Vivre sa vie (Jean-Luc Godard - 1962)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Jordan White
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Vivre sa vie (Jean-Luc Godard - 1962)

Post by Jordan White »

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J'entame un petit cycle Godard en commençant par ses premiers films et en essayant de respecter l'ordre chronologique, ne sachant néanmoins pas si je m'y tiendrai. Je n'ai pas vu de topic sur ce film. Après avoir été refroidi par la découverte d' A bout de souffle que j'avais trouvé très (trop) bavard, j'ai beaucoup aimé Vivre sa vie. Le début, le premier des douze tableaux m'a semblé un peu plus long à se mettre en place que les autres, un peu trop dialogué (à l'exception de celui sur les philosophes, la vérité, Kant et Hegel entre autres qui a l'intérêt de suivre la thématique du dialogue et de confronter deux points de vue). J'ai été dès le générique de début frappé par la cinégénie d'Anna Karina, tour à tour touchante, naïve, mélancolique, nerveuse, desamparée, fragile, forte. Les émotions qui la traversent sont montrées très clairement une première fois quand elle va voir l'admirable Procès de Jeanne d'Arc au cinéma -un rôle qui demanda un investissement psychologique intense à son actrice/rôle titre- et se décide à franchir le pas puis régulièrement à différents moments de sa "transformation" ou en tout cas de son changement de mode de vie. Le film est un admirable "traité" philosophique, social et sociologique sur la prise de décision, la notion de liberté (d'action, de réflexion). Anna Karina est de mémoire (et le visionnage étant très frais, je ne crois pas me tromper), de quasiment tous les plans. Elle fascine Godard le cinéaste, et derrière la caméra, l'homme à la ville, amoureux transi, romantique. Lorsqu'il la filme en gros plan, en regard-caméra il veut nous faire voir et ressentir à quel point cette femme, à la peau de porcelaine et aux yeux délicatement soulignés, à la frange parfaite et au minois tout juste adulte compte à ses yeux. Dans un autre registre, plus mélodramatique et poignant, il n'y a que chez Cassavates mettant en scène sa femme Gena Rowlands que j'ai retrouvé cette intensité, et cette vérité dans la gestuelle, dans l'expression, que ce soit dans le rire comme dans la tristesse (scène foudroyante durant laquelle le personnage de Nana qui ne souhaite pas sourire le fait quand même et en un instant passe du rire aux larmes).

Il y aussi le Paris d'époque, début des années 60. J'ai pensé aux scopitones, à la télé d'époque, aux émissions, aux journaux (un peu comme on le voyait dans A bout de souffle où Seberg en distribue). Un Paris avec ses filles qui tapinent dans la rue, les commissaires en vadrouilles qui effectuent leur ronde, les chambres louées, les tarifs pratiqués. Un regard sociologique unique, et surtout quelle modernité ! J'ai du mal à réaliser que le film date d'il y a plus de quarante ans. Le personnage de Nana nous emmène dans les petites ruelles et sur les grands boulevards, d'une chambre d'hôtel à une autre, d'un client à un autre. Godard pose sa caméra entre quatre murs et filme, tantôt avec une virtuosité déconcertante appuyant parfaitement le récit (les mouvements de caméra complexes dans le magasin de disques, les travellings lors des dialogues, notamment lors de la soirée où l'on propose à Nana, apprentie starlette -enfin c'est son rêve- des photos dénudées, les plans-séquences discrets, la scène de danse) et un style documentaire tout sauf aride, au plus près de ses personnages, frôlant ici une nuque, là un visage, le tout dans un très beau noir et blanc signé Raoul Coutard. La musique ajoute aussi à la dramaturgie du film, apportant à chaque fois une émotion palpable. Le morceau est simple mais entre dans la tête et participe comme la musique de Le Mépris à l'association des images et des idées. Après on peut trouver la discussion dans le café avant la séquence finale un peu longue, le vieil homme qui devient une sorte de viel ami s'entretenant sur les sujets de la vérité et de l'amour avec une certaine gouaille. Ou être totalement happé et fasciné par cet exercice de style précis et cette parenthèse littéraire. La séquence la plus émouvante pour moi restant celle de la passe de Dimitri, un homme qui vient dans la chambre de Nana, commence à négocier le prix, parlant un peu de lui mais sans en dire trop, se dévoilant juste un peu, et demandant ensuite si une autre fille peut venir. Il y a l'abandon de Nana, ces portes qui s'ouvrent et se ferment, des moments du quotidien de la vie professionnelle de la prostituée qui nous sont montrés avec une réelle audace, avant que le film ne se referme sur une scène abrupte, une des fins les plus radicales qu'il m'ait été donné de voir. Ici on embrasse pas sur la bouche mais ça n'empêche pas les sentiments. Un film très riche sur le plan de son écriture et de sa réalisation, avant-gardiste dans certaines scènes, visionnaire dans d'autres, toujours d'actualité surtout.

