John M. Stahl (1886-1950)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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bruce randylan
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Re: John M. Stahl (1886-1950)

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Histoire d'un amour (back street -1932)

Alors que la jeune et ravissante Ray Schmidt aurait dû se fiancer avec Walter Saxel, un contretemps et un malendu les séparent. 5 ans après le hasard les réunie. Lui est désormais marié et père, elle célibataire et hésitant à épouser son ancien voisin. Elle devient donc sa maîtresse mais à dû mal à vivre dans l'ombre de sa vraie famille.

Un très beau mélodrame, le premier que je vois du cinéaste d'ailleurs.
Ce qui a d'admirable dans ce back street, c'est sa retenue. Aucun éclat, aucune crise, aucune scène tendue, aucune gesticulation... On est loin des mélodrames vulgaire et lacrymogène aux effets lourds et complaisants.
Ici, on est bien plus proche du murmure que des cris, plus proche du hochement de tête résigné que des pleurnicheries reniflantes.
Et pourtant le sujet s'y prêter pleinement mais Stahl évite les conventions et stéréotypes en refusant de juger moralement ses personnages. En ce sens, le film fait très "pré-code". Non seulement le film ne condamne pas cet adultère mais lui donne une résonance déchirante, tout en délicatesse et sobriété.
Il parvient à rendre parfaitement touchant l'évolution psychologique de ses personnages sans jamais nous manipuler. Par exemple Walter apparaît au milieu du film comme un monstre égoïste, haïssable et méprisant. Mais on constate après coup qu'il s'agit seulement d'un homme seulement trop amoureux et un peu lâche pour se séparer de cet amour. il est conscient du sacrifice que Ray doit faire mais ne peut vivre sans elle. Notre regard mûrit et grandit en même temps que les personnages vieillissent. Notre situation est un peu celle du fils qui a dû mal à comprendre cette relation et surtout sa durée... On se place au début dans un stature morale qui est bâtit sur des préjugés sociaux pas toujours clairvoyants et humains.
L'art du film est vraiment ce glissement subtil des bases du mélodrame classique et traditionnel vers une mélancolie d'autant plus bouleversante qu'elle gagne en sérénité alors qu'elle aurait dû être de plus en plus sordide.
Il y a dans Back street des choix et des parti-pris scénaristiques courageux qui désamorcent les attentes du public pour mieux le toucher, le caresser presque tant la démarche est douce et subtile.

Rien que ce titre Back street est magnifique quand on en saisit le sens lorsque l'héroïne évoque sa situation, se comparant une ruelle sombre et isolée, loin des lumières des grandes avenues très fréquentés. Il y a quelque chose qui tient de la malédiction dans leur relation. Mais une malédiction tout autant lumineuse et radieuse que sombre et cruelle.

La justesse de l'écriture et de l’interprétation (chaque second rôle est parfaitement écrit et joué) se retrouve évidement dans la mise en scène tout en discrétion, belle et élégante comme un chuchotement pudique.
Magnifique.
"celui qui n'est pas occupé à naître est occupé à mourir"
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Supfiction
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Re: John M. Stahl (1886-1950)

Post by Supfiction »

Je viens de tenter deux soirs de suite une expérience fantasque : voir un remake de Douglas Sirk suivi de l'original de John M. Stahl.
Et le résultat fut inverse d'un soir sur l'autre.

Autant Le secret magnifique "Magnificent Obsession" (1954) écrase totalement l'original Le secret magnifique (1935) par sa mise en scène flamboyante et surtout ses acteurs (en premier lieu Rock Hudson très supérieur à Robert Taylor), avec pourtant un scénario identique.

Autant ce n'est pas du tout le cas, bien au contraire, de Les amants de Salzbourg "Interlude" (1957) vis à vis de
Veillée d'amour 'When tomorrow comes" (1939). Ce dernier bénéficie d'un duo vraiment magique, Irène Dunn / Charles Boyer, qui fonctionne une nouvelle fois à merveille. Veillée d'amour et Les amants de Salzbourg sont en fait deux films totalement différents et je me suis demandé à plusieurs reprises si le second était bien le remake du premier tellement ces deux films n'ont rien à voir. Oui, le cœur de l'intrigue est bien le même, mais c'est bien tout. Dans "Veillée d'amour", on reste en Amérique, ce qui change tout par rapport au film de Sirk qui est totalement imprégné de cette ambiance autrichienne et de ses décors.

En remontant le topic, je vois que Sybille a pensé comme moi en ce qui concerne Les amants de Salzbourg vis à vis de Veillée d'amour..

