Ettore Scola (1931-2016)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Demi-Lune
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Ettore Scola (1931-2016)

Post by Demi-Lune »

Aussi curieux que cela puisse paraître, il n'existe pas (sauf recherche incomplète de ma part) de topic généraliste sur cet éminent réalisateur italien.

Ma découverte de La terrasse (1980) peut donner l'opportunité d'en ouvrir un, car je pense qu'au-delà de ses classiques tels que Nous nous sommes tant aimés, Affreux, sales et méchants ou Une journée particulière, il doit bien y avoir quelques films plus confidentiels pas dénués d'intérêt.

Bon alors s'agissant de cette fameuse Terrasse, ben je dois avouer être circonspect. Sur le papier, le film n'est pas inintéressant. Autour d'un épicentre scénaristique (une soirée bobo entre potes quinquas sur une terrasse romaine), convergent différents segments se rapportant tous à un personnage vu lors de la soirée. Ainsi, on passe un peu de temps avec chacun d'entre eux dans leur sphère privée en perdition, et dans leur constat d'échec professionnel et/ou idéologique (tous sont des intellectuels de gauche). Symboliquement, Jean A. Gili en fait un film pivot du cinéma italien dans le sens où le bilan désabusé qu'il dresse sur cette génération est pour lui transposable à l'évolution que va prendre le cinéma national, à cette orée des années 80. Cette analyse est intéressante, mais elle ne rend malheureusement pas le film plus passionnant à suivre. Car replié sur lui-même de considérations nombrilistes, le film laisse de marbre ou agace. Bien trop long pour ce qu'il a à raconter, répétitif et plat, le film compile des historiettes à l'intérêt souvent anecdotique prises isolément. Scola ne parvient que difficilement, à mon sens, à susciter l'empathie ni même simplement l'intérêt pour ces quinquas amers et égarés, qui procèdent plus du stéréotype attendu qu'autre chose. Le casting est incroyable (Mastroianni, Tognazzi, Gassmann, Trintignant et sa fille, Stefania Sandrelli, Reggiani) mais cela ne suffit pas à faire de ce portrait mi-acide mi-compassionnel de l'intelligentsia italienne une réussite.
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Jeremy Fox
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Re: Ettore Scola

Post by Jeremy Fox »

Demi-Lune wrote:il doit bien y avoir quelques films plus confidentiels pas dénués d'intérêt.
Oh que oui ! Au point qu'à 20 ans, il faisait partie de mes réalisateurs préférés. Vois Macaroni, La plus belle soirée de ma vie, L'arcidiavolo ou La Nuit de Varennes par exemple. Et j'en oublie surement.
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Demi-Lune
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Re: Ettore Scola

Post by Demi-Lune »

Jeremy Fox wrote:
Demi-Lune wrote:il doit bien y avoir quelques films plus confidentiels pas dénués d'intérêt.
Oh que oui ! Au point qu'à 20 ans, il faisait partie de mes réalisateurs préférés. Vois Macaroni, La plus belle soirée de ma vie, L'arcidiavolo ou La Nuit de Varennes par exemple. Et j'en oublie surement.
OK, je note. La nuit de Varennes m'intéresse depuis un bout de temps. Je n'ai jamais entendu parler des autres, ils ont déjà été diffusés ?
Et sinon, qu'est-ce que tu penses du Bal ?
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Jeremy Fox
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Re: Ettore Scola

Post by Jeremy Fox »

Demi-Lune wrote:
Jeremy Fox wrote: Oh que oui ! Au point qu'à 20 ans, il faisait partie de mes réalisateurs préférés. Vois Macaroni, La plus belle soirée de ma vie, L'arcidiavolo ou La Nuit de Varennes par exemple. Et j'en oublie surement.
OK, je note. La nuit de Varennes m'intéresse depuis un bout de temps. Je n'ai jamais entendu parler des autres, ils ont déjà été diffusés ?
Et sinon, qu'est-ce que tu penses du Bal ?
Oui, le Bal aussi bien sûr ; j'adorais aussi mais il y a une éternité que je ne les ai plus revus donc j'aurais du mal à en parler.
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Watkinssien
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Re: Ettore Scola

Post by Watkinssien »

Nous nous sommes tant aimés est, pour moi, le chef-d'oeuvre de Scola, un du cinéma italien et du film de potes.