Le DVD anglais présente une très belle image au format 1.33:1 d'origine. Pas ou si peu de griffures, un excellent contraste et une très bonne définition. Malheureusement les sous-titres anglais sont imposés. Son 1.0 mono français plutôt bon. Une galerie de photos en bonus
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Tom Peeping
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Re: Vivre sa vie (Jean-Luc Godard, 1962)

Post by Tom Peeping »

Ah, Karina qui nous regarde dans les yeux à sa table de café avec "Ma Môme" au juke-box ! Et la scène de la danse au tour du billard, tu l'as oubliée celle-là. Une des plus belles scènes de tout le cinéma et une des plus belles déclarations d'amour (ou de fin d'amour) d'un cinéaste à sa muse, d'un homme à sa femme. Mon Godard préféré. Il y a tout dans ce film.
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Joe Wilson
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Re: Vivre sa vie (Jean-Luc Godard, 1962)

Post by Joe Wilson »

Tu cites, Tom, mes deux scènes préférées (et l'émotion de "Ma Môme" est décuplée par ce qui précède...cette évocation par Karina de la responsabilité et de la vie, avec un visage bouleversant tant son regard est lumineux).
Pour le reste, je vais renchérir sur tes propos et la belle critique de Jordan....un film magnifique, qui se construit sur des cassures et des moments de grâce, suspendus dans le ton. Le parcours de Karina est un combat, une (re)naissance, l'affirmation d'une sensibilité. Elle dégage à la fois euphorie et tristesse, le quotidien mêlant fuites en avant et désillusions. Vivre sa vie suit une intimité avec une obstination miraculeuse...la détresse d'Anna Karina touche en plein coeur, tout comme le signe d'un espoir qui semblait auparavant s'évanouir.
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M le maudit
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Re: Vivre sa vie (Jean-Luc Godard, 1962)

Post by M le maudit »

Un de mes Godard favoris. Une ambiance "croquée sur le vif", et puis c'est éducatif, on en apprend beaucoup sur les prostitués. :)

Il y a longtemps que je l'ai vu mais c'est sur ma liste d'achats.
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Commissaire Juve
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Re: Vivre sa vie (Jean-Luc Godard, 1962)

Post by Commissaire Juve »

Jordan White wrote:
Le DVD anglais présente une très belle image au format 1.33:1 d'origine. Pas ou si peu de griffures, un excellent contraste et une très bonne définition. Malheureusement les sous-titres anglais sont imposés.
Hé bé ? :o L'édition française d'Opening est (était ?) impeccable 8) . Elle est épuisée pour que tu nous parles de l'édition UK ?

EDIT : ah ben oui... il semble qu'elle soit introuvable (je parle de l'édition 2 dvd).
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Jeremy Fox
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Re: Vivre sa vie (Jean-Luc Godard, 1962)

Post by Jeremy Fox »

On sait que Jean-Luc Godard était admiratif du cinéma de Roberto Rossellini ; avec "Vivre sa vie", ce film en 12 tableaux, la chronique de la vie quotidienne d'une prostituée, il a voulu rendre hommage à son maître et notamment aux "Onze Fioretti de St François d'Assise". Même pureté du noir et blanc, même simplicité dans le scénario sans progression dramatique, même volonté de suivre son personnage dans ses "déambulations" plutôt que d'en faire un portrait psychologique fouillé, même étonnant sens de l'ellipse, même ascétisme de la mise en scène sans que cela ne soit jamais ni aride, ni froid ni ennuyeux.Si Godard se permet de longs plans séquences en filmant deux personnages discutant de dos, la main d'Anna Karina écrivant une lettre, etc., d'autres de ses scènes sont en revanche d'une grande virtuosité sans que cela ne paraisse jamais clinquant ni tape à l'œil (l'aspect saccadé du montage lors de la fusillade, les zooms soudains sur le visage de Nana pour en capter l'émotion, certains savants mouvements d'appareil s'avèrent inoubliables)...

