William Wyler (1902-1981)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Profondo Rosso
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Re: William Wyler (1902-1981)

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La Vipère (1941)

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Une petite ville entre Mobile (Alabama) et La Nouvelle-Orléans, à l'aube du XXe siècle. Regina est mariée à un banquier, Horace Giddens, qui se remet d’une crise cardiaque dans une maison de repos à Baltimore. Regina a une passion dévorante pour l’argent mais s'estime frustrée de ne pas disposer de l'aisance dont elle rêve. Sur une proposition de ses deux frères Ben et Oscar, elle veut réaliser une opération financière qui s’annonce des plus rentables, mais elle a besoin de 75 000 dollars. Espérant obtenir cette somme auprès de son mari, elle envoie leur fille Alexandra ramener son père. À son retour, Horace, qui connaît les ambitions de sa femme, refuse catégoriquement de lui donner l'argent.

Little Foxes est un des sommets de la collaboration entre William Wyler, une adaptation de la pièce de Lillian Hellman jouée en 1939 et dans laquelle on retrouve une grande part du casting scénique (Patricia Collinge, Dan Duryea, Charles Dingle, Carl Benton Reid et John Marriott). Le titre original quelque peu nébuleux évoque en fait la parabole biblique selon laquelle « des petits renards iront manger la vigne du voisin », symbole de la thématique de la cupidité et de l'appât du gain au cœur du film. En effet si les premières images évoquent rappellent L'insoumise (1938 et autre fameux titre Wyler/Davis) par son imagerie classique du Sud des Etats-Unis, l'époque est différente (ici 1900) et aux enjeux romanesque du film précédent succèdent d'autres plus pragmatiques liés au capitalisme moderne. C'est précisément ces questions qui déchirent les familles Giddens et Hubbard. Les personnages du film peuvent se diviser en loups et agneaux. Regina (Bette Davis) avec ses frères Ben (Charles Dingle) et Oscar (Carl Benton Reid) se sont enrichis en exploitant et dupant leur entourage, le mariage d'intérêt faisant partie des moyens employés. Birdie (magnifique et touchante Patricia Collinge) épouse d'Oscar et Horace (Herbert Marshall) mari de Régina, brisé moralement et physiquement par ce rapport cruel sont donc les agneaux subissant la loi des loups auxquels ils se sont liés. Cette même division opère chez leurs enfants avec la douce et innocente Alexandra (Teresa Wright) et le peu recommandable Leo (Dan Duryea fourbe comme à son habitude). Lorsqu'une affaire juteuse nécessite pour Regina de presser son époux malade pur qu'il y amène son support financier, rien ne l'arrêtera ainsi que ses frères les plus faibles étant condamné à être écrasé ou à se révéler.

Wyler instaure une atmosphère de plus en plus claustrophobe et étouffante où sa mise en scène souligne la violence des rapports de force. Regina et ses frères figure toujours une meute face à un frêle adversaire, une entité unique et solidaire prête à séduire (l'entrevue avec l'investisseur Marshall au début) où fondre sur sa proie. Les trois écartent ainsi instinctivement Birdie lorsqu'ils parlent affaire dans les premières scènes où elle semble toujours légèrement isolée dans le cadre lors de leurs scènes communes. De même la silhouette frêle d'Horace semble être un gibier idéal lorsqu'ils le harcèlent pour obtenir son apport. Ben figure la pire des fourberies sous ses allures avenant, Oscar et son fils l'absence total de scrupule et Bette Davis se déshumanise de façon croissante au fil du récit où s'estompe même son supposé amour filial. La mise en scène joue également sur la profondeur de champ pour représenter ce rapport dominant/dominé, les plus faibles s'effaçant et se fondant en arrière-plan notamment le moment le plus dramatique où Bette Davis laisse son époux s'écrouler, frappé par une crise cardiaque. A l'inverse l'éveil des agneaux se fait de manière moins sophistiquée, Wyler le capturant avec une simplicité égale à l'innocence de ses personnages, à l'image de la magnifique scène où Birdie s'avoue le désastre qu'est sa vie et le futur s'annonçant pour Alexandra.