J'adore également Una Giornata Particolare mais aussi le plus méconnu mais vraiment formidable Quelle heure est-il ?.

Scola est un des maîtres de ce cinéma transalpin qui a émergé dans les années 60 (en tant que réalisateur précisément). Les trois films cités au-dessus sont des très grands films, pour ma part.

Sa période des années 70 est très inspirée, allant de l'intéressant au sublime. Drame de la jalousie, Affreux, sales et méchants ou encore Le Bal sont de belles réussites.

Seul Le Dîner me paraît véritablement raté...
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Re: Ettore Scola

Post by Federico »

Watkinssien wrote:Nous nous sommes tant aimés est, pour moi, le chef-d'oeuvre de Scola, un du cinéma italien et du film de potes.
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Salute ! :D
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Profondo Rosso
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Re: Ettore Scola

Post by Profondo Rosso »

Nos héros réussiront- ils à retrouver leur ami mystérieusement disparu en Afrique ? (1968)

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Un riche homme d'affaires lassé par son travail, sa famille et son milieu part avec un ami en Afrique à la recherche d'un autre ami disparu dans des circonstances mystérieuses. Ils le retrouvent... en chef de tribu, entourée de ses nombreuses femmes aux formes généreuses. Vont-ils parvenir à ramener leur ami ?

Scénariste émérite ayant déjà participé à des réussites majeures de la comédie italienne (en particulier chez Risi dont le fameux Le Fanfaron (1962), Ettore Scola était passé à la réalisation presque contraint et forcé sur le film à sketch Parlons Femmes (1964). Son ami Vittorio Gassman coincé sur ce projet soudainement dépourvu de réalisateur l'avait ainsi incité à prendre sa chance dans cette œuvre inégale mais présentant déjà son lot de tableaux hilarants notamment un sketch d'introduction parmi les plus drôles jamais vus dans la comédie italienne. Il signerait cependant son premier classique et obtiendrait son premier grand succès avec ce Nos héros réussiront- ils à retrouver leur ami mystérieusement disparu en Afrique ?. Le titre à rallonge résume déjà bien la promesse d'aventure et de distance amusée qui constituera cette féroce fable anticolonialiste.

Le riche éditeur Fausto Di Salvio (Alberto Sordi) s'ennuie ferme entre son métier stressant, la vie mondaine insipide et une famille aux abonnés absents. La monotonie de la vie urbaine lui pèse et il va trouver un prétexte à y échapper en s'envolant pour l'Afrique rechercher son ami et beau-frère qui y est porté disparu depuis trois ans déjà. Il emmène avec lui son comptable et souffre-douleur Ubaldo (Bernard Blier) qui se serait bien passé de cette expédition. Scola déploie alors un bien curieux film d'aventures, à la fois parodie du genre et vraie évasion servant un propos intelligent et corrosif. Le film sur des tableaux d'imageries colonialistes sur fond de rythmiques tribales africaines, plaçant l'époque de ces hauts faits dans une sorte de mythologie dont Scola n'aura de cesse de se moquer. Ainsi Fausto à peine le pied posé en Afrique se voit affublé en pleine ville d'une ridicule panoplie d'explorateur. Le dépaysement est bien là mais le script (co-écrit par Scola et les célèbres Age et Scarpelli) s'amuse des réactions disproportionnées de Fausto durant son périple. Notre héros s'est nourri de toute la littérature et imagerie de ces grands récits d'exploration et entre envolées lyriques passionnées, citations en latin et larmes versées à la vue d'une cascade, il frise le ridicule plus d'une fois. Le personnage est sincère dans son enthousiasme forcé et souhaite s'inscrire dans la lignée des grands voyageur d'antan mais est constamment ramené à la dure réalité. D'abord par l'attitude très terre à terre et les remarques acerbes d'Ubaldo (Bernard Blier pince sans rire absolument génial) qui ne pense qu'à sortir indemne de ce guêpier mais surtout par la vraie Afrique qui s'offre à lui. Scola fait le choix de tourner dans une Angola encore portugaise où se dessine un colonialisme hors d'âge et à bout de souffre. Cela ira de la cruauté révoltante (le voyageur portugais sollicitant tout un village pour soutenir un pont afin que sa voiture puisse traverser un fleuve) au pathétique (l'allemande ayant perdue la raison dans son domaine désert) tout en faisant passer le pire avec humour comme ces mercenaires tristement au chômage dans un continent sans guerre à mener désormais.

