Cinéma muet français

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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bruce randylan
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Re: Cinéma muet français

Post by bruce randylan »

Et de nouveau à la fondation Pathé

Dernier amour (Léonce Perret - 1916)
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Une ancienne vedette vieillissante accepte d’accueillir le tournage d'un film dans sa propriété. Elle débute bientôt une liaison avec le jeune cinéaste.

Après la catastrophe innommable Le Million des sœurs jumelles, ça fait plaisir de retrouver un Perret, première période française, en plein possession de ses moyens.
Sans être le plus soigné visuellement de ses réalisations, c'est un très beau drame intimiste pour une histoire simple, et même prévisible, mais toujours juste dans son écriture pour des personnages humains qui prennent vie par la délicatesse des comédiens sobres et sans le moindre geste théâtral superflu qui viendrait gâcher l'émotion.
Et il y aussi l'élégance et le raffinement du cinéaste qui prouve toujours son regard avisé pour sublimer les extérieurs qui gagnent une belle force poétique même si on tombe parfois dans l'imagerie d’Épinal via ses cartes postales romantiques un peu surfaites (tout en étant irréprochable plastiquement).
C'est vraiment en dehors des intérieurs que le cinéaste est le plus inspiré. Les décors de la maison de l'héroïne sont filmés avec peu d'imagination et reproduisent toujours les mêmes cadres. Celà dit, le mobilier est intelligemment utilisé vers la fin où la prédominance des plantes décoratives finit par former des gerbes funéraires.
Mais c'est vraiment dès qu'on sort que Perret déploie de très belles idées, notamment dans la profondeur de champ avec des actions sur plusieurs niveaux comme quand on arrive sur les plateaux de cinéma du film dans le film. C'est même un témoignage assez original sur les techniques de tournages de l'époque qui en retranscrit bien l'ambiance à l'image d'un long panorama qui couvre 3-4 tournages simultanées.

L'un des meilleurs long-métrages du cinéaste que j'ai eu la chance de voir. :)
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bruce randylan
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Re: Cinéma muet français

Post by bruce randylan »

Petit Triplet :

A la cinémathèque (dans la "carte blanche" Chris Marker)
La merveilleuse vie de Jeanne d'Arc (Marco de Gastyne - 1929)
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Ambitieuse production française, cette biographie de Jeanne D'arc n'a pas trop à rougir des comparaisons internationales : reconstitution soignée, très belle photographie, large figuration, scène de bataille longue et spectaculaire, décor imposant, plus de 2h30 de projection...
Le début m'a pourtant fait un peu peur avec une direction un peu scolaire dans son enchaînement trop mécanique des étapes clés dans la vie de la pucelle, loin de la direction personnelle d'un Dreyer (dont ce film de Marco de Gastyne devait être un concurrent direct mais sa logistique et son ampleur lui firent prendre près de deux ans de retard).
La première heure se suit sans grande implication jusqu'à ce que la bataille d'Orléans vienne changer la donne pour un beau morceau de bravoure épique et flamboyant. La suite sera encore mieux et Simone Genevois parvient à s'imposer comme une Jeanne vibrante et émouvante tandis de de Gastyne se recentre sur la psychologie et les visages. L'approche est moins épurée que chez Dreyer, moins serrée aussi, mais l'émotion finit par s'installer et monte scènes après scènes jusqu'au final vraiment poignant. Sans doute car l'actrice et son cinéaste cherchent aussi à questionner les contradictions de Jeanne, ses moments de doute, sa fragilité, sa féminité, son horreur face la découverte des cadavres sur les champ de bataille où elle a sa part de responsabilité.
Une très belle version, injustement tombé dans l'oubli à cause de sa concurrence direct avec le Dreyer.
Découvert à la Cinémathèque Française via sa restauration du début des années 80 qui commence à accuser le poids des ans. Je ne parle même pas du Divx qui se trouve facilement sur le net dans une qualité immonde.

