Le Western américain : Parcours chronologique I 1930-1949

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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bruce randylan
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Re: California

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Jeremy Fox wrote:
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Californie Terre Promise (California, 1947) de John Farrow
PARAMOUNT

Globalement d'accord avec l'avis de Mr Fox (et de Cinéphage donc)

C'est vrai que le film n'est pas toujours de bon gout avec un prologue chanté qui fait assez peur (et qui se reproduira lors de la ruée vers la l'or), que Ray Milland que j'adore n'est pas vraiment à l'aise et surtout que le scénario s'avère décevant.
Le postulat de base à son potentiel mais cette histoire de la Californie demeure trop en retrait et superficiel par rapport à l'histoire d'amour. On aurait voulu que l'aspect politique soit plus prononcée que les quelques minutes sur les élections assez vide de substances et de contenus. Ca a pour conséquence d'avoir des enjeux dramatiques trop peu marquant pour ne pas ressentir régulièrement un ennui poli. Ce scénario n'est pas le seul fautif cela dit car la réalisation tout en plan-séquence de John Farrow rentre du coup dans la catégorie du quitte au double : si la scène est bien écrite et prenante, la longueur des plans permet d'ajouter une intensité à la scène mais si la séquence se montre faiblarde, la mise en scène n'en accentue que la lourdeur et la médiocrité (tout en rendant le dispositif de la réalisation trop répétitive ou systématique).

Mais pour une bonne moitié de cas, ces plan-séquences apportent une certaine qualité au film. Certains mouvement de caméra sont assez impressionnant tout en restant bien plus discret et moins démonstratif que ceux de Welles et Hitchcock. Il est peut-être plus proche de Minnelli dans le sens où sa caméra accompagne un mouvement ou un personnage plus qu'elle fait partie d'un système narratif.
Certaines scènes s'en trouvent donc grandement améliorer (le présentation du "méchant", Ray Milland évoluant dans le convoi, la découverte de la cache d'arme, la première partie de la scène du bal) quand d'autres donc s'en trouvent donc plomber à commencer par l'ensemble des scènes romantiques.
C'est un peu regrettable parfois car la scène d'action finale qui est bien plus découpée s'avère très bien réalisée et rythmée.
Cependant et malgré le soin apporter à certains personnages (Barbara Stanwick très moderne, George Coulouris en ancien esclavagiste assez original et Barry Fitzgerald en humble paysan), on sent que le réalisateur n'est pas très à l'aise dans le genre (moins que dans le film noir).
A l'image donc de la très belle photo en technicolor, c'est un beau travail bien fait mais un peu inconsistant dans le fond.

Bon, le film se suit en tout cas sans déplaisir même si la frustration se fait parfois ressentir, le film ne manquant ni d'atout ni de qualités.

En tout cas, je trouve que John Farrow dans les années 40 demeure un cinéaste intéressant qui mérite un peu plus considération. J'ai récupéré plusieurs de ces films noirs (Night has thousand eyes et Alias Nick Beal) qu'il me tarde de découvrir.
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Jeremy Fox
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Re: California

Post by Jeremy Fox »

bruce randylan wrote: En tout cas, je trouve que John Farrow dans les années 40 demeure un cinéaste intéressant qui mérite un peu plus considération. J'ai récupéré plusieurs de ces films noirs (Night has thousand eyes et Alias Nick Beal) qu'il me tarde de découvrir.

Par la lourdeur de sa mise en scène (même si ses ambitions et ses essais sont louables), Farrow a effectivement gâché pas mal de bons scénarios dans le western ; l'univers du film noir lui convient beaucoup mieux.
bruce randylan
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Re: Le Western américain : Parcours chronologique

Post by bruce randylan »

En autre western, je n'ai vu que Vaquero mais j'avais trouvé que sa mise en scène était beaucoup plus traditionnelle même si la aussi le scénario n'était pas à la hauteur.
Révolte à bord est plus réussi même si on sent que la production lui a tiré dans les pattes pour imposer l'acteur principal et une histoire d'amour envahissante.
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Jeremy Fox
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Panhandle

Post by Jeremy Fox »

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Le Justicier de la Sierra (Panhandle, 1948) de Lesley Selander
ALLIED ARTISTS


Avec Rory Calhoun, Cathy Downs, Reed Hadley, Anne Gwynne, Blake Edwards
Scénario : Blake Edwards & John C. Champion
Musique : Rex Dunn
Photographie : Harry Neumann (noir et blanc)
Un film produit par Blake Edwards & John C. Champion pour la Allied Artists


Sortie USA : 22 février 1948

Lesley Selander avait déjà plus d'une vingtaine de westerns de série à son actif quant il tourna Le Justicier de la Sierra, un de ceux (à priori à juste titre) les plus appréciés du cinéaste par les aficionados du genre. Habitué à filmer à toute vitesse des bandes avec les héros de ‘Serials’ qu’étaient Hopalong Cassidy, Lone Ranger ou Kit Carson, Selander (encore prénommé Leslie en 1948) s'est parfois permis à côté de ça de réaliser des films un peu plus ambitieux. Quelques jolies réussites en résulteront comme ce Panhandle, terme géographique qui évoque la partie Nord du Texas au sein de laquelle évoluent les personnages de ce western tout à fait plaisant qui pourrait s'apparenter à une version réussie de L'Amazone aux yeux verts (Tall in the Saddle) de Edwin L. Marin avec John Wayne et Ella Raines. Comme pour ce dernier, nous nous trouvons face à une intrigue de film noir sous couvert de western avec ‘enquête policière’ et femmes fortes sur le devant de la scène. Un film tourné en ‘Glorious Sepiatone’ mais que nous ne verrons qu’en noir et blanc en France, la copie US existante avec ces tons sépias étant parait-il dans un état déplorable, néanmoins disponible en DVD chez VCI.


