Georges Franju (1912-1987)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Kevin95
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Georges Franju (1912-1987)

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PLEINS FEUX SUR L'ASSASSIN (Georges Franju, 1961) découverte

Scénario original de Boileau et Narcejac, messieurs Diaboliques et Vertigo, ça en jette au générique. Franju c'est pas mal non plus, alors pourquoi ne pas directement parler de chef d'œuvre ? Car le mariage prend mal, entre des auteurs qui regardent du coté d'Hitchcock et un réalisateur qui regarde du coté de Cocteau, soit un suspense plombé par une mise en scène fantastique ou un film onirique parasité par des éléments policiers. Au-delà de ce problème d'accord, Pleins feux sur l'assassin souffle d'un rythme bizarre et d'une narration hachée, faite de blocs reliés entre eux par un fil sans grande importance. On passe de crime en crime, sans que rien ne vienne soutenir l'intrigue, lui donner un poids et sortir d'un simple jeu de disparitions dans une immense demeure. Il n'est pas question de ratage pour autant, trop d'idées tantôt scénaristiques tantôt visuelles parsèment le métrage. Du whodoneit toujours agréable aux purs échappés lyriques typiques de Franju (la voix dans les micros, les oiseaux morts, un livre qui se feuillette dans le vent du soir...), le film capte l'attention même si l'entrée dans le jeu n'est pas un sinécure tant le rythme trainant fait barrage. Imparfait, pas toujours bien interprété (Trintignant gère seul la situation) mais charmant et tenu formellement. Toute l'affaire se termine sur une chanson de Brassens et sur une note guillerette, signe que tout le monde n'est pas dupe de la légèreté du projet (du genre, c'était sympa à bientôt). Je peux au moins reconnaitre à Franju d'avoir réussi à me faire avaler un son et lumière, c'était pourtant mal barré.
Les deux fléaux qui menacent l'humanité sont le désordre et l'ordre. La corruption me dégoûte, la vertu me donne le frisson. (Michel Audiard)
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Commissaire Juve
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Re: Georges Franju (1912-1987)

Post by Commissaire Juve »

Découvert en BLU découverte. Je me suis bien emmerdé.
Commissaire Juve wrote:
DukeOfPrunes wrote:Ah, mince. J'attendrai un autre avis avant de voir si j'investis...
J'ai écrit "médiocre" pour être poli.

Tu sais, on dit de certains écrivains de quatre sous qu'ils "tirent à la ligne" (dans un sketch de "Scènes de ménages" [1954], on voit François Périer "tirer à la ligne" en disant à plusieurs reprises combien il est consterné par ce qu'il écrit). Ben là, Franju "filme à la ligne". Le résultat est consternant.

J'y étais allé pour Trintignant et -- à la rigueur -- Dany Saval. Ben, je me suis fait rouler dans la farine.
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Kevin95
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Re: Georges Franju (1912-1987)

Post by Kevin95 »

Commissaire Juve wrote:Découvert en BLU découverte. Je me suis bien emmerdé.
Au passage un coquille dans mon post, c'est bien "souffre" d'une rythme bizarre et non "souffle". Ceci dit, je trouve l'erreur classe et bien dans le ton Franju. 8)
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Profondo Rosso
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Re: Georges Franju (1912-1987)

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Judex (1963)

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Un banquier véreux reçoit un mystérieux message signé Judex lui enjoignant de distribuer ses biens aux pauvres. Favraux se garde bien d'obéir et commet un nouveau méfait. Mais le jour des fiançailles de sa fille, Jacqueline, à l'heure dite, le justicier Judex met à exécution ses menaces...

