentue les moments dramatiques, ménage de subtiles insinuations et donne une vraie présence aux intérieurs, le scénario traîne paresseusement d’un cliché à l’autre. 4/6

Le pirate
L’art et la création, inspiration commune à beaucoup de héros de Minnelli, permettent de conjurer l’inquiétude des personnages. La représentation de l’hypnose mesure également le malaise de l’héroïne et autorise l’exploration de la zone vague qui la sépare du monde. Gorgée de rouge et de pourpre, saturant toutes les nuances de carmin et d’écarlate, l’œuvre témoigne d’une fantaisie boulimique, invente une fantasmagorie chatoyante qui tire sa force de la tension entre les désirs secrets et les volontés affichées des protagonistes, souvent déguisés, grimés, jouant la comédie. L’incandescence de ses numéros musicaux, la drôlerie souvent burlesque de ses passages comiques (l’hilarante dispute à coup de mobilier valdinguant), son brio insatiable et presque hystérique enchantent. 5/6

Madame Bovary
Flaubert traitait d’un thème romantique comme un sujet trivial, en ramenant au niveau d’une aventure dégradante la poursuite de l’idéal. Avec cette remarquable adaptation, Minnelli obéit exactement au parti-pris contraire : il apporte à un sujet banal une ampleur lyrique, stylise le décor et magnifie les élans du cœur en travestissant la réalité par sa propre imagination. Adorable créature de keepsake, Jennifer Jones y incarne une Emma pathétique dont les chimères sont décrites en un luxe de détails et de mouvements (voir la superbe séquence de valse), et dont la déchéance est analysée avec une empathie sans complaisance, à la faveur d’une architecture romanesque en perpétuelle mouvance. L’intelligence de la mise en scène s’accorde ainsi brillamment à la sensibilité intérieure qu’elle exprime. 5/6

Le père de la mariée
Comme l’affranchissement œdipien, le premier râteau ou les langes du nouveau-né, le mariage de la fille chérie (a fortiori lorsqu’elle est unique) constitue une étape cruciale dans la vie d’un homme. C’est ce qu’explique cette petite comédie gentiment satirique, qui égratigne sans férocité ni acidité les conventions d’un certain mode de vie middle-class, cossu et provincial. Renoncer aux rêves de simplicité pour réaliser les rêves de princesse de la demoiselle, se faire malmener par un ordonnateur imbu et obtus, laisser transformer la demeure bourgeoise en champ de foire, pour finalement accepter le constat du temps qui file et de l’enfant qui s’en va, enlevée par le jeune mari, l’éternel concurrent : telles sont les affres vécues par ce héros confronté à une réalité qui l’angoisse. Plutôt amusant. 3/6

Un Américain à Paris
Reconstitué dans les studios d’Hollywood, le Paris de Minnelli appartient complètement au domaine de l’imaginaire et n’a de cesse, à travers les épousailles de la peinture et de la musique, de célébrer le romantisme suranné que les Américains associent à la capitale française. L’intention est belle dans sa naïveté, et la virtuosité chorégraphique dans l’enchaînement des tableaux est indéniable, hélas je garde un souvenir particulièrement crispant de toute cette tambouille kitsch en carton-pâte, de cette harmonie minée de toutes parts, de cette facticité qui menace sans cesse de s’écrouler, des manières béates de Gene Kelly en bohème du Quartin latin, et de cette espèce de nostalgie hyper fabriquée au panache artificiel. Mais il faudrait absolument que je revoie le film avec mes yeux d’aujourd’hui. 2/6

Les ensorcelés
À l’instar des films de Wilder et Mankiewicz sortis deux ans plus tôt, cette œuvre au pathos romanesque réfléchit le rayonnement factice d’Hollywood, la dissection désenchantée d’un mirage impitoyable vécu par des victimes qui se brûlent à la lumière des spotlights. Elle met en scène des workhalics solitaires, quoique étrangement solidaires, dont le travail est le reflet de l’âme – credo qui correspond sans doute à la position de l’auteur au sein du système. La structure en flash-backs, le lyrisme des séquences (le tournage sous la neige, le breakdown de Lana Turner au volant de sa voiture, tour de force stylistique réalisé en un seul plan grâce à un jeu complexe de lumières flashantes), l’acuité de ses portraits psychologiques en font un film superbe, dont la cruauté est constamment atténuée par la poésie. 5/6
Top 10 Année 1952

