Le Western américain : Parcours chronologique II 1950-1954

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Jeremy Fox
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Black Horse Canyon

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Le Défilé sauvage (Black Horse Canyon – 1954) de Jesse Hibbs
UNIVERSAL


Avec Joel McCrea, Mari Blanchard, Race Gentry, Murvyn Vye
Scénario : David Mainwaring & David Lang
Musique : Joseph Gershenson
Photographie : George Robinson (Technicolor 1.37)
Un film produit par John W. Rogers pour la Universal


Sortie USA : Juin 1954


Del Rockwell (Joel McCrea) vit dans un ranch avec l’orphelin Ti (Race Gentry), son fils adoptif depuis l’âge de 12 ans. Leur rêve est de capturer ‘Outlaw’, un magnifique étalon noir qui sillonne les prairies de l’Ouest ; un étalon peu apprécié des éleveurs puisque ayant la particularité d'aller faire sortir les chevaux des différents enclos où ils sont parqués. En effet, la jeune Aldis (Mari Blanchard) qui l’a élevé lui avait apprit alors qu’il n’était encore qu’un sage poulain à ouvrir les barrières avec ses naseaux . Elle espère elle aussi que son cheval désormais réputé indomptable vienne un jour la retrouver. Mais un troisième personnage souhaite également mettre la main sur ce mustang sauvage, le rancher Jennings (Murvyn Vye) : il ne verrait pas de mal à le tuer s’il ne parvenait pas à s’en saisir, le cheval lui ayant déjà fait perdre bien trop de bêtes ainsi même qu’un de ses hommes ayant tenté de le dresser. Afin que ‘Outlaw’ ne finisse pas entre les mains de ce sale individu, Aldis s’associe avec Del et Ti pour aller capturer l’étalon noir. Les deux hommes acceptent avec empressement d’autant que Ti est tombé amoureux de cette jeune femme de caractère qui au contraire est plutôt attirée par Del…


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Le réalisateur Jesse Hibbs possède une petite filmographie constituée de seulement douze titres. Il œuvra surtout dans le domaine du western, tournant principalement avec l’acteur Audie Murphy. C’est d’ailleurs Hibbs qui mettra en scène ce dernier alors qu’il interprète son propre rôle dans un film basé sur sa vie de soldat et de héros de la Seconde Guerre mondiale : L'Enfer des hommes (To Hell and Back) ; grâce à ce fait assez rare dans l'histoire du cinéma, il s'agit encore aujourd’hui de son film le plus connu. Avant de passer derrière la caméra, Jesse Hibbs aura été footballeur avant de devenir assistant réalisateur auprès, entre autres, de John Ford et Anthony Mann ; on aurait pu rêver pire comme formateurs ! Après L'Étoile brisée en 1958 il s'exilera à la télévision et y travaillera jusqu'en 1970, sur plusieurs séries télévisées célèbres, notamment Gunsmoke, Bonanza, Perry Mason, Les Mystères de l'Ouest ou Les Envahisseurs. Sa réputation auprès de la critique française a toujours été désastreuse ; malgré cette extrême sévérité, il aura néanmoins signé quelques westerns très sympathiques tels Chevauchée avec le diable (Ride Clear at Diablo) avec l’excellent duo Audie Murphy/Dan Duryea ou encore L’Homme de San Carlos (Walk the Proud Land), curieux western pro-indien, très digne et quasiment sans aucune violence. En 1954 il réalisait pas moins de quatre westerns dont celui qui nous intéresse ici, les trois autres étant Ride Clear at Diablo mais aussi La Montagne jaune (The Yellow Mountain) avec Lex Barker et Seul contre tous (Rails into Laramie) qui restera pour les amateurs de feu ‘La Dernière séance’, le dernier film présenté lors de cette mythique émission de télévision. A ce propos profitons-en : ce serait une bonne idée que de voir sortir une édition de ce film avec John Payne et Dan Duryea sur galette numérique. A bon entendeur...


