Vittorio de Sica (1901-1974)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Nestor Almendros
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Re: Vittorio de Sica (1902-1974)

Post by Nestor Almendros »

posté par Cosmo Vitelli le 23 juin 2006

LE JUGEMENT DERNIER
VITTORIO DE SICA
France, Italie - 1961 - 98’ - VOSTF

Avec Vittorio Gassman, Alberto Sordi, Fernandel, Nino Manfredi, Silvana Mangano, Jack Palance, Anouk Aimée...

Résumé : Naples. Une voix caverneuse descendue du ciel annonce l'imminence du jugement dernier (prévu à 18 heures). Comment cela va-t-il influencer le quotidien d'une galerie de personnages ?

J'ai toujours eu du mal avec certains films de De Sica, que je trouve larmoyants et finalement assez hollywoodiens dans l'âme :twisted:
En matière de néo-réalisme la poésie brutale d'un Rossellini m'émeut plus que la mécanique émotionnelle du père De Sica.

Ici nous sommes sur le territoire de la comédie. Je ne sais pas si De Sica n'a pas souhaité tourner un vrai film à sketch ou si tout ce qu'il a tourné était écrit dans le scénario, mais toujours est-il que nous assistons à grand portnawak. Un film en roue libre où les saynètes sont reliées assez artificiellement entre elles par cette idée de jugement dernier (qui n'a finalement aucune incidence sur l'évolution des personnages). L'absence de vrais enjeux narratifs, le défilé improbable de stars (qui ne vaut que pour lui même, puisque les personnages qu'ils campent sont assez creux) rendent le tout surréaliste. Certaines scènes s'avèrent vraiment hilarantes...mais il faut se farcir des temps morts assez hallucinants avant de les apprécier. L'illustre forumeur qui m'accompagnait s'est fait chier comme un rat mort. Pour ma part, c'est sûrement un de mes De Sica favoris. Un film complètement barré qui a l'air de ne jamais vouloir se finir, qui emprunte un nombre de directions incroyables pour finalement renoncer à sa proposition de base. En bref, une vraie curiosité jubilatoire (pour moi) et une pizza narrative assez indigeste (pour l'illustre forumeur qui m'accompagnait) même si j'ai surpris ses rires pour certaines scènes :mrgreen:

P.S. : ça fait assez classe d'aller à la caisse et de demander un billet pour le jugement dernier 8)


posté par paul_mtl

Il Giudizio universale (Le Jugement dernier)

Ce n'est pas une comedie italienne classique d'ailleurs avec ce casting international exceptionnel De Sica élargit implicitement l'horizon.
Des temps morts et des accelerations comme la vie qui semble s'ecouler lentement parfois et tres vite quand il reste plus longtemps a vivre.
Il n'y a pas de liens evidents comme quand on regarde des fourmis s'agiter.
C'est sans doute le point de vue da la voix caverneuse (Dieu).
Une belle réussite.
Nestor Almendros
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Re: Vittorio de Sica (1902-1974)

Post by Nestor Almendros »

MADELEINE ZERO DE CONDUITE (1940)

Découvert au Cinéma de Minuit. Agréable comédie, certes, avec une écriture comique pas très originale mais efficace qui fait passer un moment pas désagréable. Si j'étais mauvaise langue je dirais que sans De Sica au générique, le film aurait été quelque peu oublié. Parce que c'est surtout un produit de l'époque, destiné aux masses: tourné en pleine guerre, le drame est complètement évacué pour ne garder que les romances, l'ambiance à l'eau de rose et les quiproquos amoureux. Accessoirement, le decorum est plutôt très cossu: école privées, filles de (très) bonnes familles, majordomes et soubrettes: bref tout est là pour dépayser le spectateur de son quotidien en guerre. On pourra être surpris de la légèreté apparente, loin des chef d'oeuvre que le réalisateur offira au monde quelques années plus tard...
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Re: Vittorio de Sica (1902-1974)

Post by santiago »

Oui, agréable. Comme Mademoiselle Vendredi de la même époque dite des "Téléphones blancs". A partir de Les enfants nous regardent (1944), c'est quand même autre chose. De de Sica, J'ai aussi vu récemment Les séquestrés d'Altona (1962), adaptation fidèle mais sans relief de Sartre. J'en dirais un mot si d'aucuns sont intéressés.
Une alimentation saine dirige l'énergie sexuelle dans les parties concernées
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Re: Vittorio de Sica (1902-1974)

Post by yvonne »

je l'ai vu avec des sous titres francais.
fernandel y est tres bon!!!
Nestor Almendros wrote:posté par Cosmo Vitelli le 23 juin 2006

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Avec Vittorio Gassman, Alberto Sordi, Fernandel, Nino Manfredi, Silvana Mangano, Jack Palance, Anouk Aimée...

