Cache Cache Pastoral (Shuji Terayama - 1974)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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gnome
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Cache Cache Pastoral (Shuji Terayama - 1974)

Post by gnome »

Cache Cache Pastoral
Shuji Terayama – 1974

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Sin-Chan, un adolescent de 15 ans vit seul avec une mère castratrice qu’il rêve de pouvoir quitter au printemps, qui sait, en s’enfuyant avec la femme du voisin qu’il admire plus ou moins secrètement. Ses journées, il les passe à errer, rencontrant une foule de personnages plus ou moins fantasques (un cirque abritant une femme gonflable, une jeune femme s’apprêtant à donner naissance à un bâtard, de vieilles matrones borgnes…) et, quand sa mère le rabroue un peu trop, il s’en va sur la montagne de la terreur parler avec son père mort.
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Cet adolescent, c’est Terayama qui se livre tout d’abord au travers d’une succession de petits poèmes qui émaillent le film, tirés d’un recueil de poèmes qu’il avait écrit sur son enfance : "Den'en Ni Shisu" (qui donne aussi son titre original au film) puis finalement au travers de cette évocation filmée de sa jeunesse qui repose autant sur de réels souvenirs que sur un ressenti par rapport à ces souvenirs. C’est d’ailleurs le thème principal de ce film riche en thématiques... Que sont nos souvenirs ? Sont ils réels ? Sont-ils fabriqués, enjolivés par notre inconscient ? Peut-on vivre notre présent sans évacuer ces souvenirs qui le polluent ? Que deviendrait mon présent, ma vie actuelle si j’avais la possibilité d’influer sur ces souvenirs et sur mon passé ?
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Ce sont du moins les questions que va se poser le narrateur dans la deuxième partie du film.
Parce que le film est articulé en deux parties. Si la première suit l’errance féerique, onirique, fantastique voire par moment érotique de cet adolescent curieux, alter ego de Terayama, le film s’arrête brusquement après 40 minutes et le spectateur se retrouve dans une salle de projection où était proje té le film, avec le réalisateur de celui-ci interprété par Kantaro Suga (déjà aperçu dans Les 13 tueurs ou Les 11 guerriers du devoir d’Eiichi Kudo ou dans Le Sabre de la bête d’Hideo Gosha). Dans sa discussion avec un critique, reconnaît avoir enjolivé cette histoire ouvertement autobiographique et va dès lors retourner dans ses souvenirs et avec cet autre moi 20 ans plus jeune, revisiter son passé.
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Raconté comme ça, on pourrait redouter un pensum indigeste, mais il n’en est rien. Le film est un réel patchwork de scènes toutes plus colorées les unes que les autres. Terayama faisant un usage quasi systématique des filtres colorés, l’écran se teinte en camaïeux de différentes couleurs suivant le ton de la scène (les scènes dans le cirque sont ainsi multicolores). Scènes par moment absurdes, oniriques (on parle souvent de surréalisme pour Terayama, mais je ne trouve pas que ça s’applique bien ici), ou plus réalistes où la légèreté côtoie parfois une certaine cruauté mais qui se laissent suivre avec un réel intérêt. Les théories que Terayama développe ne sont quasiment jamais exposées directement si ce n'est dans la scène centrale. Et même dans ce cas, les dialogues n'ont rien de plombant comme ils pourraient l'être dans certains films plus intellectuels. La forme cinématographique prime sur une théorisation excessive.

Il faut enfin souligner l’excellent score de J.A. Seazer qui accompagne le film de bout en bout, non seulement pour souligner la narration, mais aussi comme faisant partie de cette narration. Les paroles des chansons étant par moment en relation directe avec ce qui se passe à l’écran (on pourrait presque par moments parler de comédie musicale). Score qui se fait tour à tour intime, mélancolique, tour à tour lyrique furieux, hypnotique, traversé de guitares psychédéliques pour mieux souligner la tension de la scène… Des délires lyriques ou expérimentaux qui m'ont fait penser par moment dans les choeurs et l'utilisation de la guitare électrique à ce que faisait Morricone, mais avec dans les chants une touche japonaise.
En prime un ou deux morceaux pour ceux que ça intéresse :
Spoiler (cliquez pour afficher)



Celui-ci monte progressivement en tension pour culminer dans un final dantesque!!!
A écouter absolument.