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Dans une petite ville sur la frontière américano-mexicaine, John Sands (Rod Cameron) tient un petit commerce. C’est un ancien ‘gunfighter’ reconverti, célèbre entre autre pour s’être un jour confronté à Billy the Kid. Le jour où il apprend de la bouche de la jolie Jean ‘Dusty’ Stewart (Cathy Downs), une vendeuse de selles, l’assassinat de son frère, il reprend les armes et se rend aux USA dans la ville de Sentinel où a eu lieu le drame, tout en sachant pertinemment qu’il risque de se faire appréhender par les hommes de loi qui ont toujours un mandat d’arrêt à son encontre. John sait que son journaliste de frère avait, peu de temps avant sa mort, dénoncé au travers de son organe de presse les agissements crapuleux de Matt Garson (Reed Hadley), le patron du saloon mais également l’homme qui tient la ville et ses environs sous sa coupe. 'Le Justicier de la Sierra' entreprend de trouver des preuves contre lui, persuadé de sa culpabilité. Il sera secondé dans son enquête par June O’Carroll (Anne Gwynne), la secrétaire de Garson qui est tombé sous son charme, ainsi que par ‘Dusty’ dont le père avait été tué peu de temps auparavant dans la même ville et dont il apprend qu’elle a été fiancée à son défunt frère. Garson, un peu inquiet, envoie ses trois tueurs, commandés par l’inquiétant Floyd (Bkale Edwards), empêcher John de s’immiscer dans ses affaires louches destinées à le faire devenir le ‘Boss’ de tout le Texas Panhandle…


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A la lecture du sujet, on se doute bien que le squelette de l’intrigue est tout à fait conventionnel ; mais ce sont les détails qui sont originaux et font toute la différence avec le tout venant du western de série routinier. Même si l’ensemble est loin d’être inoubliable, le scénario regorge d’assez de séquences insolites, cocasses ou inédites pour nous tenir en éveil tout du long. Le ton du film s’avère lui aussi assez inhabituel déjà par le fait de son arrière fond musical signé par Rex Dunn, compositeur qui nous donne ici son unique musique pour un long métrage de fiction. Très éloignée des canons coutumiers du genre, sa partition n’en est pas moins très réussie, tour à tour légère ou mélodramatique, non dénuée de romantisme, faisant même à quelques reprises penser à celles écrites pour les films de Yasujiro Ozu à la même époque ! C’est dire le sentiment d’anachronisme et ‘d’exotisme’ qu’elle apporte à ce western ; pour le meilleur, car malgré le fait qu'elle puisse paraître incongrue, elle s'avère finalement tout à fait bien adaptée au ton et aux images ! Selander et son scénariste Blake Edwards prennent leur temps et semblent avoir voulu donner une douce et nonchalante patine à leur premier travail en commun ; le deuxième scénario du futur réalisateur de La Panthère rose et de The Party sera à nouveau destiné à un western de Lesley Selander, celui qu’il a fourni ici pour Panhandle ayant été son premier travail d’écriture pour le cinéma. Non content d’avoir scénarisé le film, Blake Edwards le coproduira et tiendra un des rôles principaux en la personne de l’inquiétant bras droit du ‘chef des méchants’. Et il faut se rendre à l’évidence : Edwards a aussi bien réussi son scénario (en collaboration avec John C. Champion) que son interprétation et il gardera tout le temps une belle estime pour ce Justicier de la Sierra.


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Parmi les multiples idées ou situations réjouissantes ou peu banales que l'on rencontre tout au long du film (toutes dues probablement en grande partie à Blake Edwards) : la façon qu’à Rod Cameron de manger au comptoir du saloon, celle qu’il a de chantonner alors qu’il est à cheval, son dialogue presque surréaliste avec Reed Hadley lors de leur première rencontre, la façon ‘folklorique’ de se vêtir des 'Bad Guy' et notamment Blake Edwards, ses bottes fantaisistes et ses gants noirs… Pas mal de ruptures de ton (la longue scène au cours de laquelle Rod Cameron raconte à Blake Edwards sa rencontre avec Billy le Kid ; histoire dont la chute est tout aussi inénarrable que la réaction du personnage de Blake Edwards), une certaine sensibilité (les relations amicales entre John et le shérif qu’il est néanmoins obligé de blesser afin de pouvoir s’enfuir) et quelques séquences qui semblent être passées comme une lettre à la poste sous le nez de la censure : il n’était effectivement pas très courant à l’époque de voir un couple se jeter à terre pour se prendre dans les bras et s’embrasser. On trouve également un gunfight nocturne superbement bien éclairé, un splendide final sous la pluie avec l’évanouissement fantomatique du personnage principal en fond de plan à la dernière seconde, un combat à poings nus très bien rythmé d’une longueur et d’une sauvagerie assez étonnante sans oublier une efficace course-poursuite à cheval au milieu des rochers de Lone Pine. Bref, il y en a pour tous les goûts, aussi bien pour les amateurs d’action que de bons dialogues.


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Le casting s’avère de bonne tenue lui aussi ; outre Blake Edwards qui nous surprend agréablement , Rod Cameron, dans la même lignée de jeu que Randolph Scott, s’en sort pas mal du tout, très bien entouré qu’il est par deux charmantes actrices, Anne Gwynne et surtout la splendide Clementine de John Ford dans La poursuite infernale (My Darling Clementine), Cathy Downs ainsi que par un Reed Hadley vicieux à souhait. Un polar-western sans prétention mais très plaisant, filmé dans des extérieurs bien choisis, mélange assez homogène d’action, de romance et d’humour. John C. Champion et Blake Edwards avaient eu l’intention de produire ce western en 16 mm ; mais après avoir soumis leur projet à deux studios, ils se rendirent compte que leur histoire avait plus de potentiel qu'ils avaient imaginé. Un deal fut donc arrangé avec la Monogram qui aida au financement et aida les producteurs à se faire distribuer. En 1966, Lesley Selander réalisera un remake de son propre film : The Texican avec Audie Murphy et Broderick Crawford. L'original est en tout cas bien sympathique !
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Jeremy Fox
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Albuquerque

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La Descente Tragique (Albuquerque, 1948) de Ray Enright
PARAMOUNT


Sortie USA : 20 février 1948


L’année 1948 allait commencer sous le signe de la routine. Avec Albuquerque, western que l’on croyait perdu avant de ressortir miraculeusement des tiroirs il y a peu de temps, Randolph Scott mettait fin à son contrat à la Paramount avant de produire lui-même la quasi totalité de ses films suivants. Et on sent l'acteur effectivement un peu moins concerné que précédemment ; son Cole Armin ne semble pas l’avoir inspiré plus que ça même si l’acteur réussit néanmoins à nous le rendre sympathique en dépit aussi du fait que son personnage soit un peu moins pacifiste qu'habituellement, n'hésitant pas même à en appeler au lynchage (pas bien Randy !). Quant au travail des autres interprètes ainsi que des membres des équipes techniques ou artistiques, il ne dépasse jamais lui non plus le minimum syndical. Ce n’était pas encore cette fois que Ray Enright, honnête technicien, allait nous offrir un western mémorable. Il y eut bien Les Ecumeurs (The Spoilers) qui ressortait un peu du lot mais c’était surtout grâce au trio composé par John Wayne, Marlene Dietrich et déjà Randolph Scott, une fois n’est pas coutume, dans le rôle du ‘Bad Guy’ ; pour le reste, le cinéaste n’a jusqu’à présent pas franchement fait d’étincelles et sa descente n’a de tragique que son titre. Alors que j’avais l’habitude de le citer parmi les très bons cinéastes de série B, pour le moment, même s’il n’a rien réalisé de honteux, je révise un peu ma copie en espérant toujours un sursaut qualitatif à venir, sans cependant trop y croire.