Après "Une femme est une femme", un film en couleurs et en Cinémascope, une fantaisie musicale vaudevillesque et "socialogique", le virage que prend le cinéaste suisse pour son quatrième long métrage est à 180°. Dédié aux films de série B dont il reprend la vitesse d'exécution, la modestie du budget palliée par une constante inventivité de la mise en scène, la rapidité du tournage (à peine plus d'un mois) et même certains passages obligés du film noir (dont une fusillade, une guerre des gangs, etc.), "Vivre sa vie" est en même temps une poignante déclaration d'amour d'un réalisateur à sa muse et épouse, Anna Karina qui, coiffée à la Louise Brooks, s'avère ici étonnamment cinégénique, et son personnage sacrément touchant.

Nana est vendeuse dans un magasin de disques mais a du mal à boucler les fins de mois. Expulsée de son appartement, elle doit absolument compléter son salaire et décide pour ce faire de se prostituer. Prise en charge par un souteneur, elle se met à faire régulièrement le trottoir... Mais contrairement à son homonyme du chef-d'œuvre littéraire de Zola, la Nana de Godard n'est pas du tout manipulatrice et ne possède pas une once de méchanceté ; c'est au contraire une femme désemparée, fragile et très naïve qui, éprise d'absolu et de vérité, ne recherche qu'une seule chose : le bonheur ! "Tout est beau ! Il n'y a qu'à s'intéresser aux choses et les trouver belles" dira-t-elle à Yvette, une amie d'enfance qu'elle vient de retrouver et qui s'est mise elle aussi à la prostitution, trouvant son nouveau métier sordide comme à peu près tout ce qui l'entoure. En revanche, contrairement à cette dernière qui trouve des excuses à sa nouvelle situation, Nana lui rétorquera que "l'on est toujours responsable de ce que l'on fait." D'une immense bonté, elle se révèle donc dans le même temps foncièrement honnête et suit son parcours avec grâce et sérénité, trouvant le bonheur dans les choses les plus simples : écouter une chanson de Jean Ferrat dans un bistrot, pleurer en même temps que la Jeanne d'Arc de Dreyer (deux séquences absolument sublimes), discuter philosophie avec un inconnu rencontré dans un bar...

Anna Karina rayonne tout au long du film ; les gros et longs plans sur son visage sont d'une immense beauté et l'actrice peut remercier son mari de l'époque de lui avoir donné un personnage aussi admirable alors qu'elle était en pleine dépression, pas du tout confiante en elle sur le tournage. Prix Spécial du jury à Venise en 1962, "Vivre sa vie" prouvait également que Jean-Luc Godard n'avait pas son pareil pour saisir l'instantané d'une époque ; avec Rohmer, ses films sont les meilleurs documents sociologiques "en arrière-plan" sur la France des années 60 : rarement les rues ont paru si vivantes derrière les vitres des cafés, rarement nous n'avions ressenti un tel naturel dans les gestes quotidiens des figurants et, ici, Raoul Coutard y est certainement aussi pour beaucoup. Et enfin, puisque le thème principal du film est la prostitution, Godard cite littéralement à travers les questions/réponses de nana à son proxénète un dossier-enquête du juge Marcel Sacotte paru en 1959. Ce qui renforce l'intérêt de cet opus en lui ajoutant un aspect documentaire passionnant au cours duquel Godard ne prend jamais parti ne nous jetant en pâture que de pures données factuelles.