A la Fondation Pathé cette fois :
Les 5 gentleman maudits (Luitz-Morat et Pierre Régnier – 1920), première adaptation du roman d'André Reuze, repris plus tard par Duivivier.
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Cette version muette est inférieure à celle du début du parlant (qui n'était pas être parfaite) à cause d'un scénario mal structuré dont la dernière partie est bien trop longue en occupant un tiers du récit. Quand il s'agit de conclure, tant de temps accordé aux explications est toujours répréhensible et assomme le spectateur qui n'a pas besoin qu'on le prenne à ce point par la main.
La première moitié fonctionne un peu mieux par ses nombreux extérieurs même si le Maroc n'est pas toujours bien mis en valeur, se limitant à quelques petites rues désertes, comme si l'équipe craignait de se jeter dans la foule. Il y a bien un peu d'exotisme mais c'est plutôt sobre alors que l'histoire la justifiait avec son sentiment de paranoïa croissant. Sauf que, comme on ne s'intéresse pas vraiment aux personnages, on n'est pas vraiment concerné par le drame qui les attend. Pourtant les comédiens font correctement leur boulot et la photographie tient la route.
Ca vient sans doute de ce scénario à la fois trop court – on ne croit jamais à une amitié si rapide ; même chose pour l’histoire amour – et beaucoup trop long avec ce dénouement pénible.

Et pour finir au Forum des images, dans la salles des collections (qui ferme définitivement début juillet)
Peau de pêche (Jean Benoît-Lévy, Marie Epstein - 1929)
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Durant la première Guerre Mondiale, un jeune orphelin, recueilli par une mégère, est fasciné par une femme tout juste mariée. Il lui ramène un bijou égaré et celle-ci se prend d'affection pour lui, surtout depuis le départ de son mari pour le front. Mais un accident de circulation le conduit à la campagne, chez un cousin, pour du repos.

Premier film que je découvre du duo Benoît-Levy / Epstein (la soeur de) pour un joli coup de cœur.
dans leur seconde collaboration, la maturité et la maitrise de la mise en scène sont remarquables, toujours à l'aise quelque soit le registre, qu'il s'agisse du romantisme presque fétichiste du mariage, des jeux d'enfants turbulents, de la description de la vie campagnarde ou des séquences de deuil. Entre les rues grouillantes de Montmartre et le charme bucolique de Charmont-sous-Barbuise, il y a pourtant un nette différence mais la mise en scène est constamment dans la justesse avec un sens du cadre d'une beauté aussi sophistiquée que jamais démonstratif car toujours recentré sur humain et l'émotion. Ca m'a fait un peu pensé au travail de Louis Delluc dans cette façon assez épuré de travailler la composition des plans, où les paysages deviennent des prolongements des états d'âmes des protagonistes avec de très beaux plans de natures, d'espaces vides et une très belle gamme de gris. Dans ses meilleurs moments, c'est à dire souvent, l'impact émotionnel est immédiat : le voile de la mariée, le grand appartement désert, la campagne vallonnée, l'absence des enfants partis à la guerre, le lyrisme de la terre etc... L'approche est d'ailleurs assez simple et le scénario est finalement peu développé, prenant souvent à contrepied certaines conventions du mélodrame. Il y n'a pas de recherche de tensions, d'éclats, de conflits direct, d'exacerbation. Benoît-Levy et Epstein préfèrent sonder la mélancolie dans une approche simple et finalement lumineuse. On est presque étonné de voir que le film dépasse sans la moindre longueur les 2h.
Comme quoi, quand c'est le scénario qui suit les personnages, et non l'inverse, le temps et le rythme s'écoulent naturellement. Il faut bien-sûr féliciter un fabuleux casting où tous les comédiens sont formidables, y compris les plus jeunes. De quoi le rapprocher d'autres réussites comme Visages d'enfants de Feyder.

Pour ceux qui ne peuvent pas aller au Forum des images dans les prochaines semaines, le film est disponible à la location sur le site de l'INA puisqu'il fut produit par le ministère de l'agriculture. Cependant, il ne doit pas être à la bonne vitesse de défilement puisqu'il 30 minutes plus court.
http://www.ina.fr/video/VDD09005646
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Commissaire Juve
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Re: Cinéma Muet Français

Post by Commissaire Juve »

