Orson Welles (1915-1985)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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bruce randylan
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Re: Orson Welles (1915-1985)

Post by bruce randylan »

Don Quichotte - Copie de travail (1955 - 19??)

Difficile de faire plus mythique comme projet que ce Don Quichotte auquel Welles consacra près de 30 ans de sa vie, qu'il finança avec son propre argent (avec initialement le soutien financier de Frank Sinatra quand le film ne devait être qu'un court-métrage).
Welles ne dépendait donc d'aucun producteur et pouvait donc librement modifiait à loisir cet oeuvre qu'il considérait un peu comme le travail d'un écrivain indépendant qui ne souffrirait pas d'avoir deadline, ni de compte à rendre.
Il modifia donc plusieurs fois l'approche de son sujet malgré le concept jamais démentit de propulser Don Quichotte et Sancho dans l'Espagne contemporaine. Les deux homme devaient d'abord aller sur la lune, puis lutter contre les nouvelles technologies, puis faire une parabole sur l'époque Franquiste, puis aborder la pollution... Le "problème", c'est qu'à chaque de Welles reprenait son tournage, il lui venait de nouvelle idée et donc un nouvel axe d'écriture, rendant caduque les précédents rushs.

Tout cela pour aboutir à 10 heures d'images (et presque autant perdu ou jeté ?) et une version très décevante de 2 heures concoctées en 1992 par Jess Franco qui fut son assistant et où il était difficile d'y voir la pâte d'Orson Welles.

Il existe pourtant deux "work-in progresse supervisés par Orson Welles. Le premier se trouve en espagne et dure 30-40 minutes sous une forme assez bien avancé parait-il. Le second, plus tardif, est une copie de travail durant 80 minutes qui fut offert à la Cinémathèque Française par Oja Kodar à la mort d'Orson Welles. Le résultat est loin d'être finit. Outre l'absence de nombreux contre-champs, il manque surtout la quasi totalité des dialogues, seul 3-4 séquences étant doublées par Orson Welles lui-même qui prête sa voix aux 2 compères (et à un journaliste).
Pourtant, on a bien plus l'impression de sentir la personnalité du cinéaste que dans la version Franco qui manque clairement de point de vue comme si Franco s'était senti obligé de glisser son montage toutes les séquences en sa possession. Il accoucha donc d'un zapping brouillon, sans cohérence partant dans tous les sens.

Cette copie de travail est bien moins frénétique et plus posée. Welles prend plus son temps, montre plus de déambulations, souvent sans but ni destination. Les deux hommes font d'ailleurs moins de rencontres, les arrivées dans le monde actuel sont donc d'autant plus courts pour s'avérer plus marquants et décalés, laissant deviner un humour là aussi plus présent que la version Franco.
Welles semble aussi s'affranchir considérablement du roman de Cerventes, ne gardant que le duo masculin et leurs caractères. Il évacue donc le personnage féminin et les fameux moulins (qu'il n'avait jamais prévu de filmer).

L'atmosphère générale y gagne beaucoup en mélancolie et en poésie, laissant également la part belle à un excellent Akim Tamaroff qui aurait dû y trouver le rôle de sa vie.
Enfin visuellement, le film est autrement plus esthétique et proche de certaines figures Wellesiennes. On pense surtout à à son segment Four men on a raft d'It's all true avec l'importance des cieux, des nuages, des contre-plongée et des paysages forcément désertiques. Précisons aussi que certains passages ne sont pas montés et présentent la succession des différents axes de prises de vue (Sancho et la lunette astronomique).
Malgré des images très répétitives et l'absence de narration compréhensive, ce voyage n'est pas forcément déplaisant, c'est même souvent hypnotique et on ne s'ennuie pas même si on demeure inévitablement frustré de ne pas savoir ce que les personnages se disent.