Un très grand film pour moi, à ranger au côté des plus belles réussites de l'ATG (notamment celles d'Oshima comme Il est né après la guerre ou Journal d'un voleur de Shinjuku). 6/6

A quand des édition DVD de ces films, bon dieu!!!!!?
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Eigagogo
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Re: Cache Cache Pastoral (Shuji Terayama - 1974)

Post by Eigagogo »

Quand les ayant-droits vendront les films à un prix à la mesure du marché et/ou avec du matos correct!
Il n'y a guère que Criterion ou MasterOfCinema (sous titre anglais pour vente monde) qui peuvent s'y risquer en oneshot vu l'état du marché. En France faut faire un tir groupé "auteur" et aller toquer au CNC et et manoeuvrer finenement qu'il veuille bien subventionner son baril Yoshida, Wakamatsu ou autres. En attendant il y a un DVD fansub gratos .. et c'est déjà ENORME :)
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DukeOfPrunes
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Re: Cache Cache Pastoral (Shuji Terayama - 1974)

Post by DukeOfPrunes »

Où puis-je trouver ce film SVP ? Je connaissais la BO de J.A. Seazer avant de m'intéresser aux films de Terayama.
J'ai l'impression que rien n'est encore édité... Pourtant j'aimerais vraiment voir ce film.
Vivement en HD (STA/STF)
Joseph L. Mankiewicz - Sleuth / Jan Švankmajer - The Complete Short Films / Ladislas Starewitch - The Tale of the Fox & Other Fantastic Tales /Abel Gance - Napoléon / Koji Wakamatsu - Endless Waltz / Jiří Barta - Krysař / Raymond Bernard - Le miracle des loups / Luis García Berlanga - Plácido / Oldřich Lipský - Happy End / Masaki Kobayashi - Samurai Rebellion / Akira Kurosawa - Dersou Ouzala / Frank Capra - Arsenic and Old Lace... etc.!
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Re: Cache Cache Pastoral (Shuji Terayama - 1974)

Post by locktal »

Excellent film de Terayama, en effet !

Tu peux le trouver là : http://www.ebay.com/itm/PASTORAL-DIE-CO ... 0801285426

Il semble que cette édition DVD soit assez rare...

Sinon, Cache-cache pastoral se trouve assez facilement sur la toile, avec des sous-titres anglais (c'est comme ça que j'ai pu voir ce film magnifique, de même que Grass labyrinth du même Terayama :fiou: )
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Re: Cache Cache Pastoral (Shuji Terayama - 1974)

Post by Eigagogo »

locktal wrote:Tu peux le trouver là : http://www.ebay.com/itm/PASTORAL-DIE-CO ... 0801285426

Il semble que cette édition DVD soit assez rare...
c'est un bootleg, il n'y a pas d’édition officielle sous-titrée pour "jetons les livres" "cache cache pastoral" "le boxeur" et "adieu l'arche".
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Re: Cache Cache Pastoral (Shuji Terayama - 1974)

Post by locktal »

Ah, OK, je ne savais pas...

Merci de l'information.

Espérons une édition DVD (ou Blu-ray, mais j'en doute... ) des films de Terayama, mais je ne suis pas tellement optimiste : c'est vraiment dommage !
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Re: Cache Cache Pastoral (Shuji Terayama - 1974)

Post by bruce randylan »

Hop je profite de ce topic pour parler du cinéaste au sens large

Adieu l'arche (1983)

Dans un village isolé, un homme vit en couple avec sa cousine. Pour éviter des rapports incestueux, le père de celle-ci lui a mise un ceinture de chasteté. Les habitants de la bourgade ne cesse donc de railler l'époux en le traitant d'impuissant.