Résumé : Naples. Une voix caverneuse descendue du ciel annonce l'imminence du jugement dernier (prévu à 18 heures). Comment cela va-t-il influencer le quotidien d'une galerie de personnages ?

J'ai toujours eu du mal avec certains films de De Sica, que je trouve larmoyants et finalement assez hollywoodiens dans l'âme :twisted:
En matière de néo-réalisme la poésie brutale d'un Rossellini m'émeut plus que la mécanique émotionnelle du père De Sica.

Ici nous sommes sur le territoire de la comédie. Je ne sais pas si De Sica n'a pas souhaité tourner un vrai film à sketch ou si tout ce qu'il a tourné était écrit dans le scénario, mais toujours est-il que nous assistons à grand portnawak. Un film en roue libre où les saynètes sont reliées assez artificiellement entre elles par cette idée de jugement dernier (qui n'a finalement aucune incidence sur l'évolution des personnages). L'absence de vrais enjeux narratifs, le défilé improbable de stars (qui ne vaut que pour lui même, puisque les personnages qu'ils campent sont assez creux) rendent le tout surréaliste. Certaines scènes s'avèrent vraiment hilarantes...mais il faut se farcir des temps morts assez hallucinants avant de les apprécier. L'illustre forumeur qui m'accompagnait s'est fait chier comme un rat mort. Pour ma part, c'est sûrement un de mes De Sica favoris. Un film complètement barré qui a l'air de ne jamais vouloir se finir, qui emprunte un nombre de directions incroyables pour finalement renoncer à sa proposition de base. En bref, une vraie curiosité jubilatoire (pour moi) et une pizza narrative assez indigeste (pour l'illustre forumeur qui m'accompagnait) même si j'ai surpris ses rires pour certaines scènes :mrgreen:

P.S. : ça fait assez classe d'aller à la caisse et de demander un billet pour le jugement dernier 8)


posté par paul_mtl

Il Giudizio universale (Le Jugement dernier)

Ce n'est pas une comedie italienne classique d'ailleurs avec ce casting international exceptionnel De Sica élargit implicitement l'horizon.
Des temps morts et des accelerations comme la vie qui semble s'ecouler lentement parfois et tres vite quand il reste plus longtemps a vivre.
Il n'y a pas de liens evidents comme quand on regarde des fourmis s'agiter.
C'est sans doute le point de vue da la voix caverneuse (Dieu).
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Re: Vittorio de Sica (1902-1974)

Post by Stromboli »

Il bambini ci guardano - 1944 B&W 84min -

Excellent film qui prouve le grand talent de De Sica dans le cinéma avec et à hauteur d'enfant, des années avant Sciuscià ou Le voleur de bicyclettes.

Mélodrame sec, vision très noire de la relation mère/fils, description acérée de la société italienne de l'époque, ce film méconnu mérite d'être découvert aujourd'hui où la richesse du cinéma italien du 20e siècle a tendance à s'estomper - sans doute à cause des difficultés de sa diffusion en dvd -.

En France je crois que le film est disponible en vod mais en zone 1 il existe une édition Criterion tout à fait satisfaisante, as usual.

[img]http://criterion_production.s3.amazonaws.com/release_images/1073/323_box_348x490.jpg[/img]
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Ann Harding
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Re: Vittorio de Sica (1902-1974)

Post by Ann Harding »

Stazione Termini (Station Terminus, 1953) de Vittorio de Sica avec Jennifer Jones, Montgomery Clift et Gino Cervi

Mary Forbes (J. Jones), une américaine, est sur le point de quitter Rome. Avant de partir, elle revoit une dernière fois Giovanni Doria (M. Clift) avec lequel elle a eu une aventure...