Il va sans dire que je suis désormais vraiment curieux de connaître le "premier" montage se trouvant en Espagne. Et accessoirement de revoir malgré tout le Franco (découvert il y a 12 ans).
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xave44
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Re: Orson Welles (1915-1985)

Post by xave44 »

bruce randylan wrote:Egalement revu Othello que j'avais découvert il y maintenant presque 20 ans au cinéma de minuit ! Et bien, la séance m'a fait le même choc qu'à l'époque. Un vertige viscérale à couper le souffle où chaque plan est d'une beauté et d'une puissance ahurissante avec un montage/découpage chaotique qui construit un tétanisant univers mental et expressionniste. Et quand je dis chaque plan, je veux vraiment dire CHAQUE PLAN. Voire plus, car chaque raccord crée lui même un impact tout aussi dément.
Époustouflant. Je ne vois pas d'autre qualificatif.
Je n'aurais pas su mieux décrire ce que j'ai moi-même ressenti en visionnant ce film.
Tout est dit !
Merci bruce !
bruce randylan
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Re: Orson Welles (1915-1985)

Post by bruce randylan »

Merci bien. :)
Pourtant je suis d'avoir tout dit sur ce film tellement riche, virtuose et fascinant.

Le film repasse donc le 9 et le 25 juillet. Vous savez ce qu'il vous reste à faire !
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bruce randylan
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Re: Orson Welles (1915-1985)

Post by bruce randylan »

C'est ce samedi et dimanche qu'il faut absolument aller à la cinémathèque qui, avec l'aide du directeur de la cinémathèque de Munich, compose(nt) 7 séances immanquables. Seront programmées la quasi-intégralité des courts-métrages, pilotes, chutes, documentaires, émissions télé et autres programmés inachevés de Welles !
En point d'orgue : The Deep (quasi fini) qui sera ainsi projeté pour la première fois en France :D 8) (Je crois que sa dernière projection au monde doit remonter à 14-15 ans).

En attendant, je me suis refait avec beaucoup de plaisir, et de ravissement, plusieurs films (ainsi que Too much Johnson sur lequel je reviendrai plus tard)

Une histoire immortelle est l'un de mes grands chouchou du cinéaste et ce troisième visionnage m'a une nouvelle fois conquis. J'en suis ressorti encore profondément mélancolique, totalement troublé par la cruauté existentialiste de cette histoire d'une richesse et d'une profondeur inépuisable. Et l'une des plus belles variation du cinéaste sur les thèmes mensonge/vérité.
C'était cette fois le montage anglais que j'ai découvert mais j'avoue que je serais bien incapable de dire où se situent les différences avec la version française pourtant plus courte de plusieurs minutes (Jeanne Moreau y gagne peut-être en épaisseur).

Falstaff, que je n'avais pas revu depuis 12-13 ans, reste sans doute le Welles que j'aime le moins (ce qui ne veut pas dire que je ne l'aime pas :) ). C'est quasi le seul où la nature bricolée des conditions du tournage me dérange et il m'a fallut beaucoup de temps pour rentrer dans le film. Je lui reconnaît beaucoup de qualité, une vraie dimension autobiographique, des thèmes personnels, des moments de réalisations brillants (cette fameuse bataille, toujours ce découpage alerte et rapide, une reconstitution moyen-âgeuse parmi la plus crédible, une photo somptueuse, l'une des plus belle prestation de Welles acteur etc...). Mais le mélange des registres ne fonctionnent pas toujours et les personnages mettent trop de temps à devenir attachant. Par contre, quand le drame et le dilemme se mettent en place, le film devient vraiment excellent et touchant pour le coup. Mais ça ne concerne pour ainsi dire que la dernière demi-heure.

A l'inverse Dossier secret / Mr Arkadin que je n'avais pas trop apprécié il y a 12-13 ans aussi a été une redécouverte fabuleuse. Clairement une pièce de choix dans la carrière du bonhomme (mais je pourrais en dire tout autant pour la quasi totalité de son cinéma). En tout cas, le baroque de sa réalisation m'a subjugué. C'est certes moins viscéral que Othello et la narration demeure bourré de trous (la première demi-heure est très dur à suivre) mais il y a une inventivité et une rapidité dans la narration et le montage qui forcent l'admiration. (la scène du bateau sacrebleu !!! :shock: )
Dommage qu'une bonne partie du casting manque tout de même de présence et de caractère (Robert Arden :? ).
Par contre, il est regrettable que la cinémathèque n'ai pas projeté la version remontée en 2005.