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Cole Armin (Randolph Scott) se rend en diligence à Albuquerque où son oncle John (George Cleveland) doit lui proposer le poste de directeur d’une société de transport de minerai. La diligence est attaquée et 10.000 dollars sont dérobés à Celia Wallace (Catherine Craig), somme qui devait lui permettre, avec son frère Ted (Russell Hayden), d’ouvrir sa propre société de transport de fret. En arrivant à Albuquerque, Cole se rend compte que le nom de Armin n’est pas franchement apprécié. En effet, couvert par le shérif, le despotique John Armin décourage toute velléité de concurrence et règne en maître sur la ville. Cole ne met pas longtemps à comprendre que la diligence a été attaquée sur les ordres de son oncle pour ne pas que les Wallace puissent égratigner le monopole qu’il voudrait s’octroyer pour étendre son empire. Menaçant son oncle, Cole lui demande de restituer l’argent volé puis refuse son offre de travail. Avec cette somme, il se rend chez les Wallace et se propose de les aider à monter leur propre entreprise. Fou de rage, John Armin envoie la belle espionne Letty Tyler (Barbara Britton) s’infiltrer dans leurs affaires pour, avec les informations obtenues, pouvoir leur mettre plus aisément des bâtons dans les roues. S’ensuivront coups fourrés, sabotages, incendies, etc. Le trio d’associés, entre deux amourettes, devra se battre avec acharnement pour que leur business puisse prendre forme…


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Après avoir été à l’origine des premiers Rin-tin-tin, la filmographie 'westernienne' de Ray Enright s’étale sur à peine 12 années et se compose d’environ une quinzaine de titres : en cette année 1948, Albuquerque se situe donc environ à mi-parcours. Le script de ce film n’est pas des plus réussis même s’il partait d’une idée de départ plutôt intéressante et rarement abordée dans le genre, la description de la compétition que se livraient des sociétés de transport de minerai qui devaient prendre d’énormes risques pour acheminer les métaux précieux à bon port. Assez à l’aise encore ici lorsqu’il s’agit de décrire la faune bigarrée et vivante d’un saloon (les bagarres homériques qui s’y déroulaient dans The Spoilers sont restées célèbres), Ray Enright l’est un peu moins en extérieurs. La descente tragique (du titre français) qui est censée nous faire vibrer (à cause du sabotage du frein d’un chariot chargé à bloc lors de la descente dangereuse qui part des mines pour arriver dans la vallée), avec ses vilaines toiles peintes beaucoup trop visibles et un montage bien paresseux, nous laisse franchement sur notre faim. Le combat à mains nues qui oppose Randolph Scott à Lon Chaney Jr paraît aussi un peu poussif, ce dernier gardant sa cigarette à la bouche pendant toute la durée du pugilat et les cascadeurs paraissant manquer cruellement d’agilité et de conviction. Beaucoup d’autres invraisemblances dans ce scénario assez terne dont l’immense et improbable facilité qu’a le personnage de l’espionne d’inspirer confiance à ses ‘ennemis’ en une poignée de secondes. On pourra rétorquer que le très joli minois de Barbara Britton doit y être pour beaucoup mais quand même, un peu plus de rigueur messieurs les scénaristes !


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S’agissant d’un film de série de la Paramount (avec pourtant un budget assez important mais qui ne se voit guère à l’écran), nous serions d’assez mauvaise foi de juger ce film sur les facilités d’un scénario très convenu qui ne propose au cinéaste que peu de scènes vigoureuses ; mais ces dernières étant très peu enthousiasmantes, il ne nous reste plus grand-chose à nous mettre sous la dent. En revanche, nous retrouvons les longs travellings et mouvements de caméra dont le cinéaste raffole, dont l’un superbe en contre-plongée, suivant sur environ une bonne trentaine de secondes Randolph Scott et Gabby Hayes traversant une rue ensoleillée, quelques plans fulgurants sur les visages comme celui inquiétant de Lon Chaney cigarette au bec, et un Gunfight final plutôt rondement mené. Une déception contrairement au précédent Randolph Scott, le très bon Gunfighters de George Waggner qui nous avait fait découvrir le dépaysant procédé Cinecolor encore utilisé ici. Il fait certes penser un peu à un Techicolor du pauvre mais, sans ironie, le fait de voir des arbres aux feuilles marrons possède un certain charme puisque le vert ne faisait pas partie de la palette de couleurs de cette pellicule. Au final, point d’ennui (de justesse) mais une paresse et des conventions qui devraient lasser tous les non-amateurs.


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Les autres, dont je fais partie, entre deux bâillements, trouveront du plaisir à voir de jolies vues en plongées sur la progression des mules à travers la montagne, un Randolph Scott à la belle prestance, superbement vêtu, ne trouvant pas d’autres moyens pour se faire remarquer que de porter le tablier de cuisine en essuyant la vaisselle ou de jouer aux marionnettes pour amuser une petite fille, un pittoresque et amusant George Gabby Hayes cependant plus en retrait que dans Trail Street, deux actrices rivalisant de beauté et de jolies robes (surtout Barbara Britton que l’on croise souvent en ce moment dans les productions Paramount), un casting de troisièmes couteaux à la mine patibulaire tels Lon Chaney ou John Halloran et enfin un George Cleveland que nous avions plus l’habitude de rencontrer du bon côté de la loi. Dans Albuquerque, de son fauteuil roulant, il domine tout et n’hésite pas à dévoiler ses vils desseins à qui veut l’entendre : "On doit se battre pour les contrats. C’est là que tout est permis, sans retenues. L’instinct de conservation s’applique aussi aux affaires : la concurrence doit être étouffée". Paroles et film à consommer avec modération ! Divertissant pour les moins difficiles d’entre nous mais ça s’arrêtera là ; au vu du chef-d'oeuvre qui va faire son apparition dans les semaines à venir sur les écrans de cinéma en cette année 1948, on s'en accomodera.
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Re: Le Western américain : Parcours chronologique