"Nana donne son corps mais garde son âme" et d'ailleurs le cinéaste ne la filmera jamais dans des situations sexuelles, préférant nous offrir un magnifique portrait de femme à la recherche de liberté et de félicité dans un monde qu'elle ne comprend pas toujours et à l'intérieur duquel elle a parfois du mal à s'intégrer (superbe séquence d'une dizaine de minutes avec le philosophe Brice Parain), une ode à la femme qu'il aime et qu'il filme amoureusement, lui faisant même une déclaration franche et directe à travers la lecture du "portrait ovale" d'Edgar Allan Poe, donnant pour cette séquence précise sa voix au personnage du jeune homme dont Nana est tombée amoureuse. On ne se passionnera pas tous pour les mêmes fragments, certains nous ennuieront plus que d'autres, mais au final il est peu probable que l'on ne soit pas touché à un moment ou à un autre par ce film moins fulgurant que "Pierrot le fou", moins vigoureux que "A bout de souffle" et moins parfait que "Le Mépris", mais néanmoins sacrément attachant.
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Watkinssien
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Re: Vivre sa vie (Jean-Luc Godard - 1962)

Post by Watkinssien »

Un beau film de Godard, encore une fois, avec une sublime Anna Karina.

Vivre sa Vie : Film en Douze Tableaux est une convaincante exploration sur une vie chaotique (en l'occurence dans un milieu de prostitution), à travers des moments a priori incohérents mais marquant de plein fouet le regard de Godard sur la construction d'un personnage bouleversant par sa complexité psychologique et la simplicité de sa fonction.
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Commissaire Juve
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Re: Vivre sa vie (Jean-Luc Godard - 1962)

Post by Commissaire Juve »

Incidemment, on peut carrément être "dégoûtés" de voir que -- pour l'instant -- seul Criterion l'ait édité en blu-ray. Vu que c'est un zone A, on est encore marron. :?

Je ne dis rien de Une femme mariée (1964) seulement dispo chez les anglais de Eureka Entertainment. Blu-ray que je recommande chaleureusement d'ailleurs.

Et en France... on fait quoi ? :roll:
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Re: Vivre sa vie (Jean-Luc Godard - 1962)

Post by Rupert Pupkin »

Commissaire Juve wrote:Incidemment, on peut carrément être "dégoûtés" de voir que -- pour l'instant -- seul Criterion l'ait édité en blu-ray. Vu que c'est un zone A, on est encore marron. :?

Je ne dis rien de Une femme mariée (1964) seulement dispo chez les anglais de Eureka Entertainment. Blu-ray que je recommande chaleureusement d'ailleurs.

Et en France... on fait quoi ? :roll:
attention y a encore d'autres Criterion sur la charrue "on perd les droits" grâce à StudioCanal.
Le Nicolas Roeg "The Man Who Fell To Earth" (Criterion DVD et Blu-Ray)
et (sorry pour le off-topic), on on retourne à Godard : Criterion va perdre les droits d'une femme est une femme.
Film dispo en DVD uniquement, mais c'était typiquement le film chatoyant de couleurs en cinémascope avec une Anna Karina :oops: que j'espérais voir sortir en blu-ray (le DVD Criterion n'était pas exempt de quelques défauts...)
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Commissaire Juve
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Re: Vivre sa vie (Jean-Luc Godard - 1962)

Post by Commissaire Juve »

Rupert Pupkin wrote:... Criterion va perdre les droits d'une femme est une femme.
Film dispo en DVD uniquement, mais c'était typiquement le film chatoyant de couleurs en cinémascope avec une Anna Karina :oops: que j'espérais voir sortir en blu-ray (le DVD Criterion n'était pas exempt de quelques défauts...)
Le film avec plein d'images floues, merci bien ! :?
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Re: Vivre sa vie (Jean-Luc Godard - 1962)

Post by M le maudit »

Je me rend compte à quel point j'aime ce petit film. C'est plutôt simple, mais c'est très convaincant, même avec le détachement apparent des comédiens et leur jeu parfois assez distant. Anna Karina est sublime, dans son interprétation comme dans son apparence. Et ces conversations où l'on ne voit que des dos et des derrières de tête, ça fait sourire. Un film somme toute assez déprimant, mais d'une bonne façon. Je m'ennuie de ce Godard encore digeste, surtout quand je me coltine l'imbuvable Week-end...
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Re: Vivre sa vie (Jean-Luc Godard - 1962)

Post by Mephisto »

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Re: Vivre sa vie (Jean-Luc Godard - 1962)

Post by Anorya »

Je précise que je n'ai pas lu les chroniques de Jeremy et Jordan avant de venir mettre la mienne ici. :wink:


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Vivre sa vie (Godard - 1962).