D'ailleurs, Stefan Drossler, son superviseur était présent pour présenter la séance ainsi que son documentaire sur les 6 montages (7 avec celui de 2005). Malheureusement celui-ci est assez décevant, c'est seulement un bout à bout des des variations enchaînées les unes au autres pour illustrer les différences : dialogues alternatives (les derniers mots de l'homme poignardé au début), l'ouverture, divers scènes de transitions, des prises différentes d'une même scène, des séquences qui ne sont pas placées au même endroit (notamment celle du bateau), la conclusion (la version espagnole finit sur le crash de l'avion), des nouveaux seconds rôles pour la version espagnole, plus de retour au "présent" entre Arden et Tamiroff, ordre des plans de quelques scènes, musique qui n'est pas la même pour la fanfare jouant au début etc...
J'aurais préféré que ce doc reviennent plutôt sur les vrais spécificités d'une version à l'autre, qu'il évoque plus les choix de la nouvelle version ou ce que Welles avait prévu.
Il est d'ailleurs dommage que les version espagnoles ne soient pas disponible (même en bonus) car leurs différences ont l'air intéressantes.
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Demi-Lune
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Re: Orson Welles (1915-1985)

Post by Demi-Lune »

bruce randylan wrote:Falstaff, que je n'avais pas revu depuis 12-13 ans, reste sans doute le Welles que j'aime le moins (ce qui ne veut pas dire que je ne l'aime pas :) ). C'est quasi le seul où la nature bricolée des conditions du tournage me dérange et il m'a fallut beaucoup de temps pour rentrer dans le film. Je lui reconnaît beaucoup de qualité, une vraie dimension autobiographique, des thèmes personnels, des moments de réalisations brillants (cette fameuse bataille, toujours ce découpage alerte et rapide, une reconstitution moyen-âgeuse parmi la plus crédible, une photo somptueuse, l'une des plus belle prestation de Welles acteur etc...). Mais le mélange des registres ne fonctionnent pas toujours et les personnages mettent trop de temps à devenir attachant. Par contre, quand le drame et le dilemme se mettent en place, le film devient vraiment excellent et touchant pour le coup. Mais ça ne concerne pour ainsi dire que la dernière demi-heure.
Ah, je ne suis donc pas seul. A mon grand regret, j'ai eu également beaucoup de mal à m'intéresser à ce Welles qui est pourtant souvent présenté comme un de ses meilleurs accomplissements. La truculence du personnage de Falstaff et la façon dont Welles se projette corps et âme à travers lui ne suffit pas pour moi à contrebalancer de vrais problèmes de rythme et d'implication. Et où est passée l'épiphanie formelle du cinéaste, qui transcende tout ? La mise en scène exceptionnellement plus posée rigidifie le texte et le rend ennuyeux. Quand l'heure de la disgrâce arrive pour Falstaff, cela fait longtemps que le cinéaste m'a perdu.

En revanche, j'en profite pour dire tout le bien que je pense de Vérités et mensonges, film qui me semble aujourd'hui oublié dans sa filmographie, mais qui offre un jeu de mise en abyme et de vertige sur la nature mensongère du cinéma qui n'en reste pas moins art, et le jeu complice qui s'installe avec le spectateur, que j'ai trouvé délicieux. C'est un film fabriqué sur rien, sur du vent, et Welles en fait quelque chose de génial. Les entretiens qui se croisent et qui s'annulent, l'enquête haletante sur le faussaire Elmyr de Hory, Picasso observant les allées et venues d'Oda Kojar... voilà un Welles qui gagnerait à être plus connu.
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Re: Orson Welles (1915-1985)