Post by Alphonse Tram »

Je constate que tu es bien renseigné concernant le procédé de prise de vue. :wink:
Pour plus d'infos : http://www.widescreenmuseum.com/oldcolor/cinecolor2.htm
Cinecolor était le concurent direct du Technicolor à l'époque du "bichrome", avec un système complétement différent mais avec toujours une difficulté à reproduire le jaune et le vert. Meilleur marché, principalement utilisé par des petites sociétés comme Monogram, alors que Technicolor s'est rapidement orienté vers un système maison de transfert de teintes, puis le trichrome.
Distancé par l'arrivée des fameuses trois bandes (tripack) chez Technicolor, Cinecolor reprend le train en marche en 1950 avec le tirage des copies des nouveaux négatifs Kodak et Ansco monopack capablent de reproduire la totalité du spectre. La société survie jusqu'à son rachat par Technicolor en 1954.

Perso j'avais perdu de vue que ce film avait été tourné de la sorte. Ce "bichrome" de fin de règne a un charme surranné sympathique, d'autant que la copie semble bien conservée.
Souhaits : Alphabétiques - Par éditeurs
- « Il y aura toujours de la souffrance humaine… mais pour moi, il est impossible de continuer avec cette richesse et cette pauvreté ». - Louis ‘Studs’ Terkel (1912-2008) -
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Jeremy Fox
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Black Bart

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Bandits de grands chemins (Black Bart, 1948) de George Sherman
UNIVERSAL


Avec Yvonne De Carlo, Dan Duryea, Jeffrey Lynn, Frank Lovejoy, John McIntire
Scénario : Luci Ward, Jack Natteford, William Bowers
Musique : Frank Skinner
Photographie : Irving Glassberg
Une production Leonard Goldstein pour Universal


Sortie USA : 03 mars 1948

A part avoir fait une apparition dans Nevada de Joseph Kane en 1941, le pilleur de diligences Charles Earl Bolles (alias Black Bart) n’avait encore jamais eu les honneurs d’être mis en tête d’affiche d’un western contrairement à ses collègues les frères James, Younger ou autres Dalton. Ce qui fut fait grâce à George Sherman pour son premier western pour la compagnie Universal. Comme habituellement à Hollywood, il ne faut pas y chercher une quelconque vérité historique ou alors très lointaine. Charles Bolles était un hors-la-loi américain né en 1829. Connu pour avoir été le pillard de diligences le plus célèbre des États-Unis, il opéra entre 1875 et 1883, commettant ses forfaits surtout en Californie du Nord et en Oregon. Il était réputé pour son audace ainsi que pour son style sophistiqué qui faisait de lui un ‘gentleman cambrioleur’ d’une grande courtoisie et d’une politesse excessive envoyant du ‘s’il vous plait’ aux conducteurs de diligence qu’il attaquait. Se couvrant le corps de sacs de toiles de lin pour cacher ses vêtements et son aspect, il eut l’idée de se faire surnommer Black Bart, l’un des ‘héros’ de ses lectures de feuilletons, personnage habillé tout de noir qui volait les diligences de la Wells Fargo. Le véritable Black Bart signait ses forfaits en laissant des poèmes sur les lieux du ‘crime’ et arrivait à amasser des sommes considérables. Durant son dernier coup, il fut blessé par une balle et obligé de s’enfuir. Il passa quelques temps en prison, jura qu’il en avait fini avec le crime et disparut de la circulation en 1888 sans qu’on sache ce qu’il était devenu. Certainement plus connu en France pour son apparition dans l’album de Lucky Luke, ‘La Diligence’, voyons maintenant ce qu’il en est de son histoire romancée, narrée par le film de George Sherman.


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Les hors-la-loi Charles Bolles (Dan Duryea) et Lance Hardeen (Jeffrey Lynn) sont sur le point de se faire lyncher quand leur complice Jersey Brady (Percy Kilbride) les fait s’évader in extremis. Peu après, ils se séparent après avoir tenté de se doubler les uns les autres. Lance et Jersey partent ensemble tandis que Charles file vers la Californie. A Sacramento, il se fait embaucher par Clark (John McIntire), un juriste qui sous ses dehors respectable n’en est pas moins un escroc. Profitant de la ruée vers l’or et des remous qu’elle provoque, ils décident tous deux de faire couler la Wells Fargo pour pouvoir s’installer à sa place. Pour cela, Charles devra dérober tous les coffres de la société convoyés par diligence afin que les clients perdent confiance en leur banque et se rabattent sur une concurrente. Masqué et vêtu de noir, Charles se transforme en Black Bart pour commettre ses larcins. Un jour, il arrête une diligence dans laquelle se trouvent ses deux anciens complices ainsi que la célèbre danseuse Lola Montès (Yvonne de Carlo) dont il tombe amoureux. Grâce à l’argent amassé, Charles devient un rancher respecté. Ce dont il ne se doute pas c’est qu’un détective est sur le point de le faire tomber dans un piège et que ses deux ex-acolytes se sont fait recruter par la Wells Fargo. Ca chauffe pour le cavalier masqué d’autant plus que Lance et Jersey l’ont reconnu et qu’ils souhaitent bien le doubler à nouveau quitte à le dénoncer…


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C’est la première fois que nous parlons d’un western de George Sherman et pourtant il en a réalisé auparavant pas moins de … 45 en seulement une dizaine d’années ! Des films de moins d’une heure pour la plupart, des westerns de série Z à priori puis quelques séries B pour la Columbia. En arrivant à la Universal, il signe ce Black Bart pour le producteur Leonard Goldstein qui s’occupera de la plupart de ses films suivants pour le studio. C’est aussi la première collaboration du cinéaste avec la magnifique comédienne d’origine canadienne, Yvonne De Carlo, qui acquerra sous sa direction un joli potentiel d’actrice dramatique ; la ‘série’ qui en découlera s’avèrera bougrement réussie (Sam Bass and Calamity Jane, Tomahawk…) mais revenons en à celui qui ouvre le bal, ce Bandits des grands chemins sorti aussi sous le titre Derrière le masque, Black Bart étant un hors-la-loi vêtu à la manière de Zorro. C’est Dan Duryea qui se cache sous ce masque noir et ce sera l’une des rares fois où il sera en tête d’affiche, qui plus dans un rôle sympathique et attachant alors qu’il sera plus réputé par la suite pour ses personnages de salauds psychotiques. Sans faire d’étincelles particulières, il n’en est pas moins, à l’image du film en son ensemble, très plaisant tout comme ses partenaires, le méconnu Jeffrey Lynn, son faire-valoir humoristique Percy Kilbride (surtout connu du public américain pour avoir été à maintes reprises Pa Kettle dans la ‘série’ de films Ma and Pa Kettle), le génial John McIntire et évidemment la très jolie Yvonne de Carlo endossant la défroque de Lola Montès sept ans avant Martine Carole.


