La Splendeur des Amberson (Orson Welles - 1942)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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cinephage
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Post by cinephage »

ed wrote:
Strum wrote:D'autant que La Splendeur des Ambersons est un film tellement sublime, qu'il n'est nul besoin de parler d'autres cinéastes que Welles pour en chanter les louanges.
change le titre du film pour (presque) n'importe quel autre Welles, et je serai d'accord...

décidément, faudra que je lui redonne une chance à ce film, en prévoyant la coke et le café pour me stimuler un peu...
Tiens... Moi aussi, je suis faché avec ce film de Welles. J'en suis d'autant plus contrarié que j'aime ses autres films avec passion.
Je me dis aussi que je devrais lui donner une nouvelle chance. Mais aller jusqu'à acheter le dvd d'un film que je n'aime pas trop... :?
J'attendrai une occasion.
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Nestor Almendros
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La splendeur des Amberson (Orson Welles, 1942)

Post by Nestor Almendros »

J’avais déjà vu LA SPLENDEUR DES AMBERSON, c’était il y a quelques années sur Arte, dans un master assez mauvais et probablement identique à celui édité depuis par les éditions Montparnasse dans leur collection RKO. A l’époque, je me démotivais très facilement quand la qualité de l’image n’était pas au rendez-vous. Ce fut donc une occasion manquée.
Depuis quelques temps, j’ai envie de redécouvrir quelques films d’Orson Welles qui est un réalisateur que je connais très mal. Cette envie est notamment attisée par l’annonce imminente de la sortie de CITIZEN KANE en blu-ray (vivement !). J’attendais également (en fantasme) une hypothétique sortie de la version intégrale de la SPLENDEUR DES AMBERSON que je savais charcuté. Finalement, j’ai profité de la projection du film au Mac-Mahon à Paris comme un bon compromis et surtout l’opportunité à ne pas rater pour redécouvrir le film dans de bonnes conditions. C’était effectivement une bonne idée.

SPOILERS

LA SPLENDEUR DES AMBERSON est une fresque intimiste, un mélodrame tendance "noir" qui souligne des mutations de la société américaine autant qu’il décrit des psychologies étriquées liées à une « noblesse régionale » installée mais finalement fragile. Les personnages de cette famille bourgeoise sont broyés par leur position sociale, par ce piédestal maléfique imposé dès la naissance dont le fils, George, représente le cas extrême. Ancré uniquement dans le présent cossu et les privilèges oisifs, il n’anticipe jamais des changements possibles - surtout industriels, ceux qui vont causer la déchéance de sa famille. Trop heureux de ce système qu’il vit comme quasi-féodal, il se coupera lui-même l’herbe sous le pied en repoussant le père de celle qu’il aime, et perdra ainsi la possibilité d’une union qui se serait révélée profitable financièrement et qui aurait pu être l’alternative pour sauver son mode de vie et sa famille ruinée. Toujours par bêtise et inconscience, il empêchera sa mère de s’épanouir dans l’amour retrouvé. Enchaîné à une respectabilité obsessionnelle qu’il croit aussi immuable que son rang, son comportement scellera sa propre perte et celle de sa famille.
Il y a comme une sorte de critique cynique du monde de l’argent et des empires capitalistes : aussi puissants soient-ils, le vent est toujours susceptible de tourner au gré de modes ou des inventions. On note justement, à propos de cette automobile nouvellement inventée et sujette à débats dans le film, une scène où ce progrès est montré comme une évolution en même temps qu’une déterioration à long terme de la société. Il y a dans cette scène une lueur de lucidité assez étonnante au milieu d’un tableau mélodramatique.

