Le Western américain : Parcours chronologique I 1930-1949

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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O'Malley
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Re: Fort Apache

Post by O'Malley »

Jeremy Fox wrote:Et après vérification, la mélodie de la marche du Van Gogh de Pialat est la même que celle de Fort Apache :wink:
Avec retard! :oops:

C'est l'une des beautés du cinéma (et de l'art en général) : découvrir des interactions entre des univers aussi différents culturellement et artistiquement qu'un film de Maurice Pialat un film de John Ford... En tout cas, merci pour la précision.
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Rick Blaine
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Re: Le Western américain : Parcours chronologique

Post by Rick Blaine »

Jeremy, tu es bien dur avec Silver River. :D

Sans le considérer comme un chef d'œuvre, surtout au milieu de la filmo de Walsh dans les années 40, tout bonnement magnifique, je ne m'étais pas ennuyé et j'avais été, de mon côté, touché par le personnage de Flynn.
Certes il y a des défauts, notamment parmi ceux que tu soulignes, Ann Sheridan ou la B.O de Steiner, qui a été bien mieux inspiré, mais j'en avais gardé un beau souvenir, notamment marqué par le talent de Thomas Mitchell et par l'originalité du sujet (la c'est très personnel, j'aime beaucoup ces histoires de grandeurs et décadences).
Certes pas un sommet du genre, ni du réalisateur, mais un excellent film dans mon souvenir.
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Jeremy Fox
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River Lady

Post by Jeremy Fox »

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Le Barrage de Burlington (River Lady,1948) de George Sherman
UNIVERSAL


Avec Yvonne de Carlo, Dan Duryea, Rod Cameron, Helena Carter, Lloyd Gough, Florence Bates, John McIntire, Jack Lambert
Scénario : D.D. Beauchamp & William Bowers
Musique : Paul Sawtell
Photographie : Irving Glassberg (Technicolor 1.37)
Un film produit par Leonard Goldstein pour la Universal


Sortie USA : 20 mai 1948

1948-1952 furent les cinq années fastes en terme de réussite dans la carrière westernienne du prolifique réalisateur George Sherman qui, à cette occasion, aurait largement mérité plus d’enthousiasme à son égard dans les diverses histoires du cinéma voire même dans les différentes anthologies du genre. Si ce n’est pas le cas, c’est peut-être aussi que, fait rarissime dans les annales hollywoodiennes, n’ayant jamais donné la moindre interview, il est toujours resté méconnu et obscur pour la plupart des journalistes et historiens du cinéma. Mais, grâce au DVD, cette reconnaissance tardive est enfin en train d’avoir lieu et ce n’est que justice ! Cette période bénie fut entamée avec Bandits de grands chemins (Black Bart) avec déjà le trio Dan Duryea, John McIntire et Yvonne De Carlo, tous très convaincants. River Lady, dans un ton assez approchant (jovial et sérieux à la fois), sera donc le suivant à peine trois mois après. Puis viendront d’autres excellents westerns, tous tournés pour la Universal, tels La Fille des prairies (Calamity Jane and Sam Bass), le superbe Tomahawk (probablement son chef-d’œuvre), le naïf mais sympathique Sur le Territoire des Comanches (Comanche Territory) ou encore le très intéressant Au mépris des lois (The Battle at Apache Pass). C’est ensuite, dès 1954, que ça se gâtera malgré encore quelques réussites éparses !


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Milieu du 18ème siècle. Dan Corrigan (Rod Cameron) est bucheron dans le Mississippi. L’hiver terminé, lui et ses hommes sont impatients de descendre la rivière sur les troncs des arbres qu’ils ont abattus afin d’aller vendre ces derniers. Ils vont enfin pouvoir prendre quelques mois de ‘vacances’ en ville, dépenser leur salaire bien mérité dans les maisons de jeux et auprès des filles. D’ailleurs, lorsque ces ‘hommes des bois’ arrivent en ville, les mères de famille cachent leur progéniture féminine qui risquerait sans ça d’être bien vite déshonorée. En revanche, certains autres comme les tenanciers de saloon et les commerçants, s’en frottent les mains. C’est ainsi que le ‘River Lady’, un bateau à aube qui fait office de salle de jeux, vient accoster à ce moment là. L’ambitieuse propriétaire, la pulpeuse Sequin (Yvonne De Carlo), n’est autre que la maîtresse de Dan. Elle est ravie de le revoir tout en souhaitant qu’il obtienne une situation plus honorable que celle de simple bucheron. Pour le faire se transformer en un gentleman à son goût et pouvoir ainsi l’épouser, par un roublard stratagème, elle va en douce lui trouver un poste haut placé auprès du petit industriel H.L. Morrison (John McIntire) dont la fille Stéphanie (Helena Carter) n’est pas insensible aux charmes du vigoureux étranger. Le bucheron se trouve ainsi pris entre deux feux ‘féminins’... Beauvais (Dan Duryea), représentant d’un syndicat de bucherons, tente de racheter toutes les scieries florissantes afin de créer un monopole au détriment des petites entreprises privées. Partenaire de Sequin, il va néanmoins tenter de faire couler l’entreprise de Morrison qui refuse de lui vendre son affaire d’autant que depuis l’arrivée de Dan, elle rapporte plus que jamais. Dan et Sequin sont sur le point de se marier mais, apprenant cette nouvelle, Stéphanie vient apprendre à Dan comment sa promise a manigancé pour lui trouver ce nouvel emploi. Fou de colère d’avoir été manipulé à son insu, Dan épouse finalement Stéphanie mais n’est pas au bout de ses peines puisque Beauvais va tenter de lui mettre des bâtons dans les roues en débauchant ses hommes…


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Les bucherons remplacent les cow-boys, leurs montures sont des troncs d’arbres qu’ils transportent par voie d’eau debout dessus, le convoyage du bois ayant du coup pris la place de celui du bétail ; exit les saloons à terre (quoique, la pittoresque Florence Bates en tient un et n’est pas la dernière à pousser à la consommation ses clients qui tombent comme des mouches, assommés par l’alcool) au profit des bateaux-maisons de jeux. Mais sinon, les intérieurs douillets et cossus, les bagarres hargneuses à poings nus, les jeux de cartes qui se finissent en eau de boudin, les chanteuses de cabaret gouleyantes, les beuveries et les coups de feu… tous ces éléments sont de la partie. Nous sommes donc bel et bien dans un western ; un peu trop à l’Est peut-être mais avec tous les ingrédients du genre auxquels on ajoute un aspect documentaire non négligeable et loin d'être inintéressant sur la vie des bucherons avec superbe images de ces hommes au travail. C’est néanmoins la double romance qui bénéficie de la plus grande importance au sein de ce scénario bien écrit par D.D. Beauchamp et William Bowers, les talentueux auteurs de la majorité des westerns de Sherman à cette époque. On se met aisément à la place de Rod Cameron qui ne sait plus où donner de la tête et qui se retrouve devant un dilemme cornélien, à savoir se décider du choix vers qui reporter son amour entre Yvonne De Carlo et Helena Carter ; on comprend aisément que ce soit très difficile pour lui d’en favoriser l’une plus que l’autre ! En attendant qu’il prenne sa décision, les amateurs d’action seront nécessairement lésés et donc probablement déçus d’autant que la grande scène de bataille tant attendue, celle qui doit opposer les hommes de Rod Cameron à ceux de Dan Duryea au cours d’un face à face homérique, n’est pas à la hauteur de nos espérances.