Judex est une œuvre curieuse où Georges Franju paie élégamment son tribu à Louis Feuillade. Franju est pourtant bien plus intéressé par l'univers ténébreux et inquiétant du génie du crime Fantômas dans l'œuvre de Feuillade mais vu la future tournure plus comique de la relecture d'André Hunebelle, il ne sera pas contacté par les producteurs pour la mettre en scène. A l'inverse c'est Jacques Champreux, petit-fils de Louis Feuillade et grand admirateur de Franju qui le sollicitera lorsque se lancera un projet de remake de Judex. Peu familier avec le justicier créé par Louis Feuillade et Arthur Bernède, George Franju tout en respectant tout relativement la trame du film de 1916 s'inspire bien plus des œuvres les plus sombres et stylisée de Feuillade comme Fantômas bien sûr, mais aussi Les Vampires (1915). Le scénario de Jacques Champreux s'affranchit ainsi grandement de toute la cohérence de l'original (l'intervention de Judex ne se justifie plus par une vengeance à la Monte Cristo) pour adopter un ton plus surréaliste et imprégné du sens de l'étrange de Franju comme le fait de transformer Judex en magicien.

A l'écran, cela donne une œuvre plastiquement somptueuse mais en revanche assez indigente narrativement. Si l'on surmonte la trame laborieuse et le rythme boiteux, on réussira à être envouté par quelques séquences superbes. Le bal masqué du début de film déploie un pur moment surréaliste avec ce majestueux décor du château où Franju promène une caméra flottante comme dans un rêve éveillé, le clou étant l'arrivée de Judex portant un masque d'oiseau et hypnotisant l'audience par ses tours de magie avant de "tuer" le banquier véreux longuement averti. On peut regretter que le film soit si déséquilibré dans son irréalisme assumé, si cela passe admirablement dans les situations en elles-mêmes la façon de les lier fait constamment décrocher le spectateur. Passé l'introduction mémorable présentant l'ignominie du banquier Favreaux (Michel Vitold) à travers quelques méfaits, le détestable personnage quitte le récit. C'est réellement Francine Bergé dans un double rôle diabolique qui captive Franju qui lui fait arborer le justaucorps noir jadis porté par Musidora dans Les Vampires. L'expressionnisme le plus prononcé guide ses magnifiques apparitions nocturnes, le réalisateur excellent autant à dessiner sa silhouette véloce et sexy dans les ténèbres, des méandres du château à l'espace d'un parc. Il capture également le visage dur et finement dessiné de l'actrice, poignard à la main et prête à toutes les trahisons, à toutes les mues (du déguisement de nonnes à celui d'infirmière) pour une même vilenie.

Ces fulgurances sont cependant entachées par des incongruités que ne font pas passer le ton lâche du film. On a donc ici des méchants forcé à monter tout un stratagème pour tuer une jeune femme qu'ils ont échoués juste avant à noyer en la laissant simplement flotter sur un lac aux yeux de tous (un des méchants ose même un "On aurait dut l'attacher à un pierre" sans blague !). La bizarrerie est acceptable tant que le récit garde une cohérence interne (ainsi on ne tique pas sur la miraculeuse apparition finale d'une acrobate jouée par Sylvia Koscina) ce n'est pas le cas ici d'autant que l'ennui pointe souvent son nez. Le symbole de cela c'est le Judex incarné par Channing Pollock (engagé pour ses talents de magicien). Charismatique, imposant et inquiétant en costume de Judex tant qu'il reste muet, il en va autrement dans l'action et dès qu'il laborieusement aligner un des rares dialogues (l'ensemble du casting est très mauvais dès qu'il s'agit d'ouvrir la bouche). Visuellement impressionnant mais sans consistance à l'image de son héros donc, le film poursuit sa schizophrénie jusqu'au bout. Une poursuite et un haletant duel sur les toits entre l'ange blanc Sylva Koscina et le démon noir Francine Bergé alterne ainsi avec un poussif face à face entre un Judex toujours aussi emprunté et le banquier Favreaux. Un bel hommage formel au serial muet (les intertitres, les caches-caméras en vision subjective à travers les serrures de porte, les ellipses...) mais un peu trop désincarné. 3/6
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Thaddeus
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Re: Georges Franju (1912-1987)