J’entendais depuis longtemps la légende sur ce film mutilé. J’en ai vu aujourd’hui les séquelles, principalement dans sa deuxième moitié très elliptique où les transitions entre les séquences (fondus au noir principalement) m’ont paru grossières et frustrantes. Comme si Welles n’avait voulu illustrer une période de son histoire qu’avec une seule scène ou un minimum de développements. C’est l’impression que m’a donné ce montage, surtout vers la fin où les évènements s’enchaînent, où les impressions de parties manquantes apparaissent. Croisons les doigts pour que quelqu’un retrouve un jour les rushes perdus.
Reste que le style de Welles est toujours perceptible : par sa voix (comme avec Guitry – jusque dans la manière de faire son générique final, d’ailleurs), par l’ambiance presque oppressante, par la musique de Bernard Herrmann et bien sûr avec cette démonstration visuelle, la caméra très mobile (souvent en contre-plongée comme le veut l’habitude), ces cadres travaillés, remplis, ces décors envahissants et imposants (qui rappellent le tombeau Xanadu).

Très content de l’avoir vu même si le rythme est parfois irrégulier, si les carences se font sentir et si j’ai l’impression persistante de ne pas en avoir complètement profité. Il faut dire qu’en plus, un petit couple de vieux assis à côté de moi a décidé de quitter la salle au début de la dernière scène. Déconcentré, j’ai mal suivi ce que j’ai constaté être (malheureusement) les dernières répliques du film. Histoire de me prouver un peu plus que j’avais loupé des choses…
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Re: La splendeur des Amberson (Orson Welles - 1942)

Post by Federico »

La première fois que je l'ai découvert, comme je connaissais déjà un bon nombre de films de Welles qui m'avaient carrément dévissé la tête (une claque envoyée par une large paluche d'ours, ça fait très mal), celui-ci m'avait laissé un goût d'inachevé ou de tentative presque maladroite de réaliser une œuvre plus rangée, plus hollywoodienne (un peu à la Wyler). Comme si Welles avait accepté un temps de faire profil bas et un peu moins se faire remarquer, tel un élève doué mais trop turbulent qui durant un semestre se tiendrait à carreau pour ne pas se faire virer de l'école.
Alors, bien sûr, il y a ses marques de fabrique : les scènes d'intérieur cadrées en contre-plongée avec plafond exagérément bas pour enchâsser les personnages-marionnettes avec une ligne de fuite illusoire (mais qu'est-ce que je suis en train d'écrire, là !? Jean Mitry, sors de ce corps !! :lol: ) et ce générique qui file la chair de poule.

Depuis, je l'ai revu 2-3 fois et tout en ne pouvant que l'apprécier modérément par rapport au transport total procuré par la plupart des autres films de Welles, il contient malgré tout une des plus bouleversantes scènes que je connaisse. Une scène toute simple en apparence, qui paraîtrait presque anodine si une autre qu'Anne Baxter l'interprétait. Quand Tim Holt lui fait ses adieux et qu'elle se contente de lui sourire. Il s'éloigne, embarrassé, ne sachant sur quel pied danser, lui qui croyait compter un peu plus à ses yeux et elle ne quitte pas ce sourire qui se veut simplement amical et gentil. Puis elle s'en retourne et peu à peu ce sourire s'éteint. Elle entre dans un drugstore et s'effondre.
Je voudrais bien me défendre de tout romantisme désuet mais, rien à faire, cette scène me flingue. :oops:

Une scène d'une tendresse inhabituelle chez Welles, ogre-démiurge, roi-Saturne magnifique mais souvent cruel. Allez, j'ose : on dirait du John Ford... voire du Truffaut (celui de Tirez sur le pianiste et de La femme d'à côté).

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Re: La splendeur des Amberson (Orson Welles, 1942)

Post by Alphonse Tram »

Nestor Almendros wrote:J’attendais également (en fantasme) une hypothétique sortie de la version intégrale de la SPLENDEUR DES AMBERSON que je savais charcuté.
Oui, les responsables de chez Warner l'avaient évoqué il y a un an (voir deux ?) lors d'une discussion sur HTF, mais depuis rien de nouveau, comme pour bien d'autres titres.
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Re: La splendeur des Amberson (Orson Welles - 1942)

Post by Barry Egan »

C'est vrai que le DVD est dégueulasse, quand on a revu "Citizen Kane" en blu-ray juste avant, ça fait mal.