Si Richard Carlson est un peu fade en prétendant et révélateur pour Alexandra, celle-ci est interprétée avec charme et détermination par Teresa Wright qui prend de l'assurance. Leur scènes romantiques sont tombent parfois un peu à plat quand celles entre Alexandra et son père sont très touchantes amorçant la prise de conscience et la rébellion finale. Le final reprend ainsi ce motif de la meute où Alexandra stupéfaite découvre les manigances de sa mère mais cette fois Wyler ne la place pas au centre en proie du trio de méchants, elle sera en arrière-plan les laissant à leur négociations et l'image nous soulignant bien toute la différence avec eux. Une rupture se manifestant dans la conclusion où Alexandra choisit l'amour sincère et s'écarte de la solidarité familiale ne reposant que sur le profit. Là seulement, dans ces derniers instants, le doute semble traverser la froide détermination de Bette Davis. Un drame puissant et sans doute la matrice de pas mal de grands soap financiers et familiaux à la Dallas. 5/6
francesco
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Re: William Wyler (1902-1981)

Post by francesco »

Les scènes d'amour entre les deux jeunes premiers ont été imposées à Wyler et surtout à Hellman (elles ne figurent absolument pas dans la pièce : ce n'est pas l'amour que choisit Alexandra mais plutôt un départ indépendant, je crois) par les producteurs qui voulaient rendre le film accessible à tout le monde, plus aéré et moins sombre que le texte original.
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Profondo Rosso
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Re: William Wyler (1902-1981)

Post by Profondo Rosso »

Ils auraient vraiment dû garder la fin de la pièce, là malgré tout mon amour pour Teresa Wright la romance est vraiment trop gnangnan et Richard Carlson c'est pas trop ça niveau charisme :mrgreen:
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Karras
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Re: William Wyler (1902-1981)

Post by Karras »

Cathy wrote:Funny Girl William Wyler

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Cela faisait longtemps que je ne l'avais pas revu et c'est avec grand plaisir que je l'ai revu cet après-midi. Certes pour ceux qui n'aiment pas les comédies musicales ou la voix de Barbra Streisand, le film est à déconseiller, mais personnellement j'aime beaucoup !

Funny Girl raconte la vie romanesque et romancée de Fanny Brice, vedette des fameuses Ziegfeld Follies. Le film est dominé par l'interprétation de Barbra Streisand et Omar Sharif. La mise en scène est certes conventionnelle, mais le film passe en un éclair malgré une durée proche de 2h30 ! On appréciera notamment la musique, les chansons que Fanny a semble-t'il immortalisé aux USA, comme I Rather be blue ou My man. Et la reconstitution fidèle des Ziegfeld Follies qui a visiblement fasciné plus d'un réalisateur. (Je dois dire que je me demande comment c'était exactement, même si plusieurs films nous montrent les numéros y figurant) !
Par contre, un bémol, les chansons ne sont pas sous-titrées ce qui est fort gênant, vu que la plupart font partie intégrante de l'histoire.
Bon, j'aurai du suivre le conseil, car je me suis pas mal ennuyé. Dans la continuation de ma découverte de la filmo d'Omar Sharif j'ai tenté celui-ci, mal m'en a pris. Si Sharif est toujours aussi séducteur et la fin du film plus dramatique, ce qui m'a un peu réveillé, j'ai vraiment eu beaucoup de mal avec le jeu sans nuance de Barbra Stressante !. Sans compter que je n'ai pas vraiment apprécier les chansons, j'en sort globalement déçu (4/10).
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Re: William Wyler (1902-1981)

Post by Cathy »

Ah c'est sûr qu'il faut être fan de Barbra Streisand pour les chansons :wink: . Mais Fanny Brice est une personnalité réellement atypique du cinéma, exaspérante et plutôt sans nuance, avec une espèce de sourire gigantesque, et l'actrice lui rend totalement hommage dans ce film.

La vraie Fanny Brice dans un de ses numéros, ici avec Judy Garland !



ou un autre montrant Fanny Brice parmi les Ziegfeld Girls

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Karras
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Re: William Wyler (1902-1981)

Post by Karras »

Cathy wrote:Ah c'est sûr qu'il faut être fan de Barbra Streisand pour les chansons :wink: . Mais Fanny Brice est une personnalité réellement atypique du cinéma, exaspérante et plutôt sans nuance, avec une espèce de sourire gigantesque, et l'actrice lui rend totalement hommage dans ce film.
J'y suis allé sans vraiment connaitre le contexte de l'histoire, mais force est de constater que le vrai couple est aussi un peu moins glamour que celui formé par Streisand-Sharif. Ce choix de couple m'a d'ailleurs assez étonné et je viens de constater qu'il avait fait pas mal de bruit dans le contexte de l'après guerre des 6 jours. Il semble même que Sharif et Streisand aient, malgré tout, entretenus une liaison après ce film.
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Kevin95
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Re: William Wyler (1902-1981)