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En effet, si George Sherman nous aura habitué à parfaitement gérer ses séquences mouvementées, le climax de River Lady semble au contraire bâclé, la mort d’un des protagonistes principaux étant tout aussi vite expédiée que l’ample bataille convoitée. Point de rythme, des cascadeurs fatigués et un manque de vigueur flagrant rendent cette scène très décevante. Et puis, que ce soient le réalisateur ou le studio, ils ne nous avaient guère habitués à utiliser durant pas mal de séquences en extérieurs autant de transparences aussi ratées ! Le budget aurait-il été restreint ? Quoiqu’il en soit, la réussite est quand même au rendez-vous et le convaincant duo Yvonne de Carlo / Rod Cameron peut cette fois faire montre de son talent dans un honnête divertissement, ce qui n’était pas le cas de leurs précédentes rencontres au sein du laborieux Salomé (Salome, where she Danced) et du minable La Taverne du cheval rouge (Frontier Gal) tous deux réalisés par le médiocre Charles Lamont. Cette fois-ci le scénario est bien écrit, les dialogues savoureux, l’interprétation d’ensemble de qualité et la mise en scène plutôt bien enlevée. Plus bavard que remuant mais vraiment plaisant à suivre puisque les personnages sont bien croqués et psychologiquement assez fouillés dans l’ensemble.


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Le bucheron joué par Rod Cameron (c’était d’ailleurs son métier précédent avant qu’il ne devienne comédien) n’est pas un héros comme ceux que l’on a l’habitude de rencontrer (il en sera de même dans le très bon Fort Osage de Lesley Selander) : il s’agit d’un homme modeste et pas ambitieux pour un rond, fidèle en amitié (celle qui le lie au personnage interprété par Lloyd Gough est assez bien vue), foncièrement honnête mais pas benêt pour autant ; simplement un peu naïf quant à sa fiancé, lui faisant aveuglément confiance, ce dont se moquera Beauvais, son rival, interprété avec talent par Dan Duryea toujours impeccable dans la peau de charmantes et viles canailles :
Sequin (Yvonne de Carlo): “He trusts me”.
Beauvais (Dan Duryea) : “He must have learned about women in kindergarten”.

Un homme simple et bon (capable également de sombrer dans la déprime, ce qui le rend encore plus humain) qui refuse cependant qu’on dirige sa vie, préférant gagner moins d’argent et être son propre patron ; ce qui n’est pas du goût de sa fiancée, femme d’affaire calculatrice qui refuse d’épouser un homme dont la situation n’est pas assez élevée, elle qui, fatiguée de s’être vu marchée sur les pieds toute sa vie, rêve désormais de luxe et de respectabilité avec pour but par la même occasion de se venger d’avoir été rabaissée par les honnêtes femmes : "Je veux assez d’argent pour traiter les femmes convenables comme elles m’ont traité, comme la boue sur leurs pieds !". Yvonne De Carlo, habituée de ce genre de rôle, s’avère irrésistible d’autant que sublimement mise en valeur par le maquillage, la coiffure et les costumes ; les relations qu’elle a aussi bien avec Rod Cameron qu’avec Dan Duryea se révèlent assez savoureuses. La morale sera néanmoins sauve puisque son entêtement à faire modeler son futur époux à son gré se révèlera fatale pour son histoire d’amour ; et ce n’est pas faute d’avoir été prévenue : "she must accept him for what he is, not what she wants him to be." Un magnifique dernier plan que celui qui voit Yvonne de Carlo céder sa place à sa rivale.


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Mais le personnage interprété par Helena Carter est bien plus original ; on se croirait revenu au début des années 30 durant la période dite ‘pré-code’. Stéphanie est une fille dont la mère fut trop stricte quant à son éducation, l’ayant trop protégée en l’empêchant de sortir jusqu’à un âge avancé. Du coup, pour se démarquer de ses parents qui voient en elle toujours une petite fille, elle se jette sur les premiers hommes qu’elle croise, mutine, insolente et libertine au point de lancer à Dan, dans les bras de qui elle souhaiterait se blottir, qu’elle apprécierait beaucoup de recevoir des fessées de sa part :
Dan Corrigan (Rod Cameron) : “Stevie, behave yourself or I'm going to give you the worst spanking of your life.”
Stephanie (Helena Carter) : “I might even like that.”
Une fille n’ayant pas froid aux yeux mais cachant derrière ce dévergondage voulu une belle sensibilité. Helena Carter aura ainsi eu l’occasion de débiter les dialogues les plus ‘osés’ du film ,ce qui est d’autant plus savoureux qu’ils contrastent avec le doux visage d’ange de l’actrice. A côté de ça, elle tout aussi attachante quand elle se met dans la peau de l'épouse aimante.


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En même temps que River Lady brosse avec saveur le portrait de quatre attachants personnages, il aborde également la lutte entre petites entreprises privées et syndicats voulant le monopole d’une activité précise. George Sherman nous délivre au passage une virulente bagarre à poings nus entre ses deux acteurs principaux, nous octroie quelques superbes travellings et autres mouvements de caméra (notamment dans sa première demi-heure) mais les amateurs de drame romantique sans conséquences devraient être plus à la fête que les westerners purs et durs. Mais comme des bucherons au sein d’un western, nous n’en rencontrerons plus avant La Vallée des géants (The Big Trees) de Felix Feist avec Kirk Douglas, certains ont du trouver ce western plutôt exotique et dépaysant. River Lady, un cru mineur de Sherman mais un divertissement fort sympathique avec pour bonus une chanson assez dynamique chantée par Yvonne De Carlo en personne.
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Rick Blaine
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Re: Le Western américain : Parcours chronologique

Post by Rick Blaine »