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Demi-Lune wrote:
bruce randylan wrote:Falstaff, que je n'avais pas revu depuis 12-13 ans, reste sans doute le Welles que j'aime le moins (ce qui ne veut pas dire que je ne l'aime pas :) ). C'est quasi le seul où la nature bricolée des conditions du tournage me dérange et il m'a fallut beaucoup de temps pour rentrer dans le film. Je lui reconnaît beaucoup de qualité, une vraie dimension autobiographique, des thèmes personnels, des moments de réalisations brillants (cette fameuse bataille, toujours ce découpage alerte et rapide, une reconstitution moyen-âgeuse parmi la plus crédible, une photo somptueuse, l'une des plus belle prestation de Welles acteur etc...). Mais le mélange des registres ne fonctionnent pas toujours et les personnages mettent trop de temps à devenir attachant. Par contre, quand le drame et le dilemme se mettent en place, le film devient vraiment excellent et touchant pour le coup. Mais ça ne concerne pour ainsi dire que la dernière demi-heure.
Ah, je ne suis donc pas seul. A mon grand regret, j'ai eu également beaucoup de mal à m'intéresser à ce Welles qui est pourtant souvent présenté comme un de ses meilleurs accomplissements. La truculence du personnage de Falstaff et la façon dont Welles se projette corps et âme à travers lui ne suffit pas pour moi à contrebalancer de vrais problèmes de rythme et d'implication. Et où est passée l'épiphanie formelle du cinéaste, qui transcende tout ? La mise en scène exceptionnellement plus posée rigidifie le texte et le rend ennuyeux. Quand l'heure de la disgrâce arrive pour Falstaff, cela fait longtemps que le cinéaste m'a perdu.

En revanche, j'en profite pour dire tout le bien que je pense de Vérités et mensonges, film qui me semble aujourd'hui oublié dans sa filmographie, mais qui offre un jeu de mise en abyme et de vertige sur la nature mensongère du cinéma qui n'en reste pas moins art, et le jeu complice qui s'installe avec le spectateur, que j'ai trouvé délicieux. C'est un film fabriqué sur rien, sur du vent, et Welles en fait quelque chose de génial. Les entretiens qui se croisent et qui s'annulent, l'enquête haletante sur le faussaire Elmyr de Hory, Picasso observant les allées et venues d'Oda Kojar... voilà un Welles qui gagnerait à être plus connu.
Mon court avis
AtCloseRange wrote: F for Fake - Orson Welles
je suis resté assez hermétique à l'exercice proposé par Welles. Le sujet est passionnant pourtant (notamment ce qui concerne le génial peintre faussaire Elmer de Hory) mais les effets de montages permanents (entre autre) m'ont empêcher d'adhérer au projet. Quant à l'image d'Oja Kodar courant nue au ralenti sous un voile transparent bleu, j'ai presque ri.
J'ai été surpris que dans sa présentation du film sur Ciné Classic, Jean Jacques BERNARD ait légèrement taillé un costard au film ce qui m'a peut-être incité à le regarder d'un autre oeil que celui d'un cinéphile devant le dernier film plutôt vénéré d'un grand réalisateur.
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Thaddeus
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Re: Orson Welles (1915-1985)

Post by Thaddeus »

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Citizen Kane
Isolé à Xanadu, son immense manoir inachevé, Charles Foster Kane s’éteint dans un souffle… "Rosebud". Orson Welles, 25 ans, premier film et déjà une réputation de génie intouchable (la RKO lui a fait un chèque en blanc), déroule l’écheveau de sa vie faustienne. La découverte rétrospective de cette âme secrète, de ce chaos d’apparences contradictoires, s’effectue à travers de prodigieux procédés de narration, un enchevêtrement kaléidoscopique de souvenirs et de témoignages, rassemblés par la magie unifiante du spectacle. Formellement, c’est un labyrinthe vertigineux dont la grammaire visuelle, qui détruit la centralité de la perspective, invite à l’incertitude et complexifie le déchiffrement des images. Sur le fond, une méditation géniale sur la vanité du pouvoir, de la puissance et de la réussite, sur le mystère des êtres, l’ambigüité de la vérité et la pureté de l’enfance. Monument indépassable. 6/6