Quant au film en lui-même, c'est très bien, le ton est plus chaleureux au départ (les moments heureux de "Citizen Kane" ne sont pas aussi romantiques que là d'ailleurs) avant que tout ne dégringole à cause de l'unique fils Amberson, une vraie tête à claques, quel dommage qu'il ait pas osé le montrer sur son lit de mort à la fin avec Joseph Cotten à côté qui lui fait des doigts. C'est une manière terrible de finir le film, bon, je m'y attendais puisque je connaissais les histoires de remontage et tout, mais c'est absolument pas logique, il y avait de quoi faire, si c'était pas la mort sur le lit, Welles aurait pu le montrer devenir maçon sur un chantier pour gagner sa vie et se casser la figure en tombant d'un échafaudage. J'ai bien aimé les plans sur la ville qui devient industrieuse, et surtout la mention du narrateur sur le ciel qui s'obscurcit, si c'est une métaphore écologique, c'est incroyable ; cet Orson Welles avait tout vu à l'avance. Je trouve pas qu'au niveau des thèmes, ce soit si différent de "Citizen Kane", à part qu'on a droit à la chute d'une maison plutôt que de celle d'un seul individu, c'est la même trame, mais épaissie, plus de personnages, plus de destins contrariés, plus de joies, plus de peines, et une pensée sur la "modernité" et le "progrès" comme il devait peu y en avoir à l'époque, qui dépasse les simples stades du "c'était mieux avant" et de la nostalgie. Le montage d'origine avec sa fin originale, ça devait vraiment être quelque chose. Je lisais sur Wiki que Welles était au Brésil et qu'il aurait visionné une copie du vraie cut, peut-être le retrouvera-t-on là bas comme on a retrouvé "Metropolis" en Argentine. Ça, ça en serait une bonne nouvelle !
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Demi-Lune
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Re: La splendeur des Amberson (Orson Welles - 1942)

Post by Demi-Lune »

Dirk Diggler wrote:quel dommage qu'il ait pas osé le montrer sur son lit de mort à la fin avec Joseph Cotten à côté qui lui fait des doigts. C'est une manière terrible de finir le film, bon, je m'y attendais puisque je connaissais les histoires de remontage et tout, mais c'est absolument pas logique, il y avait de quoi faire, si c'était pas la mort sur le lit, Welles aurait pu le montrer devenir maçon sur un chantier pour gagner sa vie et se casser la figure en tombant d'un échafaudage.
Assez d'accord avec toi, la fin sentait le bâclé à plein nez et m'avait vraiment frustré tant elle jurait avec le reste. Ce petit plan final dans le couloir de l'hosto, avec les sourires Colgate d'usage... le film et son auteur valaient mieux que ce simili happy-end (imposé ?). Ça m'empêche incidemment de porter La Splendeur des Amberson au pinacle de Citizen Kane ou La Dame de Shanghai, pour rester dans les chefs-d’œuvre hollywoodiens de Welles. Terriblement frustrant car la virtuosité générale de l'ensemble, son aboutissement plastique, les cadrages baroques, le grand manoir et ses affaires de famille, ou encore le générique final déclamé façon Le Mépris, respirent le génie wellesien plein pot.
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Watkinssien
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Re: La splendeur des Amberson (Orson Welles - 1942)

Post by Watkinssien »

C'est une oeuvre tellement magnifique que j'en oublie volontairement son charcutage...

Après la bombe Citizen Kane, Welles devait encore faire un film avec le même contrat que pour son précédent avec carte blanche et final cut.

Il décide d'adapter le roman de Booth Tarkington, qui fut un ami de son père.
L'histoire raconte la vie de la riche famille Amberson, au moment où le XIXe siècle touche à sa fin, qui va connaître le déclin à cause de la prétention et de l'égocentrisme ambitieux du dernier du nom George Minafer.