Jeremy Fox wrote: C'est vrai d'autant que je lui ai quand même atribué la moyenne (donc que je l'ai quand même bien aimé) mais ce fut surtout une déception et j'ai quand même relevé en quoi il était tout à fait estimable.
Oui en voyant ta note, c'est bien comme ça que je l'avais compris. :wink:
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Re: Le Western américain : Parcours chronologique

Post by Julien Léonard »

Jeremy, t'as décidé de te venger de mon avis sur Montana et San Antonio ! :mrgreen:

Pas de soucis, d'autant que tes arguments sont tout à fait défendables (en plus, tu les as bien développé, alors que dire d'autre ?). Pour ma part, ce film est une franche réussite. La rivière d'argent propose quelques moments d'anthologie, permet d'apprécier le talent hors-norme de Walsh, et offre à Errol Flynn l'un de ses derniers grands rôles (au sens "intéressant" du terme). Il y aura bien encore quelques grands films pour la star, mais cette dernière collaboration avec Walsh est le signe de la fin de quelque-chose, d'une époque. :wink:

Comme le souligne Rick Blaine, le style "grandeur et décadence" est bien rendu, avec cette histoire d’ascension sociale au rythme jubilatoire. Et puis, il y a Ann Sheridan, que de toute façon j'adore... En fait, je suis même convaincu que le film aurait pu être un chef-d'oeuvre, si... le dernier quart-d'heure n'était pas aussi improbable ! C'est ici que je te rejoins : cette dernière ligne droite n'est pas très convaincante, et j'aurais préféré que le film aille jusqu'au bout de son principe de destruction. Mais, desiderata des studios oblige (certainement), il fallait offrir un happy-end à une aventure de Flynn (qui est ici remarquable, comme toujours). Dommage, même si techniquement cette fin est bien relevée par le génie de son metteur en scène.

Bref, en tout cas très bonne chronique qui, de toute évidence (et en dépit que je n'en partage pas toutes les notions), est la preuve d'un avis réfléchis et sincère.
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Jeremy Fox
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Coroner Creek

Post by Jeremy Fox »

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Ton Heure a Sonné (Coroner Creek, 1948) de Ray Enright
COLUMBIA


Sortie USA : 01/07/1948


Même si le parcours est chronologique, avec la possibilité que nous avons de voyager dans le temps pour voir ce qui s’est fait par la suite dans le domaine qui nous préoccupe ici, osons émettre l’hypothèse que les deux films de l’association Randolph Scott / Harry Joe Brown auront été les jalons du western de série B des années 50, celui qu’une grande majorité des aficionados du genre adule par-dessus tout et d’où sortiront les films de Budd Boetticher, André De Toth, Gordon Douglas et autres Joseph H. Lewis, les westerns avec Randolph Scott pour la Columbia, avec Audie Murphy pour la Universal, ceux avec Alan Ladd ou Jeff Chandler en tête d’affiche… Car effectivement, si Gunfighters de George Waggner et Coroner Creek de Ray Enright pourront sembler de nos jours très conventionnels, ils possèdent néanmoins d’innombrables points communs qui font penser que les réalisateurs respectifs n’en sont pas à l’origine, des éléments nouveaux qui seront repris à foison par la suite que ce soit par des tâcherons ou des génies. A commencer par des typologies de personnages qui n’étaient pas encore franchement en germe avant 1947, le tireur d’élite qui n’a de cesse de fuir devant les têtes brûlées qui veulent se mesurer à lui (Gunfighters) ou l’homme étouffé par sa haine et qui ne retrouvera l’apaisement qu’une fois les représailles accomplies comme dans ce Coroner Creek. Randolph Scott interprètera par la suite des dizaines de personnages dont l’épouse a été tuée ou kidnappée et que la vengeance conduira dans des traques impitoyables ; le film de Ray Enright entame cette série d'une façon tout à fait honnête.


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Une diligence est attaquée par un groupe d’Apaches qui semble être commandé par un mystérieux homme blanc ; ses conducteurs et passagers sont abattus sauf une jeune femme qui est kidnappée. 18 mois plus tard, Chris Denning (Randolph Scott) a rendez-vous avec un indien qui en sait beaucoup sur cette violente échauffourée. Il apprend que la femme s’est suicidée avec un poignard trois jours après son enlèvement et que le chef des ravisseurs était un homme blond aux yeux bleus avec une cicatrice sur la joue droite et qu’il est désormais propriétaire d’un relais de diligence. « Big. Strong. Yellow Hair. Blue Eyes. And a Scar on his Right Cheek » : répétant inlassablement ces éléments d’informations, Chris, sillonnant l’Ouest des États-Unis, part à la recherche de l’homme qui a causé la mort de sa future épouse. Il n’aura de cesse de ressasser sa haine jusqu’à ce que sa vengeance soit accomplie. Sa traque prend fin dans la petite ville de Coroner Creek où il retrouve son homme qui s’avère être Younger Miles (George MacReady) qui, avec l’aide du magot volé dans la diligence s’est acheté un ranch et s’est caché sous un masque de respectabilité en épousant la fille du shérif O’Hea (Edgar Buchanan). Miles n’en a pourtant pas fini avec ses malversations puisqu’il tente par tous les moyens, pour s’accaparer les terres alentour qui permettraient d’agrandir sa propriété, de faire fuir ses voisins. Chris accepte justement de devenir le contremaître de l’un d’entre eux, une femme nommée Della Harms (Sally Eilers), pour s’approcher plus facilement de celui dont il a décidé que ‘son heure avait sonné’…


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Ray Enright peut d’ailleurs remercier Harry Joe Brown grâce à qui il réalise son meilleur film depuis Les Ecumeurs (The Spoilers). Car ce n’est probablement pas de son fait, sa mise en scène étant le point faible de cet honorable western. Mais revenons deux minutes sur ce qu’ont mis en place les deux hommes lorsqu’ils ont décidé de s’associer et de ne produire que des westerns de série B. On a l’impression à la vision des deux premiers films qu’ils s’en sont servis comme de champ d’expérimentations, souhaitant faire apparaître de nouveaux personnages, de nouvelles thématiques et techniquement également, de nouvelles idées de mise en scène, de cadrages … Des films mineurs certes mais qui ont fait éclore un style autre : l’apparition de la couleur dans la série B, des titres (originaux) qui claquent, des méchants plus vicieux et menaçants entourés d’hommes de main à la mine patibulaires pas moins inquiétants et qui préfigurent les Lee Marvin, Jack Elam ou Richard Boone, l’abandon des transparences dans les séquences mouvementées en extérieurs (la série B fera plus pour ça que le western de prestige), une violence bien plus sèche, des types de personnages neufs, des romances plus adultes et dénuées de romantisme trop sucré, l’utilisation très parcimonieuse d’une voix off censée représenter les pensées du ‘héros’ (héros d’ailleurs pas forcément toujours sympathique), un sadisme assez poussé… [Quel bonheur d’assister à la naissance balbutiante d’un ‘style’ qui continue à me ravir de film en film et qui aboutira à de tels sommets : des titres pour bien plus tard car sinon vous allez trouver à juste titre que je rabache :mrgreen: ]