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Mais que dire de Black Horse Canyon ? Pas grand-chose malheureusement ! Et c’est en découvrant ce film d’une totale médiocrité que l’on peut arriver à mieux comprendre la férocité de certains historiens du cinéma à l’encontre du cinéaste ; car il faut bien se rendre à l’évidence, il n’y a ici quasiment rien à sauver ! La mise en scène est totalement indigente (le film a-t-il bien été tourné en 1.37 comme indiqué sur imdb ? Auquel cas cela prouverait l’absence totale de sens du cadrage de la part du réalisateur) et il en est de même en ce qui concerne la direction d’acteurs : rarement Joel McCrea nous aura paru aussi fade, dénué de charisme. Il faut dire que l’écriture de son personnage est tellement pauvre qu’il était probablement difficile pour le comédien de faire mieux. Quant à Mari Blanchard ou encore le jeune Race Gentry, ils ne sont guère plus convaincants ; et c’est bien gentil de le dire ainsi. L’actrice nous fera bien meilleure impression en reprenant le personnage créée par Marlène Dietrich pour Femme ou démon (Destry Rides again) dans Le Nettoyeur (Destry), remake du premier par le même réalisateur, George Marshall. D’ailleurs, tous les autres protagonistes du film s’avèrent tout autant transparents, les auteurs ayant faits de leur mustang noir le véritable héros de leur ‘intrigue’… si tant est qu’il y en ait une. On se demande d’ailleurs comment Daniel Mainwaring en est arrivé à pondre un scénario aussi inexistant, lui qui fut auparavant l’auteur de ceux de La Griffe du passé (Out of the Past) de Jacques Tourneur, de celui jubilatoire de Ca Commence à Vera Cruz (The Big Steal) de Don Siegel et même, dans le domaine du western, de l’excellent L’Aigle et le vautour (The Eagle and the Hawk) de Lewis R. Foster.


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L’intrigue du film tourne donc d’une part autour d’un vague triangle amoureux, de l'autre autour des relations entre un homme d’âge mûr et un autre plus jeune qu’il a pris sous sa coupe, mais narre surtout la poursuite d’un cheval sauvage, sa capture, son dressage, son évasion... sa poursuite, sa capture, son dressage… son évasion... Si seulement le cinéaste avait eu du talent pour filmer tout ça, l'ensemble aurait peut-être pu fonctionner au moins en tant que documentaire sur les cow-boys, leur quotidien et leur environnement. Mais ici on s’ennuie ferme devant une double romance très peu crédible, des relations père-fils guère captivantes ni même touchantes, et l'on s'enquiquine tout autant à suivre cette course poursuite hommes-cheval, ce dernier s'avérant donc être le véritable protagoniste principal du film au point que Mainwaring semble avoir oublié d’étoffer -voire même d’écrire- ses personnages, tous aussi inconsistants les uns que les autres, 'Bad Guys' compris. Aucune alchimie entre eux, aucune (ou presque) lignes de dialogue savoureuses, aucun frémissement dramatique… c’est le vide le plus total sur le fond comme ça l'était sur la forme. Lorsqu’en plus on sait que la musique du film est péniblement redondante, que les paysages de l’Arizona sont pauvrement photographiés et que la plupart des séquences avec chevaux ont été reprises de Red Canyon de George Sherman, il ne reste plus grand-chose d’original -ou tout du moins d'efficace- à se mettre sous la dent.


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Pour les amoureux des chevaux, je conseillerais plutôt de se tourner vers des productions MGM ou 20th Century Fox, les films signés par Clarence Brown (Le Grand national – National Velvet) ou Harold D. Schuster (la série des Flicka), autrement plus beaux et agréables à regarder. A signaler cependant pour ceux que ça intéresserait que Black Horse Canyon est un western familial sans quasiment aucune violence si ce n’est une bagarre à poings nus (assez ridicule d'ailleurs) lors des dernières minutes. En conclusion, on peut facilement faire l'impasse même pour les fanatiques du genre.
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Drums across the river

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La Rivière sanglante (Drums across the River, 1954) de Nathan Juran
UNIVERSAL


Avec Audie Murphy , Walter Brennan , Lisa Gaye , Lyle Bettger , Hugh O'Brian , Jay Silverheels , Mara Corday , Emile Meyer, Morris Ankrum , Bob Steele
Scénario : John K. Butler & Lawrence Roman
Musique : Joseph Gershenson
Photographie : Harold Lipstein (Technicolor 1.85)
Un film produit par Melville Tucker pour la Universal