Le regard de Fausto change ainsi peu à peu, s'arrêtant de rêver cette Afrique pour la regarder enfin. Scola joue également le double-jeu de la parodie/sincérité par les références dont il use. Le rythme trépidant et le ton picaresque fait ainsi penser à une sorte de Tintin au Congo dépourvu du regard condescendant et donc colonialiste envers les autochtones, toujours orné d'une distance, d’un mystère et d'un port respectueux. A l'inverse les européens sont au mieux ridicules à l'image de nos deux héros et pour le pire réellement abjects comme ce le contremaître portugais lors du passage de fleuve. L'autre grande influence ouvertement citée est Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad. Le disparu Oreste (Nino Manfredi) dieu vivant au cœur de la jungle évoque bien sûr Kurtz tandis que le périple de Fausto est également intérieur puisqu'il se cherche autant lui-même que son ami dans son voyage. Lorsque Conrad est littéralement cité, l'effet est ridicule (Fausto se mettant même un nota-bene en voix off relire Au cœur des ténèbres ) car nous nageons encore dans le fantasme mais le changement va néanmoins s'opérer dans le comportement de Fausto. En début de film il s'adressera à un indigène pour lui dire à quel point ils sont égaux malgré leur couleur différente mais le paternaliste de l'homme blanc employé tue toute l'ouverture de la tirade. A l'inverse quand plus tard sans un mot il refusera de remonter en voiture avec le contremaître portugais ayant soumis un village, on devinera son indignation et le vrai respect qu'il a pour les africains. De même le rapport changeant entre Sordi et Blier de plus en plus sur un pied d’égalité dans l'adversité montre une vraie évolution, marquée par la défense Fausto plongeant dans la bagarre pour aider son comptable. Tout cela est finalement magnifiquement contenu dans le personnage d'Oreste, Manfredi avec ses gris-gris de sorcier de pacotille passant d'abord pour un charlatan (d'autant que le voyage nous a fait découvrir ses différentes carrières et vies sur le continent noir) qui profite de la crédulité des locaux. On découvrira pourtant un être naïf et sincère sous l'excentricité, la dernière scène montrant son réel attachement à cette Afrique qu'il ne peut quitter. Alberto Sordi si à l'aise pour incarner les êtres veules et pathétiques fait montre d'une vraie noblesse et offre une de ses prestations les plus positives avec un personnage qui pour une fois s'améliore et devient meilleur au fil de l'intrigue. On donc déjà là le ton bienveillant de Scola capable de poser un contexte sinistre mais avec des personnages qui ne le sont certainement pas (Nous nous sommes tant aimés (1974), Une Journée Particulière (1977) même le très glauque Affreux, sales et méchants (1976) et loin des tableaux entièrement désespéré d'un Risi par exemple. 5/6
Bogus
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Re: Ettore Scola

Post by Bogus »

C'est vraiment le cinéaste qui m'a donné le goût du cinéma italien dont ma connaissance était jusqu'alors quasi nulle. :oops:
Nous nous sommes tant aimés est un chef-d'oeuvre et j'adore Affreux sales et méchants ainsi que Une journée particulière.
La plus belle soirée de ma vie est un film singulier que j'ai découvert avec beaucoup de plaisir lors de sa diffusion récente sur arte.
Federico
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Re: Ettore Scola

Post by Federico »

Je saisis la perche pour faire un peu de pub pour la bonne cause mais ceux et celles qui veulent découvrir (ou re-découvrir) le magnifique Nous nous sommes tant aimés et qui passeraient par Lyon ce vendredi pourront le voir en plein air, en VO et gratos puisqu'il clôturera le 14ème festival Cinéma Sous Les Etoiles. :wink:
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Re: Ettore Scola

Post by Bogus »

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Le Voyage du capitaine Fracasse