La splendeur des Amberson
Deuxième film, deuxième chef-d’œuvre. Welles substitue au foisonnement gigogne de Kane une atmosphère feutrée, enveloppée d’une sourde nostalgie. D’une grande acuité psychologique, l’étude de caractères est passée au tamis d’une analyse sociale qui montre comment l’aristocratie ébréchée et déclinante du XIXè siècle cède le pas à une nouvelle classe de riches. La narration est elliptique, voilée, la réalisation scénographique systématise l’usage du plan-séquence pour mieux y faire évoluer les personnages et synthétiser leurs rapports conflictuels, en illustrant avec une extrême élégance le gâchis des vies et des émotions sur l’autel de conventions moribondes. Une saga dynastique d’une très grande beauté, à l’image du générique final avec cartons somptueux et crédits cités par la voix du réalisateur lui-même. ("I wrote the script and directed it. My name is Orson Welles." Whalala...) 6/6

Le criminel
Trop dur d’être un génie : même lorsqu’il cherche à démontrer qu’il peut "faire un film comme tout le monde" (sic), Welles reste loin au-dessus de la mêlée. En traitant de la reconversion des criminels nazis en fuite, il tire un suspense vénéneux sur la séduction du mal au sein de l’atmosphère néoclassique de la Nouvelle-Angleterre. Magnétique et ambigu, il incarne un professeur respectable qui assassine dans les bois, griffonne une croix gammée lorsqu’il se sent aux abois, manipule une Loretta Young envoûtée et joue au chat et à la souris avec Edward G. Robinson. Le dénouement, avec l’horloge baroque et Mittleuropa, parachève le brio contenu de ce film faussement soumis aux codes traditionnels, et dont les personnages transmettent à l’image la sensation d’une extrême instabilité. 5/6

La dame de Shanghai
Nimbé d’une poésie troublante et fantasmatique, qui tient à la fois de la beauté surréelle de l’image, de l’enivrante voix-off susurrée par l’auteur et de l’exotisme des décors, le film génère un envoûtement total. Splendide et vénale, Rita Hayworth tisse autour d’Orson une toile vénéneuse dont chaque scène est conçue comme un morceau de bravoure : l’aquarium et ses contre-jours baroques, l’effervescence onirique du parc d’attractions, et bien sûr le final au palais des glaces où amour et haine s’autodétruisent en de somptueuses arabesques expressionnistes. Ce n’est pas un film noir mais une rêverie ensorcelante sur la manipulation et la duperie sentimentale, qui retire toute aura de romantisme à la figure de la femme fatale et conjugue son exceptionnelle puissance visuelle à une leçon de morale des plus désenchantées. 6/6

Macbeth
Travaillée par le sang, les ténèbres et la mort, par la soif de pouvoir de l’homme, que les forces du mal entraînent dans un gouffre toujours plus sombre, et les intrigues perfides de la femme, que la conscience conduit à la folie, ce célèbre "récit conté par un idiot, plein de bruit et de fureur" se place au cœur du conflit entre le chaos des forces surnaturelles (les trois sorcières) et le nouvel ordre annoncé par le christianisme. Welles s’attache non pas à illustrer la tragédie de Shakespeare mais à véritablement la "mettre en scène", en plans souvent très longs qui en accentuent la dramaturgie (tel le meurtre du roi Duncan), dans un décor minimaliste de pierre troglodyte et de brume caverneuse constitué des entrailles mêmes de la Terre, une esthétique barbare évoquant un monde et une époque indéterminés. 4/6

Othello
À partir des ruines de Venise et Mogador, Welles invente une architecture imaginaire mais parée de tous les prestiges, de toutes les beautés concertées que peut seule posséder une pierre naturelle, patinée par des siècles de vent et de soleil. Murs, voûtes et couloirs répercutent, réfléchissent, multiplient ici comme des glaces l’éloquence du verbe tragique. Il y a du Eisenstein dans cette adaptation fiévreuse qui confond idéologiquement les univers du dramaturge et du cinéaste et assure sa cohérence par un montage pyrotechnique et éclaté. Même mutilée, l’œuvre demeure une véritable liturgie d’images, un hallucinant kaléidoscope de visions (contre-plongées démesurées, jeux de contrastes, ombres verticales et horizontales…) qui traduisent à merveille son atmosphère oppressante de folie et de meurtre, de jalousie et de haine. 5/6
Top 10 Année 1951