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Profondo Rosso
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Re: John M. Stahl (1886-1950)

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Histoire d'un amour (1932)

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Alors que la jeune et ravissante Ray Schmidt aurait dû se fiancer avec Walter Saxel, un contretemps et un malentendu les séparent. 5 ans après le hasard les réunie. Lui est désormais marié et père, elle célibataire et hésitant à épouser son ancien voisin. Elle devient donc sa maîtresse mais a dû mal à vivre dans l'ombre de sa vraie famille.

Un magnifique mélodrame où John Stahl signe un des plus beaux films sur "l'autre femme". Ce sera ici le récit d'un amour inconditionnel et sacrificiel d'une vie pour Ray (Irene Dunne) pour l'homme marié qu'est Walter (John Boles). Ray est une jeune fille de Cincinnati aimant s'amuser mais jamais sans se livrer réellement. Que ce soit les avances balourdes de représentant de commerce croisés lors de bal ou la demande en mariage sincère de Kurt (George Meeker), son voisin amoureux d'elle, Ray n'y donne pas suite car elle attend d'aimer sincèrement. Elle l'affirmera concrètement dans un dialogue, elle ne peut se lier inconsidérément, car quand elle aime, c'est tout ou rien et elle sera prête tout y sacrifier. Elle en fera l'amère expérience en rencontrant Walter, fils de bonne famille déjà fiancé. Leur amour est dès le départ placé sous le signe de la dissimulation même si leur jeunesse y donne facette de jeu et que les rencontres n'en sont que plus fougueuses. Pourtant le mariage approche et un rebondissement malheureux empêchera le rendez-vous qui aurait pu tout changer lorsque Walter tentera de présenter Ray sa mère.

Se retrouvant quelques années plus tard aussi amoureux que jamais New York, Walter et Ray reprendront leur liaison clandestine. Désormais adultes, mariés (Walter) ou en âge de l'être (Ray), le couple voit le cycle de l'amour secret reprendre mais dans des proportions plus douloureuses et dramatiques. Pour Ray ce seront un quotidien dépendant et toujours en attente de la disponibilité de l'autre, une vie où elle ne peut rien espérer et construire pour elle-même. Même si cela reste sous-jacent, on devine aussi pour Walter une vie familiale à laquelle il ne peut jamais vraiment profiter ses pensées étant toujours en partie consacrée à "l'autre". La force du film (adaptant un roman de Fannie Hurst, également auteur des livres dont furent tirés les deux versions de Mirage de la vie) est l'absence de jugement moral et la profonde empathie ressentie pour la passion des personnages. A ne pas quitter son épouse sans se résoudre non plus à laisser Ray vivre sa vie, Walter pourrait passer pour un être égoïste. Pourtant on le verra simplement comme contraint par les conventions mais sincèrement amoureux. De même Ray pourrait passer pour une femme faible et sans résolution propre. Mais elle est bien consciente de l'impasse de sa situation sans accepter d'en sortir. Irene Dunne exprime magnifiquement cela dans la scène où elle tente de raisonner sa voisine qui vit un dilemme similaire, mais il suffira du retour de Walter dans la minute pour contredire ces mêmes conseils qu'elle vient de donner.

C'est ainsi l'amour exclusif et secret d'une vie qui va se dérouler, Walter vivant une existence idéale de façade tandis que dans son ombre le suivra toujours celle représentant son existence secrète mais bien plus réelle. Stahl joue magnifiquement de cette double lecture dans la dernière partie, capturant l'émotion avec une force rare dans les gros plans sur les visages habités d'Irene Dunne et John Boles ou dans ce beau travelling arrière laissant Ray seule au monde après l'entrevue avortée. Ainsi liés de corps et d'esprits, les amants ne pourront se survivre bien longtemps après tant de sacrifices dans le superbe final. 5/6
kiemavel
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Re: John M. Stahl (1886-1950)

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Profondo Rosso wrote:Histoire d'un amour (1932)

Alors que la jeune et ravissante Ray Schmidt aurait dû se fiancer avec Walter Saxel, un contretemps et un malentendu les séparent. 5 ans après le hasard les réunie. Lui est désormais marié et père, elle célibataire et hésitant à épouser son ancien voisin. Elle devient donc sa maîtresse mais a dû mal à vivre dans l'ombre de sa vraie famille.