Ruiné le jeune baron de Sigognac est confié par son unique domestique à une troupe de saltimbanques de passages, officiellement pour monter à Paris et y rencontrer le Roi qui saura lui redonner un statut, mais surtout de peur voir son jeune maître dépérir dans son château délabré et ainsi passer à côté de sa vie.
S'engage alors un beau récit initiatique où ce jeune homme timide et ignorant tout des choses de la vie, en particulier la plus importante d'entre toutes, les femmes, va au gré des rencontres et des évènements retrouver sa dignité (symbolisée par sa chevelure).
Les traits fins de Vincent Perez siéent bien à ce personnage qui après avoir connu l'amour puis le chagrin, trouvera sa voie et deviendra un homme.
La bataille du coeur se jouera entre la douce Isabella et l'aguicheuse mais non moins mélancolique Sérafina. Emmanuelle Béart et Ornella Muti rivalisent de beauté et de talent dans des rôles riches et bien écrits.


Scola dépeint aussi avec beaucoup de tendresse le périple de cette troupe de comédiens itinérants et sans le sous. Il y a cette scène très belle où après une représentation dans un petit village perdu et une maigre récompense chacun se réfugie dans ses rêves, ses aspirations et ses illusions.
Se détache du lot le volubile Pulcinella (excellent Massimo Troisi, doublé avec plus ou moins de réussite par Gerard Hernandez), narrateur et clown de l'histoire au service de Sigognac.

Ici le théâtre se nourrit de la vie et inversement mais cette belle idée, si elle ponctue le film de jolis dialogues, n'est malheureusement pas assez développée (excepté sur la fin où Scola montre qu'il signe plus un hommage qu'une adaptation du roman de Théophile Gautier).
C'est là que le bât blesse, le film est plaisant et reste à l'esprit après le générique de fin mais l'ensemble manque également d'intensité et là où on aurait dû être emporté par les images et le récit on se contente de contempler le très beau travail de Ettore Scola et Luciano Tovoli.
Last edited by Bogus on 7 Feb 16, 11:06, edited 1 time in total.
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Karras
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Re: Ettore Scola (1931 - 2016)

Post by Karras »

Le cinéaste italien Ettore Scola, réalisateur de "Nous nous sommes tant aimés" et d'"Une journée particulière", est mort à l'âge de 84 ans
Filmographie du grand maitre italien sur le forum :

La nuit de Varennes
La plus belle soirée de ma vie
Une journée particulière
Nous nous sommes tant aimés
Le bal
Parlons femmes
Affreux, sales et méchants
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Alexandre Angel
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Re: Ettore Scola (1931 - 2016)

Post by Alexandre Angel »

Ce que j'aimais chez Ettore Scola était une forme d'ouverture d'esprit, de souplesse intellectuelle et sans doute de grande culture, qui lui permettait de jongler avec les sujets, les affects, les décors et les contextes. Il savait souffler le chaud et le froid, passer du solaire à la grisaille, du Nord au Sud.. Bon, sur ce dernier point, il n'était pas le seul. Mais chez lui, cette agilité faisait particulièrement voyager l'imaginaire. Et j'ai toujours en mémoire ce poisson bizarre accroché au mur d'un bar à marins dans Qu'elle heure est-il? A ce moment-là du film, quelque chose de melvillien déborde de l'écran.
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Thaddeus
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Re: Ettore Scola (1931 - 2016)

Post by Thaddeus »

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Drame de la jalousie
Il est maçon, elle est fleuriste, ils se rencontrent par hasard, c’est le coup de foudre. L’entrée en scène d’un pizzaiolo fait emprunter au triangle prolo-amoureux les sentiers du mélo contrarié, sur un mode mi-tendre mi-burlesque qui sait trouver son propre ton. Prenant prétexte de cet imbroglio sentimental, Scola affirme son intention de porter le bistouri dans les plaies de la société italienne, pose son œilleton sur la saleté des plages romaines, l’activité militante du partie communiste, la condition de certains parvenus et celle de diverses catégories de travailleurs. Débridée et cocasse, drôle mais touchante, servie par des acteurs au sommet de leurs moyens, la comédie exprime clairement la question des rapports entre les sentiments et l’idéologie, sans jamais tomber dans la démagogie ou la vulgarité. 4/6