Commençons par les choses qui fâchent. On le sait, The Magnificent Ambersons est une œuvre mutilée. D'une durée de plus de deux heures, le film en est réduit à moins d'une heure et demie. Néanmoins, même si l'on peut rêver à la majesté de l'œuvre dans sa forme aboutie, le film résiste à l'épreuve du temps et étonne encore par la puissance de la mise en scène.
Toutes les géniales expérimentations de Citizen Kane sont réutilisées d'une manière beaucoup plus poussée techniquement. La mise en scène est fondée sur les plans séquences. Les mouvements de caméra qui expriment à la fois l'affairisme d'un milieu, les soubresauts psychologiques et la montée des sentiments sont d'une beauté à couper le souffle, rendus encore plus splendides par l'époustouflante utilisation de la profondeur de champ.
Les relations entre les personnages gagnent en densité par l'absolue précision des cadres et du découpage. Comme d'habitude chez Welles, chaque plan mérite qu'on s'y attarde pour y déceler une ou plusieurs idées. La douce violence morale qui renforce l'intrigue est accessible grâce à l'écriture cinématographique. Ce tour de force singulier ne doit pas faire penser que la forme prend le pas sur le fond. Welles arrive à nous parler de la transition d'une époque à l'autre, de la nostalgie, de la mélancolie d'amours ratées, de la vieillesse, de la déchéance, de l'ascension, de l'enfance manquée avec beaucoup d'intelligence. Seulement tout le fond passe par la mise en scène.

Il faut (re)voir The Magnificent Ambersons pour son incroyable capacité à tout faire passer grâce au sens véritablement artistique d'un cinéaste, dont la grande nouveauté, la forte personnalité, les nombreux projets, sa marginalité lui ont fait éloigner, petit à petit, du carcan hollywoodien pour entretenir cette image de génie reconnu de tous mais incontrôlable.
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Re: La splendeur des Amberson (Orson Welles - 1942)

Post by Federico »

Demi-Lune wrote:ou encore le générique final déclamé façon Le Mépris
Façon Guitry plutôt (dont Welles admirait les trouvailles cinématographiques)... :wink:



Mais rien à faire, ça me colle à chaque fois la chair de poule... :oops:

Je ne parle même pas de cet autre générique de fin welles-ien :

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Supfiction
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Re: La splendeur des Amberson (O.Welles/F.Fleck/R. Wise - 1942)

Post by Supfiction »

A 22 ans, on croit avoir toutes les certitudes du monde ancrées et immuables mais a 40 on les voit se diluer inexorablement. Mais on ne ne sait rien de cela à 20 ans. On ne l’apprend qu’à 40 ans.
Dialogue de Joseph Cotten dans le film que je revois sur TCM qui sonne plus juste que jamais pour ma part.
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Thaddeus
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Re: La splendeur des Amberson (Orson Welles - 1942)

Post by Thaddeus »

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Balzac à Hollywood



Quel parcours que celui d’Orson Welles ! Avant même d’avoir donné le premier tour de manivelle de son premier film, il est sacré demi-dieu, intronisé dans un royaume où il peut exercer une puissance réelle. Deux ans plus tard, son règne est déjà achevé : il n’a pas répondu à l’attente d’un public avide de prodiges. Hollywood attendait de sa part qu’il rééditât son exploit radiophonique. Or le magicien n’est pas un faiseur. Le cirque n’est pas son affaire. A-t-il trompé ses commanditaires ? Possible, mais comment faire autrement ? En tout cas, le voici dépossédé de ses attributs. La chance a tourné, remplacée par la méfiance. Bien entendu il continue de faire des films, et d’ailleurs il est sous contrat. Mais le paradoxe s’installe : cet homme public est un créateur secret, cet auteur fêté est un solitaire. L’exil, la solitude, le silence forment le lot habituel de l’artiste moderne. Et comment le cinéma, sans doute l’art des plus grandes contraintes, échapperait-il à la règle ? Alors que Citizen Kane avait permis à Welles d’apprendre à en exploiter tous les artifices, à partir d’un scénario original, La Splendeur des Amberson fut l’occasion d’y adapter sa pratique de la "projection" d’une œuvre littéraire. On connaît la suite : parti à Rio afin de compléter le tournage d’un autre projet, le réalisateur perdra le contrôle de son entreprise. Un écheveau de circonstances entraînera un sérieux échec critique et commercial, et la mise en péril de sa position même au sein du système en tant que réalisateur. Pourtant, malgré ces graves mutilations et tripatouillages, et sans minimiser leur impact, le film demeure par sa forme et son contenu l’une des œuvres les plus caractéristiques de son auteur. L’une des plus belles, surtout.