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En 12 parties comme autant de chapitres ou d'instants de vie captés dans l'instant, la vie de Nana (Anna Karina) qui du jour au lendemain choisit de se prostituer...


Je n'avais pas prévu la ressortie en salles (en tout cas ici à Paris) de ce film de Jean-Luc Godard que je n'avais pour ma part jamais vu et le coeur plein de quelques avis assez positifs et mû aussi par une insatiable curiosité il est vrai (je termine mon cycle Godard avec ce film mais ce n'est pas la dernière chronique à laquelle je pensais. Je me réserve le droit de finir ce cycle actuel avec sans doute celui qui m'a le plus ébloui), j'y suis allé. Pas spécialement pour le sujet en lui-même (encore que la manière dont Godard le traite dans ce film comme dans 2 ou 3 choses que je sais d'elle comme autant de reportages socio-documentaires assez passionnants), sans doute pour la juxtaposition des noms Karina-Godard-Legrand. Ce dernier signe d'ailleurs là un thème lyrique et froid, désenchanté et magnifiquement triste qui semble annoncer le fabuleux thème de Camille du Mépris.

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D'ailleurs, outre Le Mépris, on en arrive à penser à plein d'autres films du cinéaste tellement Vivre sa vie s'impose lentement comme une oeuvre à la fois puissamment matricielle et ancrée dans le réel.

Matricielle car sa liberté de ton quasi-explosive malgré l'ascèse contrainte du cadre en 12 chapitres (ou fioretti librement inspirés du film consacré à Saint-François d'Assise par Rossellini où ce dernier réinventait l'essence du film à sketch devant un Godard forcément admiratif) qui peut le rendre à première vue très austère, ne fait en fait que retenir sa propre flamboyance et le spectateur n'est pas dupe de la tension qui parcourt toute la mise en scène. Tout ce que Godard semble faire ou s'autoriser ici non seulement semble trouver son épanouissement dans l'austère, s'emboîtant avec une sorte de grâce étrange, mais aussi, se retrouvera fragmenté, repris, réinventé dans son cinéma par la suite : un thème lyrique qu'on retrouvera pour Le mépris, une discussion philosophique entre le personnage de la fiction et un véritable théoricien (la discussion de Nana avec Brice Parain, un homme "dont c'est le métier de lire", qui annonce celles de Une femme mariée, 2 ou 3 choses que je sais d'elle, La chinoise...), du sous-titrage en direct, la danse de Nana pleine de joie qui fait penser à celle à venir de Bande à Part...


Sans oublier comme depuis le début de son oeuvre, les fréquents clins d'oeil cinéphiles (ici une séquence formidable de mitraillage --de la fiction (avec le montage au cordeau) et dans la fiction-- où le film noir fait brièvement incursion dans le film !) aussi bien au cinéma qu'aux amis en question (on s'attarde sur un plan de façade de cinéma où est projeté Jules et Jim de Truffaut ! A noter d'ailleurs que dans le film précédent, Une femme est une femme, on croisait Jeanne Moreau à un bar à qui Belmondo demandait l'espace d'un instant : "Et vous, ça va avec Jules et Jim ?" Intertextualité quand tu nous tiens).


Le plus ahurissant, ce sont les travellings-plans séquences subtiles et fluides à l'intérieur de l'espace qui s'autorisent à la fois de suivre le personnage mais aussi dans le même instant opérer une rupture en allant filmer le hors-champ, la vraie vie, la réalité au dehors. Godard filme à la fois fiction et réel au sein d'un même film, coup de force exemplaire qu'il réussira à nouveau sur 2 ou 3 choses que je sais d'elle. Quand ce n'est pas la voix-off qui égraine de véritables renseignements sur les conditions de vies des prostituées (tirées du livre du juge Marcel Sacotte --d'ailleurs cité au générique du film-- sorti en 1959, Où en est... la prostitution ?) avec images "illustratives" mais pleines de pudeur qui annoncent le morcellement du corps féminin à venir dans Une femme mariée, c'est la caméra qui s'autorise à décrocher l'espace d'un instant du personnage pour voir ce que d'ordinaire dans la fiction, on ne montre pas. Un tel décrochage était traité sur le mode exemplaire là aussi de la distanciation entre personnage et rôle au sein d'un décor sur 2 ou 3 choses, le cinéaste cette fois, redistribuant la place du sujet dans la fiction même du film, faisant basculer celle-ci dans le monde parallèle du documentaire l'espace de rares moments. Impressionnant.

