Vittorio de Sica (1901-1974)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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bruce randylan
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Re: Vittorio de Sica (1901-1974)

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Je continue :

Un nouveau monde (1966)

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Deux adolescents se rencontrent lors d'une soirée costumée à Paris qui débouchent sur une aventure puis l'envie de vivre ensemble.

Un projet atypique pour De Sica qui tourne ce film en France (et en français a priori) avec une influence assez évidente de la nouvelle vague : noir et blanc, caméra légère, évocation de la jeunesse et ses problèmes actuels (sexualité, avortement).
Et bigre, De Sica qui avait 65 ans lors du tournage pourrait en apprendre à ces nouveaux confères. A aucun moment, on sent un cinéaste décalé face à son sujet, moralisateur ou se reposant sur une réalisation académique. Sa mise en scène est vive, moderne, spontanée, vivante sans être précipité ni brouillonne. De Sica a l'air tout à fait à l'aise dans les quartiers étudiants parisiens et on dirait que les contraintes du tournage lui donne une seconde jeunesse, proche il est vrai de l'esprit du néo-réalisme.
Mais c'est surtout dans sa direction d'acteurs et le traitement de ses personnages que le cinéaste frappe juste, encore une fois sans jugement dans leur description. Il faut d'ailleurs souligner les qualités d'écriture de son fidèle comparse le scénariste Cesare Zavattini qui parvient lui aussi à se renouveler et à prendre des risques dans ses choix de sujets. Ils font preuve tout deux d'une ouverture d'esprit et d'une compréhension qui ne s'accompagnent d'aucune leçon envers les générations plus jeunes.
Et ce film semble ouvrir d'ailleurs la voie aux films à venir de De Sica où vont prédominer la fragilité, l'incertitude et l'équilibre précaire entre espoir et pessimisme. On trouve à ce titre une fin admirable qui annonce celle ouverte du Temps des amants qui fonctionne presque comme un écho à celle-ci.

J'espère sincèrement qu'un jour des éditeurs se pencheront sur ces films obscurs. Peut-être y a-t-il des problèmes de droits ?


La porte du ciel (La porta del cielo - 1945)

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Plusieurs personnes prennent le train pour faire un pèlerinage à Lorette en espérant qu'un miracle se produise pour leur infirmité.

Drôle de projet que celui-ci, assez schizophrène sur les bords, avec un sujet à la fois hyper catho (parfois édifiant), tout en ayant des personnages nuancés, parfois complexes et un style visuel qui oscille entre classicisme en studio et des moments proche du documentaires, annonçant directement le néo-réalisme avec quelques touches sociales bien senties.
Zavattini propose une galerie de personnages assez variée, qui fait forcément penser à un film à sketch : un ingénieur qui se sent coupable de l'accident d'un ami, un enfant handicapé, un pianiste paralysé, une infirmière... Pour le coup, c'est très inégal, à l'instar du style et la direction artistique. A ce titre, on a presque l'impression de basculer dans un autre film pour la conclusion qui se déroule dans l'immense cathédrale où les croyants se regroupent et qui possède un éclairage presque expressionniste dans sa théâtralité. Il s'y déroule bien-sûr un miracle - convention oblige - mais il touche une personne moins mise en avant comme les auteurs ne voulaient pas en faire non plus.
Un film assez curieux, certes bancal mais loin d'être déplaisant.

En fait, la porte du ciel gagne encore plus en intérêt quand on connaît les conditions de tournage. De Sica fit en effet exprès de ralentir la progression des prises en vue en changeant à plusieurs reprises de style visuel pour justifier de rester à Rome, permettant à l'équipe technique de rester en zone "libre" plutôt que d'être envoyer à Venise, alors sous contrôle nazi. De Sica avait d'ailleurs engagé beaucoup de juifs ou d'opposants politiques pour leur éviter d'être déporté. Il risqua lui-même l'arrestation à plusieurs reprises.
Tout cela est expliqué dans un stupéfiant documentaire qu'on trouve en bonus du Jardin des Finzi-Contini, à la mise en scène originale.

Nous l'appellerons André (Lo chiameremo Andrea - 1972)

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Un couple d'instituteurs essaie en vain d'avoir un enfant. Cela finit par peser sur leur relation.