En 1953, Vittorio de Sica revient d'un voyage à Hollywood où il a rencontré plusieurs producteurs dans l'espoir de financer son prochain film. En effet, bien qu'il soit auréolé du prestige d'avoir réalisé Sciuscia, Ladri di Biciclette, Miracolo à Milano et Umberto D., ses films n'ont pas été des succès auprès du public italien. Ils sont trop noirs au goût du public qui recherche l'évasion. Incapable de trouver un financement en Italie, il recherche donc auprès des américains une autre source de financement. C'est David O. Selznick qui va lui offrir une co-production américano-italienne avec son épouse Jennifer Jones dans le rôle principal. Le film est tourné entièrement dans la Stazione Termini, la gare centrale de Rome. Fidèle à ses principes néo-réalistes, le film a une unité de lieu, d'action et se déroule quasiment en temps réel. Nous suivons Jennifer Jones alors qu'elle s'apprête à quitter Rome. Son train part dans 1h30 et nous allons vivre avec elle ses derniers moments dans cette gare. Bien que les deux têtes d'affiche soient des stars américaines, nous sommes bien devant un film européen. De Sica n'a pas à se soucier de la censure pointilleuse américaine et il nous raconte cet adultère sans chercher à se voiler la face. Mary Forbes est une femme mariée qui a rencontré à Rome un jeune américano-italien, Giovanni. Ils ont vécu une courte passion qui va finir avec son départ. Quant à la direction d'acteurs, elle offre une fluidité et une liberté qu'on ne rencontrerait pas un film américain de cette époque. Jennifer Jones est à l'écran durant quasiment les 89 min du film. Elle habite son personnage avec ses doutes, ses fêlures et ses désirs complètement. Montgomery Clift apporte lui aussi sa sensibilité écorchée à son personnage. Le réalisateur ne cherche pas à donner des leçons de morale. Il nous montre la fin d'une liaison passionnée qui déchire deux êtres, sans jugement. Il faut dire que lorsqu'on songe à sa propre situation matrimoniale, De Sica sait de quoi il parle. Une société italienne hypocrite interdit le divorce. Il est lui-même dans une situation impossible : toujours marié à sa première épouse, il vit avec Maria Mercader avec laquelle il a deux fils. Il mènera cette double vie pendant des décennies avant de pouvoir se marier légalement en prenant la nationalité française (!). Mary Forbes se trouve face à un choix cornélien. Doit-elle quitter son époux et perdre sa fille pour rester auprès de Giovanni en Italie ? Elle décide de partir, mais lorsqu'elle se retrouve face à Giovanni, il est évident qu'elle est follement amoureuse de lui et prête à faire des folies. Ils vont tous deux être ramenés à la réalité en se retrouvant face à un commissaire de police. Ils sont tous deux humiliés à la face de la société et réalisent leur folie. Le scénario est signé du complice habituel de De Sica, Cesare Zavattini, mais les dialogues en anglais ont été écrits par Truman Capote, une pointure de la littérature américaine. Jennifer Jones et Montgomery Clift sont tous deux absolument superbes dans leurs rôles et je ne peux que vous recommander chaudement ce De Sica.

Criterion a édité le film avec en complément Indiscretion of an American Wife, un remontage du film réalisé par David O. Selznick. Pour le consommateur américain, Selznick a recoupé le film à 63 min en éliminant des scènes et des dialogues, probablement pour éviter la censure et en ajoutant un prologue tourné par William Cameron Menzies. On a un aperçu intéressant des différences entre cinéma américain et européen dans les années 50.
blaisdell
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Re: Vittorio de Sica (1902-1974)

Post by blaisdell »

Voilà une belle critique qui donne envie de voir ce De Sica avec un duo Clift-Jones alléchant :wink:
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Profondo Rosso
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Re: Vittorio de Sica (1902-1974)

Post by Profondo Rosso »

Il boom (1963)

Marié avec Silvia, Giovanni Alberti s'est, désormais, lancé dans les affaires. Il mène un train de vie luxueux et fréquente les milieux huppés. Mais il s'est endetté et se retrouve bientôt assailli par des difficultés financières. Il tente, sans succès, d'emprunter de l'argent auprès d'un important entrepreneur. L'épouse de celui-ci, une femme vieille et plutôt laide, lui propose alors un marché invraisemblable : que Giovanni échange son œil valide contre l'œil de verre de son mari...