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Et puis surtout, Vivre sa vie est un superbe hommage à sa femme et muse d'alors. Comme le fait remarquer Antoine de Baecque dans sa biographie consacrée au cinéaste, Le personnage se nomme Nana comme l'héroïne de Zola filmée par Renoir en 1928 dans l'un des premiers films produits par... Braunberger (1). Nana, c'est aussi "Anna-gram" : l'annagramme d'Anna (2). Superbe hommage où non content de témoigner d'une scène devenue culte (Nana regarde le Jeanne d'Arc de Dreyer et fond en larmes), il lui déclare aussi son amour en doublant lui-même un instant un "jeune homme" lisant le portrait ovale d'Edgar Allan Poe (où la description du portrait de la femme aimée qui perd tout souffle de vie au moment où l'on a fixé la dernière touche de peinture d'une toile de maître (3) reste un texte magnifique) avant d'enchaîner une séquence pleine de tendresse où la musique remplace les paroles. Il n'y a même plus besoin de paroles pour témoigner de la vie, juste des sous-titres pour témoigner d'un quotidien qui s'est empli de bonheur (cf vidéo).

Grosse claque. Chef d'oeuvre pour ma part.
6/6.






(1) Je ne l'ai pas précisé mais Pierre Braunberger avait produit les premiers courts-métrages de Godard avant de produire ce film-ci.

(2) GODARD, une biographie par Antoine de Baecque, éditions Grasset, p.203.

(3) Dans la nouvelle de Poe, la femme peinte meurt du fait que la peinture devient un chef d'oeuvre plus vrai que la vie elle-même. Le cinéma se rapproche de ça de par sa fonction à capter l'image de la vie même sur la pellicule. Faire un portrait ovale de sa femme à travers ses films, était-ce le but que s'était fixé alors Jean-Luc Godard ?
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Commissaire Juve
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Re: Vivre sa vie (Jean-Luc Godard - 1962)

Post by Commissaire Juve »

Ce soir, au Cinéma de minuit, Messaline m'a vite gonflé ! Alors, j'ai sorti un DVD et mon choix s'est porté sur Vivre sa vie...

Le 31 janvier, j'écrivais à propos du "Petit soldat" :
Commissaire Juve wrote:Vu pour la seconde fois la nuit dernière.

Pendant le visionnage, un truc m'a vite agacé et j'ai fini par compter : donc, sur environ 84 minutes de film, on a 35 plans de gens qui allument une cigarette (à un moment, on a aussi une pipe). Pour faire simple : toutes les 145 secondes*, on voit quelqu'un allumer une clope. C'est ahurissant. C'est un film qui empeste le tabac ! :mrgreen:

Aujourd'hui, on aurait des personnages qui consultent leur smartphone toute les 2 minutes 30. Exaspérant.

* grosso modo... ça n'est évidemment pas aussi régulier.

Eh bien, Vivre sa vie empeste pas mal le tabac également. :mrgreen:

C'était le message nécessaire de la soirée !
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Re: Vivre sa vie (Jean-Luc Godard - 1962)

Post by NotBillyTheKid »

Commissaire Juve wrote:Ce soir, au Cinéma de minuit, Messaline m'a vite gonflé ! Alors, j'ai sorti un DVD et mon choix s'est porté sur Vivre sa vie...

Le 31 janvier, j'écrivais à propos du "Petit soldat" :
Commissaire Juve wrote:Vu pour la seconde fois la nuit dernière.

Pendant le visionnage, un truc m'a vite agacé et j'ai fini par compter : donc, sur environ 84 minutes de film, on a 35 plans de gens qui allument une cigarette (à un moment, on a aussi une pipe). Pour faire simple : toutes les 145 secondes*, on voit quelqu'un allumer une clope. C'est ahurissant. C'est un film qui empeste le tabac ! :mrgreen:

Aujourd'hui, on aurait des personnages qui consultent leur smartphone toute les 2 minutes 30. Exaspérant.

* grosso modo... ça n'est évidemment pas aussi régulier.

Eh bien, Vivre sa vie empeste pas mal le tabac également. :mrgreen:

C'était le message nécessaire de la soirée !
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