Monsieur Arkadin
Toujours exilé en Europe, Orson Welles tourne le film pendant huit mois, avec des moyens de fortune, et reprend le schéma d’enquête rétrospective de Citizen Kane à travers l’écriture flamboyante de La Dame de Shanghai. Il soumet autant l’image que la narration à une déformation systématique, fait s’enrouler le récit sur lui-même le long de divagations continuelles qui font la part belle aux épisodes secondaires et aux personnages excentriques. Le résultat dessine un nouveau portrait de puissant aux mains sales, étouffé par le souvenir d’une enfance sacrifiée. Jeu de miroirs distordus, audaces baroques, perspectives expressionnistes se mêlent dans un montage feuilletonnesque et délirant, une autre réussite éblouissante autour des thèmes du pouvoir, de la manipulation, de la mémoire et du secret. 5/6
Top 10 Année 1955

La soif du mal
Transformant une intrigue classique de polar en fable shakespearienne et convulsive, développant une vision goyaesque de la corruption, Welles entremêle l’ambiguïté de la justice et la réversibilité du bien et du mal, l’ambivalence des personnages et le sentiment tragique de la vie. L’affrontement entre le vertueux inspecteur mexicain et le flic américain pourri nous plonge dans une atmosphère poisseuse au possible, saisie par une caméra d’une virtuosité hallucinante qui décadre l’espace, exagère les angles, transforme le monde en cauchemar baroque. De cet univers infernal, Marlene Dietrich est le témoin désabusé, la seule à comprendre que le secret des êtres échappe à tout jugement humain. "He was some kind of a man", dit-elle en parlant du monstre déchu trahi par son ami, nouveau Iago. Conclusion extraordinaire d’un film noir qui l’est tout autant. 6/6
Top 10 Année 1958

Le procès
On peut considérer que cette adaptation de Kafka redouble un contenu métaphorique par une forme qui l’est aussi, mais il est difficile de démentir que l’univers de l’écrivain entre ici en parfaite adéquation avec celle du cinéaste. L’errance impuissante de l’homme moderne, aliéné par une bureaucratie totalitaire, est figurée à travers un véritable labyrinthe mental et physique, un onirisme de cauchemar qui déploie toute la palette wellesienne – plongées creusant les volumes, travellings détalants, immenses archives "piranésiennes", énorme profondeur de champ, plafonds étouffants, jusqu’au décor de la gare d’Orsay désaffectée, transformée en décor surréel. Autant d’équivalents visuels à un univers en miettes, où le rêve d’une possible harmonie est nié par le champignon atomique qui conclut le film. 5/6

Falstaff
Retour à Shakespeare à travers la vie truculente d’un raconteur de balivernes et d’un grand consommateur de vins d’Espagne, au centre d’un récit qui fait constamment dialoguer la gravité et la bouffonnerie, l’épique et le dérisoire. Creusant les thèmes de la naissance et de la modernité, l’auteur illustre l’inévitable défaite écrite dans l’Histoire : la leçon d’humanisme que le vieux héros cherche à transmettre à son fils spirituel est écrasée par la raison d’état. L’anarchisme joyeux et le généreux individualisme de ce personnage ne pouvaient que séduire l’acteur gourmand que Welles est aussi : la philosophie de l’un rejoint celle de l’autre, lorsque l’on sent battre sous l’énorme carcasse de Falstaff un cœur meurtri par la trahison, et une solitude que l’artiste n’ose plus dissimuler à travers sa démesure. 4/6

Une histoire immortelle
Réalisé pour la télévision, le premier film en couleurs du cinéaste relève d’une écriture paisible, sans excès, qui semble retrouver le charme un peu lénifiant du conte. Mais y subsistent une tension secrète de la mise en scène, une multiplication des points de vue et des contre-champs venant inquiéter le déroulement linéaire de l’intrigue. À travers l’histoire d’un riche commerçant qui décide de transformer en un fait réel une histoire qu’il a toujours cru vraie et dont il découvre qu’il s’agit d’une fable que tout le monde raconte par gloriole, Welles brode sur le destin de Kane, d’Arkadin ou de Quinlan : maîtriser l’existence des autres, outrepasser la frontière qui dissimule aux yeux des hommes un monde restant à façonner. À revoir car, malgré son raffinement, l’exercice m’avait passablement ennuyé. 2/6