C'était en septembre 2010...
Cinéfil31 wrote:Ann nous avait parlé de Dimitri Kirsanoff à propos de son film Les Berceaux. Je viens pour ma part de découvrir Ménilmontant, un muet de 1926 avec Nadia Sibirskaia, visible sur internet à l'adresse suivante : http://www.zappinternet.com/video/QeBvR ... nstream.tv.
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Il s'agit d'un court-métrage d'un peu moins d'une quarantaine de minutes. L'intrigue se résume à une trame mélodramatique qu'il serait facile de tourner en dérision : la petite fille orpheline dont la mère est morte tragiquement et qui, devenue adulte, est séduite puis abandonnée avec son bébé par l'homme qu'elle aime. Mais outre l'histoire, touchante, c'est surtout la réalisation de Kirsanoff et l'interprétation de Nadia Sibirskaia qui retiennent l'attention. L'influence de l'expressionnisme et du surréalisme se conjuguent dans une manière de filmer digne des autres cinéastes d'avant-garde des années 1920. Le réalisateur a par ailleurs tourné en décors "naturels", dans le vrai Ménilmontant, ce qui confère à son film une touche documentaire aussi émouvante qu'instructive. Enfin, comment ne pas parler de Nadia Sibirskaia, dont le visage irradie l'écran ? Pour une fois, ce n'est pas une façon de parler ou une expression éculée, car c'est littéralement vrai ! Cette comédienne, qui a tourné dans bien d'autres œuvres de Kirsanoff au cours des années 20 et 30, a aussi joué chez Duvivier (Au bonheur des dames, 1929), Renoir (Le Crime de Monsieur Lange, La Vie est à nous, La Marseillaise), fascine d'emblée, et reste longtemps en mémoire.

Dimitri Kirsanoff, russe né dans l'actuelle Lettonie en 1899, a effectué toute sa carrière cinématographique en France, de 1923 à la fin des années des cinquante (il est mort en 1957 à Paris). On peut le qualifier d'indépendant, dans la mesure où il s'est toujours situé en marge de l'industrie cinématographique courante. J'avoue très mal connaître son œuvre, et Ménilmontant m'a vraiment donné envie de découvrir ses autres réalisations, surtout celles de la période muette. Je m'arrête là, car je parle beaucoup moins bien de ce patrimoine qu'Ann (encore bravo, je la lis toujours avec grand intérêt !) ou que bien d'autres membres de ce forum...
Découvert il y a vingt minutes sur Youtube (je ne sais plus pourquoi d'ailleurs... ah si, en passant sur la page IMDb consacré à Kirsanoff, mon regard a été "aimanté" ( :mrgreen: ) par le visage de la jeune Nadia Sibirskaïa, et j'ai voulu en savoir plus).
Le réalisateur a par ailleurs tourné en décors "naturels", dans le vrai Ménilmontant, ce qui confère à son film une touche documentaire aussi émouvante qu'instructive.
J'y ai pensé à plusieurs reprises. Et puis, ces rues sans la moindre voiture, ça m'a laissé songeur. EDIT : Et les plans sur la saleté des bas côtés, des talus, que sais-je...
Enfin, comment ne pas parler de Nadia Sibirskaia, dont le visage irradie l'écran ?
Oui, quels yeux ! (ça m'a fait repenser au doc que j'avais vu il y a des siècles sur l'effet Koulechov... on est en plein dedans, là). A un moment, étonnamment, son regard m'a fait penser à celui d'Anna Karina.

Côté cheveux, en revanche... euh... non ! :uhuh:

Mais je viens de voir qu'elle jouait dans "La Marseillaise" de Renoir ! :o Et dans "Le Crime de Monsieur Lange" ! :o Je la connaissais sans le savoir.
Mais outre l'histoire, touchante,
Le coup de la maternité... j'ai pensé à Léonide Moguy immédiatement. :mrgreen:

Pendant la séquence du banc, j'ai eu vraiment froid pour les comédiens. J'ai guetté les tremblements, mais je n'en ai pas vu.
... une manière de filmer digne des autres cinéastes d'avant-garde des années 1920.
Là, à brûle-pourpoint, je retiens le coup du réveille-matin transparent... le soulier pointu donnant des coups dans le vide... Je serais tenté d'ajouter le plan fixe sur la route avec les deux soeurs qui s'éloignent par à-coups. Pour l'époque, je me suis dit qu'il y avait "déjà" de l'idée. Mais c'était peut-être un procédé courant (je n'y connais rien... je suis assez hermétique au cinéma muet). Le reste -- les superpositions d'images, les angles biscornus, tout ça -- étonne moins (vu de 2018).