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Il raconte parallèlement la décadence d’une famille aristocratique, les Amberson, et l’ascension du bourgeois Eugene Morgan, amoureux éconduit d’Isabel Amberson et symbole de ces industriels aventureux qui firent fortune au début du XXème siècle. Petit retour en arrière : si Susan Alexander avait été moins aveugle lors de sa rencontre avec Charles Foster Kane, il est probable que l’aventure aurait tourné court. Le premier soir, on pénètre dans son décor quotidien et déjà la partie est jouée. Car c’est lui qui scelle la décision qu’ont prise Kane et Susan de lier leur vie. Un œil exercé peut toujours découvrir dans le décor d’un personnage les lignes de force de son destin. Ainsi, la vieille demeure des Amberson est fixée à ses hôtes comme sa coquille à l’escargot. Elle apparaît tel un château gothique dont Eugene tente vainement de franchir le seuil, et dont Isabel est le trésor ou la princesse, protégée par un triple chien de garde : serviteur noir, puis Wilbur et un dogue. Tous les protagonistes en sont tributaires, et leurs actes, ainsi que l’enjeu même de leur existence, sont déterminés par rapport à elle. George Minafer en a fait sa fierté, une carapace arrogante. Tante Fanny, tapie dans l’ombre, s’y consume lentement, non d’ailleurs sans mouvement de révolte. Wilbur y termine obscurément ses jours, comme une pierre dans un bain d’huile. Isabel voudrait bien s’en échapper, mais l’amour de son fils l’en retient et elle meurt presque d’étouffement, ayant vaguement survécu à la lettre de rupture d’Eugene. Quant au Major, il est si intégré aux murs qu’il y lit comme dans un livre. Ses rares paroles frisent l’oracle, et dans la scène où l’on ne devine, plus qu’on ne comprend, qu’Isabel vient de mourir, il a le pressentiment de sa propre fin, comme s’il venait de regarder dans une boule de cristal : le commentaire fait part de ses réflexions sur l’inanité de son existence tandis que l’image s’estompe. Ce n’est ni la première ni la dernière fois que les films de Welles sont construits autour d’un moment crucial où le héros perçoit d’une manière aveuglante le degré exact de sa perdition. La dialectique, essentielle à l’art cinématographique, du particulier et du général, du concret et de l’abstrait, du réalisme et de la transfiguration, trouve chez lui son point extrême d’efficacité. Mais c’est bien ici que l’auteur a le mieux exprimé le mélange ambigu de nostalgie d’antan et de critique des dynasties qui en étaient le symbole, surtout des héritiers n’en ayant gardé qu’un orgueil dérisoire.