Post by Kevin95 »

Surtout que Sharif trainait des pieds avant de faire ce film trouvant sa partenaire... "moche" (dixit l’intéressé) mais dont il tomba sous le charme une fois vu sur grand écran. Après, il y a-t-il eu liaison ou non, aucune idée.
Les deux fléaux qui menacent l'humanité sont le désordre et l'ordre. La corruption me dégoûte, la vertu me donne le frisson. (Michel Audiard)
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Karras
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Re: William Wyler (1902-1981)

Post by Karras »

Kevin95 wrote:Surtout que Sharif trainait des pieds avant de faire ce film trouvant sa partenaire... "moche" (dixit l’intéressé) mais dont il tomba sous le charme une fois vu sur grand écran. Après, il y a-t-il eu liaison ou non, aucune idée.
Il semble que si :
Decades later, he would state in interviews that more than a screen kiss was involved. For a few months, according to Sharif, the couple had an affair and he was “ready to convert to Judaism for Streisand, but she refused to leave New York, and he didn’t want to live there.” Streisand was also still married to Elliott Gould at the time.

Read more: http://forward.com/culture/311837/how-o ... z3hCMgq0Px
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Kevin95
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Re: William Wyler (1902-1981)

Post by Kevin95 »

Et bien, en voilà un qui aide au rapprochement des peuples ! :mrgreen:
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Profondo Rosso
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Re: William Wyler (1902-1981)

Post by Profondo Rosso »

Comment voler un million de dollars (1966)

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Charles Bonnet possède une impressionnante collection d'art, dont il vend parfois quelques pièces à d'autres amateurs. Seul problème, les œuvres sont en fait d'ingénieuses imitations. Par défi et orgueil, il accepte de prêter une somptueuse statuette à un musée : la Vénus de Cellini. Ce qu'il ignore, c'est que la fameuse statuette va faire l'objet d'une expertise. Sa fille, inquiète, décide de régler l'affaire à l'aide d'un séduisant inconnu, qu'elle prend pour un voleur...

How to Steal a Million est la troisième collaboration entre William Wyler et Audrey Hepburn et si elle n'atteint pas les hauteurs de la romance Vacances Romaines (1953) ou l'audace du drame La Rumeur (1961), cela reste un excellent divertissement. Le film croise comédie romantique et film de casse avec un charme de tous les instants et sans que les deux genres se parasitent. Le motif du vol est en effet avant tout sentimental, mené par des personnages honnêtes tout au étant au fait des monde criminel. Nous aurons d'abord Nicole Bonnet (Audrey Hepburn), fille de faussaire bientôt victime de l'arnaque de trop alors qu'une fausse statuette prêtée à un musée s'apprête à être expertisée et le démasquer. Seul planche de salut, faire appel au cambrioleur Simon Dermott (Peter O'Toole) que quelques indices semblent pourtant bien placer du bon côté de la loi. Mais lorsque l'amour s'en mêle les deux vont se laisser griser, Nicole tout en cherchant à sauver son père (Hugh Griffith) n'est pas mécontente d'avoir recours à ce séduisant voleur et Simon ira jusqu'au bout du jeu pour les beaux yeux de cette française.

Audrey Hepburn qui approchait la quarantaine (et ne s'aventurera dans le rôle de la maturité que l'année suivante avec l'excellent Voyage à deux de Stanley Donen) déborde à nouveau de candeur et de charme pour fissurer l'honnêteté de Peter O'Toole. L'acteur excelle dans un jeu décalé et subtil dont l'outrance dissimule autant qu'il dévoile les aptitudes criminelles du personnage. Forçant le trait dans le côté faux dur à coup d'intonations parodiques et de postures bravache, son brio s'exprime dans l'action sans se départir de cette fantaisie lors de la longue et excellente scène de casse. La sécurité est forcée par une psychologie de l'absurde brillamment amenée, rendant la séquence aussi drôle que haletante. Les meilleurs moments sont donc ceux où Audrey Hepburn vulnérable et démunie fait céder Peter O'Toole qui nous font fondre, on pense à l'ultime entrevue avant le casse où ses larmes lui font changer d'avis, toutes les perches tendues pour la dissuader ou la délicieuse promiscuité dans un placard balai. William Wyler emballe l'ensemble avec élégance dans un Paris glamour et touristique à souhait, secondé par les superbes décors façonnés par Alexandre Trauner (le musée oula demeure des Bonnet) et une Audrey Hepburn plus chic que jamais, arborant une nouvelle tenue Givenchy (avec un dialogue qui se moque gentiment du lien de l'actrice au couturier) à chaque scène. Une manière de célébrer le charme français tout en se moquant gentiment des américains à travers le personnage d'Eli Wallach, collectionneur "possesseur" plus qu'homme de goût. Un Wyler mineur mais débordant de charme. 4,5/6
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Thaddeus
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Re: William Wyler (1902-1981)