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Coroner Creek est donc un des premiers westerns dont le thème principal est la vengeance jusqu’auboutiste ; pour arriver à ses fins, Chris Denning sera capable de trahir des secrets en public au risque de faire du mal à la personne concernée (en l’occurrence, la pauvre épouse de son ennemi, devenue alcoolique car ne pouvant plus supporter que son mari l’ait pris pour femme dans le seul but de trouver une certaine respectabilité, l’amour étant totalement absent de leur couple), d’effrayer un homme afin qu’il parle, lui faisant croire qu’il va lui écraser la tête sur le poêle bouillant, de faire sienne la théorie ‘œil pour œil’ écrasant à coups de bottes la main de son adversaire après que ce dernier lui ait fait la même chose, de vouloir bien aider ceux qui en ont besoin à condition que ça n’entrave pas son plan mais qu’au contraire ça y contribue… Nous qui avions l’habitude d’un Randolph Scott qui forçait le respect par sa droiture et sa moralité, sommes encore plus surpris quant il se met, une fois contremaître, à traiter ses hommes avec une rudesse inaccoutumée. Bref, un acteur qui se plait à prendre le contre-pied de ses rôles habituels au risque de déplaire à ses fans. Mais ce caractère plus trempé va si bien à la dureté de son visage, l’acteur arrivant à faire passer tellement de choses à travers son regard et les sobres rictus de sa bouche, que nous sommes content d’assister au cours de ces deux films au ‘forgeage’ du personnage type qui le rendra célèbre la décennie suivante. Et puis avouons qu’il n’a pas son pareil dans le port de la chemise : quelle classe et quelle élégance ! (on est prié de ne pas pouffer !) Une sobriété et une économie de jeu qu’il partagera avec son adversaire, le Ballin Mundson de Gilda, l’inquiétant et classieux Georges MacReady, superbe salaud de cinéma qui n’hésite pas à lacérer des joues à coups d’éperon sans sourciller, à gifler sa femme devant son beau-père outré, restant toujours maître de lui, d’une froideur glaçante ! Les Bad Guys aux yeux bleus (voir Phil Carey par la suite) sont ceux qui feront souvent le plus froid dans le dos.


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Le reste du casting est moins marquant même si Forrest Tucker est assez efficace dans le rôle du cruel bras droit de MacReady. Le combat à poings nus qui l’oppose à Randolph Scott est remarquable, d’une brutalité assez inouïe pour l’époque, et finit de convaincre que Ray Enright, incapable de mener à bien jusqu’au bout une scène d’action souvent faute à un montage calamiteux (voire l’attaque de diligence qui débute le film), réussissait en revanche très bien les bagarres filmées presque sans plans de coupe et à l’aide de travellings assez nerveux. Les formidables idées de mise en scène (la surprenante apparition de George MacReady de dos lors de la première séquence) et les prises de vues inhabituelles (le ‘duel’ final à l’intérieur d’une pièce exiguë filmé en plongée verticale au dessus des deux adversaires ; les tirs de Forrest Tucker face caméra avant qu’il ne s’écroule) sont nombreuses (dues probablement à Scott et Brown vu qu’on en trouvait déjà pas mal dans Gunfighters) mais montrent cependant les limites du cinéaste souvent incapables de les concrétiser jusqu’au bout sans lourdeur. Elles ont au moins le mérite d’exister et surtout d’intriguer ; tout comme certains éléments du décor (une église de cette taille au milieu d’une petite ville de l’Ouest) ou bien encore le score de Rudy Schrager, aussi curieux que celui écrit précédemment pour le film de Waggner, utilisant plus souvent les bois (notamment les flûtes) que les cordes traditionnelles.


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Toujours au chapitre des innovations bienvenues, une réflexion à plusieurs reprises lancée sur le tapis à propos de l’utilité ou non de la vengeance par l’intermédiaire du principal personnage féminin interprété par Marguerite Chapman ; si la conclusion n’est guère originale (d’autant qu’au cours du film sans aucun romantisme, nous n’avons ressenti aucune alchimie entre Randolph Scott et Marguerite Chapman), une tentative de dénigrer la loi du talion aura été entrevue. La vengeance aura été néanmoins mené à bout avec une balle dans le dos ! Respectable ? Vous allez me dire "tant de blabla pour en arriver à conclure qu’il s’agit d’un western mineur" ! Oui mais quel plaisir au cours du visionnage grâce aussi à cet exotique Cinecolor. De la série B nouvelle manière en cette fin de décennie grâce à la Columbia, la compagnie jusqu’ici la moins prolifique dans la production de western mais ne décevant presque jamais son public, et à la complicité entre un acteur qui avait décidé de ne désormais se consacrer qu’à ce qu’il aimait le plus, le western à petit budget, et un producteur qui avait à peu près les mêmes idées que lui sur la manière d’en tourner. Bien agréable même si oublié aussitôt vu.
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Re: Le Western américain : Parcours chronologique

Post by Rick Blaine »

Même s'il semble que ce soit un western mineur, le voilà bien mis en valeur, et tu m'as donné envie de le voir, je crois que ça me plairait. Dommage qu'il ne semble pas y avoir de DVD existant.
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Re: Le Western américain : Parcours chronologique

Post by someone1600 »

Pour un peu je pensais que tes captures etaient celle d'un dvd, je me disais WOW. :shock:
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Jeremy Fox
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Thunderhoof

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L’étalon sauvage (Thunderhoof - 1948) de Phil Karlson
COLUMBIA


Avec Preston Foster, Mary Stuart, William Bishop
Scénario : Harold Jacob Smith & Keneth Gammett
Musique : Mischa Bakaleinikoff
Photographie : Henry Freulich (1.37 Noir et blanc)
Un film produit par Ted Richmond pour la Columbia


Sortie USA : 08 juillet 1948

Dans le désert mexicain, Scotty (Preston Foster) est à la recherche d’un étalon sauvage nommé Thunderhoof qu’il rêve d’attraper et d’en faire le premier cheval de son futur cheptel. Il est accompagné de sa jeune épouse Margarita (Mary Stuart) ainsi que de The Kid (William Bishop), son homme de main à qui il autrefois sauvé la vie et qui est entre temps tombé amoureux de Margarita. The Kid ne voulant pas poursuivre la poursuite du cheval, Scotty veut l’empêcher de s’en aller et pour se faire ils se battent à poings nus en haut d’une falaise. Au moment où la bagarre devient dangereuse, ils aperçoivent l’étalon tant recherché. Ils parviennent à le capturer non sans dégâts puisque Scotty se casse la jambe. Il faut néanmoins qu’ils retournent au Texas ; ce qui ne se fera pas facilement d’autant que les tensions entre les trois personnages vont en grandissant et que tempêtes de sable et fièvre typhoïde se profilent…