Deux réserves : 1) les actrices adultes qui jouent les rôles des fillettes (pourquoi n'avoir pas pris de vraies enfants ?) ; 2) la musique (38 minutes de malaise qui font paraître le temps deux fois plus long).
Last edited by Commissaire Juve on 22 Jul 18, 15:27, edited 1 time in total.
La vie de l'Homme oscille comme un pendule entre la douleur et l'ennui...
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Supfiction
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Re: Cinéma muet français

Post by Supfiction »

la petite fille orpheline dont la mère est morte tragiquement et qui, devenue adulte, est séduite puis abandonnée avec son bébé
Ça fait envie. :lol:
Par contre je vais jeter un coup d’oeil pour voir le Ménilmontant de 1926.
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bruce randylan
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Re: Cinéma muet français

Post by bruce randylan »

Dans les mansardes de Paris (Mario Ausonia - 1916)

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Venu à Paris pour trouver sa demi-soeur qu'il n'a jamais connu, un homme tombe amoureux de sa voisine qui vit dans la pauvreté. Elle rêve du "Roi des mansardes", un mystérieux homme masqué qui vient en aide aux nécessiteux.

J'avais prévu d'être assassin envers ce film mais en faisant quelques recherches sur ce film particulièrement obscur (aucune référence sur imdb), j'ai fini par trouver que la Fondation Pathé avait fait une faute dans leur programme : il ne date pas de 1926 mais de 1916. Et durant toute la projection, je me disais que la technique du film et son look avaient pratiquement 10 de retard, sans parler de ses influences (Fantomas). Au lieu d'être un navet anachronique de 1926, ce n'est donc qu'un médiocre film de 1916 qui accuse tout de même son âge avec son maquillage grossier, un costume ridicule et un scénario aussi idiot qu'absurde. On alterne le pure mélo des familles, le drame social, du sérial et de la romance. C'est Renée Deliot qui est scénario et celle-ci écrivait souvent pour son époux, le comédien/metteur en scène Mario Ausonia. Tous deux ne devaient pas avoir si haute estime de l'autre vu le peu d'inspiration dont ils faisaient preuve. La réalisation est peut-être la moins bâclée avec quelques jolis plans sur les toits de Paris et une photo décente.
Pour le reste, c'est moins glorieux : interprétation sans saveur et surtout ce scénario composé n'importe comment avec des facilités qui culminent dans le final (le coup du pendu dans le bois de Vincennes :lol: ).
Bon, ça dure 1h et c'est plutôt rythmé.

Pour les courageux, Lobster est derrière la restauration du film et a fait un partenariat avec une plateforme de streaming pour le proposer à la location sur le net :
https://www.filmsdocumentaires.com/film ... s-de-paris
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Re: Cinéma muet français

Post by bruce randylan »

Balzac est dans la place (via un cycle à la Cinémathèque, repris de Pordenone).
Par contre, pour évoquer la fidélité des œuvres, ne comptez pas trop sur moi : je n'ai lu que le père Goriot il y a une éternité. :oops:

La cousine Bette (Max de Rieux - 1927) est peut-être le meilleur de ce petit cycle. Le scénario est riche avec une étude de mœurs intéressante et des personnages approfondis, bien que peu "aimables". C'est assez misanthrope quand même pour une histoire de vengeance parfois cruelle et sadique.
La réalisation de De Rieux est excellente avec une utilisation intelligente du mobilier et du décor donnant beaucoup du poids au drame tandis que la caméra accompagne les états d'âme au gré de quelques travelling nerveux ou précautionneux.
La direction artistique est irréprochable avec une belle photographie, à l'inverse d'une interprétation parfois inégale, tant dans le casting que dans certain geste un peu trop outrés.