Comme quoi la fin de carrière ne comporte pas que des bonnes surprises. Cette comédie est assez faible pour le coup : personnages trop caricaturaux, humour le plus souvent raté et pas hyper fin, un duo Nino Manfredi / Mariangela Melato qui peine à faire exister une réelle alchimie. Comme le film n'essaie pas uniquement d'être drôle mais aussi touchant, on peut pas dire que le résultat soit probant.
On a un peu l'impression de ne pas savoir quelles pistes les auteurs veulent suivre d'où un sentiment de dispersion voire d'improvisation (l’élixir aphrodisiaque ?).
Il y a pourtant quelques scènes réussies comme les envies soudaines de Melato à l'école ou tout ce qui touche à cette pollution de l'air causée par une usine voisine et qui confère régulièrement une absurdité angoissante à la Kafka dans le quotidien de l'école.
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Re: Vittorio de Sica (1901-1974)

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Même en Italie il n’y a pas de dvds ?
bruce randylan
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Re: Vittorio de Sica (1901-1974)

Post by bruce randylan »

Pour ce que je vois Le temps des amants n'est dispo qu'en streaming sur amazon US (et seulement en VHS en Italie)
Un monde nouveau a l'air totalement inédit (à l'instar de Nous l’appellerons André).
Brèves vacances n'est sorti qu'aux USA mais épuisé depuis un moment.

Par contre, je vois que les très beau Les fleurs du soleil (l'avant dernier qu'il me reste à évoquer) existe en blu-ray chez Kino Lorber :D
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Re: Vittorio de Sica (1901-1974)

Post by bruce randylan »

Et un dernier pour la route. Et l'un de ses meilleurs.

Les fleurs du soleil (I girasoli - 1970)

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Un flirt insouciant entre un soldat en permission et une femme déboule sur une passion dévorante et un mariage impulsif. Mais le jeune marié est bientôt envoyé sur le front russe. A la fin de la guerre, il est porté disparu mais son épouse refuse de croire à sa mort.

Malgré le nombre de pays derrière la production (Italie, France, USA et URSS), De Sica ne perd pas le nord : il n'égare pas ses personnages dans la reconstitution, ne fait aucun concession commerciale, échappe à toute récupération politiques et évite de tomber dans l' "exotisme" d'un tournage en Ukraine, une première pour une œuvre occidentale parait-il.
Non, il reste centré sur son duo de comédien, campé une nouvelle fois par Marcello Mastroianni et Sophia Loren. Au début, on a un peu du mal à croire à l'âge que leur personnage sont sensés avoir avant de se laisser prendre par la valse des sentiments, en épurant tous facteurs ou protagonistes extérieurs à cette romance un brin candide dans sa naissance, et presque trop "cinématographique" pour être crédible. Peu importe, le cinéaste, ses scénaristes et ses comédiens parviennent à rendre vivant leur relation, avec des beaux échanges dialogués et quelques détails qui les rendent humains (le repas à base d’œufs).
Cela dit, cette naïveté est aussi un leurre, à commencer pour l'héroïne qui se laisse totalement aller, comme si cette histoire était déjà une vision idéalisée qu'elle se construit une fois qu'elle est sans nouvelle de son époux.
Cela conduit à un second tiers - bientôt suivi du dernier - où la délicatesse du cinéaste fait des miracles. Il était sans doute alors à son sommet alors dans la maîtrise des nons-dits, de l'adéquation entre la retenue du style et la fragilité de ses comédiens. Sophia Loren est bouleversante à de nombreuses reprises et je me demande si un cinéaste l'a déjà aussi bien dirigé. La mélancolie déchirante et désillusionnée de la seconde moitié nourrit cette incertitude planante qui mettre à nue l'intensité émotionnelle de chaque scène.
Il y a dans ce lyrisme intimiste quelque chose des meilleurs Henry King où l'on retrouve un classicisme frémissant et pudique dont la pureté devient presque intimidant. Qu'il s'agisse de la visite en Ukraine (où apparait Lyudmila Saveleva), des révélations à sa belle-mère, l'arrivée de Mastroianni en Italie ou des sublimes retrouvailles dans l'obscurité où les deux époux n'osent pas dévoiler le poids des années les ayants séparer, De Sica est toujours d'une justesse époustouflante, sans jamais chercher à être mélodramatique ou grandiloquent.
Une réussite magistrale qui bénéficie en plus d'une magnifique photographie.
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Re: Vittorio de Sica (1901-1974)