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Si Phil Karlson fut surtout associé au film noir, genre au sein duquel il œuvra majoritairement et qui le firent aduler des amateurs de séries B, il réalisa également cinq ou six westerns dès 1947, quasiment tous inconnus au bataillon –y compris Thunderhoof qui passait même un moment pour invisible, perdu et donc inaccessible-, avant Le Salaire de la violence (Gunman’s Walk) qui sortit à la sauvette en France, fut accueilli très tièdement par la critique et resta aux abonnés absents de quasiment toutes les bonnes anthologies du genre. C’est assez récemment que sa cote de popularité commença à remonter, et ce regain d’intérêt n’était qu’amplement mérité au vu des très grandes qualités que cette œuvre recélait à quelque niveau que ce soit. Quasiment dix ans après avoir donc signé l’un des plus beaux westerns psychologiques des années 50, Phil Karlson réalisait cette fois l’un des plus mauvais westerns de la décennie suivante avec La Poursuite des Tuniques Bleues (A Time for Killing), entérinant sa réputation de cinéaste très inégal.


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Comme précédemment avec par exemple les superbes Quand les tambours s’arrêteront (Apache Drums) ou Joe Dakota, les westerners les plus chevronnés ont probablement eu la salive aux lèvres en apprenant la sortie prochaine sur galette numérique d’un autre western devenu culte pour à la fois sa rareté et sa prestigieuse réputation, le Thunderhoof qui nous concerne, rebaptisé -inutilement- L’étalon sauvage par Sidonis pour sa sortie DVD. Quelle tristesse lorsque le temps est enfin venu de sa découverte d’avoir l’impression de ne pas avoir vu le même film que celui louangé ici et là ! Pensant être passé côté et avoir été déçu par le fait d’en avoir peut-être trop attendu, motivé par la présentation dithyrambique de Bertrand Tavernier en bonus du DVD, le deuxième visionnage consécutif allait-il pouvoir me remettre sur les rails ? Peine perdue, au deuxième essai ce western de Phil Karlson m’a tout aussi peu captivé et tout autant ennuyé ; après ça, j’ai eu beau lire et relire tous les textes superlatifs à son propos, je ne suis absolument pas arrivé à me retrouver dans les descriptions et analyses qui y étaient faites. De là à dire que je détiens la vérité, il y a un gouffre que je ne franchirais pas. Certains ont comparé pour son ton et son minimalisme ce film à The Ride Back (La Chevauchée du retour) d’Allen H. Miner et aux films de Budd Boetticher avec Randolph Scott ; il pourrait y avoir un peu de ça sauf que les uns m’ont grandement à la fois passionné et touché, celui ci pas.


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Pour ne pas peiner les nombreux admirateurs et parce que je n'ai pas grand chose à en dire, je ne vais donc pas m’appesantir longuement sur un film que j’ai trouvé non seulement ennuyeux et peu captivant mais également sans grand intérêt ni tension, pas plus convaincu par une mise en scène certes honorable mais sans grandes fulgurances que par un scénario finalement plus original par son minimalisme (3 personnages et 2 chevaux) que pour son intrigue qui aurait peut-être pu donner lieu à un grand film si l’écriture avait été moins répétitive et si elle avait donné plus de reliefs à des personnages pour lesquels j’ai eu du mal à éprouver la moindre empathie. Faute aussi à une direction d’acteurs pas totalement aboutie, les trois comédiens n’étant pas spécialement mauvais mais n’arrivant néanmoins pas à relever l’ensemble, pas plus l’excellent Preston Foster -ici parfois assez pénible avec son sempiternel ‘rire de chacal’- que les intéressants William Bishop et la charmante Mary Stuart dont on soupçonne les talents mais qui ne m’ont guère non plus séduits plus que ça. Si l’on ajoute une musique assourdissante lors des séquences mouvementées et qui gâche en partie ces dernières comme le pourtant teigneux Fistfight en haut de la falaise, la déception est presque totale, la torpeur qui m’a pris ne m’ayant pourtant pas empêché d’apprécier le superbe travail de Henry Freulich à la photo et quelques superbes plans en extérieurs, notamment ceux en plongées sur les chevaux.


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Mais ne me faites surtout pas confiance -d’autant que les films noirs de Karlson ne m'ont jamais franchement convaincu non plus- et faites vous votre propre avis en vous souvenant que la grande majorité des amateurs de westerns ne tarissent pas d’éloges à son égard, s’extasiant sur son histoire allégorique aux forts enjeux et aux différents niveaux de lecture, son ton âpre et tendu, son ‘intensité oppressante’, l’ambiguïté des personnages et de leurs relations, son climat unique en faisant une sorte de ‘fable existentielle claustrophobe’, sa ‘force minérale’, son ‘lyrisme dépouillé’, ou encore sur son inventivité et sa puissance. Avec tous ces exemples d'apologies, j’imagine qu’aucun aficionados ne voudra plus ne pas juger sur pièces sans tenir compte de ce qui a été écrit dans les trois paragraphes précédents ; et si jamais l’un d’entre eux reste sur le bord de la route sans être plus enthousiaste que ça, il se sentira moins seul.
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Re: Le Western américain : Parcours chronologique

Post by Gil Westrum »

Jeremy Fox wrote:Il n'y en a pas effectivement
Dommage, car ça donne fichtrement envie.
De Ray Enright, je ne connais que Les écumeurs et ce fabuleux face-à-face entre John Wayne et Randolph Scott, qui n'étaient alors pas encore des monstres sacrés, pour les beaux yeux de Marlène Dietrich.
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Julien Léonard
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Re: Le Western américain : Parcours chronologique

Post by Julien Léonard »