Tous en scène
J’ai beau ne pas être un grand fan de comédies musicales (même si ma position évolue), celle-ci m’a enchanté. Parce que la façon dont elle joue des frontières coulissantes entre la scène et la vie est brillante – c’est une pure construction gigogne où la rêverie se fond dans le mouvement de la danse, de la musique et du chant. Parce que les chorégraphies sont somptueuses, délices de couleurs chatoyantes et de tourbillons esthétiques. Parce que l’hommage au spectacle est à la fois cocasse, nostalgique, enjoué, bondissant, et qu’il trouve dans la convention et l’illusion inhérentes au genre un terrain idéal. Piano, jazz, harmonies décoratives et scintillements chromatiques y nourrissent un pas de deux entre le songe et la réalité, les faisant communiquer et se nourrir l’un l’autre. 5/6
Top 10 Année 1953

Brigadoon
Comme souvent avec Minnelli, le luxe des détails et l’abondance des ornements matérialisent moins un lieu qu’ils ne suggèrent une étendue d’artifice et résument une approche picturale. La ville enchantée de Brigadoon a beau n’apparaître qu’une fois tous les cent ans, l’intensité de ses taches de couleur (le vert de la forêt, le jaune éclatant de la robe de Cyd Charisse) semblent synthétiser comme une école de pensée. Laquelle trouve ici ses limites, qui bute sur la fausseté du décor, le simplisme d’une intrigue franchement fade, et – plus étonnant – le statisme de séquences dansées frisant l’anonymat. Si le cinéaste visait une pure expérimentation plastique, le déséquilibre patent de sa tentative lui porte préjudice. Car elle rappelle que le cinéma doit aussi tenir compte d’impératifs extra-esthétiques. 3/6

La toile d’araignée
Parce qu’il est tourné entre Brigadoon et Van Gogh, il n’est pas étonnant de retrouver dans ce film, au-delà du propos sur l’inadaptation de l’artiste au monde extérieur et de la volonté de fondre au sein d’une atmosphère stylisée un débat sur la thérapeutique en neuropsychiatrie, une tentative consistant à soumettre les éléments dramatiques de l’action à l’ordonnance picturale du lieu où elle se développe. L’intrigue a significativement pour ressort un simple problème de décoration (à qui confier les motifs des rideaux ?) : toute la construction est axée sur ce point de départ en apparence mineur, mais qui ne tarde pas à se révéler comme le nœud même d’enjeux psychologiques (amours adultères, luttes de pouvoir imbéciles) que le cinéaste décrit avec empathie, sans adopter l’œil froid du praticien. 4/6

La vie passionnée de Vincent Van Gogh
Avant d’être cinéaste, Minnelli fut peintre et décorateur. Aussi dessine-t-il un portrait de Van Gogh en écorché vif, voué à la solitude par sa singularité, rejeté par les missions néerlandaises comme par les chapelles parisiennes : un perpétuel exilé auquel il revient d’exprimer en rouge et en vert le terrible des passions humaines. De la terre noire de Hollande au vieil or des tournesols arlésiens, des cyprès funèbres de Saint-Rémy aux horizons hallucinés d’Auvers, des périodes de crise aux instants éphémères de plénitude, de la tendre complicité avec le fidèle frère Théo aux débats tumultueux sur l’art avec Gauguin, ce superbe poème lyrique sur la création, mû par une vraie passion pour la matière picturale, est le plus bel hommage rendu à un ouvrier de la peinture, à son opiniâtreté et à son engagement. 5/6
Top 10 Année 1956

Thé et sympathie
L’histoire d’une différence. Si la censure de l’époque ne lui permet d’expliciter un sujet qui apparaît cependant parfaitement clair, rarement le cinéaste a tenu un discours aussi transparent : pour lui l’artiste se situe toujours en marge de la société, de la foule, de la norme. On ne rêve pas impunément. La persistance et l’acuité de son regard montrent le point précis où les passions ne peuvent plus se dérober à elles-mêmes, où l’on est obligé de remettre sa vie en jeu. Et la douceur de sa mise en scène ne fait que rendre plus sensibles les moments d’abandon, de désespoir et de courage des personnages – jusqu’à l’ultime rencontre dans la clairière automnale d’une nature édénique qui témoigne, plus que l’arrière-saison, de la découverte éblouie de la beauté du monde. Subtilité et délicatesse au zénith. 5/6