Sortie USA : Juin 1954

Alors que le studio Universal fut durant les premières années de la décennie le champion de la série B westernienne, on sent, qualitativement parlant (et à quelques exceptions près), un sacré relâchement depuis le début 1954. Les budgets semblent s’être resserrés (d’où une esthétique moins léchée, un rendu moins agréable à l’œil) et les quelques nouveaux producteurs paraissent être moins ambitieux et faire moins attention quant à la qualité d’écriture des scripts, au choix du casting… Il y eut pour commencer les deux mauvais westerns de George Sherman sortis quelques mois plus tôt et voilà que Nathan Juran, qui avait l’année précédente délivré deux westerns très sympathiques pour la firme (Quand la poudre parle - Law and Order avec Ronald Reagan ainsi que Le Tueur du Montana – Gunsmoke, déjà avec Audie Murphy), réalise un nouveau western, cette fois à l’intrigue bien trop banale et aux protagonistes bien trop caricaturaux pour arriver à nous captiver. Cet affaiblissement qualitatif, on le remarque même au travers des bandes originales, bien faiblardes en rapport à certains scores précédents signés par les excellents Herman Stein ou Hans J. Salter. La seule chose sur laquelle le studio ne veut toujours rien lâcher est sa volonté de ne tourner les scènes d’extérieurs qu’en décors naturels (ici encore bien choisis) sans jamais utiliser la moindre transparence même au sein des séquences mouvementées. C’est déjà ça de gagné et c’est une des raisons pour lesquelles les amoureux du western apprécient tant les productions d’un studio qui se moque le moins possible de son public ! Ceci dit, les nouvelles productions ont pour l’instant perdues un peu de la magie qui caractérisait celles qui s'étendaient en gros de 1947 à 1953. Gageons et espérons que ce ne soit qu’un passage à vide !


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Crown City, petite ville du Colorado s’étant édifiée suite à la découverte de mines d’or dans les alentours. En cette fin de 19ème siècle, les habitants se demandent s’ils vont continuer à pouvoir y vivre plus longtemps, les gisements étant presque épuisés. Il reste cependant des filons qui n’ont pas encore été touchés ; le problème est qu’ils se situent de l’autre côté de la rivière San Juan, dans les montagnes du territoire de la tribu des Utes sur lequel, suite à un traité, les hommes blancs n’ont pas le droit de pénétrer. Gary Bannon (Audie Murphy), qui gère une petite entreprise de fret avec son père Sam (Walter Brennan), se laisse convaincre par Frank Walker (Lyle Bettger) d’aller malgré tout prospecter en territoire indien afin d’éviter la faillite. Sam, qui connait bien et respecte la tribu des Utes, tente de s’interposer mais son fils n’en fait qu’à sa tête (d’autant qu’il hait les indiens responsables de la mort de sa mère) et le voilà parti avec Walker et ses hommes. En réalité, Walker nourrit le projet de créer un incident avec les indiens : il pense que si une guerre est déclenchée entre colons et indiens, ces derniers seront reconduits dans des réserves, laissant le champ libre pour pouvoir exploiter les mines d’or situées dans les montagnes. A peine le groupe a t’il franchi la rivière qu’il est pris en embuscade par les Utes. Sam, qui est parvenu à rattraper le convoi réussit à parlementer avec le chef de la tribu (Morris Ankrum) mais Walker et ses hommes arrivent néanmoins à créer l’incident fatal en tuant trois indiens venus parlementer. Voyant la tournure que prennent les évènements, Gary commence à vouloir changer de camp mais il n’est pas au bout de ses peines puisque, sentant qu’il ne le suivra pas dans ses noirs desseins, Walker fait tout pour le discréditer auprès de ses concitoyens…


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Des blancs cherchant à créer un conflit avec les indiens dans le seul but de profiter de la confusion. Des Indiens pacifiques mais qui ne souhaitent pas être délogés ni que l’on vienne empiéter sur le bout de territoire qu’on leur a difficilement accordé. Un homme raciste finissant par comprendre qu’il l’était à tort, que l’on ne doit pas juger un peuple sur un seul de ses membres… Intentions évidemment tout à fait louables mais rien de bien neuf à se mettre sous la dent. Du déjà vu et revu mais surtout en bien mieux ! Le Western de Nathan Juran est de nouveau un véhicule pour la star maison, Audie Murphy. Ce dernier se fait pourtant voler la vedette par Walter Brennan mais aussi par les vicieux ‘Bad Guy’ interprétés par Lyle Bettger et Hugh O’Brian. Malheureusement leur jeu est tellement caricatural et répétitif que finalement, qu'ils soient ternes, pittoresques ou picaresques, aucun protagoniste n’arrive vraiment à attirer notre attention. Nous visionnons donc ce pauvre western sans passion ni intérêt, comme les spectateurs de l’époque d’ailleurs qui boudèrent le film. Un échec commercial assez justifié par le fait que l’ensemble fait ressentir comme un air de bâclage et puisqu’il s’agissait alors d’un des moins bons films avec Audie Murphy. Il faut dire que Melville Tucher à la production est loin d'avoir une filmographie mirobolante à son actif au contraire par exemple d'un Aaron Rosenberg qui avait d’ailleurs produit le premier western de Nathan Juran (Law and Order), d’une toute autre qualité. Non qu’il ait été plus original mais mieux écrit, mieux rythmé, plus efficace. A travers le western à la Universal, on se rend encore mieux compte du fait, qu’à l'époque des studios, le producteur comptait souvent presque tout autant que le réalisateur dans le résultat final qui, et notamment dans la série B, dépendait plus du travail d'une équipe que de la personnalité d'un auteur.