Un magnifique mélodrame où John Stahl signe un des plus beaux films sur "l'autre femme". Ce sera ici le récit d'un amour inconditionnel et sacrificiel d'une vie pour Ray (Irene Dunne) pour l'homme marié qu'est Walter (John Boles). Ray est une jeune fille de Cincinnati aimant s'amuser mais jamais sans se livrer réellement. Que ce soit les avances balourdes de représentant de commerce croisés lors de bal ou la demande en mariage sincère de Kurt (George Meeker), son voisin amoureux d'elle, Ray n'y donne pas suite car elle attend d'aimer sincèrement. Elle l'affirmera concrètement dans un dialogue, elle ne peut se lier inconsidérément, car quand elle aime, c'est tout ou rien et elle sera prête tout y sacrifier. Elle en fera l'amère expérience en rencontrant Walter, fils de bonne famille déjà fiancé. Leur amour est dès le départ placé sous le signe de la dissimulation même si leur jeunesse y donne facette de jeu et que les rencontres n'en sont que plus fougueuses. Pourtant le mariage approche et un rebondissement malheureux empêchera le rendez-vous qui aurait pu tout changer lorsque Walter tentera de présenter Ray sa mère.

Se retrouvant quelques années plus tard aussi amoureux que jamais New York, Walter et Ray reprendront leur liaison clandestine. Désormais adultes, mariés (Walter) ou en âge de l'être (Ray), le couple voit le cycle de l'amour secret reprendre mais dans des proportions plus douloureuses et dramatiques. Pour Ray ce seront un quotidien dépendant et toujours en attente de la disponibilité de l'autre, une vie où elle ne peut rien espérer et construire pour elle-même. Même si cela reste sous-jacent, on devine aussi pour Walter une vie familiale à laquelle il ne peut jamais vraiment profiter ses pensées étant toujours en partie consacrée à "l'autre". La force du film (adaptant un roman de Fannie Hurst, également auteur des livres dont furent tirés les deux versions de Mirage de la vie) est l'absence de jugement moral et la profonde empathie ressentie pour la passion des personnages. A ne pas quitter son épouse sans se résoudre non plus à laisser Ray vivre sa vie, Walter pourrait passer pour un être égoïste. Pourtant on le verra simplement comme contraint par les conventions mais sincèrement amoureux. De même Ray pourrait passer pour une femme faible et sans résolution propre. Mais elle est bien consciente de l'impasse de sa situation sans accepter d'en sortir. Irene Dunne exprime magnifiquement cela dans la scène où elle tente de raisonner sa voisine qui vit un dilemme similaire, mais il suffira du retour de Walter dans la minute pour contredire ces mêmes conseils qu'elle vient de donner.

C'est ainsi l'amour exclusif et secret d'une vie qui va se dérouler, Walter vivant une existence idéale de façade tandis que dans son ombre le suivra toujours celle représentant son existence secrète mais bien plus réelle. Stahl joue magnifiquement de cette double lecture dans la dernière partie, capturant l'émotion avec une force rare dans les gros plans sur les visages habités d'Irene Dunne et John Boles ou dans ce beau travelling arrière laissant Ray seule au monde après l'entrevue avortée. Ainsi liés de corps et d'esprits, les amants ne pourront se survivre bien longtemps après tant de sacrifices dans le superbe final. 5/6
Ce film sublime est l'un de mes mélos préférés. Un film admirable de retenu et de délicatesse, à milles lieues d'un tire larme. Le flashback final qui nous montre des évènements imaginaires, ces dernières images qui révèlent ce qu'aurait pu être la vie de Ray si………….se passent de tout commentaire. Seule leçon a en tirer, dans la vie, il est certains aiguillages qu'il vaut mieux ne pas rater. En tout cas, terminer tout à fait sec un film comme celui là est inhumain. Au sujet de la séquence où Ray découvre que sa voisine vit une situation similaire à la sienne (que Profondo Rosso évoque), j'apporte quelques précisions qui, je l'espère, ne nuiront pas à ceux qui vont découvrir ce film. Lorsque Ray découvre que sa voisine de palier est aussi la maitresse d'un homme marié qu'elle ne peut même pas faire prévenir alors qu'elle a été victime d'un accident, Ray lui conseille de rompre avec son amant, argumentant de manière logique et objective toutes les déconvenues engendrées par cette situation de seconde épouse. Elle lui vante les joies du bonheur ordinaire, du mariage, si bien que quand Walter Axel, l'amant de Ray, arrive à l'improviste, en voyant l'élan irrépressible de Ray vers cet homme, sa voisine appellera Walter "Mr. Schmdt", croyant qu'il s'agit de son mari.