Je trouve également qu'il est dommage qu'aucun DVD n'existe. Un Randolph Scott, même mineur, je lui aurais volontiers donné sa chance. Et je rejoins Someone, les photos sont très bien choisies.
Gil Westrum wrote:
Jeremy Fox wrote:Il n'y en a pas effectivement
Dommage, car ça donne fichtrement envie.
De Ray Enright, je ne connais que Les écumeurs et ce fabuleux face-à-face entre John Wayne et Randolph Scott, qui n'étaient alors pas encore des monstres sacrés, pour les beaux yeux de Marlène Dietrich.
Les écumeurs est effectivement très sympa, très efficace ! Un face à face pêchu, qui monte jusqu'à l'explosion finale. Pour le reste, c'est un metteur en scène que je connais malheureusement assez mal, et le seul autre western que j'ai vu de lui était pour ma part catastrophique. Mais c'est l'objet d'un vaste débat avec Jeremy. :fiou: Le pire, c'est qu'à chaque fois que je vois Ray Enright marqué quelque-part, j'y pense... En l’occurrence, les chroniques de Jeremy pour ses autres westerns sont en revanche enthousiasmantes, ce qui donne davantage envie de s'y remettre un peu. Il est par contre assez mal desservis en DVD.
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Jeremy Fox
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Re: Le Western américain : Parcours chronologique

Post by Jeremy Fox »

Julien Léonard wrote: En l’occurrence, les chroniques de Jeremy pour ses autres westerns sont en revanche enthousiasmantes, ce qui donne davantage envie de s'y remettre un peu.

Non au contraire, elles sont plutôt tiédasses :wink:

Je vais remonter le topic Enright où tout est regroupé
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Re: Le Western américain : Parcours chronologique

Post by Julien Léonard »

Jeremy Fox wrote:
Julien Léonard wrote: En l’occurrence, les chroniques de Jeremy pour ses autres westerns sont en revanche enthousiasmantes, ce qui donne davantage envie de s'y remettre un peu.

Non au contraire, elles sont plutôt tiédasses :wink:

Je vais remonter le topic Enright où tout est regroupé
Disons que j'entendais "enthousiasmantes" dans les sens où ça avait l'air mieux que "tu sais quoi"... Non, je plaisante. Sincèrement, il est vrai que j'ai dû confondre avec un autre faiseur que tu présentais d'une efficace manière. Mais après une série de chroniques aussi complètes (mine de rien, ça commence à faire long), je me suis planté. :oops:
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Jeremy Fox
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Return of the Bad Men

Post by Jeremy Fox »

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Far West 89 (Return of the Bad Men, 1948) de Ray Enright
RKO


Avec Randolph Scott, Robert Ryan, George 'Gabby' Hayes, Anne Jeffreys, Steve Brodie, Lex Barker, Jacqueline White
Scénario : Luci Ward, Jack Natteford & Charles O'Neal
Musique : Paul Sawtell
Photographie : J. Roy Hunt
Une production Nat Holt pour la RKO


Sortie USA : 17 juillet 1948


Coroner Creek, que le réalisateur tourna pour la Paramount, était sorti sur les écrans américains seulement 15 jours auparavant ; il s’agissait à ce jour probablement de son meilleur western avec quand même Les Ecumeurs (The Spoilers), ce dernier bénéficiant surtout d’un inoubliable trio composé de John Wayne, Marlene Dietrich et Randolph Scott (l’acteur étant dès lors de quasiment tous les westerns du cinéaste). Le 17 juillet, c’est au tour de la RKO de proposer son Ray Enright annuel. Voyant que les films d’horreurs de l’époque ne faisaient surtout rentrer de l’argent que lorsque plusieurs monstres notoires étaient réunis à l’affiche, les producteurs avaient eu l’idée de faire de même pour le western, regroupant dès le début des années 40 de nombreux outlaws célèbres dans le même film. Badman’s Territory de Tim Wheelan, déjà pour la RKO, multipliait les rencontres de hors-la-loi ne s’étant jamais côtoyés dans la réalité. Son succès poussa le studio à réutiliser la formule (sans pour autant en faire une séquelle) et frapper encore plus fort avec Return of the Bad Men puisque jamais une telle concentration de bandits notoires n’avait encore eu lieu. Le film de Ray Enright ne compte en effet pas moins que le gang de Bill Doolin, Arkansas Kid, Wild Bill Yeager, George Mason, les frères Younger, les frères Dalton, Billy the Kid et même Sundance Kid (le personnage interprété plus tard par Robert Redford dans Butch Cassidy et le Kid (Butch Cassidy and the Sundance Kid), tous confrontés ici à un Marshall de fiction.


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1889. On se prépare à quitter la petite ville de Braxton pour aller en fonder une autre un peu plus loin en Oklahoma, le gouvernement américain ayant racheté une partie de leurs terres aux indiens, désormais prêtes à accueillir les colons. Profitant de cette effervescence, sous le commandement de Bill Doolin (Robert Armstrong), une belle brochette de bandits de renom vient dévaliser la banque de John Petitt (George ‘Gabby Hayes’). La nièce du chef de gang, Cheyenne (Anne Jeffreys), est blessée durant la fusillade qui s’ensuit. Elle est recueillie puis soignée par l’ex Texas Ranger Vance Cordell (Randolph Scott). Désormais rancher, il est sur le point d’épouser Madge (Jacqueline White), la fille du banquier, déjà veuve et mère d’un jeune garçon. Vance pousse Cheyenne à en finir avec cette vie aventureuse et dangereuse. Ayant réussi à s’échapper, les conseils de Vance lui trottant en tête, elle n’en revient pas moins se rendre avec l’argent du hold-up avant d’être graciée. Puis c’est la ruée aux nouvelles terres et la ville de Guthrie pousse en à peine quelques jours. Une fois tout le monde installé, les soldats qui avaient supervisé l’érection de la Boom Town doivent repartir vers de nouvelles missions ; la ville risque désormais de tomber aux mains des hors-la-loi. On propose à Vance d’accepter l’insigne de Marshall afin que ça ne se produise pas ; s’il refuse dans un premier temps, écœuré par la violence que font régner Dooolin et sa bande, il ne tarde pas à prendre les choses en main. Tiraillé entre Cheyenne tombée sous son charme et sa futur épouse, il va devoir néanmoins mettre fin aux agissements des impitoyables outlaws ; il va surtout avoir fort à faire avec Sundance Kid (Robert Ryan), violent psychopathe apparemment plus intéressé à tuer qu'à cambrioler…