Vittorio De Sica, contrairement à l'idée reçue maintint dans son cinéma ce regard si lucide sur l'Italie même lorsqu'il délaissa durant les 60's la mise en scène de drame pour de pétaradantes comédies. Le film à sketch Hier, aujourd'hui et demain explorait ainsi avec un humour acéré diverse couches sociales et régionale du pays et le beau Mariage à l'italienne en parallèle de son beau portrait de femme montrait en toile de fond une Italie en reconstruction. Il boom le voit s'aventurer de manière plus prononcée sur les terres ironique et cruelle de la commedia all'italiana porté par un script féroce de Cesare Zavattini. Le film dénonce ici les comportements suscités par le miracle économique italien qui du début des années 50 jusqu'à 1970 voit le pays sinistré de l'après-guerre prospérer de manière spectaculaire.

Si cela est un bienfait pour le pays, elle va créer une génération de viveur dépensier à l'image du héros incarné par Alberto Sordi. Celui-ci est un employé aisé mais pas richissime qui aime mener la grande vie, entre voiture dernier cri, cadeaux luxueux pour son épouse et flambes assumée durant les sorites entre amis. Seulement ce mode de vie a un coût que Giovanni (Alberto Sordi) ne peut plus assumé et criblé de dettes il tente de dissimuler le désastre à sa femme (Gianna Maria Canale la superstar du péplum des années 50 étonnante dans un cadre moderne) et emprunter a ses amis de quoi s'en sortir. La situation ne faisant qu'empirer, la solution se présente de la manière la plus inattendue et sordide qui soit : la femme d'un riche entrepreneur qu'il a sollicité le paiera au prix fort s'il daigne vendre son œil en lieu et place de celui de verre de son mari... La première partie montre en parallèle la détresse de notre héros ainsi que le mode de vie superficiel qui en est la cause. On se pose finalement la question sur l'intérêt qu'il y a à se sauver tant les valeurs défendues là son détestables. L'épouse de Giovanni le quitte ainsi les premières difficultés venue sans le soutenir, ne pensant qu'à la honte vis à vis de leur amis qui auront fait la sourde oreille lorsqu'on aura sollicité leur aide (mais qui accourront dès que la fortune sourira à nouveau à Giovanni). De Sica dépeint ainsi un monde du paraître, luxuriant, sans âme et hypocrite (la scène ou amants et maîtresses se font joyeusement du pied sous la table de restaurant) où l'amitié les liens ne reposent que sur celui qui épatera le plus l'autre.

De Sica et Zavattini parviennent pourtant sous cette méchanceté à apporter la même humanité sensible qu'à leur drame néoréaliste. Alberto Sordi par sa grande prestation exprime ainsi les deux facettes du récit. D'un côté un pur produit de cette génération (comme le soulignera un brillant dialogue) qui veut tout et tout de suite sans fournir les efforts nécessaires, au contraire de celle qui a précédée qui reconstruisit lentement le pays en ruine pour finalement s'élever à l'image de l'entrepreneur borgne. De l'autre Sordi bouleverse en homme éperdument amoureux contraint à ses dérives pour garder près de lui la femme qu'il aime (la réciproque étant plus que discutable). L'acteur est ainsi partagé entre fanfaronnade hilarantes (la manière dont il ne se démonte pas face à son usurier, la grandiose scène de fêtes où il dit leur vérité à chacun) et détresse touchante à travers ce regard triste et égaré. Cette tonalité atteint son summum lors de la scène où il lui est faite l'infâme proposition, la mine d'hébétude stupéfaite de Sordi étant à hurler de rire en dépit de la situation finalement pathétique.

La conclusion s'avère sinistre et glaçante. Le "boom", c'est un monde déshumanisé où tout s'achète, aucune dérobade possible pour les plus faibles. La scène finale où le héros disparait derrière un circulation de véhicule bardés de publicité est d'une terrible lucidité. 5/6
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Profondo Rosso
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Re: Vittorio de Sica (1902-1974)

Post by Profondo Rosso »

Hop je profite de la remontée pour remettre ça là

Station Terminus de Vittorio De Sica (1953)

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Une Américaine mariée, en visite chez des parents à Rome, a entretenu durant son séjour une liaison avec un homme. Elle décide qu'il est temps d'y mettre un terme, et commence à envisager son retour aux États-Unis, auprès de son mari. Mais elle réalise rapidement qu'elle n'est pas sûre de ce qu'elle veut, de ce qu'elle doit faire, et ne cesse de se tourmenter.