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Si ce Drums across the River est moins palpitant que les westerns précédents de Nathan Juran, c’est aussi à cause de son intrigue paresseuse, banale et guère palpitante (malgré une bonne dose d'action), les scénaristes de ce dernier étant bien moins doués que DD Beauchamps. Car sinon, la mise en scène, même si sans aucun génie, s’avère toujours plutôt correcte, nous proposant mêmes quelques rares séquences assez réussies comme cette bagarre à poings nus dans un grand baquet de récupération d’eau, une pendaison se déroulant sous une pluie battante et surtout cette belle scène des obsèques du chef indien dans un lieu désert et venté. A notifier encore une autre jolie scène dans le campement indien qui voit Audie Murphy perdre ses préjugés racistes lorsqu’il se rend au chevet du vieux chef mourant, interprété par Morris Ankrum, qui lui fait comprendre qu’il ne faut pas juger un groupe à la bêtise d’un de ses membres, expliquant aussi qu’il faut toujours combattre les ennemis de la paix : « I fought the enemies of peace, no matter who, while I lived. I will fight them after my death. » Pour le reste, à l’image du personnage féminin qui n’a d’autre fonction que de se jeter dans les bras du héros à la toute dernière image, rien de vraiment intéressant à piocher au sein de ce tout petit western pro-indien.
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Bronco Apache

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Bronco Apache (Apache, 1954) de Robert Aldrich
UNITED ARTISTS


Avec Burt Lancaster, Jean Peters, John McIntire, Charles Bronson, John Dehner, Paul Guilfoyle, Ian MacDonald, Walter Sande, Morris Ankrum, Monte Blue
Scénario : Paul Wellman, James R. Webb
Musique : David Raksin
Photographie : Ernest Laszlo (Technicolor 1.37)
Un film produit par Burt Lancaster et Ben Hecht pour la United Artists


Sortie USA : 09 juillet 1954

Robert Aldrich réalise avec Bronco Apache son premier western, genre qu'il n'illustrera pas énormément mais dont tous les titres auront leur importance (mais nous n'en sommes pas encore là). Une très belle entrée en matière pour ce metteur en scène qui promet alors beaucoup, nous offrant non moins pour ce galop d’essai qu’une des plus belles réussites du western pro-indien. Avec La Flèche brisée de Delmer Daves, La Porte du diable d’Anthony Mann et Tomahawk de George Sherman, il complète un magnifique quatuor pour ceux qui voudraient ne voir que la ‘substantifique moelle’ de ce que les réalisateurs hollywoodiens avaient su tirer à cette époque de leur combat pour réhabiliter la nation indienne ! Je me plais à penser que si l'année 1954 avait débuté aussi moyennement pour les amoureux du western, c’était probablement pour se laisser le temps de préparer le terrain aux jeunes Nicholas Ray et Robert Aldrich qui furent les premiers à faire voler en éclat le classicisme à l’intérieur du genre. Attention, cet état de fait n’est pas une garantie de plus grande qualité mais de changement et d’évolution. Avec successivement Johnny Guitar et Bronco Apache, le western se modernise. Ce qui ne veut pas dire que le genre ne sera plus jamais comme avant, loin de là (car le western classique est encore loin d’être moribond ; et c’est tant mieux), mais ces nouveaux metteurs en scène viennent apporter un peu de nouveauté et de sang neuf qui sont d’autant plus les bienvenues que leurs deux films sont remarquables !