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Alors oui, Black Bart n'est certes pas un sommet du genre mais quand on est passé par des dizaines de westerns Warner poussifs et superficiels, un petit western Universal de cette trempe est à chaque fois une bonne bouffée d'air frais. En tout cas, contrairement à Edwin L. Marin ou Ray Enright (pour ne citer que d’autres noms ayant ‘prolifiquement’ œuvré dans le genre) qui s'avèrent sur la durée de véritables tâcherons, je reviens sur ma trop grande sévérité à l’égard de George Sherman qui, malgré une filmographie en dents de scie, nous aura livré à partir de ce film un beau corpus westernien, tout du moins au sein du studio Universal. Pour son premier western en Technicolor pour le studio, il nous offre une plaisante réussite : beaux extérieurs, acteurs sympathiques, ton léger, dialogues pétillants, rythme alerte lors des séquences d’action pour au final 75 minutes bien agréables. Et puis si on se replace dans le contexte de l’époque, vous pensez que nous avions pu en voir beaucoup des westerns dont les personnages principaux sont des bandits et des courtisanes qui accomplissent leur travail sans aucun problème de conscience et même avec un plaisir certain ? Le joyeux (et gentil) amoralisme de ce Black Bart est tout sauf désagréable. Alors c’est certain que ce ne sont pas des psychopathes ni des tueurs mais ils dévalisent allègrement, se font des coups fourrés et n’hésitent pas à aller se dénoncer. On a parfois du mal à distinguer le mensonge de la vérité, à savoir quand ils sont loyaux ou roublards (ce qui rend par la même occasion le scénario plutôt attrayant). Et pourtant, on continue à les trouver bien sympathiques d’autant qu’ils ont le sourire et la répartie faciles.


Jersey Brady : “There ain't no permanence in this business. You just begin to like somebody and he turns up dead.”
Lance Hardeen : “You can lose a lot of people you don't like that way, too”.


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Rassurez-vous, il ne s’agit pourtant pas d’une comédie, l’émotion venant même parfois effleurer cette histoire plutôt bien menée même si assez convenue dans l’ensemble. En effet, la romance entre Dan Duryea et Yvonne de Carlo marche assez bien à tel point que, imaginant par avance un climax final à la Bonnie and Clyde (qui se produit d’ailleurs allant à l’encontre de la réalité, le bandit n’étant pas du tout décédé à cette période et en tout cas moins tragiquement et ‘héroïquement’), on se prend à frissonner quand, après avoir promis à sa compagne le plus sincèrement du monde d’arrêter sa vie de hors-la-loi à la minute, son complice vient le chercher de force pour l'entrainer dans ce qu’on pressent être un tragique traquenard. On (enfin je) est sincèrement attristé pour le couple pour lequel on avait commencé à ressentir de l’empathie d’autant que ceux qui le forment sont loin d’être des garants d’une bonne moralité, ce qui nous les rend encore plus humains et attachants. En tout les cas, on les sent être épris l’un pour l’autre et le personnage de Lola Montès n’apparaît ainsi pas comme un faire-valoir romantique mais comme un personnage bien écrit et qui a tout à fait sa place au sein de cette histoire d'hommes. Une preuve de tout ceci (gentille immoralité, cinglantes réparties, romantisme sensible) par le dialogue (toujours très bon soit dit en passant) :

Alors que le bandit essaie de retenir Lola :

Charles E. Bolles : “Lola, I've been working on something for two years. Something that will make me the biggest man in this part of the country. I'm within an inch of doing it now. You wouldn't want me to quit at this point.”
Lola Montez : “The biggest man in the cemetery is still pretty small”.

Puis alors qu’il essaie de la convaincre de l’épouser :

Lola Montez : “There's enough uncertainty about marriage without sitting home wondering what tree your husband is hanging from that night”.


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George Sherman remplit son contrat sans génie mais avec maîtrise et efficacité : les scènes d’action sont bien menées, filmées sans trop de transparences, bien montées et bénéficient d’une partition assez échevelée (Miklos Rosza n’étant certainement pas étranger à ce fait ayant participé à la musique sans être crédité) ; Yvonne de Carlo nous octroie deux scènes de danses hispaniques très plaisantes (elle avait fait des progrès dans cette discipline depuis le culte mais médiocre Salome, Where she Danced de Charles Lamont)… Pour le reste, rien de mémorable, peu de prouesses, quelques baisses de rythme mais le film aura eu le mérite de nous faire passer 80 petites minutes bien agréables en compagnie de personnages ne l’étant pas moins. La pirouette finale assez expéditive certainement pour nous dire que tout ceci n’était pas très sérieux, que ce n’était qu’un simple divertissement mais qui se révèle bien moins ennuyeux que certains westerns plus réputés déjà sortis. George Sherman marque là son premier point positif au sein de notre parcours (et avant d’avoir écrit ce texte en retard, il en avait déjà récolté trois sur trois films : un sans faute pour l’instant). Au fait, ne croyez pas que Lola Montez et Black Bart aient pu se rencontrer : quand ce dernier a commencé ses pillages, l’actrice-courtisane était déjà morte depuis 15 ans ! Seul la magie hollywoodienne a pu les réunir pour le plus grands bonheur des fans de série B !
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Fort Apache

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Le Massacre de Fort Apache (Fort Apache, 1948) de John Ford
RKO


Sortie USA : 09 mars 1948

Terminant la décennie précédente sur un de ses plus beaux films, Sur la Piste des Mohawks (Drums along the Mohawk), John Ford signera ensuite pas moins de quatre chef-d'oeuvres avant Fort Apache : Les Raisons de la Colère (The Grapes of Wrath), Qu'elle était Verte ma Vallée (How was Green my Valley), Les Sacrifiés (They Were Expendables) et La Poursuite Infernale (My Darling Clementine). Beau palmarès qui n'allait pas prendre fin, loin de là ! En attendant, John Ford invente quasiment avec Fort Apache le western militaire !