La femme modèle
Comme dans toute comédie minnellienne qui se respecte, les malentendus ne sont ici que des accélérateurs de sentiments, et le mince quiproquo boulevardier est avant tout le catalyseur de tout un réseau d’échanges culturels, artistiques ou affectifs. C’est pourquoi ce bijou est peut-être le "film de couple" idéal de son auteur, celui où il parvient le mieux à décrire, derrière les relations liant un homme et une femme, l’antagonisme entre deux mondes. Le changement d’habitude et de milieu social en est la partie la plus apparente, qui fait éclater des tensions narratives devenues inextricables et résout du même coup les conflits psychologiques. Menée tambour battant, remplie de situations hilarantes et de personnages secondaires mémorables, la réussite est aussi jubilatoire qu’étincelante. 5/6
Top 10 Année 1957

Gigi
Minnelli refait le coup d’Un Américain à Paris, avec ce savoir-faire éprouvé et parfaitement lisse qui s’avère souvent payant en termes de dividendes : cela n’a pas manqué, le film empocha sa razzia d’Oscars. On y admire donc l’impeccable profusion des toilettes, des robes froufroutantes et des accessoires Belle Époque, on y apprécie le charme d’une reconstitution 1900 millimétrée, à mi-chemin entre le guide touristique et la féérie multicolore, on s’amuse des affectations de comédiens synchrones avec la mièvrerie assez tarte de ce conte pour midinettes, où une jeune cocotte apprend les usages de la haute société et s’entiche d’un prince charmant garanti sans grumeaux. Sans jamais s’ôter de l’esprit que cette fantaisie superficielle est bel et bien (heureusement) d’un autre âge. 3/6

Comme un torrent
Il est question de la place et des tourments de l’artiste, d’un amour non partagé, de fatalité tragique… Tous les ingrédients d’un mélodrame qui tomberaient dans le mauvais soap chez un autre, mais que le souffle et la beauté de la mise en scène parviennent à transcender : l’imagerie provinciale dont la calme ironie à la Norman Rockwell devient insensiblement stridente, les couleurs du chromo font émerger le cauchemar tapi derrière le conformisme, la réalité accouche de son incube tandis que le sacrifice s’accomplit. Du casting impeccable on retient en premier lieu la détresse et l’obstination de Shirley McLaine en fille de joie cabossée par la vie, toute petite chose fragile se battant pour faire triompher la passion dont elle l’objet – et victime absolue de la marche du destin. 4/6

Celui par qui le scandale arrive
Ce très grand mélodrame aux accents presque bibliques, gorgé de nœuds complexes, superpose ses couches de lecture avec une maîtrise impériale. Minnelli creuse les tourments et les destins d’une demi-douzaine de personnages en soignant l’ampleur dramatique d’un récit fait d’affrontements filiaux, d’héritage douloureux, de conflits générationnels. Des fils en souffrance y sont en butte à l’histoire de leurs parents, aliénés par leur milieu social, écartelés entre les ombres de leur passé, en proie à des passions contrariées et étouffantes. Impossible d’oublier la force tragique des protagonistes, le lyrisme opératique de la narration et l’expressivité des décors (marais jaunâtre aux vapeurs soufrées d’une chasse au sanglier hautement symbolique, salon rougeoyant du pater, dont le monde automnal esquisse une fausse sérénité…). 5/6
Top 10 Année 1960

Les quatre cavaliers de l’Apocalypse
Les deux branches d’une famille libre et heureuse d’Amérique du Sud se déchirent alors que le cauchemar nazi propage son ombre en Europe : Minnelli rejoue les notes exacerbées de la tragédie familiale en opposant l’éden perdu d’un bonheur argentin aux sacrifices de la nécessité et de l’engagement, à l’heure où le monde bascule dans le chaos. Une fois de plus, le cinéaste affirme la prééminence des couleurs saturées, des situations signifiantes, des querelles intestines pour exprimer les déchirements et les aspirations brisées des protagonistes. Les décors s’entre-dévorent, une sourde tristesse naît de la fin d’un monde jadis harmonieux : les enjeux sont supérieurement articulés, mais l’inspiration moins féconde qu’auparavant, peut-être plus attendue, plus sage, plus prévisible. 4/6