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Hôtel des invalides
Tel un mémorial de toutes les guerres, un résumé transversal des gloires et défaites de l’armée française à travers l’Histoire, le célèbre musée militaire abrité dans le bâtiment commandé par Napoléon s’offre à la caméra. Franju filme les heaumes et les cuirasses d’argent, caresse l’or et le métal des trésors exposés avec une fausse fascination pour mieux révéler son envers, les milliers de cadavres générés par les campagnes impériales ou l’enfer de la Grande Guerre. Reléguées dans la sacristie pour ne pas effrayer les touristes, les gueules cassées entérinent en silence le réquisitoire sans effet aguicheur d’un documentaire dont, par son absence totale d’enjeux formels, j’ai bien du mal à déceler l’intérêt au-delà du simple commentaire. Peut-être est-ce le format court qui me convient peu. 3/6

La tête contre les murs
Ce qui devait marquer les débuts derrière la caméra de Jean-Pierre Mocky devint le premier long-métrage de Franju : un éclairage sur les conditions d’internement psychiatrique, la réalité des méthodes de guérison, l’élimination des individus considérés comme dangereux car n’obéissant pas aux normes acceptées par la société. Et pour souligner un peu plus la violence feutrée de cette oppression institutionnelle, le combat idéologique entre deux docteurs, l’un partisan d’une médecine autoritaire, l’autre défendant une approche libérale. On était donc en droit d’attendre un cri de révolte, et pourtant le film a tendance à ennuyer : sa facture dépassionnée déçoit, ce qu’il donne à comprendre est franchement court, et sa neutralité esthétique résonne presque comme un manque d’engagement. Le comble. 3/6

Les yeux sans visage
Une DS noire qui entre dans la cour d’une morgue, des bistouris qui creusent une plaie, un greffon de chair humaine qui se nécrose... Sombres et cristallines visions, associées au macabre mais traversées par des figures angéliques, car ici l’horreur est le contrepoint de la tendresse. Ces images favorisent un figement de la forme proche de la catalepsie, élaborent une poétique visuelle de l’effroi, à mi-chemin du Grand-Guignol et du document clinique, et prennent appui sur l’opposition entre noir et blanc pour accentuer les contrastes avant de brouiller les cartes. Car c’est bien le réel d’un monde hanté que Franju vise par les voies détournées du rêve et du fantastique, et de la société française à la fin des années 50 dont il fait la radiographie déprimante, avec son patriarcat vicié et sa grande bourgeoisie ridée en quête d’une jeunesse éternelle. Une œuvre unique. 6/6
Top 10 Année 1960

Thérèse Desqueyroux
Pour raconter l’histoire de cette Bovary landaise étouffée par le milieu réactionnaire, bigot et hypocrite où son éducation et son mariage l’ont enfermée, l’auteur concentre ses obsessions de la famille séquestratrice, du clergé coupable, de la dénonciation sociale, sa poésie des blancs et des gris et ses élans de folie dans l’envol des palombes. Son don à faire sentir la présence des choses – la masse des pierres centenaires, la quiétude ombreuse et vieillotte des intérieurs bourgeois, le vent dans les grands pins, le crissement imperceptible d’une pomme qu’on épluche – résulte d’une volonté de dépouillement qui épouse une aventure intérieure noyée jusqu’au vertige de la révolte et du refus, au désarroi du mutisme imposé. Quant à Emmanuelle Riva, elle témoigne encore de son étoffe d’immense actrice. 4/6

Judex
Judex, c’est le redresseur de torts, le cœur d’Ivanhoé dans le costume de Zorro, le vengeur de la veuve et de l’orphelin, doué d’ubiquité, de clairvoyance et de prestidigitation. En théorie, le suivre dans ses aventures revient à accepter de se laisser entraîner dans un wonderland début de siècle, avec ombres de Fantômas, infirmières sadiques et banquier véreux. Le gros souci, c’est que le feuilleton populaire de Franju est plombé par un désespérant manque d’imagination visuelle, qu’il se traîne sur un rythme rachitique de péripéties improbables en rebondissements gentiment ridicules, et que sa raideur monolithique annihile à peu près toute la fantaisie qu’il semble rechercher. Aujourd’hui, le film sent méchamment la naphtaline, à l’image du simili-Alain Cuny qui lui sert d’acteur principal. 2/6


Mon top :