Beaucoup aimé aussi Kurt (George Meeker), l'ami de la dèche, un peu farfelu ; une sorte de Géo Trouvetou qui finira par réussir en devenant un constructeur automobile prospère. Il lui propose plusieurs fois le mariage. La dernière fois qu'il s'y essaie, un peu enhardi sans doute par sa réussite, le brave type, gentil et doux va à nouveau essuyer un échec. Ray semble alors un peu dégoutée d'elle même et elle lui demande quelque chose comme "You know what I am ?" On a l'impression qu'à ce stade de sa relation avec Walter, elle se considère comme a whore or a tramp…et il lui répond un truc du genre : "The swellest girl I ever knew" :oops: . Sa lassitude et le dégoût d'elle même (en tout cas, c'est comme cela que j'ai interprété cette séquence) est une des nombreuses étapes de cette relation frustrante. J'ai beaucoup aimé leurs retrouvailles lors d'une croisière que Walter passe en famille (il me semble). Ils se retrouvent de manière clandestine sur le pont du navire la nuit et c'est encore une autre étape de leur relation. Elle semble dépassionnée. Leurs dialogues sont très "pratiques". Ils évoquent l'organisation des moments de liberté que Walter va pouvoir lui accorder au cours de ses vacances familiales. Ray est maintenant tout a fait résigné et regarde s'éloigner un peu tristement son amant intermittent…Dans le final, tu y fais aussi un peu allusion mais tout ce qui tourne autour du fils de Walter est aussi exceptionnel que le reste. Bref, je confirme : Indispensable !
Ce roman a connu à sa sortie un immense succès, au point que l'expression "Back street" est devenue emblématique de la situation de la "maîtresse cachée" et désintéressée.
A priori le film aussi. Il sera refait 2 fois. En 1941 par Robert Stevenson avec Charles Boyer et Margaret Sullavan (pour moi ni Stevenson ni Boyer ne sont à la hauteur du premier film) puis en 1961 par David Miller avec Susan Hayward et John Gavin. Je n'ai pas vu la dernière version depuis longtemps mais jusque là c'est cette première version que je préfère.
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Jeremy Fox
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Re: John M. Stahl (1886-1950)

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Justin Kwedi nous parle aujourd'hui de Les Clés du royaume, sorti en Bluray ces jours chez ESC.
bruce randylan
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Re: John M. Stahl (1886-1950)

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The child thou gavest me (1921)

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Le jour de son mariage, Norma apprend que la fille qu'elle a eu des années plus tôt est encore en vie, contrairement à ce que sa mère lui a laissé croire. Comme elle refuse de lui révéler l'identité du père, son mari soupçonne l'un de ses amis d'être son amant.

Premier film muet que je découvre du cinéaste (dont je n'ai vu que 3-4 titres) et c'est déjà un mélodrame. Vraiment pas subtil d'ailleurs avec un scénario qui n'a pas peur des facilités éhontées, assénées avec un premier degré imperturbable dont je ne sais s'il tient du cynisme ou de la sincérité. Les ficelles sont quoiqu'il en soit trop grossières pour émouvoir ou s'attacher aux personnages. La fin est proprement surréaliste à ce titre :
Spoiler (cliquez pour afficher)
Après avoir tiré sur son meilleur ami, l'épouse révèle que le père est en réalité un soldat allemand qui l'avait violée durant la seconde Guerre Mondiale en Alsace. Le mari s'isole pour se suicider et se rappelle qu'il fut en réalité un soldat ayant violé une infirmière dans la folie du conflit... et donc qu'il est bien le père de l'enfant !

:shock:
Par chance, la dimension mélodramatique est régulièrement contrebalancé par la jeune actrice qui joue la petite fille de 3-4 ans qui ne comprend pas les événements et les raisons qui poussent son "père" (adoptif) à la repousser. Ce n'est pas fin non plus dans les effets mais elle apporte une tendresse, une fraîcheur et une espièglerie qui sont autant de respirations lumineuses. Et c'est presque l’interprète la plus naturelle face à des adultes encore guindés et à la gestuelle trop appuyée.
Niveau mise en scène, c'est assez classique tout en reconnaissant que la profondeur de champ est bel et bien pensée avec plusieurs plans bien composés et pensés. Et entre l'élégance d'un univers mondain et un style académique, la frontière formelle est parfois ténue.

Le film fut diffusé à la Fondation Pathé dans le cadre d'une reprise du Festival du cinéma muet de Pordemone avec notamment 3 films de Stahl. C'est la seule séance que j'ai pu faire. :cry:
"celui qui n'est pas occupé à naître est occupé à mourir"