Post by Thaddeus »

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Dodsworth
Wyler est au début de sa collaboration de dix ans avec Samuel Goldwyn, qui marque l’apogée de sa réputation. Il est frappant de constater à quel point il préfigure ici, dans son autopsie d’un couple en crise et de sa lente dissolution, les études intérieures qu’Antonioni ou Rossellini (dans Voyage en Italie) développeront quelques décennies plus tard. Il exprime ici de très jolies choses sur l’inéluctabilité du désamour, la difficulté à se défaire d’un être dont on prend conscience qu’il nous échappe, le chemin à parcourir jusqu’à la lucidité offerte par une heureuse rencontre. Telle est l’expérience vécue par Dodsworth, riche industriel retraité partagé entre une blonde épouse frivole, obsédée par sa jeunesse en fuite, et la délicatesse d’une brune préraphaélite qui pourrait lui offrir un second souffle. Beau film. 4/6

Le vandale
Exemple rare (unique ?) de collaboration neutre entre deux réalisateurs de prestige. La paternité des scènes restant indéfinie, on peut se laisser aller à quelques supputations : à Hawks la description vivante de la vie des pionniers, la truculence d’une fidèle amitié masculine, la clarté d’un récit qui n’exécute aucun détour inutile ; à Wyler la complexité des caractères et la richesse psychologique, la sobriété allusive d’un traitement favorisant la vérité des êtres à l’effet spectaculaire. Dominé par la puissante création d’Edward Arnold, le film broche brillamment peinture sociale, chronique mondaine, mélodrame sentimental, à la faveur d’enjeux ambigus (telle la rivalité amoureuse entre le fils et le père, motivée par l’aveuglement et le remords du dernier). Quant à la belle Frances Farmer, c’est un soleil. 4/6

L’insoumise
Un an avant que Scarlett O’Hara ne déferle sur les écrans, la prodigieuse Bette Davis déclinait sa propre version de la fière et indépendante jeune fille southern, écrasée par un mode de vie qui se définit dans ses détails rigides, mais bien décidée à reconquérir l’amour de sa vie. La scission du pays se profile, la fièvre jeune s’étend à la Nouvelle Orléans, et au milieu des crinolines et des rites mondains se joue une sombre machination sentimentale. D’une grande scène de bal où son fiancé lui fait publiquement payer son inconséquence à l’ambigüité de sa rédemption finale, qui la voit rejoindre la cohorte des morts en sursis pour veiller sur son homme, Wyler, loin du glamour et du romantisme, fait de son héroïne une singulière figure de l’égocentrisme dément, à mi chemin entre la garce et l’amoureuse aveugle. 5/6

Les hauts de Hurlevent
Il serait facile d’appliquer à cette canonique adaptation d’Emily Brontë le même diagnostic qu’aux Grandes Espérances de David Lean : celui d’une conjonction de talents supérieurement utilisés mais circonscrits à un académisme de haute tenue. Ce serait méconnaître la finesse d’exécution du maître d’œuvre, la pertinence pleinement cinématographique avec laquelle il utilise l’immatérialité poétique des éléments, la lande, le vent, la pluie, l’orage, la neige, la prestance ténébreuse de Laurence Olivier, la folie presque surnaturelle de cette passion destructrice mue en vengeance aveugle, rongeant tous les cœurs, tous les habitants de la terre maudite, primaire et menaçante de Wuthering Heigts. Cette fureur romantique provient du roman, mais lorsqu’elle est avivée ainsi on peut le dire : elle a une sacrée gueule. 5/6