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1876. Une diligence transportant un militaire haut gradé et sa fille traverse les paysages majestueux de Monument Valley. Le lieutenant-Colonel Owen Thursday (Henry Fonda) se rend dans le désert de l’Arizona prendre le commandement de Fort Apache. Il juge indigne cette nouvelle et humiliante affectation, lui qui détenait le grade de Général durant la Guerre de Sécession. Il espère pourtant acquérir gloire et renommée en matant les révoltes apaches. Au fort, les vétérans se ressentent de son évident mépris à leur égard et de son ignorance totale des tactiques de guerres indiennes. Son goût pour une discipline stricte et rigide ne le fait guère apprécier de ses hommes. Dans le même temps, une idylle s'ébauche rapidement entre Philadelphia (Shirley Temple), la fille du Colonel, et le Lieutenant O'Rourke (John Agar). Thursday n'aime guère ce soldat sorti du rang et interdit à ce dernier de la revoir. La vie quotidienne au fort se passe en apprentissage, entraînements, bals et attente d’une mission. L'ambition du Colonel va enfin trouver l’occasion de se voir réaliser : Cochise, chef des Apaches, a quitté sa réserve suite au comportement scandaleux d’un agent se livrant au trafic d’armes et d’alcool, et décide de conduire sa tribu vers le territoire mexicain. Le pays tout entier suit cet événement ; si Thursday le ramène dans sa réserve, sa notoriété sera établie : « Je serai celui qui aura ramené Cochise ». Il envoie le capitaine Kirby York (John Wayne) et le sergent Beaufort (Pedro Armendariz) parlementer avec le chef Indien qui accepte de revenir discuter d’un compromis avec Thursday. Mais ce dernier ne tient pas les engagements donnés par Kirby lors de cette rencontre, insulte Cochise et prend la responsabilité de l’attaquer…


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Pour compenser les grosses pertes financières subies par Argosy Pictures avec l’échec artistique, public et critique de Dieu est mort (1947), John Ford s’attèle au tournage de Fort Apache. Le ratage de son film précédent lui avait fait couper les ponts avec Dudley Nichols. C’est une nouvelle fois un journaliste qu’il débauche en la personne de Frank S. Nugent et bien lui en a pris au vu des chef-d’œuvres à venir qu’il lui scénarisera. C’est John Ford qui va lui enseigner sa nouvelle activité en lui faisant lire le roman de James Warner Bellah, Massacre, et en lui demandant s’il se sentirait capable d’en tirer quelque chose. Suite à sa réponse positive, il lui enjoint d’être très vigilant sur les aspects historiques de son script, lui donne à lire de nombreux ouvrages sur les guerres indiennes, la vie quotidienne dans les forts et l’envoie sur les lieux même de l’action. Après des semaines de recherches et d’apprentissage, Ford lui dit : "Parfait ! Maintenant, oubliez tout ce que vous avez lu et on pourra commencer à écrire le film !" Pour ce faire, le réalisateur lui impose une dernière chose : imitant Dickens, son écrivain préféré, Ford oblige Nugent à écrire une biographie la plus complète possible sur tous les personnages de son futur film, y compris pour ceux qui n’auront qu’une seule réplique. Le tournage a lieu de fin juin à octobre 1947, soit 45 jours seulement qui coûtent au producteur bien moins que le budget prévu, soit 2.500.000 dollars. Les recettes rapporteront le double de la mise initiale.


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Le massacre de Fort Apache représente le premier volet de la trilogie que consacre John Ford à la cavalerie américaine. C'est une transposition de la défaite subie par le Général George Armstrong Custer le 25 juin 1876 à Little Big Horn, face aux troupes de Sitting Bull. Walsh ayant déjà abordé la biographie de Custer dans son superbe They Died with Their Boots on, Ford tient à l’évoquer indirectement, changeant tous les noms, mais l’année et la topographie des lieux correspondent sans aucune équivoque à ce fait historique. Le cinéaste disait en répondant à la question portant sur ses propres films préférés : "Mes films préférés : il y a tout ceux dont mon ami John Wayne a assumé le rôle principal. Puis il y a Le massacre de Fort Apache où l’action le dispute à l’humour et où, pour la première fois, les Indiens sont des héros présentés avec sympathie…". Car ce n’est pas un luxe de le répéter, pour aller à l’encontre de l’idée trop souvent répandue d’un Ford raciste et réactionnaire, Fort Apache pourrait être considéré comme le premier véritable western pro-Indien et antiraciste même si ce n’est pas là son propos principal. C’est l’une des premières incursions de la politique dans le western. L’Indien n’est plus seulement l’ennemi attaquant la diligence de Stagecoach mais il justifie pour la première fois son combat. Enfin le western nous montre des Indiens dignes, valeureux, susceptibles de négocier la paix mais régulièrement trahis.


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Fort Apache est novateur de ce point de vue, plus antiraciste que jamais auparavant. Miguel Inclan dans le rôle de Cochise nous montre un visage d’une noblesse et d’une honnêteté jamais prises en défaut : il est certainement pour beaucoup dans la sympathie que vont éprouver alors les spectateurs de cette époque la nation indienne. Mais avant tout, Fort Apache propose une délectable et nonchalante description de cet univers confiné, cohérent dans ses valeurs, coutumes, rituels et fêtes, à travers de nombreuses notations sur la vie sociale dans cette garnison isolée : une espèce d’hagiographie de la Cavalerie pour laquelle Ford n’a jamais caché son respect, la description chaleureuse d’un milieu aimé en même temps que la vision très critique du personnage pivot, le plus haut représentant hiérarchique du fort. Nous assistons à toutes sortes de tensions se développant au sein même de cet univers resserré et clos : tensions sociales, hiérarchiques et militaires dues à l’incapacité qu’à le commandant à bien mener sa tâche. Malgré tout, la vie continue et le cinéaste, en chroniqueur de talent, profite de ses évocations d’heureuses tranches de quotidien pour exprimer encore et toujours sa foi inébranlable en l’homme et dans le groupe. Sa manière de mettre en avant les femmes de soldats est exemplaire de son humanisme et de sa sensibilité. Elles représentent la douceur dans ce monde constamment sur le qui-vive et John Ford en fait des modèles de vertu, de bonté et de courage : ce sont elles qui cimentent le groupe par leur constante volonté de s’entraider malgré le fait qu’elles soient confrontées à la mort omniprésente. Que ce soit Mrs Collingwood, Mrs O’Rourke et même le personnage de Philadelphia, jouée à merveille par Shirley Temple (qui trouve ici son rôle le plus riche), ces femmes sont toutes extrêmement touchantes, émouvantes, bref, inoubliables tout comme elles le sont souvent chez Ford ; les plans sur leurs visages angoissés lors du départ de leurs hommes pour la guerre rappellent ceux identiques dans Qu’elle était verte ma vallée lorsque les maris bravaient le danger quotidien au fond des mines !