Nous nous sommes tant aimés
Entre gravité et nostalgie, sans prétention didactique mais avec un humour et une poésie permanents, Scola fait le bilan cocasse et sensible de trente ans d’histoire italienne, étrillant autant la démocratie que l’intellectualisme de gauche. L’itinéraire désenchanté de ses personnages traduit la vigueur d’une société qui veut encore lutter malgré la désagrégation sournoise du pays après des années d’incurie politique. Dressant la vue en coupe d’une identité sociale, d’une génération orpheline de ses rêves désormais envolés, d’une époque contrainte au renouvellement de ses valeurs, cette belle chronique générationnelle fait assister au vieillissement des utopies, au deuil de la jeunesse et de ses illusions perdues. Car à l’écran comme dans la réalité, il faut toujours se résoudre à survivre. 5/6

Affreux, sales et méchants
Peut-être un point de non-retour dans la comédie italienne, qui n’est jamais allée aussi loin dans la noirceur et la démesure bouffonne. Ici pas de bons ni de méchants, tout le monde est mauvais, chacun se faisant le miroir déformant et grimaçant d’une société monstrueuse, plus sale et affreuse que ceux qu’elle rejette. La farce est grotesque, plonge avec une cruauté décapante dans l’univers des laissés-pour-compte, met le doigt sur l’état de décrépitude morale de la population des bidonvilles romains, se vautre dans l’amoralité et l’ignominie avec un goût de l’outrance, de la provocation et de la vulgarité qu’on peut trouver salutaire ou repoussante. Mais la sarabande obscène et hirsute qu’elle met en scène ressemble à pas grand-chose de connu, et c’est une qualité. 4/6

Une journée particulière
Un jour de mai 1938, tous les Romains sont fermement conviés à venir acclamer un visiteur allemand, Adolf Hitler. Parmi eux, un gamin de 6 ans nommé Ettore Scola. Quarante ans plus tard, il consacre un film à cette journée mémorable. Loin du cloaque nauséabond mis à nu par le titre précédent, cette chronique délicate et émouvante sur fond de bouleversement politique est l’histoire d’une brève rencontre entre deux marginaux. S’il en dit plus que n’importe quel discours sur l’aliénation du fascisme, c’est parce que le réquisitoire qu’il dresse contre la dictature se filtre au travers des non-dits, des regards, des dialogues pudiques et embarrassés d’un homme et d’une femme qui cristallisent toute la détresse des exclus de l’Italie mussolinienne. Mastroianni et Loren sont superbes. 4/6

La terrasse
Autour du buffet froid des désillusions, quelques vieux amis de la classe intellectuelle confrontent leur andropause, échangent petites misères et cruautés de bon ton, se rappellent des nostalgies rances et des complicités usées. Cette génération s’est peut-être abusivement retranchée derrière les alibis, n’a sans doute pas su ou voulu préparer l’avènement d’un monde nouveau. L’occasion pour Scola de livrer une suite amère mais attendrie à Nous nous sommes tant aimés : lançant le pavé de la lucidité dans la mare des idées reçues, évitant le piège de l’autocritique érodée par l’autocensure et celui de la vigilance idéologique anesthésiée par les complaisances, il plonge un regard de compassion acerbe sur la faillite du mâle italien, écartelé entre son être et son paraître. Brillant, drôle et touchant. 4/6

Passion d’amour
Il est des histoires roses où les princes charmants épousent d’abominables sorcières se transformant en déesses par la grâce de l’amour. Dans une Italie du XIXème siècle qui pourrait sortir d’un récit de Stendhal, d’un conte de Villiers de l’Isle-Adam, la rencontre du bel officier et de Fosca, d’une laideur exemplaire, va semer le doute. Giorgio attend son absolu comme d’autres guettent le mirage de l’ennemi : consentant et vaincu, il se laisse vampiriser par les chantages et les sentiments excessifs de ce monstre encombrant, hystérique, dont le visage est justement celui d’une Nosferatu femelle toute à sa proie attachée. Cette autodestruction romantique, cette vérité féroce, ni consolatrice ni apaisante, sont illustrées avec plus d’application que d’inspiration par un cinéaste qui n’évite pas le piège du conformisme. 4/6