Terminal Station est le fruit de la rencontre de deux conceptions de cinéma, le néoréalisme italien et le mélodrame hollywoodien. A l’époque Vittorio De Sica est salué par la critique internationale pour ses chefs d’œuvre néoréalistes comme Le Voleur de Bicyclette, Umberto D ou encore Sciucia. Cependant le public italien s’est lassé de ce type de films sinistres et le réalisateur a toute les peines du monde à monter des projets plus onéreux et ambitieux dans son pays. Quant à David O’ Selznick, sa carrière est finalement déjà derrière lui et c’est en Europe qu’il vient désormais monter ses projets avec des réussites comme Le Troisième Homme de Carol Reed et La Renarde de Michael Powell et Emeric Pressburger. Représentants de la quintessence de leur cinéma respectifs, les deux hommes décident donc de s’associer dans ce projet et la confection du film va dans ce sens d’équilibrage entre tradition hollywoodienne et tonalité européenne. C’est donc Cesare Zavattini (scénaristes de tous les classiques de De Sica à l’époque) qui signe un premier jet de l’histoire bientôt repris (officieusement) par Ben Hecht tandis que les dialogues en anglais sont écrits par Truman Capote. Le casting donne lui dans le pur glamour hollywoodien avec Jennifer Jones et Montgomery Cliff qui s’insèrent dans un contexte italien.

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Dès les premières minutes, ce surprenant mélange détone. La scène d’ouverture montre ainsi l’américaine Mary Forbes (Jennifer Jones) se présenter à la porte de Giovanni (Montgomery Cliff), hésiter à frapper puis s’enfuir à toute jambes vers la gare de Rome pour un départ en catastrophe. La construction de la séquence évoque Brève Rencontre de David Lean par sa mise en scène isolant une Jennifer Jones confuse et assaillie par les émotions mais aussi par l’usage de la voix off lors d’un court moment épistolaire qui nous en dévoile plus (elle a connu et aimé un homme à Rome mais s’enfuit par culpabilité envers sa fille et son mari). Cet instant dans le train réduisant la bande son au silence tandis qu’un gros plan s’attarde sur Jennifer Jones perdue dans ses pensées lorgne également sur le classique de Lean et donc dans une tradition de mélodrame classique anglo - saxon. Montgomery Cliff se présente alors juste avant le départ du train, parvient à retenir Jennifer Jones et c’est un tout autre film qui commence.

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Un mélodrame typique userait très certainement du flashback pour montrer le passé amoureux, la rencontre et le bonheur récent du couple. Il n’en est rien ici et De Sica fait de ces supposés adieux une longue errance en huis-clos au sein de cette gare où les amants vont s’embraser, s’affronter et se déchirer. Les échanges se font ainsi sur le ton du reproche et de la rancœur entre une Jennifer Jones amoureuse mais rattrapée par ses responsabilités et un Montgomery Cliff intense qui ne peut se résoudre à la laisser partir. La réalisation de De Sica les entoure d’un côté naturaliste surprenant (notamment les scènes d’amours bien plus appuyées que dans un film hollywoodien), sans artifice où de long moments dialogués reposant sur la conviction des acteurs s’alternent avec d’autres retrouvant le sens de l’emphase mélodramatique du réalisateur (Giovanni traversant une voie ferrée où passe un train pour rejoindre Mary). L’alchimie entre les deux acteurs est magique entre une Jennifer Jones (loin des rôles sulfureux qui ont fait sa gloire) rongée par le doute et la culpabilité et Montgomery Cliff bouillonnant face à une séparation imminente qu’il ne peut accepter.