Vérités et mensonges
L’auteur du célèbre (et involontaire) canular radiophonique de La Guerre des Mondes se livre ici à une suite d’évocations ludiques et malicieuses d’autres cas fameux, célébrant le pouvoir du faux, de l’illusion, de la contrefaçon. Sorte de crypto-essai réalisé presque au montage, le film devient progressivement une réflexion sur le monde de l’art et ses rapports avec la réalité, escamote la vérité au profit du spectacle, prend un malin plaisir à brouiller les pistes à coup de faits tronqués et de mensonges vrais. En un testament humble et pudique, le cinéaste fait comme une profession de foi, continuant à tourner autour de l’authenticité de sa propre marque déposée et de la nécessité de tout sacraliser avec sa signature. D’où l’ultime réplique, à la fois sésame et révérence : "My name is Orson Welles." 4/6


Mon top :

1. La soif du mal (1958)
2. Citizen Kane (1941)
3. La dame de Shanghai (1947)
4. La splendeur des Amberson (1942)
5. Othello (1951)

Tel un géant de la Renaissance égaré au XXè siècle, Orson Welles est un personnage de légende, un acteur prodigieux au physique et au charisme inoubliables, l’un de ces réalisateurs mythiques qui ont fait évoluer le septième art par leur façon orgueilleuse de défier l’insurmontable. Son génie et son tempérament multiples n’ont d’égale que sa personnalité exubérante : "Je suis de ceux qui sont nés pour jouer les rois", disait-il. Il a laissé une œuvre courte mais monumentale qui, même mutilée par un système contre lequel il s’est inlassablement battu, demeure l’une des plus essentielles du cinéma.
Last edited by Thaddeus on 13 Aug 19, 19:56, edited 10 times in total.
bruce randylan
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Re: Orson Welles (1915-1985)

Post by bruce randylan »

Et bien, on dirait que les raretés de Welles ne passionnent pas les foules. :cry:

Pour ma part, je me suis régalé avec ses différents programmes qui possédaient quelques pièces majeures de la carrière du cinéaste. Avant de revenir plus en longueur dessus, quelques infos pour The Other side of the wind dont j'avais déjà vu deux courts extraits époustouflants. La découverte de 20 bonnes minutes confirment que le film monté par Welles est d'une virtuosité extraordinaire avec un montage fulgurant et des idées de réalisations électrisantes et quasi permanentes (dont tout un jeu de reflet étourdissant). En revanche, bonne chance pour ceux qui vont devoir essayer de rassembler tout ça en un tout cohérent. Il est clair que prévoir le film pour Cannes cette année tenait de la naïveté la plus inconsciente. Mais s'ils y arrivent... mama mia quel chef d'oeuvre ça va être. 8)

En revanche bonne nouvelle, les éléments vidéos manquant du Marchant de Venise ont été retrouvés et le film va pouvoir être complété au mieux (le son proviendrait d'une autre source mais collerait parfaitement, certaines parties n'ont jamais été filmées et le monologue de Shylock a été enregistré par Welles des années plus tard dans d'étranges circonstances). :D
Quant aux rushs de Don Quichotte se trouvant en Italie, il semble que la bataille juridique entre Oja Kodar et le monteur de l'époque devraient se terminer d'ici un an ou deux avec une dénouement plutôt heureux. Apparemment, les images débloquées seraient celle du premier tournage.
Demi-Lune wrote: En revanche, j'en profite pour dire tout le bien que je pense de Vérités et mensonges, film qui me semble aujourd'hui oublié dans sa filmographie, mais qui offre un jeu de mise en abyme et de vertige sur la nature mensongère du cinéma qui n'en reste pas moins art, et le jeu complice qui s'installe avec le spectateur, que j'ai trouvé délicieux. C'est un film fabriqué sur rien, sur du vent, et Welles en fait quelque chose de génial. Les entretiens qui se croisent et qui s'annulent, l'enquête haletante sur le faussaire Elmyr de Hory, Picasso observant les allées et venues d'Oda Kojar... voilà un Welles qui gagnerait à être plus connu.
C'est un film que j'adore et je place tout en haut de mon top Welles. Si la partie faite avec Reichenbach est moins originale, tout le reste est un tour de force jubilatoire et un parfait condensé de la (les) philosophie(s) Orson Welles.
Je suis en admiration devant le miracle de son montage qui est d'une invention tout aussi démente à mes yeux que l'homme à la caméra .
Last edited by bruce randylan on 23 Jul 15, 00:48, edited 1 time in total.
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Re: Orson Welles (1915-1985)