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Durant toute la première heure, Ford, le peintre d’atmosphère, va son petit bonhomme de chemin : il s’attarde, flâne, chemine et nous offre une description truculente, tendre et sensible du fort et de ses habitants. De pittoresques sous officiers forts en gueule (Victor McLaglen, Dick Foran, Jack Pennick) côtoient les nouveaux arrivants maladroits, les anciens soldats sudistes pourtant fort respectés (les Tuniques Bleues leur attribuent même l’insigne honneur d’être les cavaliers les plus émérites) et les femmes déjà évoquées plus haut (profitons-en pour rendre hommage à ces deux merveilleuses actrices que sont Anna Lee et Irène Rich, respectivement Mrs Collingwood et Mrs O’Rourke). Nous assistons à une narration très libre pour l’époque, une maîtrise décontractée du récit sans franchement d’unité de ton ; le marivaudage, le drame, le picaresque s’entremêlant avec une grande fluidité, la science du montage se révélant très précise malgré l’apparente lâcheté du scénario. La scène célèbre et très étirée de la grande marche durant le bal des sous-officiers, l’immense Maurice Pialat lui rendra hommage dans son chef-d’œuvre de 1991 : Van Gogh. Plus de six minutes de parfaite magie que la scène du bal et le tout sans la moindre parole. Auparavant, nous aurons déjà eu droit à d’autres superbes moments de pure mise en scène, à commencer par ce premier plan post-générique qui est là pour faire un clin d’œil à Stagecoach ; celui de Shirley Temple jetant un regard sur son prétendant par l’intermédiaire de son miroir de poche (pour l’anecdote, John Agar et Shirley Temple étaient mari et femme dans la vie civile) ; l’apparition de Philadelphia en contre-plongée du haut de l’escalier lorsque John Agar vient lui présenter ses hommages ; le travelling sur l’étendue désertique traversée par des cavaliers, s’accélérant pour tomber sur les Indiens perchés au sommet des montagnes ; le panoramique sur le Grand Canyon… Au cours de ce western plastiquement splendide, beaucoup d’images difficilement oubliables et de prodigieuses séquences telles celles du repas chez les Colingwood se terminant par une sérénade au clair de lune, le timing impressionnant de la scène au cours de laquelle Philadelphia vient demander de l’aide aux autres femmes pour l’aménagement de son nouveau logis… Les amateurs d’action ne sont pas oubliés pour autant puisque la dernière demi-heure est entièrement consacrée à la recréation et à la transposition de la fameuse bataille de Little Big Horn. Là encore, John Ford n’a plus rien à prouver : excepté par Michael Curtiz, il est insurpassable quant il s’agit de filmer une chevauchée, une poursuite, une bataille… Sa science du montage, du cadrage, du rythme, du timing, de la topographie est d’une virtuosité sans nulle autre pareille et le "massacre" du titre est un immense moment de cinéma.


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Ce qui s’ensuit, et qui constitue l’épilogue, a souvent été controversé. Thursday est mort au combat ainsi que tous les hommes l’ayant accompagné lors de la charge. Kirby, qui n’a jamais pu comprendre les décisions suicidaires et inconscientes de son chef, et qui s’est même constamment opposé à lui, conte maintenant aux journalistes venus l’interroger sur ce fait historique la conduite héroïque de Thursday : "Jamais je n’ai vu un homme mourir si bravement. Mais ses hommes n’ont pas été oubliés pour autant : ils ne sont pas morts, ils resteront vivants tant que le régiment vivra. Les visages changent, les noms aussi, mais ils sont toujours là, encore meilleurs soldats qu’ils ne l’étaient grâce à Thursday". Puisque cet affligeant sacrifice a eu lieu, qu’il serve au moins de référence historique et héroïque aux soldats qui vont perpétuer les traditions ; simples soldats que Kirby n’oublie pas dans son discours, il ne faut pas l’oublier, son regard se portant, dans le tout dernier plan, plus sur eux que sur son ‘héros’ de supérieur. John Ford expliquera cet épilogue ainsi : "Je pense que c’est bon pour le pays. Nous avons beaucoup de personnes qui sont supposées avoir été des grands héros et nous savons sacrément bien qu’elles ne l’ont pas été. Mais c’est bon pour le pays d’avoir des héros à admirer. Prenons Custer, un grand héros. En réalité, il ne l’était pas. Ce n’était pas un homme stupide mais ce jour-là il s’est comporté stupidement." Jacques Lourcelles a très bien compris le message de Ford qui est je trouve d’une grande lucidité, mélange détonant d’ironie et d’idéalisme : "Ford prône la force d’exemple que recèlent les vertus du mythe sans rien cacher de l’aspect négatif de la réalité qui lui a donné naissance".


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Certains ne seront pas d’accord avec cette analyse du final et seront d’avis que Ford (par l’intermédiaire de John Wayne) a exalté la mémoire de Thursday/Custer sans faire la moindre réserve sur l’opération militaire. Que cela ne les empêche pas d’apprécier ce film qui pendant les deux heures qui précèdent, propose avant tout l’histoire d’une rivalité entre deux hommes, deux conceptions du devoir et du travail. A ma droite, Thursday interprété par Henry Fonda qui eut le courage, après tant de rôles positifs, de jouer pour la première fois de sa carrière le personnage "antipathique" de ce western. Thursday est un colonel aigri, qui n’accepte pas la perte de son grade, un ambitieux avide de gloire, arrogant, n’écoutant aucun avis et les contrant même systématiquement, attaché à la séparation des classes sociales (il fait exprès de déformer les noms de ses inférieurs et refuse l’idylle de sa fille avec un jeune lieutenant). Il critique le relâchement vestimentaire, il choisit ses stratégies sans prendre conseil et sans n’en informer personne. Il méprise les Indiens et ne possède aucune compassion pour ses hommes. Le portrait qui est fait ici pourrait faire croire qu’il s’agit d’un beau salaud ! Et pourtant, dans l’admiration qu’il éprouve pour sa fille, dans l’amour qu’il lui porte et les gestes de tendresse qu’il lui prodigue, par sa maladresse assez rustre et touchante, le talent d’Henry Fonda fait que nous éprouvons malgré tout une certaine sympathie pour le personnage, ce qui le rend d’autant plus riche car nous avons vraiment du mal à le haïr. Lorsqu’il sort penaud de la maison d’un de ses officiers de laquelle il vient de se faire chasser, quand il s’excuse auprès de ses hommes dont il se sent responsable de les avoir conduits au suicide, il nous émeut même profondément. Le comédien peut remercier John Ford de lui avoir donné à cette époque depuis une dizaine d'année des rôles sublimes !