Le premier Terayama que je découvre est le dernier qu'il réalisa.
D'après un ami, c'est sans doute l'un des plus abordable, ce qui a l'air fort probable. J'ai quoiqu'il en soit beaucoup aimé même si je serais bien incapable d'en parler car le film demeure tout même quasi incompréhensible même si on sent que le film est une immense allégorie/métaphore du temps et de la mort. Pas surprenant car le cinéaste se savait gravement malade lors de la réalisation.
Il évoque donc un village où le temps semble suspendu, comme s'il était arrêté volontairement et qu'il s'agissait d'un bien qu'il ne faudrait pas partager ou qu'il constituait une valeur dont il faudrait se méfier. Ainsi, toutes les horloges du hameau sont enterrés la plage et seule le maire a le droit d'en avoir chez lui car il ne faudrait pas que l'heure qu'elle indique rentre en conflit avec celui d'une autre maison. De la même manière, la mort même ne semble pas arrêter la présence sur terre puisqu'un fantôme continue de venir parler à celui qui l'a tuer.
Le village entier semble être une sorte de bulle repliée sur elle-même qui fonctionne comme un univers à part entière et donc il est impossible de s'échapper.

C'est à la fois très obscur et abstrait mais également frais, lumineux et limpide. Le film n'est jamais écrasé par ses prétentions ou son écriture grâce à des personnages attachants, un certains sens de l'humour et une réelle poésie tout en discrétion. On se fait happé par le rythme et son 'atmosphère fantasmagorique.
Et puis la conclusion est magnifique, porté par une sérénité et une douceur qui donnent des larmes aux yeux tout en étant un joli moment de cinéma
Spoiler (cliquez pour afficher)
La modernité arrive doucement dans le village au point de les catapulter en plein mégapole où leurs vies se reconstruisent en quelques secondes dans de nouvelles existences qui sont le prolongement de leur caractères
Insaisissable certes... mais tellement saisissant :D
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Re: Cache Cache Pastoral (Shuji Terayama - 1974)

Post by gnome »

Un Terayama que je dois encore voir... :D

Je ne peux que te conseiller Cache cache pastoral qui est une merveille.
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bruce randylan
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Re: Cache Cache Pastoral (Shuji Terayama - 1974)

Post by bruce randylan »

C'est prévu :D
(Adieu l'arche, je l'ai découvert à la cinémathèque)
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Re: Cache Cache Pastoral (Shuji Terayama - 1974)

Post by bruce randylan »

Le labyrinthe d'Herbes (segment du film à sketch Collection privées - 1979)

Un adolescent rencontre une jeune femme qui vie enfermée dans une maison. Elle est devenue folle à force d'attendre un prétendant au mariage qui ne sera jamais venu et tente de le séduire. Sa mère vit très mal cette attirance.

un nouveau tour de force visuel avec son ambiance onirique et fantastique pour une histoire au symbolisme par moment abstrait mais qui fonctionne car l'univers (dé)peint par Terayama semble déconnecté de la réalité et donc d'une logique habituelle. Sa logique et sa cohérence, on la perçoit par le pouvoir hypnotique du film : ellipses brutales, couleur fabuleuses, métaphore sexuelles, saut dans le temps, atmosphère proche du rêve, sous-texte psychanalytique (Oedipe n'est vraiment pas loin). Alors certains aspects ou détails nous échappent mais ce n'est jamais un mal puisque ça rend ce moyen-métrage encore plus fascinant et précieux. Ne pas avoir toutes les clés de compréhension rend le dépaysement toujours plus réjouissant et poétique. L'important est qu'on saisisse les grandes lignes et la portée du récit, tout en étant sensible au style onirique.

Par contre plusieurs points sont surprenants. Tout d'abord la présence d'une nudité frontale (tant masculine que féminine) qui surprend puisque qu'interdite au Japon alors (des caches noires sont logiquement là pour cacher les détails anatomiques en général). Il doit donc sans doute s'agir d'une copie pour l'exportation.
Ca conduit au deuxième point : une voix-off composée par Chris Marker qui couvre les dialogues en japonais tout en décrivant aussi certaines actions auquel on assiste et qui explique certains sauts dans le temps.
Est-ce qu'il s'agit du coup d'une version remontée pour l’international ou est-ce que Marker a voulu rendre certaines ellipses plus compréhensibles ?
En tout cas ce procédé de voix-off n'est pas sans crée une certaine distanciation avec l'atmosphère du film. Le film fonctionne d'ailleurs bien mieux quand elle est absente.

Pour les curieux, le film (du moins ce segment) repasse au centre Pompidou le 18 décembre dans le cadre de l'hommage à Chris Marker. :wink:
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