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Geronimo (Monte Blue) ayant déposé les armes, l’Indien Massaï (Burt Lancaster) se considère comme ‘le dernier des Apaches’, le seul ne souhaitant pas capituler dans la lutte de son peuple contre ‘l’homme blanc’. Capturé et mis avec ses frères de race dans le train qui les conduit dans les réserves de Floride, il s’en échappe. Il va alors traverser le quart des États-Unis afin de retourner auprès de sa tribu. Il rencontre, au cours de sa fuite, des Cherokees qui ont su rester libres et ont réussi à vivre en bons termes avec les blancs grâce à leur savoir-faire dans la culture du maïs. De retour au Nouveau-Mexique, il souhaite inculquer cet exemple aux quelques Apaches désormais parqués mais il est trahi par l’un des siens, Hondo (Charles Bronson), qui, convoitant lui aussi la jolie Nalinle (Jean Peters), pense s’être ainsi débarrassé de son rival. Réussissant à se libérer à nouveau, Massaï décide de poursuivre la lutte ‘seul contre tous’ ; mais c’est sans compter sur Nalinle qui choisit de rester à ses côtés, de lui apporter de l’amour et du réconfort lors de son combat qu’elle imagine pourtant perdu d’avance. Quant à l’éclaireur Al Sieber (John McIntire), il ne les lâche pas d'une semelle, mettant un point d'honneur à capturer lui-même le dernier guerrier Apache.


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En 1953, une résolution de ‘la Chambre des Représentants et du Sénat’ fait enfin considérer les ressortissants indiens des Etats-Unis comme des citoyens à part entière, et confirme ainsi la loi de citoyenneté de 1924. L’année suivante, la politique inaugurée par le gouvernement de Washington permet à de nombreux réalisateurs et producteurs de réhabiliter comme il se doit et avec encore plus de facilités la nation indienne qui n’a néanmoins pas été autant malmenée (au cinéma) que les clichés à ce sujet ont pu nous le faire croire. Il suffit de reprendre ce parcours dès le début pour s’en rendre compte : les westerns vraiment racistes ou haineux, se plaisant à faire des natifs des ‘méchants’ qu’il fallait absolument massacrer, peuvent se compter sur les doigts de deux mains, n’ayant donc constitué qu’une très faible part de la production. Même à l’époque du muet, certains cinéastes, suivant la tradition instaurée par James Fenimore Cooper en littérature, avaient décrit avec respect et sympathie le ‘bon sauvage’ mais souvent, comme le prouve cette expression, avec une certaine condescendance. A la fin des années 40, John Ford montre des tribus souhaitant sincèrement vivre en paix dans le puissant Fort Apache et l’élégiaque La Charge héroïque. Mais comme nous l’avions déjà vu, ce sont Delmer Daves et Anthony Mann qui ouvrirent royalement la voie de cette véritable réhabilitation, Bronco Apache, violent réquisitoire contre la condition des Indiens d’Amérique, ne faisant que durcir et rendre encore plus radical le discours grâce surtout à son héros auquel on ne peut constamment s'identifier, Aldrich pourfendant le manichéisme.


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Le scénario de James R. Webb (qui sera également l’auteur d’un autre très célèbre film ‘pro-indien’ : Les Cheyennes de John Ford) est remarquablement écrit, le plaidoyer est sincère et vigoureux, et le personnage de Massaï possède bien plus de relief et de densité psychologique que ceux de Cochise et Lance Poole qu’interprètent respectivement Jeff Chandler dans La flèche brisée et Robert Taylor dans La porte du diable. Attention, il ne s’agit pas ici de dénigrer ces deux superbes films, très courageux pour l'époque (d'ailleurs dans leur ensemble même supérieurs à celui d'Aldrich) mais d’affirmer que 'le gros Bob' ose encore aller plus loin dans la dénonciation. Le propos de son western a pu paraître ambigu à certains (surtout à cause de la scène finale sur laquelle nous reviendrons plus tard) ; en effet Massaï est loin d’être un personnage manichéen. Il s’agit au contraire d’un individualiste forcené, égoïste, violent et même quasiment paranoïaque, persuadé qu’il a le monde entier pour ennemi, aussi bien les soldats que ses anciens frères d’armes. Ce qui n’est pas loin d’être vrai mais, s’étant exclu lui-même de toute possibilité d’avoir une quelconque sociabilité, c’est de son plein gré qu’il se place dans cette situation, ne tenant pas à capituler et à renoncer au combat même si la cause est définitivement perdue à cette époque.