Quinze jours ailleurs
Avec ce méta-film-jumeau des Ensorcelés, dont il reprend l’acteur, le sujet, une folle course en voiture comme point d’orgue et même un extrait exhibé en salle de projection, Minnelli raconte la déperdition d’hommes résignés à leur propre excentricité et à leur propre anachronisme. Le décor créateur s’est transféré d’Hollywood à Cinecittà, d’où il regarde son passé et réfléchit à son exil sur un mode à la fois citationnel et nostalgique. Le malaise psychologique y est patent, et l’on épouse la hantise d’un personnage en quête de résurrection dont l’angoisse est hurlée via un sentiment de crépuscule, des couleurs qui font semblant de raviver l’espoir mais très vite le déçoivent. Hélas, le développement convenu des enjeux et le schématisme des personnages féminins font un peu boiter l’entreprise. 4/6


Mon top :

1. Celui par qui le scandale arrive (1960)
2. Les ensorcelés (1952)
3. La femme modèle (1957)
4. Tous en scène (1953)
5. Le chant du Missouri (1944)

Authentique homme de spectacle, nourri par des préoccupations universelles sur son métier, sur l’affrontement du réel et du fantasme et sur l’inadaptation à la vie, Minnelli est un grand cinéaste américain, dont je peux être très sensible à l’inspiration lyrique et exacerbée.
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Re: Vincente Minnelli (1903-1986)

Post by Watkinssien »

Toujours un plaisir de te lire. Mais pour le côté chipoteur, je retiens ta bonne ambition, revoir An American in Paris et m'enlever tes réserves étranges, non mais ! :mrgreen: :wink:
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Jeremy Fox
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Re: Vincente Minnelli (1903-1986)

Post by Jeremy Fox »

Watkinssien wrote:Toujours un plaisir de te lire. Mais pour le côté chipoteur, je retiens ta bonne ambition, revoir An American in Paris et m'enlever tes réserves étranges, non mais ! :mrgreen: :wink:

Ainsi que Brigadoon d'ailleurs :twisted:

Et je te conseille instamment Le Chevalier des sables et surtout Il faut marier papa :wink:
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Thaddeus
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Re: Vincente Minnelli (1903-1986)

Post by Thaddeus »

Je fais profil bas concernant Un Américain à Paris : j'avoue que mon visionnage remonte et qu'il faudrait le rafraîchir un peu. En revanche, désolé Jeremy, je persiste et signe concernant Brigadoon. :mrgreen:

Mes prochaines découvertes devraient être Le Père de la Mariée (y a-t-il un lien avec Il faut marier papa ?) et Thé et Sympathie, à propos duquel j'ai entendu maints éloges.
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Jack Carter
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Re: Vincente Minnelli (1903-1986)

Post by Jack Carter »

Thaddeus wrote:
Mes prochaines découvertes devraient être Le Père de la Mariée (y a-t-il un lien avec Il faut marier papa ?) .
Non, mais avec Allons donc, Papa, oui :wink:
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Miss Nobody
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Re: Vincente Minnelli (1903-1986)

Post by Miss Nobody »

Personnellement, je comprend tout à fait les réserves émises à l'endroit d'Un Américain à Paris
Effectivement, y revenir plus tard et dans un autre état d'esprit peut changer la donne… En ce qui me concerne, je suis revenue peu à peu sur ma crispation première mais je continue à trouver le film bancal (somptuosité des images et qualité de la musique vs pauvreté voire artificialité de l'intrigue). Et c'est d'ailleurs un film que je me plais plus à revoir par morceaux (choisis) que dans son entier. :oops:
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Jeremy Fox
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Re: Vincente Minnelli (1903-1986)

Post by Jeremy Fox »

Jack Carter wrote:
Thaddeus wrote:
Mes prochaines découvertes devraient être Le Père de la Mariée (y a-t-il un lien avec Il faut marier papa ?) .
Non, mais avec Allons donc, Papa, oui :wink:

Voilà ; si j'apprécie modérément ce dytique, au contraire Il faut marier papa (avec un Ron Howard superbe) fait partie de mon top 20 :wink:
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Re: Vincente Minnelli (1903-1986)

Post by AtCloseRange »

Thaddeus wrote:Je fais profil bas concernant Un Américain à Paris : j'avoue que mon visionnage remonte et qu'il faudrait le rafraîchir un peu. En revanche, désolé Jeremy, je persiste et signe concernant Brigadoon. :mrgreen:
Je te rejoins sur Un Americain à Paris (même si tu es sans doute sévère) et Brigadoon (film qui divise beaucoup mais qui chez moi ne fonctionne pas vraiment).
Il faut effectivement que tu voies Tea and Sympathy.
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Cathy
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Re: Vincente Minnelli (1903-1986)

Post by Cathy »