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Ils font tous deux preuves d’un abandon assez remarquable où on sent l’empreinte de De Sica dans la manière de les diriger. Celui-ci fait d’ailleurs de la gare un personnage à part entière, grouillant de vie et dont les rencontres vont accompagner les atermoiements et hésitations du couple.La sublime scène où Jennifer Jones offre des friandises aux enfants d’une femme enceinte qu’elle a secourue (et la rappelant ainsi à son propre rôle de mère) éveille une émotion comme seul De Sica est capable avec le contrechamp entre le visage radieux des enfants et celui heureux et coupable à la fois de son héroïne.Le rythme se fait ainsi volontairement bancal au gré des retrouvailles/séparations des amants voulant autant fuir que prolonger ses ultimes instants. Cela fonctionne parfaitement hormis une trop longue péripétie finale dans un commissariat censée appuyer la culpabilité du couple et accélérer la séparation. La touche néoréaliste forme une sorte d’arrière-plan à une romance obéissant aux canons hollywoodien, le croisement des deux offrant une émotion finalement universelle par la grâce d’un final déchirant.

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Le tournage ne se fera pas sans heurts à cause du légendaire interventionnisme d’O’Selznick mais De Sica tiendra bon. Il lui arrivera malheureusement la même mésaventure que Powell/Pressburger sur La Renarde pour la sortie américaine puisque Selznick remontera le film (qui passe de 89 minutes à 72 et changera de titre pour Indiscretion of an American Wife) dont il élaguera justement tous ces petits moments annexes pour se concentrer de manière plus prévisible sur l’intrigue amoureuse. Cet autre montage n’est pas inintéressant néanmoins pour ressentir comme le souligne Ann Harding les différences entre cinéma américain et européen des années 50. Pas de doute à avoir cependant, le grand film est à chercher du côté de la version De Sica. 6/6
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feb
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Re: Vittorio de Sica (1902-1974)

Post by feb »

Merci Profondo. :D
J'aimerais vraiment le voir celui-là et si je ne dis pas de bêtises il ne devait pas sortir dans la collecton WS Vintage Classics ?
ed wrote:Portrait de la jeune fille en feu
L'un des films les plus rigoureux, scénaristiquement et formellement, qu'il m'ait été donné de voir depuis longtemps (...)
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Re: Vittorio de Sica (1902-1974)

Post by Profondo Rosso »

feb wrote:Merci Profondo. :D
J'aimerais vraiment le voir celui-là et si je ne dis pas de bêtises il ne devait pas sortir dans la collecton WS Vintage Classics ?
Oui c'est prévu chez WS mais je recommanderais plutôt l'édition Criterion qui propose le montage de De Sica et celui d'O'Selznick c'est vraiment intéressant de pouvoir faire le comparatif. Je doute que Wild Side propose les deux (s'ils n'en propose qu'un j'espère qu'ils n'oserons pas mettre celui d'O'Selznick :evil: ) mais on ne sait jamais à vérifier...
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Re: Vittorio de Sica (1902-1974)

Post by feb »

J'ai bien peur que WS ne propose que la version remaniée par Selznick (mais j'espère sincèrement me tromper) car c'est celle qui est communément proposée en DVD comme sur cette édition Aventi (que je n'ai jamais voulu acheter de peur de perdre un oeil) :
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ou en import anglais :
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ed wrote:Portrait de la jeune fille en feu
L'un des films les plus rigoureux, scénaristiquement et formellement, qu'il m'ait été donné de voir depuis longtemps (...)
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Re: Vittorio de Sica (1902-1974)

Post by Profondo Rosso »

Ah zut ben pour le coup mieux vaut privilégier le Criterion, la version De Sica est vraiment meilleure, O'Selnick a enlevé tout ce qui faisait la particularité de De Sica pour donner un mélo classique hollywoodien (correct mais pas inoubliable), en plus l'amputage fait mal ça ne dure plus qu'une heure à peine avec le coup de ciseaux d'O'Selznick...
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Jack Carter
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Re: Vittorio de Sica (1901-1974)

Post by Jack Carter »

je viens de voir le dvd Aventi de Station Terminus qui propose la version Selznick de 63 minutes

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je voulais savoir auprès de ceux qui l'ont acheté (Boubakar par exemple) si le Wild Side Vintage Classic propose la version De Sica de 90 minutes ?
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feb
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Re: Vittorio de Sica (1901-1974)

Post by feb »

C'est la version de 63 minutes.
ed wrote:Portrait de la jeune fille en feu
L'un des films les plus rigoureux, scénaristiquement et formellement, qu'il m'ait été donné de voir depuis longtemps (...)