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Sa guérilla solitaire part évidemment de très bonnes et loyales intentions, et la cause pour laquelle il lutte est très juste, le ‘dernier Apache’, comme il se nomme lui-même, ne supportant pas les conditions dans lesquelles ses frères sont traités non plus que les brimades et vexations qui leurs sont infligées ; mais il va sans dire qu’il refuserait à coup sûr d’écouter toute proposition d’amélioration de la situation tellement il est têtu et persuadé de sa fin inéluctable, qu’il se batte ou non : "Je suis un guerrier et un guerrier ne vaut rien sans la haine ; tous les blancs, tous les indiens sont mes ennemis. Je ne puis les tuer tous, un jour c’est eux qui me tueront." Alors qu’il décide de cultiver lui-même son champ de maïs pour subsister, il recrée son monde à l’écart des autres, avec l’aide unique de Nalinle, dans l’aridité d’une montagne menaçante. Toutes ses actions et tentatives sont donc exaltées, lyriques mais aussi désespérées et suicidaires. On a encore du mal à reconnaître dans ce scénario, le Aldrich cynique qui se dévoilera la même année avec Vera Cruz, mais il s’agissait là d’un film de commande.


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En effet, Alerte à Singapour, le second long métrage du réalisateur, avait attiré l’attention de Burt Lancaster et Harold Hecht qui lui confièrent alors la mise en scène de Bronco Apache, leur dernière production. Le film suit d’assez près l’odyssée véridique et singulière d’un Indien Apache nommé Chiricahua dont le grand peintre de l’Ouest, Frederic Remington, avait appris l’histoire de la bouche d’un scout servant la cavalerie fédérale à la fin du XIXe siècle. L’acteur se donne le rôle principal en y insufflant toute son énergie, puisqu’il passe son temps à courir, bondir, sauter devant la caméra souple et vive du réalisateur. Aujourd’hui, on aurait un peu facilement tendance à être agacé de voir tenir des rôles d’indiens par des acteurs n’appartenant pas à cette race, mais à l’époque, les personnages principaux se devaient d’être interprétés par des stars pour éviter un échec au box-office. Et il serait pour cette raison un peu ridicule de critiquer cet état de fait puisqu’il faut bien constater que ces acteurs, la plupart du temps, furent très convaincants dans leur rôle de ‘peaux-rouges’.


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Dans Bronco Apache, les acteurs blancs, grimés en Indiens, sont d’une crédibilité totale y compris Morris Ankrum qui s'en était fait une spécialité ces dernières années (il était quelques semaines avant le chef indien dans Drums along the River de Nathan Juran). On sent le fond de teint à plein nez et les yeux bleus de Burt Lancaster étonnent un peu au début, mais une fois acceptés ces faits, nous n’y portons plus attention et la performance se révèle vraiment étonnante. Burt Lancaster ne se laisse pas aller au cabotinage comme il a parfois eu tendance à le faire et Jean Peters dans la peau de cette squaw fière et forte trouve ici l’un de ses plus beaux rôles. La scène où Nalinle, repoussée par Massaï qui ne veut pas s’encombrer d’une femme dans sa fuite, l’empêche de la suivre à coups de bâton dans le ventre, mais où elle persiste et continue à suivre ses traces en se traînant, se griffant, se déchirant les genoux et les pieds jusqu’à tomber épuisée dans les bras d’un Massaï ému par ce courage, est prodigieuse de force, de poésie et de lyrisme et l’actrice y est pour quelque chose. Charles Bronson n’a qu’un tout petit rôle mais son visage buriné fait merveille.