La lettre
C’est en par son intelligence indiscutable des protagonistes féminins que le réalisateur s’extrait harmonieusement des lourdeurs démonstratives du mélo. Si Bette Davis, en épouse supportant mal les contraintes de son rôle, compose à nouveau l’une de ces héroïnes ambigües aux vices dissimulés dont elle a le secret, c’est également à travers les autres personnages (celui de l’avocat aux prises sa conscience, écartelé entre devoir et amitié, ou celui, muet et fascinant, de l’épouse eurasienne) que ce drame de la manipulation et de la culpabilité maintient un intérêt constant. Dans le décor un brin sulfureux de Singapour, sous la lune baignant les meurtres vengeurs d’une lueur blafarde, rivalités (entre l’Orient et l’Occident notamment) et mensonges amoureux composent une partition fatale et enveloppante. 4/6

La vipère
Wyler est souvent taxé d’académisme ronflant et verbeux. La vision de cette admirable étude psychologique, d’une rare âpreté, suffit à rendre l’accusation caduque, et rappelle à quel point le cinéaste fût un précurseur de la mise en scène conceptuelle privilégiant la profondeur de champ analytique et le plan-séquence aux dépends du montage (la scène de l’escalier, exemplairement). C’est l’avènement du capitalisme moderne et la place des femmes dans cette nouvelle société qui sont ici disséqués : l’argent consume tout, la tante un peu folle est enfermée dans le statut traditionnel de l’épouse laissée-pour-compte, et c’est pour l’affranchissement de sa fille que la vipère du titre, odieuse, machiavélique, meurtrière par défaut, va jusqu’au bout de ses noirs desseins. Une grande réussite. 5/6

Madame Miniver
D’un prêche pour la résistance anglaise en l’heure grave de 1942, d’une exaltation des valeurs éternelles du peuple britannique, d’une iconographie patriotique du foyer, Wyler freine toute emphase héroïque ou effusion spectaculaire, privilégie les instants de creux, de bonheur simple, de quiétude troublée, ne montre du conflit que son contre-champ préoccupé, filmant les tableaux champêtres et chaleureux d’une vie ponctuée par l’angoisse de la perte ou la joie éphémère des retrouvailles. Et voilà comment le discours de propagande fléchit, s’involue, se voit filtré par les vertus d’une expression en sourdine et la sobriété poignante d’une interprétation underplayed emmenée par une très subtile Greer Garson (quant à la petite Teresa, elle n’a pas son pareil pour nous faire fondre et nous tirer des larmes). 4/6

Les plus belles années de notre vie
En lien direct avec son temps, Wyler entrecroise les parcours de trois démobilisés sur le chemin de la réinsertion et délivre un chef-d’œuvre de justesse et de probité, dont la force naît d’un équilibre miraculeux entre précision du regard et architecture romanesque. Passionnant témoignage sur les contradictions d’une époque, le désarroi et la solitude de ceux qui revinrent aux pays avec le sentiment d’avoir été floués, le film privilégie la vérité psychologique et émotionnelle sans jamais sacrifier la réalité objective des situations, développe une galerie de superbes portraits portés par un casting royal (du délectable Fredric March à la craquante Teresa Wright), manie la gravité et la lucidité, l’humour et les larmes avec une foi vibrante en la possibilité des lendemains heureux, reconstruits sur les fondations de l’amour. Absolument magnifique. 6/6

L’héritière
Wyler adapte avec raffinement, sans la moindre lourdeur littéraire, une pièce d’Henry James. Il plante son décor dans une maison bourgeoise de New York au milieu du XIXème siècle, s’approprie dans un premier temps les charmes désuets et légers de la comédie de mœurs pour s’engager insidieusement dans une atmosphère pesante, des eaux bien plus troubles et cruelles. Ce refus de l’univocité dit bien l’aisance avec laquelle il développe sa subtile peinture de la frustration, où une jeune femme timide et sans attrait s’assèche et bâtit une implacable vengeance sur les ruines d’un cœur trompé, où les intentions véritables du soupirant (Monty Clift, plus magnétique que jamais) restent cachées du début à la fin, où le mépris d’un père onctueux et étouffant pour sa fille se traduit en mille aveux empoisonnés. 5/6