1. Les yeux sans visage (1960)
2. Thérèse Desqueyroux (1962)
3. Hôtel des invalides (1952)
4. La tête contre les murs (1959)
5. Judex (1963)

Héritier du réalisme poétique, proche du surréalisme, Franju laisse transparaître un attrait pour le fantastique en plein jour contre le formalisme gratuit, les effets aguicheurs, les séductions conventionnelles. L’aspect esthétique de l’image n’est pour lui que l’expressif contre-point d’un non-conformisme actif. Il reste surtout à mes yeux le maître d’œuvre d’un joyau parmi les plus authentiques du cinéma français.
batfunk
Doublure lumière
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Re: Georges Franju (1912-1987)

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Kevin95 wrote:Image

PLEINS FEUX SUR L'ASSASSIN (Georges Franju, 1961) découverte

Scénario original de Boileau et Narcejac, messieurs Diaboliques et Vertigo, ça en jette au générique. Franju c'est pas mal non plus, alors pourquoi ne pas directement parler de chef d'œuvre ? Car le mariage prend mal, entre des auteurs qui regardent du coté d'Hitchcock et un réalisateur qui regarde du coté de Cocteau, soit un suspense plombé par une mise en scène fantastique ou un film onirique parasité par des éléments policiers. Au-delà de ce problème d'accord, Pleins feux sur l'assassin souffle d'un rythme bizarre et d'une narration hachée, faite de blocs reliés entre eux par un fil sans grande importance. On passe de crime en crime, sans que rien ne vienne soutenir l'intrigue, lui donner un poids et sortir d'un simple jeu de disparitions dans une immense demeure. Il n'est pas question de ratage pour autant, trop d'idées tantôt scénaristiques tantôt visuelles parsèment le métrage. Du whodoneit toujours agréable aux purs échappés lyriques typiques de Franju (la voix dans les micros, les oiseaux morts, un livre qui se feuillette dans le vent du soir...), le film capte l'attention même si l'entrée dans le jeu n'est pas un sinécure tant le rythme trainant fait barrage. Imparfait, pas toujours bien interprété (Trintignant gère seul la situation) mais charmant et tenu formellement. Toute l'affaire se termine sur une chanson de Brassens et sur une note guillerette, signe que tout le monde n'est pas dupe de la légèreté du projet (du genre, c'était sympa à bientôt). Je peux au moins reconnaitre à Franju d'avoir réussi à me faire avaler un son et lumière, c'était pourtant mal barré.
On est clairement très loin "des Yeux sans Visage", film horrifique, alors que ce film est un film d'atmosphère, et non de suspense, dixit Franju dans les bonus du bluray. Film bizarre, à la fois "whodunit" à la Agatha Christie, critique à la Chabrol d'un monde déchu et corrompu(celui de la noblesse ici) , méprisé par ses serviteurs et film poétique à l'ambiance mystérieuse, proche du Horla de Maupassant.
De tout celà, la partie poétique est la plus réussie,avec un réel talent de Franju à titiller l'imagination du spectateur.
La scène du spectacle sons et lumières notamment, où, sans acteurs, par un simple jeu de lumières, des bruitages et de sobres mouvements de caméra, on assiste vraiment à la scène historique évoquée. Un sorte de Dogville inversé... Remarquable.
La décadence de cette noblesse est évoquée ici par plusieurs biais: d'abord le château, truffé de micros et de hauts parleurs. Une forme de voyeurisme malsain, qui va permettre de manipuler certains personnages. On est pas loin de De Palma.La scène de la tour évoque elle Vertigo.. Ensuite, la scène Sm dans l'écurie, où une des maitresses de maison, tente de séduire un serviteur, pour en faire clairement son esclave sexuel. Ambiance malsaine, où l'on ressent le trouble, puis la haine du domestique. Enfin, la relation "incestueuse" entre deux des cousins.
Un whodunit à l'ambiance trop légère(voir la frivolité de la petite amie de Trintignant) , une ambiance fantastique onirique, plus que menaçante, une charge contre l'ancienne France parasitée par les deux aspects précédents, ça fait beaucoup pour un seul film.
Film intéressant mais mineur.
6/10