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Revenons-en maintenant à ce final tant décrié par une grande majorité mais sans lequel nous n’aurions certainement pas eu ces paroles d’un cynisme totalement ‘aldrichien’, prononcées par le ‘chasseur d’indien’ John McIntire (une nouvelle fois superbe) qui regrette la capitulation des ‘peaux rouges’ car "c’était la seule guerre qu’on avait et j’ai bien peur qu’on n’en ait pas d’autres avant bien longtemps ; j’avais du boulot avec eux dans les parages." : phrase qui renforce encore la violence du réquisitoire et préfigure le Aldrich des films suivants. Cette ultime scène n’était pas celle voulue par le réalisateur et le scénariste. En effet, Hondo (Charles Bronson) devait tuer son frère de race après la traque finale au milieu du champ de maïs. Les Artistes Associés et Ben Hecht, effrayés par un tel pessimisme, arrivèrent à imposer la leur, dans un premier temps refusé par Burt Lancaster, et nous nous trouvons maintenant devant un final qui détonne un peu puisque Massaï, entendant les cris de son nouveau-né, décide de renoncer au combat et de fonder une famille oubliant toute velléité de combat. Malgré tout, je ne pense pas que cette séquence affaiblisse la portée du plaidoyer sincère d’Aldrich puisque la cause de Massaï était perdue dès la première scène du film dans laquelle on apprenait d’emblée qu’il ne restait plus que lui à n’avoir pas accepté la reddition. Dans ce cas, pourquoi ne pas accepter ce happy-end qui n’enlève aucune fierté à ces deux personnages hors du commun ? Ils renoncent au combat, mais qui dit que ce n’est pas pour suivre l’exemple des Cherokees ? Tout porte à le croire, ce qui ferait d’eux des messagers d’espoir pour leur peuple et amènerait enfin, par une reconversion peu déshonorante, une paix voulue par les deux camps. Un message d'une belle sensibilité, assez éloigné du ton des futurs films du cinéaste.


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Car en plus de la fameuse scène de l’acharnement de Nalinle à suivre Massaï, montrant l’amour des deux personnages après la cruauté et la brutalité de leurs rapports initiaux, il faudrait citer aussi celle ou Massaï, la tête couchée sur le ventre de Nalinle, apprend qu’il va être père ; peut-être l’une des rares scènes de tendresse de tout le cinéma d’Aldrich : quelle émotion et quelle connivence entre les deux acteurs ! A côté de ces quelques moments de calme, une aventure menée tambour battant sans quasiment aucun temps mort, à la mise en scène vigoureuse et nerveuse dont la figure de style récurrente est le long travelling latéral de droite à gauche. Un travelling sur les soldats en embuscade débute le film et Aldrich l’utilisera encore très efficacement à de nombreuses reprises et notamment dans la scène remarquable au cours de laquelle Massaï découvre, apeuré et intrigué, une rue de Saint-Louis et sa ‘faune’ bigarrée et braillarde. Délaissant le format large qui commençait à devenir la norme, le réalisateur préfère filmer ses personnages de très près, et pour cela, cadre assez serré. Son utilisation nerveuse de la caméra, ses choix d'éclairages surprenants ('l'ombre lumineuse' de la fenêtre portée au plafond), ses cadrages modernes (ressemblant assez à ceux de John Huston) et une science du montage assez étonnante, sèche et nerveuse, tous ces éléments mis en application sur Bronco Apache font de Robert Aldrich l’un des premiers ‘non-classiques’ du western.


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Sans atteindre les sommets d’un genre qui n’en est pas avare, surtout en cette décennie, nous nous trouvons devant un film plein de rythme et de vitalité, remuant, attachant, violent et généreux, opposant un certain réalisme à de saisissantes envolées lyriques ou poétiques à l'image de la partition assez moderne de David Raksin qui n'en oublie pas la beauté des mélodies et la douceur de l'orchestration à l'exemple du superbe thème d'amour à la flûte. Avec cet 'Apache indompté' (traduction littérale du titre français) qui constitue son troisième film, Aldrich démontre sa virtuosité et se hisse immédiatement au niveau des plus grands. Une bonne recrue de plus pour le western. Nous n'avons pas fini de nous régaler !
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Re: Le Western américain : Parcours chronologique Part 2 (50

Post by Patapin »

Merci Jérémy pour ce rafraîchissement concernant Bronco Apache.
Je l'ai vu il y a quelques années déjà, mais j'en garde un excellent souvenir, je l'avais même enregistré sur K7, c'est dire.