Un amour désespéré
L’art de la litote, le sens de la retenue et l’idéal de mesure du cinéaste s’expriment encore dans ce beau mélodrame, qui traite des conventions sociales aliénantes, du conflit entre la raison et le cœur, entre la matérialité d’une existence bornée et la spiritualité de l’enrichissement par l’amour. Son classicisme joue d’un approfondissement de l’espace théâtral dont la pudeur est le véritable moteur, et éclaire d’une triste lueur cette passion malheureuse, qui voit deux êtres d’origine, de classe et d’âge différents s’engager dans une relation sans lendemain. Dénuée d’emphase, l’œuvre parvient à rendre compte d’une détresse sourde, de la cruauté du destin, et offre l’occasion de briller à Laurence Olivier, gentleman vieillissant pris par le démon de midi, et à Jennifer Jones, loin de l’outrance de Duel au Soleil. 4/6

Vacances romaines
S’assoir à un café, se promener sur les boulevards, manger une glace, faire du scooter, dormir en pyjama, aller danser, rire un peu embarrassé devant la "bouche de la vérité" qui met le double jeu à l’épreuve. Voici le programme auquel goûte une héroïne asphyxiée par le protocole. Pétillante et légère, la comédie ne s’illusionne pourtant jamais de l’espoir trompeur que la liaison entre la princesse et le berger finira autrement que par leur séparation : elle s’achève avec ce pincement au cœur un peu sucré, cette consolation d’avoir vécu une merveilleuse journée en forme de parenthèse, appartenant à un passé déjà révolu. Quant à ceux qui ne fondent pas devant Audrey Hepburn, ses yeux immenses, ses cheveux courts, sa grâce juvénile et espiègle, qu’ils l’avouent : ils ne sont pas tout à fait humains. 5/6
Top 10 Année 1953

La maison des otages
Le pavillon bourgeois et coquet d’un banal quartier résidentiel, une famille modèle avec papa poule, maman au foyer compréhensive, aînée émancipée et fiston bravache. Une fois la situation posée, Wyler fait entrer le loup dans la bergerie, sous les traits d’un Bogart cruel et sans pitié, flanqué d’un bouledogue sadique. Et il laisse infuser l’angoisse au compte-gouttes, dans un régime de suspense constamment retardé qui, à défaut d’inventer quoi que ce soit, fonctionne avec l’efficacité toute éprouvée d’un jeu d’usure psychologique. Davantage que pour ses effets de surprise ou ses élans de perversité, c’est donc par sa violence sèche, l’habileté avec laquelle il exprime les mécanismes de l’anxiété, du stress et de l’épuisement nerveux que ce polar assez rondement mené emporte l’adhésion. 4/6

Les grands espaces
Sur bien des points, le film désigne les bornes extrêmes du sur-western au-delà desquelles on sombre soit dans le schématisme, soit dans l’abstraction austère, et montre le danger qu’il y a à vouloir enfler hors de proportion les ingrédients traditionnels du genre. De toute évidence, Wyler a voulu faire de cette très classique confrontation entre deux ranchers ennemis un archétype. On peut y prévoir tout ce que s’y déroule à l’avance, et le plaisir pris naît de la concordance entre nos anticipations et la qualité d’exécution avec lesquelles elles se concrétisent à l’écran. Cela s’appelle le métier, dans ce qu’il a de plus éprouvé. Un film artisanalement impeccable donc, sans bavures, et dont Jean Simmons, toujours aussi belle, apporte aux lignes martiales un peu de la sensibilité qui lui fait défaut. 4/6

Ben-Hur
Évidemment on peut se dire que la proposition, parée des vertus du labeur et de l’auréole évangélique, croule sous les fastes de la démesure hollywoodienne. Mais quelle boustifaille ! Ce monument un peu méprisé de la culture populaire vaut davantage que sa réputation, car Wyler a du métier, et qu’il sait organiser l’édifiant destin de son noble juif en des termes particulièrement limpides et spectaculaires : ceux de la fable et de ses signifiantes métaphores (pacifisme et non-violence dans un monde guetté par le fanatisme, le règne de la force, les haines raciales), du mélodrame et de ses incidences, de l’épopée enfin, portée par un souffle flamboyant, de multiples morceaux de bravoure, une imagerie antique qui en met plein les mirettes. Martial et imposant, le film offre de quoi remplir pleinement son office. 4/6