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Face à lui, Kirby, joué par John Wayne. En voilà un superbe et immense pied de nez aux détracteurs de cet acteur qui n’a pas fini de nous éblouir ! Osons dire qu’avec ce rôle, le Duke a presque inventé "l’underplaying", lui si souvent taxé de manque de sobriété dans son jeu. Ici, pourtant déjà une star adulée, tête d’affiche du film, il reste pourtant expressément en retrait et joue tout en finesse, en réserve sans jamais cabotiner ne serait-ce qu’un seul instant. Soldat droit, franc, intègre, honnête, profondément humain, c’est lui qui, de plus, prend la défense de la nation indienne. Kirby va s’opposer à Thursday au sujet de l’attitude à adopter vis à vis des Indiens. Alors ne prenez pas trop en compte l’avis de Lindsay Anderson qui jugeait Fort Apache avec une grande sévérité et qui le tenait en piètre estime : "Distribution mauvaise, vilaine photo, Henry Fonda tout à fait déplacé, manque d’entrain, faiblesses difficile à accepter" ; et venez plutôt vous dépayser avec John Ford dans ce fort perdu et lointain : Richard Hageman vous y conviera avec sa superbe partition, riche, variée et efficace, un régal pour les oreilles, mélange de thèmes traditionnels et de musique originale. Plus d’hésitations à avoir, John Ford est bien l'inventeur et le champion du western de cavalerie. Tendre, généreux, amusant, tragique, vigoureux et touchant, Fort Apache possède toutes ces caractéristiques. Pour moi, arrivé à cette date, le plus beau western de Ford.
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Père Jules
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Re: Le Western américain : Parcours chronologique

Post by Père Jules »

Excellente critique !
Il m'a cependant toujours semblé à moi que Wayne ne fut un acteur que dans un seul film: She Wore a Yellow Ribbon. Le reste du temps, il n'est ni plus ni moins que John Wayne. Ford lui-même, selon l'anecdote célèbre, ne l'avait trouvé bon que dans Red River. Un débat qui n'en fini pas.
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Jeremy Fox
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Re: Le Western américain : Parcours chronologique

Post by Jeremy Fox »

Père Jules wrote:Excellente critique !
Il m'a cependant toujours semblé à moi que Wayne ne fut un acteur que dans un seul film: She Wore a Yellow Ribbon. Le reste du temps, il n'est ni plus ni moins que John Wayne. Ford lui-même, selon l'anecdote célèbre, ne l'avait trouvé bon que dans Red River. Un débat qui n'en fini pas.
Oui et nous ne nous y attarderons pas ici car ça a déjà été fait à de multiples reprises, n'est-ce pas Julien. En ce qui me concerne, Wayne était un des plus grands acteurs qui soit mais effectivement, il ne m'a jamais semblé si bon que dans La Charge Héroïque.

Merci sinon mais cette fois il ne s'agissait que d'une réactualisation de ma critique écrite pour le site :wink:
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Jeremy Fox
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Re: Le Western américain : Parcours chronologique

Post by Jeremy Fox »

Question : les images hébergées sur Hostingpics ne restent-elles pas constamment hébergées ? Car hormis celles de Fort Apache, de chez moi, je n'arrive plus à voir les précédentes, celles de Albuquerque par exemple sur cette même page :(

Qu'en est-il pour vous ?
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Re: Le Western américain : Parcours chronologique

Post by Nestor Almendros »

Jeremy Fox wrote:Question : les images hébergées sur Hostingpics ne restent-elles pas constamment hébergées ? Car hormis celles de Fort Apache, de chez moi, je n'arrive plus à voir les précédentes, celles de Albuquerque par exemple sur cette même page :(

Qu'en est-il pour vous ?
Je ne vois pas celles d'Albuquerque, en effet :?
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Re: Le Western américain : Parcours chronologique

Post by Cathy »

Jeremy Fox wrote:Question : les images hébergées sur Hostingpics ne restent-elles pas constamment hébergées ? Car hormis celles de Fort Apache, de chez moi, je n'arrive plus à voir les précédentes, celles de Albuquerque par exemple sur cette même page :(

Qu'en est-il pour vous ?
Je ne les vois plus non plus :( !
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Re: Le Western américain : Parcours chronologique

Post by NotBillyTheKid »

Jeremy, ton top 30 western dans la signature renvoie à un post de 2004 non actualisé apparemment... Tu en as un plus récent ?

Je relisais ce topic un peu au hasard des pages et un commentaire sur ta chronique du film "Le banni'" m'a fait sourire. Tu parles du côté misogyne des personnages. Oui, bien sûr... Mais, quand je l'ai vu, je n'ai pas vu une misogynie due à un simple machisme traditionnel du cowboy, j'y ai vu un grand film gay ! Étonnamment clair sur ce sujet... Une fois que tu attaques le film avec cet angle de vision, il devient assez drôle (même s'il reste très statique, et pas terrible en dehors des attraits mammaires de Jane Russell).
Comparaison des longueurs de flingues, désintérêt total pour la bombe brune, dispute pour un garçon... Si tu as l'occasion de le revoir (quoique, je ne sais pas si je te le souhaite, tu l'as vu deux fois déjà, et ce n'est pas un chef d'oeuvre), regarde le avec cet angle... :wink:
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Re: Le Western américain : Parcours chronologique

Post by Major Dundee »

Jeremy Fox wrote:Question : les images hébergées sur Hostingpics ne restent-elles pas constamment hébergées ? Car hormis celles de Fort Apache, de chez moi, je n'arrive plus à voir les précédentes, celles de Albuquerque par exemple sur cette même page :(

Qu'en est-il pour vous ?
Moi c'est bon je les vois :)
Charles Boyer (faisant la cour) à Michèle Morgan dans Maxime.

- Ah, si j'avais trente ans de moins !
- J'aurais cinq ans... Ce serait du joli !


Henri Jeanson