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Le duo de scénaristes Jack Natteford et Luci Ward semblait s’être spécialisé depuis une dizaine d’années dans les histoires mettant en scène ces hors-la-loi ayant défrayés la chronique du Far West ; c’étaient déjà les auteurs de Black Bart (Bandtis de grands chemins) de George Sherman dont nous avons parlé peu de temps auparavant. Far West 89 bénéficie de leur efficacité d’écriture et pourra ainsi faire passer un agréable moment aux amateurs de petits westerns de série B, et seulement eux. Les autres peuvent aller voir ailleurs ; on ne va quand même pas leur vendre ce plaisant divertissement pour un film ayant des chances de leur plaire ! Contrairement à ce que le titre aurait pu nous laisser supposer, ce ne sont pas les Bad Men qui squattent les devants de la scène mais bien le personnage interprété par Randolph Scott ainsi que les deux femmes qui tournent autour de lui. Deux personnages assez attachants puisque pas forcément manichéens tout en ayant des personnalités assez contrastées ; la future épouse (tout comme Yvonne de Carlo dans Black Bart qui veut que son futur mari arrête sa vie aventureuse de peur de le retrouver un soir se balançant à une branche d’arbre), souhaite une vie conjugale tranquille et ne désire pas avoir à nouveau un mari homme de loi, déjà veuve d’un shérif et ne souhaitant pas revivre les même périodes d’angoisses journalières. Elle se fiche un peu de la gloire qu’il pourrait acquérir et préfère un époux bien portant qu’adulé par tous. Quant à Cheyenne, malgré le fait qu’elle sache que Vance est sur le point de se marier, sans méchanceté aucune, sincèrement éprise, elle va néanmoins tenter de le faire changer ‘de direction’ sous les yeux même de sa promise. Les deux actrices sont convaincantes surtout Anne Jeffreys que l’on aurait bien vu dans le rôle de Belle Starr ou de Calamity Jane tellement elle possède un caractère vivace et bien trempé, les vêtements de cow-boy lui allant de plus à ravir. La longue séquence qui les réunit toutes deux est peut-être la plus réussie du film, Cheyenne conseillant à Madge de se marier le plus tôt possible si elle ne veut pas que Vance ait le temps de changer d’avis par sa faute. Quant à Randolph Scott, il est égal à lui-même ; lorsqu’il essaie de ramener Cheyenne sur la bonne voie, sa leçon de morale qui aurait pu prêter à sourire passe au contraire tout seul tellement l’acteur semble déterminé.


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De l’autre bord, si les hors-la-loi n’ont guère le temps de se faire remarquer, il en est quand même un qui ne passe pas inaperçu, à savoir le Sundance Kid de Robert Ryan, plus préoccupé à tuer qu’à s’accaparer un quelconque butin. Prolifique année pour le comédien qui sera également à l’affiche de films beaucoup plus intéressants : Le Garçon aux cheveux verts de Joseph Losey, Act of Violence de Fred Zinnemann ainsi que Berlin Express de Jacques Tourneur. A cette date, rarement un méchant de western n’avait été aussi cruel, menaçant et sans scrupules, tuant de sang froid y compris ses acolytes et étranglant avec vigueur l’un des personnages principal alors qu’on ne s’y attend vraiment pas (je ne vais quand même pas vous mettre sur la piste de savoir qui). L’acteur n’a pas besoin d’en faire des tonnes pour le rendre inquiétant. On le constate donc, si le film se suit sans réel ennui, c’est avant tout grâce à un scénario bien rempli et à des personnages bien campés. Car si j’avais trouvé autrefois ce film vigoureux et bien rythmé (lorsqu'il avait été diffusé sur TF1 en prime time : vous ne rêvez pas), à la revoyure, ce n’est plus aussi évident. Si l’intrigue part dans tous les sens (avec son lot d’énormes invraisemblances ; et je ne parle pas d’erreurs historiques moins gênantes mais que l’on trouve à foison, Billy The Kid ayant été en fait tué huit ans avant le début de l’histoire qui nous est contée par exemple), la mise en scène de Ray Enright est bien trop sage pour la suivre dans ses ‘excès’. Nous assistons à un sacré lot de fusillades, chevauchées, poursuites et meurtres en tous genre mais tout ceci manque sacrément d’ampleur et de souffle à l’image de la séquence de la ruée vers les terres sans commune mesure avec celle que l’on trouvait dans La Ruée vers l'Ouest (Cimarron) par exemple tout en étant conscient de la différence de budget entre les deux films. Bref, ça bouge beaucoup mais sans réelle conviction.


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Cependant, quelques belles idées de mise en scène (où plutôt de scénario bien mises en valeur par la caméra de Ray Enright) : le saloon de la ville fantôme réouvert en nocturne pour un bal organisé par les bandits, le duel final se déroulant dans la même ville désertée (hormis par la poussière et les toiles d’araignée), un beau travelling voyant Bill Doolin esseulé dominant le saloon vide (ressemblant beaucoup à ce même mouvement de caméra dans Les Ecumeurs sauf que le saloon était en effervescence), l’éclosion de la ville de Guthrie par le marquage de l’augmentation de son nombre d’habitants sur une pancarte (fait véridique d’ailleurs, cette ‘ville champignon’ ayant atteint 10 000 âmes du jour au lendemain)… Beaucoup d’action dans un trop plein d’intrigues, un peu d’humour même si George ‘Gabby’ Hayes trouve ici un rôle plus sérieux qu’à l’accoutumée (celui du banquier et par là même du futur beau-père de Randolph Scott), de la romance au travers d’un charmant triangle amoureux… voici le menu de ce plaisant petit western de série qui ne casse pas trois pattes à un canard mais qui se révèle néanmoins nettement plus réjouissant que les films que le cinéaste tourna pour la Warner en ce début de décennie.
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Jeremy Fox
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Four Faces West

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Four Faces West (1948) de Alfred E. Green
UNITED ARTISTS



Sortie USA : 03 Août 1948


Vous est-il arrivé d’avoir envisagé l’éventualité de tomber un jour sur un western sans aucun morts, privé de personnages fourbes ou malsains, sans batailles ni bagarres et, plus étonnant encore, sans coups de feu pas même un seul tiré en l’air ? L’auriez vous cru seulement possible ? Et pourtant, si vous en aviez rêvé, sachez qu’il existe et qu’il s’agit de ce Four Faces West, malheureusement jamais sorti en France suite à son bide monumental aux USA probablement dûe à son absence totale de violence. Dans la lignée de L’Ange et le Mauvais Garçon (The Angel and the Badman) avec John Wayne, mais au ton encore plus doux, le film d’Alfred E. Green, même si pas nécessairement meilleur, se révèle un western encore plus atypique et en tout cas tout aussi attachant, l’histoire qu’il nous conte semblant être de prime abord banale mais bifurquant à chaque tournant vers des directions totalement inédites.