La rumeur
Expert de l’exposition en creux et du sens par soustraction, rompu à vivifier les dispositions théâtrales en recourant à la profondeur de champ ou aux raccords dans le plan, le cinéaste était l’homme parfait pour s’emparer du sujet encore tabou du lesbianisme et le déplacer sur un autre terrain. Tout l’enjeu du film est là, qui creuse la question de la rumeur, le poison de l’hypocrisie, des normes et du regard social, la propagation du doute, le délitement des rapports affectifs, afin d’abattre ses cartes lors d’une bouleversante séquence de confession. Inutile de préciser que, dans ce dialogue du non-dit et de l’avoué, de l’épanchement discret et du sentiment refoulé ou inconscient, Audrey Hepburn et Shirley MacLaine, tour à tour dignes, désemparées, cassées, perdues, meurtries, sont absolument superbes. Très fin et émouvant. 5/6
Top 10 Année 1961

L’obsédé
Terence Stamp, regard figé dans une attente inquiétante, collectionne les papillons ; lorsqu’il kidnappe et séquestre la fille dont il est pathologiquement amoureux, il a bien l’intention d’en faire la plus belle pièce de sa vitrine. Réussite totale, curieusement assez oubliée dans la filmographie de Wyler, ce huis-clos morbide et fascinant fait danser déviance et normalité, raison et névrose, et laisse décanter le poison de sa folie le long d’un affrontement psychologique où se jouent de vénéneuses luttes de pouvoir. Il y a du Buñuel, du Hitchcock et une pincée du Voyeur de Powell ; il y a surtout un goût du détail qui annonce Polanski, un climat d’angoisse diffuse entretenue par une pénétrante étrangeté, et la présence irradiante de vie et de sensualité de Samantha Eggar – mais pourquoi donc n’a-t-elle n’a pas percé par la suite ? 5/6
Top 10 Année 1965

Funny girl
Comment Fanny Brice, un petite Juive d’un quartier populeux de Brooklyn, devient malgré son physique ingrat vedette du prestigieux Ziegfeld Follies, à Broadway. Comment, ayant conquis richesse et célébrité, elle découvre que l’amour et le bonheur sont plus difficiles à concilier. Argument archi-rebattu qu’un Cukor, parmi d’autres, avait su transcender avec Une Étoile est née. Wyler le traite sans aucun engagement, se contentant d’y apporter un professionnalisme vaguement lénifiant, voire platement conventionnel dans les parties sentimentales. Nulle faute de goût n’est à déplorer dans ce (long) exercice de confort glacé, dans ce luxe décoratif de musical tissant du cliché au kilomètre. L’ensemble est correct, appliqué, parfois somptueux, mais si dénué de saveur qu’il s’oublie dès la tombée de rideau. 3/6


Mon top :

1. Les plus belles années de notre vie (1946)
2. L’obsédé (1965)
3. La vipère (1941)
4. La rumeur (1961)
5. L’héritière (1949)

S’il se coltine la réputation d’un artisan grand luxe, de l’un de ces francs-tireurs hautement prisés par les studios pour leur savoir-faire et leur capacité à générer millions de dollars et dizaines de statuettes, Wyler ne doit pas être sous-estimé. Une certaine critique française, dans les années cinquante, l’a jeté avec l’eau du bain et a décidé de son sort pour la postérité, mais les faits sont là : son talent de directeur d’acteurs, sa capacité à concilier la facture populaire et les qualités de conception, ont accouché de superbes moments de cinéma, et font de lui un réalisateur de grande importance.
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villag
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Re: William Wyler (1902-1981)

Post by villag »

Je viens de voir à la télé LES PLUS BELLES ANNÉES DE NOTRE VIE ; un film que je ne connaissais pas; et oui, on se pense cinéphile et pan, ça vous tombe dessus !; quel merveilleux film, et quelle admirable mise en images; la façon dont plusieurs personnages évoluent, se regardent ( ou pas ) dans un cadrage souvent immobile ( John Ford disait: les acteurs sont mieux payés que les techniciens, c'est à eux de bouger !)....pour Wyler, même combat....admirable film ! Et quand je pense à Vacances romaines, Mme Miniver, les Grands Espaces ...merveilleux cinéaste !
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nobody smith
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Re: William Wyler (1902-1981)

Post by nobody smith »