Post by Supfiction »

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Sybille wrote: 10 May 11, 21:27
Daro un milione / Je donnerais un milllion
Mario Camerini (1935) :

Comédie sociale teintée de légers accents romantiques, "Je donnerais un million" s'avère un film assez étrange, agréable, mais pas totalement convainquant.
Débutant par une séquence muette, mi-comique, mi-dramatique, puisqu'un homme pauvre décide d'en finir par une noyade en mer, au même moment qu'un milliardaire se jette à l'eau muni d'une bouée, ce dernier bien décidé à fuir son yacht, forcément peuplé d'un entourage uniquement servile. L'un sauve l'autre, qui ne sait pas nager, les deux regagnent le rivage, échangent leurs avis sur les déboires que leurs situation financière respective les oblige à affronter.
Troquant leurs vêtements, mais non pas leur situation, car si le riche part vadrouiller au hasard, son identité dissimulée, le pauvre se retrouve on ne sait comment dans les bureaux d'un journal et fait imprimer à large échelle que le milliardaire a promis qu'il, "offrirait un million à celui qui serait généreux envers lui sans préméditation". Ce flou de l'intrigue, qu'on retrouve tout au long du film, n'est pas réellement préjudiciable, car les situations n'en demeurent pas moins claires dans l'ensemble.
Cela donne au film un côté fouilli, bric-à-brac, témoin d'une libre spontanéité, même s'il est possible de regretter (un peu) le manque de rigueur qui en découle. Impression renforcée par la mise en scène parfois étonnamment frénétique et vivace de Camerini, qui se plaît à accentuer l'excitation qui s'empare de tous face au spectacle de l'argent. C'est donc après cette annonce sensationnelle que tout s'agite, et il faut voir la population bourgeoise devenir soudainement très empressée envers les pauvres de la ville : l'un offre un repas gratuit à base de homard ou de langouste, une autre entreprend un racolage actif... Les clochards sont soudainement bien servis, et en profitent tant que ça dure.
C'est bien sûr assez drôle, très noir, et c'est encore pire lors de la conclusion où tout se règle par une duperie qui en fait ne résoud rien. Dénonciation de certains travers humains, mais également présence d'une histoire d'amour fantaisiste aux allures de conte de fée : Vittorio de Sica et Assia Noris y sont parfaitement charmants tous les deux. 6,5/10
Il est étonnant de constater à quel point ce film italien a des allures de film américain de l’âge d’or, en particulier de Capra et Sturges. En outre, on parle souvent du néo-réalisme italien d’après guerre mais par certains côtés (liberté de la mise en scène en extérieur même si la caméra n’est pas aussi mobile), il est déjà un peu là il me semble (sur la forme, car le fond est beaucoup moins dur et les pauvres n’ont pas l’air si malheureux).
Tu as raison sur le fait que ça manque par moments un peu de rigueur mais la mise en scène est globalement très soignée et les deux acteurs principaux charmants. De Sica ressemble étonnamment à John Gilbert dans cette histoire de milliardaire égaré parmi les pauvres.

On est dans l’esprit de L’homme de la rue, un peu de My Man Godfrey et des Voyages de Sullivan.
En outre, le film a été superbement restauré il y a quelques années et la copie Prime Vidéo est très belle.

Une très belle découverte.
Last edited by Supfiction on 18 Oct 20, 16:54, edited 1 time in total.
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John Holden
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Re: Vittorio de Sica (1901-1974)

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A la bonne heure ! 8)
Il serait judicieux qu'un éditeur français se consacre aux telefoni bianchi, ces comédies légères et enlevées des années 30, signées Camerini, Mattoli, etc...
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Supfiction
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Re: Vittorio de Sica (1901-1974)

Post by Supfiction »

C’est quand même dingue que ce soit les américains de Prime Vidéo qui nous donnent accès à ces classiques italiens (tandis que Netflix permet de découvrir des films contemporains, parfois bons, souvent insipides) et qu’aucun européen n’est été capable de le faire.