Post by Demi-Lune »

bruce randylan wrote:Et bien, on dirait que les raretés de Welles ne passionne pas les foules. :cry:
J'ai vraiment hésité à aller à la Cinémathèque pour voir la copie de The deep... tu n'en parles pas, j'imagine donc que tu ne l'as pas vue ?
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Re: Orson Welles (1915-1985)

Post by bruce randylan »

Bien-sûr que si je l'ai vu :wink:
(comme tous les autres programmes du Week-end)

C'est juste que je pense en parler en même temps que le reste des raretés (plus ou moins invisibles) dans un article à part.

Mais pour en toucher deux mots, ca aurait clairement donné le film le plus dénué de style d'Orson Welles qui cherchait alors à se refaire une place sur le marché américain qui mettait son inspiration en veille ("aidé" par un tournage se déroulant sur deux bateaux). D'où un petit film tourné rapidement, dans l'esprit de Série B pour une réalisation anodine et impersonnelle... Mais comme d'hab tout ou presque est allé de travers et Welles a tenté de sauver les meubles plus tard en rajoutant quelques passages oniriques non prévus dans le scénario d'origine (qui améliore grandement la fin)
Mais plus que la réalisation passe-partout qui aurait pu donner quelque chose d'efficace avec un montage plus soutenu (c'est une copie de travail), les problèmes viennent de la caractérisation des personnages pour le moins floues. Reste qu'une scène (au moins) aurait vraiment eu de la gueule visuellement (et donne à penser que Welles avait quelques excellentes idées sur la couleur). Et Oja Kodar iradie l'écran.
En tout cas, il est presque dommage que son film inachevé le plus avancé soit son moins ambitieux. Il va sans dire que je ne regrette pas le déplacement.

Au niveau des autres excellentes surprises, son téléfilm de 30 minutes Fountain of Youth est un chef d'oeuvre éblouissant.
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Viggy Simmons
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Re: Orson Welles (1915-1985)

Post by Viggy Simmons »

bruce randylan wrote:Et bien, on dirait que les raretés de Welles ne passionne pas les foules. :cry:
Et c'est bien dommage, ce week-end était un pur régal...
bruce randylan
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Re: Orson Welles (1915-1985)

Post by bruce randylan »

bruce randylan wrote: En revanche bonne nouvelle, les éléments vidéos manquant du Marchant de Venise ont été retrouvés et le film va pouvoir être complété au mieux (le son proviendrait d'une autre source mais collerait parfaitement, certaines parties n'ont jamais été filmées et le monologue de Shylock a été enregistré par Welles des années plus tard dans d'étranges circonstances). :D
Ca n'a pas perdu de temps : la première de la nouvelle restauration aura lieu demain au Festival de Venise
! :shock:
http://www.wellesnet.com/merchant-of-ve ... -festival/

(J'espère que la Cinémathèque va la projeter à son tour)
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Re: Orson Welles (1915-1985)

Post by Watkinssien »

Oh yeaaah ! :D
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Re: Orson Welles (1915-1985)

Post by Federico »

Spéciale Orson Welles cette nuit sur France Culture à partir de 00h00.

Et pour les Parisiens, enregistrement public de l'émission des Well(e)s La guerre des mondes lundi 21 de 20h00 à 21h00, Maison de la radio (Studio 105), qui sera diffusée ensuite le 31 à 20h sur France Culture.

[edit] Petite erreur de ma part, c'est dans la nuit de lundi à mardi en fait.
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Re: Orson Welles (1915-1985)

Post by irreversible »

Bonjour,

Sauriez-vous me conseiller un ou des livres sur Orson Welles ? Plus des écrits biographiques ou d'entretiens que des analyses filmiques.

Merci d'avance.
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