La nuit de Varennes
Journée particulière : le 20 juin 1791. Les passagers d’une diligence assurant la liaison Paris-Verdun découvrent qu’un cabriolet transportant de très convoités fugitifs les précède de quelques heures. Petit microcosme hétéroclite qui réunit une poignée de figures célèbres et à laquelle un prestigieux casting international apporte son concours. Le temps d’arriver à Varennes, chacun, ébranlé par les aléas du voyage et la bourrasque des évènements, va se révéler et ajuster de son coloris nuancé la peinture d’un monde en mutation. Trouvant l’équilibre parfait entre crédibilité de la reconstitution et élan romanesque, proximité émotionnelle et acuité de l’analyse, cette passionnante page d’Histoire offre sans doute la réflexion la plus lucide et pénétrante sur la Révolution Française depuis La Marseillaise de Renoir. 5/6

Le bal
La gageure, comme on dit. Ça frotte, ça entrechatte, ça gambille, pendant deux heures ou presque, et sans un mot. Il faut un goût très sûr de la mise en scène et un rejet corollaire du texte pour représenter par la danse populaire un demi-siècle de vie française. Scola organise sa propre chorégraphie filmique, marque chaque époque d’un style visuel et poursuit sa quête d’une alliance à la fois souple et heurtée de la comédie et du drame, du gag caricatural et du pamphlet social : le rire avec un goût des larmes. En faisant tout passer par l’image (le Front populaire, le fascisme, la collaboration, l’après-guerre, le marché noir, l’Algérie, les tabassages d’immigrés, les révoltes étudiantes, les conflits amoureux, les joies et les peines), il cherche à tenir la distance, sans paroles ni scénario. Et il y réussit joliment. 4/6

Quelle heure est-il
Un père, un fils. Pour une journée de permission, le premier retrouve le second qui effectue son service militaire dans une petite ville côtière. Ils parlent, se révèlent ou se cachent, sur le port, au cinéma, dans un restaurant ou un bar. Ils s’aiment, de tout évidence, mais se sont peut-être ratés car ils n’avancent pas au même rythme. Et Scola de composer une partition sensible, une trêve mélancolique et sereine, pleine de notations chaleureuses et de sous-entendus blessés, d’attendrissements et d’affrontements, de drôlerie et d’amertume. Son alchimie tient aux rues désertes et mouillées, aux sourires de l’un, aux dérobades affectueuses de l’autre, à la chaîne des malentendus, aux paroles surabondantes qui disent ou qui cachent des vérités. Massimo Troisi est un exemple de finesse, Mastroianni royal. 5/6


Mon top :

1. La nuit de Varennes (1982)
2. Nous nous sommes tant aimés (1974)
3. Quelle heure est-il (1989)
4. Une journée particulière (1977)
5. La terrasse (1980)

En marge des ténors (Fellini, Visconti), des militants (Rosi) et des avant-gardistes (Antonioni, Pasolini, Bertolucci), Scola a pratiqué un art résolument populaire, entre la comédie de mœurs, la satire grinçante et le mélodrame romanesque. Il est un cinéaste soucieux de communiquer avec le public, qui a réussi à concilier un discours critique sur la société transalpine, ne souffrant d’aucune ambigüité idéologique, avec les nécessités du spectacle.
Last edited by Thaddeus on 14 Aug 19, 22:26, edited 6 times in total.
aelita
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Re: Ettore Scola (1931 - 2016)

Post by aelita »

Qu'il est étrange de s'appeler Federico, son dernier film, docu-fiction sur Fellini, passe en ce moment (et/ou la semaine prochaine ) sur CinéPLus Club. Diffusion prévue donc depuis longtemps, pas d'infos (pour le moment) pour d'éventuelles diffusions en hommage à Scola.
Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? (pensée shadok)
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AtCloseRange
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Re: Ettore Scola (1931 - 2016)

Post by AtCloseRange »

Thaddeus wrote:
Spoiler (cliquez pour afficher)
Le premier qui fait une remarque sur les notes, je le gfkfhmppff...
.... :mrgreen:
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