Enchaîné La Vipère et La Lettre. J’ai bien du mal à croire que Wyler ait tourné à la suite ces deux films. Je ne vois pas trop quoi dire sur le formidable La Vipère qui n’a pas été déjà évoqué sur le topic. Le film reste encore captivant aujourd’hui par sa charge contre les élans capitalistes avec ses nouveaux riches ne pensant qu’en terme de profit et vivant dans un monde d’apparences et de fausses traditions. Un propos fonctionnant toujours brillamment car parfaitement tourné par l’histoire et surtout formidablement servie par sa réalisation. Comme il a été souvent répété, La Vipère a une apparence académique mais sa mise en scène se montre d’une intelligence de tous les instants. Profondo Rosso a bien relevé la capacité de Wyler a positionné ses personnages dans l’espace. Le réalisateur est constamment très pertinent dans la façon de les mettre en valeur dans le cadre et comment utiliser les mouvements d’appareil pour souligner l’évolution de la scène (le déjeuner en extérieur est brillant là-dessus). C’est précisément tout ce qui manque à La Lettre. Le début est pourtant tout à fait formidable dans sa façon de poser la situation (l’ambiance de la plantation, la brutalité du meurtre, l’aura quasi-fantastique émanant de la lune masquée par les nuages). Wyler ne laisse pas au placard tout son savoir-faire après cette introduction mais il livre quelque chose d’étonnamment plat. Là où chaque discussion de La Vipère est portée de signification visuelles en renforçant la portée, les interminables verbiages de La Lettre sont mis en image de manière transparente. Déjà pas aidé par une interprétation rigide, La Lettre se déroule sans donner la moindre intensité émotionnelle à son histoire. Je ne m’explique vraiment pas un tel manque de conviction de la part du réalisateur.
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Sybille
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Re: William Wyler (1902-1981)

Post by Sybille »

Il faudrait que je revois les 2 films (et de manière rapprochée dans le temps comme tu l'as fait), mais je me souviens que j'étais un peu plus enthousiaste après le visionnage de La lettre. Probablement parce que le film se concentre davantage sur un unique personnage, celui de Davis (c'est le cas aussi dans La vipère, mais les personnages périphériques y ont beaucoup plus de temps de présence). Et j'avais préféré l'atmosphère exotique et outrée de La lettre à la froideur plus concentrée de l'autre. Mais l'atmosphère de méchanceté courtoise et impitoyable de La vipère est quand même vraiment réussie.
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nobody smith
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Re: William Wyler (1902-1981)

Post by nobody smith »

A posteriori, j’aurais tendance à trouver l’ambiance de La Lettre est plus froide que celle de La Vipère en dépit du contexte exotique. Je crois que le film ne fonctionne pas à mon niveau parce qu’il a un côté très distancé. Wyler ne semble pas vouloir céder à des éléments de divertissement trop faciles. Ce qui a pu exactement se passer la nuit du meurtre n’est finalement jamais considéré comme un mystère important. De même, le contenu de la lettre du titre n’a aucun véritable intérêt et il compte surtout en tant qu’objet compromettant. Ça aurait pu être une bonne approche mais le résultat me paraît peu concluant et ne pousse guère à se passionner pour ce qui arrive aux personnages. La Vipère me paraît plus équilibré à tout point de vu. Moins resserré effectivement sur un protagoniste (quoique La lettre s’attarde quand même aussi sur le dilemme éthique de l’avocat et l’impact du cocufiage sur le mari) mais arrivant justement à jongler mieux entre ses intrigues financières et le drame des protagonistes.

Sinon, vu hier soir Jezebel et c’était formidable. Il est effectivement très dur de ne pas s’affranchir de sa réputation d'Autant En Emporte Le Vent en noir et blanc. Le contexte du Sud, son héroïne mélangeant arrogance et insouciance, ses flots de romance contrariée, ses personnages balayés par un contexte historique virant à l’apocalyptique… La comparaison n’est pas forcément flatteuse, Jezebel ne disposant pas de tout le faste d'Autant en Emporte Le Vent. Le film de Wyler ne possède pas un budget similaire (même s’il y en des moyens à l’œuvre - voir le magnifique long travelling d’ouverture) et les chatoiements du technicolor. Son absence se fait d’ailleurs bien sentir lors de la scène du bal, la couleur y jouant un rôle déterminant. La scène arrive à fonctionner mais la présence de cette robe rouge au milieu des blanches aurait pu être au combien plus choquante en couleur. D’un autre côté, Jezebel puise sa qualité à ce qu’il n’est justement pas aussi grandiose qu'Autant En Emporte Le Vent. Il se concentre sur les notions de tradition et de modernité, faisant en sorte d’explorer la thématique par les relations entre les personnages. C’est d’autant plus réussi que ceux-ci sont traités avec justesse et sans manichéisme. En résulte une œuvre touchant toute la richesse de son sujet et de façon grandiose (l’humiliante scène de la danse). Brillant !
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