Le personnage de Burt Lancaster est incroyable de densité et d'acharnement, qui hélas
Spoiler (cliquez pour afficher)
le poussent à des actes extrêmes que je déplore.
Ce film vaut le coup d'oeil.
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Jeremy Fox
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Re: Le Western américain : Parcours chronologique Part 2 (50

Post by Jeremy Fox »

Patapin wrote: Le personnage de Burt Lancaster est incroyable de densité et d'acharnement, qui hélas
Spoiler (cliquez pour afficher)
le poussent à des actes extrêmes que je déplore.
... d'où aussi la richesse du personnage absolument pas manichéen
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Re: Le Western américain : Parcours chronologique Part 2 (50

Post by someone1600 »

encore un film que je dois voir . ;)
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Re: Le Western américain : Parcours chronologique Part 2 (50

Post by Flavia »

Moi aussi, il fait partie des rares films que je n'ai pas vu de Burt Lancaster.
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Jeremy Fox
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Re: Le Western américain : Parcours chronologique Part 2 (50

Post by Jeremy Fox »

Flavia wrote:Moi aussi, il fait partie des rares films que je n'ai pas vu de Burt Lancaster.

S'il te plait autant que te découverte récente de Johnny Guitar, ça promet :wink:
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Re: Le Western américain : Parcours chronologique Part 2 (50

Post by Rick Blaine »

someone1600 wrote:encore un film que je dois voir . ;)
Flavia wrote:Moi aussi, il fait partie des rares films que je n'ai pas vu de Burt Lancaster.

Foncez, c'est excellent comme l'a écrit Jeremy. Un des très grand rôles de Lancaster, dans un superbe personnage.
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Re: Le Western américain : Parcours chronologique Part 2 (50

Post by locktal »

Oui, moi aussi j'aime énormément ce western d'Aldrich. Les relations, loin de toute caricature, entre Massai (Lancaster) et Nalinle (magnifique Jean Peters) sont d'une rare modernité pour un film de 1954.

Pour moi, le meilleur western d'Aldrich (je le préfère notamment aux excellents Vera Cruz et Fureur apache)...
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Re: Le Western américain : Parcours chronologique Part 2 (50

Post by Filiba »

Il y a comme une correspondance troublante entre Apache et Fureur Apache (notée je crois par Tavernier)
Presque la même histoire, vue de l'autre côté où Burt Lancaster serait John McIntire
et la noirceur du deuxième film est elle juste due à l'évolution du cinéma où à l'évolution d'Aldrich ?
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Jeremy Fox
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Re: Le Western américain : Parcours chronologique Part 2 (50

Post by Jeremy Fox »

Filiba wrote:Il y a comme une correspondance troublante entre Apache et Fureur Apache (notée je crois par Tavernier)
Presque la même histoire, vue de l'autre côté où Burt Lancaster serait John McIntire

Exact, je n'avais d'ailleurs jamais fait le rapprochement entre le personnage de McIntire dans Apache et celui de Burt Lancaster.
Filiba wrote: et la noirceur du deuxième film est elle juste due à l'évolution du cinéma où à l'évolution d'Aldrich ?
Je dirais au ton pessimiste des années 70 car chez Aldrich, l'évolution avait eu lieu quasiment immédiatement après Bronco Apache. Fureur Apache lui ressemble d'ailleurs bien plus et s'avère tout aussi ambigu et passionnant, la poésie et le lyrisme en moins.
pak
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Re: Bronco Apache

Post by pak »

J'aime beaucoup de western...

En fait, je me rends compte que j'aime tous les westerns dans lesquels a joué Burt Lancaster, de La Vallée de la vengeance de Richard Thorpe au tardif Fureur apache d'Aldrich, en passant par les classiques Vera Cruz, Règlements de comptes à OK Corral, Le Vent de la plaine, et même le controversé L'Homme de la loi ou le peu connu Valdez...

(par contre pas vu L'Homme du Kentucky que l'acteur a réalisé)

Ah non, y en a un que j'ai détesté, c'est Sur la piste de la grande caravane (peut-être le plus mauvais film de John Sturges à mon sens, même si je n'ai pas vu toute sa filmo), western soi-disant comique qui m'a laissé de marbre côté zygomatiques (mais l'acteur y était très bien).
Le cinéma : "Il est probable que cette marotte disparaîtra dans les prochaines années."

Extrait d'un article paru dans The Independent (1910)

http://www.notrecinema.com/
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Jeremy Fox
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Re: Bronco Apache

Post by Jeremy Fox »

pak wrote:
(par contre pas vu L'Homme du Kentucky que l'acteur a réalisé)
.
Pas déplaisant
Filiba
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Re: Bronco Apache

Post by Filiba »

[quote="pak"]J'aime beaucoup de western...

et même le controversé L'Homme de la loi ou le peu connu Valdez...


A mon avis deux films qui n'ont pas eu la production que méritaient leurs scénarios (réalisations plates et parfois carrément mauvaises)