Thaddeus wrote:Je fais profil bas concernant Un Américain à Paris : j'avoue que mon visionnage remonte et qu'il faudrait le rafraîchir un peu. En revanche, désolé Jeremy, je persiste et signe concernant Brigadoon. :mrgreen:

Mes prochaines découvertes devraient être Le Père de la Mariée (y a-t-il un lien avec Il faut marier papa ?) et Thé et Sympathie, à propos duquel j'ai entendu maints éloges.
Un américain à Paris est une comédie musicale sans argument, ce qui fait le film, c'est cette vision "romantique" de Paris. Minnelli avait tout fait pour donner un air le plus français possible à son film. Il avait engagé des figurants français, on a certes un Paris de carte postale, mais bon c'est la vision d'un américain artiste de surcroit. Le ballet final est superbe, et puis bon il y a quand même Gershwin !
Quant à Brigadoon, il faut aimer les toiles peintes et les contes de fées, car Brigadoon c'est ça avec la luxuriance signée Minnelli. C'est sans doute pour cela que j'aime beaucoup le mal aimé Kismet car il y a cette foison de détails, cette luxuriance du décor, même filmé platement et sans enthousiasme par Minnelli, il reste tout le reste.

J'aime beaucoup le dyptique le Père de la Mariée et allons donc Papa, c'est léger, mais j'aime ce ton des comédies américaines en voix off. Même si j'aime bien il faut marier Papa, je suis loin de partager l'enthousiasme délirant de Jeremy Fox pour ce film qui ne me touche pas plus que cela !
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Re: Vincente Minnelli (1903-1986)

Post by moonfleet »

Mon attachement à Brigadoon est purement sentimental: parce que les décors de lande ont ensuit été utilisés dans Moonfleet :mrgreen:
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Jeremy Fox
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Re: Vincente Minnelli (1903-1986)

Post by Jeremy Fox »

Thaddeus wrote: En revanche, désolé Jeremy, je persiste et signe concernant Brigadoon. :mrgreen:
Ah mais c'est ton droit :wink:

Quant à moi, je pense finalement que ce serait le film que j'emmènerais sur une île déserte avec notamment deux séquences de mon point de vue insurpassables, la danse au milieu de la bruyère et celle de la chasse à l'homme, deux monuments en terme de pure mise en scène... entre autre.

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moonfleet
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Re: Vincente Minnelli (1903-1986)

Post by moonfleet »

Jeremy Fox wrote:
Thaddeus wrote: En revanche, désolé Jeremy, je persiste et signe concernant Brigadoon. :mrgreen:
Ah mais c'est ton droit :wink:

Quant à moi, je pense finalement que ce serait le film que j'emmènerais sur une île déserte avec notamment deux séquences de mon point de vue insurpassables, la danse au milieu de la bruyère et celle de la chasse à l'homme, deux monuments en terme de pure mise en scène... entre autre.

L'un de mes rares 10/10
Je ne l'ai regardé qu'une fois, et ce qui m'avait marquée c'était la qualité et la beauté de la photographie, des couleurs, j'aime bien le coté "éclairage de plateau" qui rend comme une peinture, mais après, je n'accroche pas aux comédies musicales(à qq exceptions près), les intermèdes dansés forment un 1er décalage par rapport à la "réalité", mais en plus c'est peut-être un rêve !! :shock: ...c'est trop de degrés pour moi :(
Et puis il faut aimer le style Kelly :mrgreen: ...

Sinon d'accord avec toi, The Sandpiper est un très beau film (Charles Bronson y interprète un sculpteur hippie :D ) où Taylor et Burton sont très bons, ainsi que ses drames et comédies comme Home from the hill ou le brillantissime The Reluctant Debutant
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Alexandre Angel
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Re: Vincente Minnelli (1903-1986)

Post by Alexandre Angel »

AtCloseRange wrote:Il faut effectivement que tu voies Tea and Sympathy.
Absolument! Il me semblait bien qu'il y avait un grand absent dans les mélos :)
moonfleet wrote:ou le brillantissime The Reluctant Debutant
Absolument again, probablement l'autre grande comédie de Minnelli avec la géniale Femme modèle, même si plus mineure en apparence. Ce Qu'est ce que Maman comprend à l'amour ? est méconnu et sous-évalué.
moonfleet wrote:Mon attachement à Brigadoon est purement sentimental: parce que les décors de lande ont ensuit été utilisés dans Moonfleet


..savais pas