La Splendeur des Amberson est le seul opus de Welles où il n’apparaît pas. Il lui offre en revanche sa voix, et personne n’eût pu trouver ce ton exact sans lequel l’édifice même du long-métrage s’écroulerait. Seul lien nécessaire et suffisant entre les premiers plans, elle donne la note d’ironie, de gravité, de tendresse, et établit le degré de complicité entre le conteur et les personnages. Le premier commentaire se trouve lié par un contrepoint extrêmement serré à un deuxième, celui des citoyens de la petite ville, directement impliqués, eux, dans la chronique de la famille Amberson. Le troisième niveau d’approche est la résonance du drame dans la conscience de chacun des protagonistes. La richesse du film et la vie de sa composition sont dues à l’entrelacs de ces points de vue et à la multiplicité des voix jouant les unes par rapport aux autres. Sa ligne générale joue ainsi d’oscillations de plus en plus marquées entre le souvenir et le présent, la rêverie heureuse et le dur réveil à la réalité. Le rapport des Amberson à la croissance urbaine crée l’impression d’un resserrement accélérant leur chute : les intérieurs luxuriants finissent par se retrouver envahis et parcellisés sous l’effet du progrès. Seul Jack échappe à cette emprise. C’est qu’il est l’élément nomade de la famille, toujours entre deux voyages. Voilà pourquoi, lorsque la ruine est consommée, il s’avère le seul à ne pas être fatalement atteint. Pour Fanny et George en revanche, il en va tout autrement. Hors de leur environnement, les voilà dépaysés, déboussolés au sens propre du terme. Welles leur accorde un dernier tour du propriétaire : une longue scène, ponctuée par l’affrontement des deux naufragés, s’achève dans un travelling partant de la chaudière froide et traversant l’immense salon qui disparaît déjà sous les housses. George finit par succomber dans une vie qui n’était pas faite pour lui. Ses rares incursions hors de la maison sont autant d’échecs. Ainsi ses rencontres avec Lucy, la demande en mariage et leur scène de séparation, où la jeune fille joue l’indifférence jusqu’à la limite de ses forces. Ses adversaires sont un état de la réalité auquel il refuse de se soumettre et un écoulement du temps dont il ne reconnaît pas le caractère inéluctable. Il ne reste autour de son domicile-fantôme que les rues étranges d’une étrange cité. Un univers vient de se défaire, pressenti par Eugene, le champion de l’automobile, et qui devra lui aussi secréter sa cuirasse.


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À l’instar de Citizen Kane, La Splendeur des Amberson se hisse bien au-delà du procès de l’Amérique, de l’argent et de la ploutocratie. Sous la peinture d’une société en pleine mutation se dévoile une réalité humaine : le drame des hommes que le passé paralyse. Le film est comme dessiné par une main supérieure, surplombant l’intrigue à hauteur de démiurge et introduisant dans un art voué à la représentation des choses cette respiration mystérieuse qui s’accompagne toujours d’une réflexion sur le monde. Au-delà des grues, des petits objectifs ou des décors plafonnés, il apporte la révélation de ce que peut être la mise en scène, et témoigne d’une utilisation extrêmement moderne du temps et de l’espace cinématographiques. Le long travelling latéral sur la promenade en calèche en constitue un exemple parmi les plus magistraux. Mais aussi le plan-séquence fixe dans la cuisine, qui enregistre l’engluement des minutes tandis que George se goinfre devant une table bien garnie et que Fanny l’interroge avec une fébrilité croissante : entre les bouchées lourdement mastiquées, les paroles du premier pénètrent dans le cœur de la vieille fille comme autants de coups perfides. Parallèlement au flux visuel et verbal, la musique d’Herrmann, ni enveloppante ni imitative, file sa propre histoire selon un principe d’originalité non symphonique. On y retrouve l’opposition binaire qui charpente le style : tantôt légèreté aérienne des danses, tantôt appel de la terre et envahissement des ombres funèbres. La singularité des arrangements, la fantaisie celtique des orchestrations correspondent aux secrets désirs du cinéaste qui se voulait plus que tout un "Charles Dickens américain". Le rôle des chapeaux, des chaussures et des tire-bottes, tandis que les Amberson vivent à la mode huppée du vieux continent, rejoint le versant pittoresque de l’écrivain. Et visuellement, le film ne cesse de projeter leur européanité snob mais attachante, tout comme les compositions de Joseph Cotten, Ray Collins et Agnes Moorhead, essentielles à son caractère romanesque.