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Ross McEwen (Joel McCrea) arrive à Santa Maria dans le Sud du Nouveau Mexique au moment où l’on fête l’installation dans cette petite ville du nouveau quartier général du célèbre Marshall Pat Garrett (Charles Bickford). Alors que tout le monde est réuni autour de lui durant son discours d’intronisation, Ross se rend à la banque où il demande à se faire prêter la coquette somme de 2 000 dollars. Le banquier refusant, Ross sort son arme et l’oblige à lui donner les billets en lui promettant de les lui rembourser petit à petit. Il s’enfuit, poursuivi par Pat Garrett et la milice qu’il vient de lever. Alors que le banquier offre une récompense de 3000 dollars pour la capture mort ou vif du cambrioleur, l’honnête Marshall conseille instamment à ses hommes de le prendre vivant. Ross, après avoir abandonné son cheval et s’être fait mordre par un serpent arrive à se cacher en attrapant un train. A bord, il fait la connaissance de Fay Hollister (Frances Dee), une jolie infirmière qui le soigne et dont il tombe amoureux ainsi que du mexicain Monte Marquez (Joseph Calleia), le tenancier d’un saloon dans la même ville où se rend Fay pour y exercer sa profession. Tous deux vont vite réaliser que leur nouveau compagnon de voyage est le voleur de banque recherché mais, charmé par sa gentillesse et ses bonnes manières, n’en diront rien et feront tout au contraire pour le soustraire aux mains de la justice. Pat Garrett ayant appris que Ross avait déjà rendu une partie de la somme dérobée commence lui aussi, sans pourtant le connaître, à le prendre en haute estime ; il n’en continue pas moins sa traque au milieu du désert du Nouveau Mexique où Ross a été obligé de prendre la fuite sur le dos d’une vache. L’outlaw arrive dans une ferme isolée où il découvre tous les membres d’une famille gravement atteints de la diphtérie. Plutôt que de passer la frontière qui est proche, il décide de leur venir en aide malgré qu’il sache ses poursuivants sur le pojnt de le rejoindre…


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Ce que je ne vous ai pas encore dévoilé est la raison de ce ‘hold-up à crédit’ (et il n’y a pas vraiment de spoiler puisque nous l’apprenons assez tôt dans le courant de l’histoire qui n’est d’ailleurs pas écrite pour avancer à coups de théâtre) mais, comme vous l’aurez deviné, c’était pour une bonne cause ; Ross McEwen en avait besoin tout simplement pour aider son père à sauver son ranch. Un vrai brave type que ce personnage formidablement interprété par Joel McCrea, un ‘Valiant Gentleman’ comme sa compagne le nommera, qui arrivera même à émouvoir l’homme qui l’a traqué pendant des semaines, ce dernier lui promettant in fine d’intercéder en sa faveur. L’homme qui a mis en scène ce western inhabituel est un cinéaste très prolifique qui a signé d’innombrables films depuis l’époque du muet mais dont le plus grand titre de gloire pourrait être d’avoir réuni Groucho Marx et Carmen Miranda dans Copacabana en 1947. Autant dire que son œuvre n’a pas laissé de souvenirs impérissables. Son western aurait pu marquer quelques esprits s’il n’était pas passé aussi inaperçu malgré une bonne réception par la critique. Il s’agissait du dernier film produit par Harry Sherman, l’homme qui avait fait débouler Hopalong Cassidy sur les écrans et qui, pour ce western, avait déboursé une somme considérable par rapport à ses films de série coutumiers, pas moins d’un million de dollars.


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Un western d’une belle sensibilité mais ne tombant jamais dans la mièvrerie. La bonté du héros est celle d’un homme simple, digne et respectueux, jamais ni sentencieux ni moralisateur. Aucun prêchi-prêcha au sein de ce beau scénario signé par les deux hommes (Teddi Sherman et C. Graham Baker) qui écriront plus tard le formidable Le Mariage est pour demain (Tennesse’s Partner) de Allan Dwan mais des idées astucieuses qui en disent plus qu’une parabole ; alors qu’aucune balle n’est utilisée dans le courant de l’intrigue pour tuer ou blesser, elles auront une toute autre utilité, celle de sauver la vie. En effet, Ross s’en sert en enlevant la poudre afin de récupérer le souffre et en faire un produit à inhaler pour soigner les enfants atteints de diphtérie. Sinon, rien de spécialement remarquable mais un ton d’une tendresse inaccoutumée et des images inédites comme la fuite dans le désert à dos de vache mais surtout un quatuor de personnages formidablement attachants tous très sobrement interprétés.


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Joel McCrea, qui ne m’avait encore pas convaincu dans le western y compris dans ses rôles les plus importants (Buffalo Bill), en trouve ici un qui lui sied à merveille et forme avec Francis Dee un couple très touchant ; il faut dire qu’ils étaient dans le civil mari et femme et que leur véritable amour passe très bien à l’écran. De plus, ils montent tous deux superbement bien à cheval et le réalisateur en profite allègrement n’ayant pas besoin de recourir à de vilaines transparences lors des longues séquences de chevauchées, ce qui est, avouons le, très appréciable. A leurs côtés, deux acteurs qui ne déméritent pas d’autant qu’ils ne sont pas dans leur registre habituel, Joseph Calleia coutumier des rôles antipathiques et surtout Charles Bickford qui compose un des Pat Garrett, voire même l’un des Marshall, les plus attachants que l’on ait pu voir jusqu’à présent. Qu’ils rendent quand même eux aussi grâce aux scénaristes de leur avoir écrit d’aussi beaux rôles, plus riches qu'il n'y parait !


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Beaucoup de dignité dans le fond et pas mal de qualité dans la forme. La photographie de Russell Harlan en noir et blanc est superbe et, le film étant tourné les ¾ du temps dans de grandioses décors naturels, le chef-opérateur s’en donne à cœur joie pour rendre toute sa majesté à la région désertique et montagneuse de Gallup au Nouveau Mexique et notamment le El Morro National Monument sur lequel est inscrit "Paso por Aqui", qui est aussi le titre du roman dont est tiré le film. Il s’agit d’un énorme rocher (une montagne même) sur laquelle les noms des hommes qui ont contribué à développer cette région du Sud-ouest des Etats-Unis sont inscrits. Plastiquement, le film est ainsi une belle réussite et le réalisateur n’a plus qu’à se laisser porter par ces magnifiques paysages au milieu desquels évoluent ses protagonistes, sans éclat de génie mais avec un solide professionnalisme. Enfin, Paul Sawtell compose à cette occasion l’une de ses partitions les plus belles. Quasiment pas d’action mais beaucoup de sentiments dans ce western dans lequel l’ironie est totalement absente ; une bonne bouffée d’air frais que nous apporte ce film au charme certain et durable, le western idéal à regarder en famille si vos rejetons sont encore en bas âge. Dommage que le seul DVD qui existe (d’excellente qualité par ailleurs) ne nous propose pas même les sous titres anglais ! J’ai quand même réussi à bien le suivre d’autant qu’il est assez avare en dialogues.