La réalité présente exige la mort du souvenir. C’est le sujet du film et l’objet véritable du débat qui oppose George et Eugene à propos de l’automobile. Morgan ne dit pas que celle-ci est un bienfait. Simplement, il affirme qu’elle est là et qu’il faut en tenir compte ainsi que des changements qu’elle opère dans la vie des hommes. Toute révolte est dérisoire car elle va contre la simple lucidité. La confrontation ouverte entre Eugene et George est un conflit de générations où l’homme mûr prend le parti du progrès contre un jeune homme traditionaliste. Toutefois le paradoxe n’est qu’apparent. L’âge adulte est celui du consentement aux choses telles qu’elles sont et que le temps modifie, alors que la jeunesse de George s’inscrit dans les recoins, les boiseries anciennes, le silence d’un décor expiré. Sa résistance au mariage de sa mère avec Eugene s’organise dans la place forte de la grande demeure vide. C’est là que Fanny, confidente ulcérée d’un drame auquel elle ne participe pas, verse dans ses veines le venin du soupçon. Jusqu’à son terme, le film ne cesse de décliner les oppositions d’Eugene et George, liées à leur rivalité œdipienne, sous différents modes. L’affrontement au repas retarde l’arrivée de la prise en continu, dont le dialogue entre le Major, Isabel, Wilbur et George enfant dans sa tenue de petit lord est un avant-goût. Elle prélude ainsi à la véritable entrée dans la fiction qu’est la scène du bal, où le champ est utilisé comme un canevas, et dont le plan le plus virtuose est celui qui débute derrière le bol de punch à partir duquel les acteurs se déploient, se croisent, s’interpellent, se séparent et se retrouvent. Mais Welles tire surtout profit, au maximum de ses possibilités stratégiques, de l’escalier, notamment lorsque la caméra abandonne les silhouettes d’Isabel et de Jack pour aller chercher, au-dessus de George, Fanny la harpie, sans laquelle ce petit monde antique tournerait bien rond comme Isabel dans les bras du bel Eugene qui investit le manoir Amberson mais ne cessera plus tard de s’en voir interdit l’accès ("no trespassing…"), de même que George verra la ville dont il se croyait maître se refuser à lui par ses transformations. L’imbrication des espaces et des destinées réalisent ainsi la plus rare des fusions entre histoire d’amour, histoire de famille et histoire d’une société. Mais cela ne va pas de la part du cinéaste sans une mélancolie qui donne la mesure de sa générosité. Il a su placer dans la bouche de Lucy la fable du jeune Indien Vendonah détestable et cependant aimé, puni et regretté. C’est, là aussi, un long travelling qui suit la conversation du père et de la fille. Une certaine paix de l’âme est encore préservée. Le temps s’écoule sans qu’on n’y puisse rien faire. Welles sentira par la suite que ce temps-là est révolu. D’autres tragédies, d’autres révoltent se préparent. L’ère des Amberson est terminée. Celle des Arkadin, des Othello, des Quinlan, des Joseph K. commence.


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Watkinssien
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Re: La Splendeur des Amberson (Orson Welles - 1942)

Post by Watkinssien »

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Thaddeus
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Re: La Splendeur des Amberson (Orson Welles - 1942)

Post by Thaddeus »

Pauvre Falstaff. Il ne devrait pas gigoter autant, cela épuise dans cette canicule.
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Re: La Splendeur des Amberson (Orson Welles - 1942)

Post by Arn »

Toujours très intéressant et plaisant à lire tes textes Thaddeus.
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Thaddeus
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Re: La Splendeur des Amberson (Orson Welles - 1942)

Post by Thaddeus »

Merci à toi, Arn. :wink:
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Re: La Splendeur des Amberson (Orson Welles - 1942)

Post by Watkinssien »

Thaddeus wrote:Pauvre Falstaff. Il ne devrait pas gigoter autant, cela épuise dans cette canicule.
Falstaff est content des avis sur les Amberson! 8)
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