Ferragus (Gaston Ravel - 1923) s'attaque au premier volet de l'Histoire des 13. La dimension sérial/policier est bien retranscrite et bénéficie d'une réalisation soignée de Ravel avec quelques extérieurs bien choisis. Après un début rythmé et intriguant, le scénario tourne rapidement trop en rond et finit par reproduire à plusieurs reprises le même genre de scènes. Le sentiment de stagnation est renforcé de surcroit par un twist de fin (sur l'identité de Ferragus) qui tombe totalement à l'eau.
Très mitigé pour ma part malgré une interprétation honnête et un photographie correcte.
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Re: Cinéma muet français

Post by bruce randylan »

Toujours issu du cycle Balzac de la Cinémathèque :

Le père Goriot (Jacques de Baroncelli - 1921)

Ah bah, voilà, cette version française est déjà plus réussi que celle américaine découverte une semaine plus tôt. Même si le budget n'est pas comparable, l'adaptation de Baroncelli fait preuve de plus d'authenticité dans sa reconstitution, s'égare moins dans ses sous-intrigues et fait preuve de plus de maîtrise dans sa narration avec notamment plusieurs séquences en montage alternées qui condensent efficacement l'intrigue, tout en enrichissant la solitude du père Goriot. L’interprétation fait preuve également de plus d'homogénéité sans que personne n'essaie de tirer la couverture sur lui.
Par contre, la dernière partie est toujours problématique en tombant dans un pathos assez démonstratif que Baroncelli avait pourtant réussi à éviter jusque là. D'autant plus que l'agonie du Père Goriot, loin de ses filles inconséquentes, occupe presque un quart du récit, histoire de bien enfoncer le clou. Toujours est-il que j'ai aimé l'utilisation pertinente du dépouillement des décors et du mobilier.
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Re: Cinéma muet français

Post by bruce randylan »

Mathias Sandorf (Henri Fescourt - 1921)

il aime les adaptations à rallonge Henri Fescourt : après l'excellent les Misérables, l'inégal Le comte de Monte-Cristo, voila une adaptation de Jules Verne (justement sous influence du classique de Dumas).
Il s'agissait d'une production Eclair très ambitieuse, sous forme d'épisodes qui atteignait les 6 heures à l'époque. Il n'en reste désormais plus qu'une version incomplète de 2h qui condense la narration. La continuité est à peu près préservée pour une compréhension assez claire même si on sent à 2-3 reprises des trous dans les sous-intrigues qui rendent incohérents le comportement de certains personnages.
Il y a cependant un net avantage à cette version raccourcie : le rythme. Les péripéties et les rebondissements n'arrêtent pour ainsi jamais avec en prime quelques séquences d'action trépidantes qui sont en plus mise en scène avec efficacité et vivacité, comme l'attaque du refuge montagnard. La grande partie du film a d'ailleurs été tourné en extérieurs, dans différents paysages qui sont toujours bien intégrés au récit.
Ce savoir-faire technique compense un casting qui ne fait pas vraiment d'étincelles et une intrigue trop calqué sur Monte-Cristo pour être surpris.
Mais ce divertissement populaire, qui sait aussi faire preuve d'élégance, de raffinement et de noblesse visuelle, ne manque pas d'atouts pour passer un excellent moment. Reste à savoir ce que valait la version intégrale, trois fois plus longue.
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Re: Cinéma muet français

Post by bruce randylan »

Dans le cadre du cycle Eclair à la Fondation Pathé :

L'ingénu libertin (Emilien Champetier – 1928)

Elevé par sa tante pieuse et religieuse, un jeune homme apprend que sa mère qu'il ne voit que ponctuellement est en réalité une vedette de cabaret et une danseuse de revue.

La lecture du scénario laisse supposer un mélodrame et c'est au contraire une comédie qui prône la frivolité et les plaisirs épicuriens. Cette légèreté insouciante et décontractée aide à faire oublier une réalisation plan-plan qui fait plus que son âge, ainsi qu'un humour souvent facile dans ses effets malgré un excellent running gag du tabac à priser qui fait éternuer la tante, alertant les tourtereaux de sa présence.
Le film semble presque vouloir parodier les conventions du mélo mondain pour finalement ne garder que la fraîcheur et les bulles de champagne : la réaction du fils découvrant la double vie de sa mère, le quiproquos avec l'amant de celle-ci, le cauchemar de la tante... En évitant les atermoiement tragique, le film trace assez rapidement pour ne durer que 50 minutes, ce qui est parfait.
Ce n'est certainement pas un chef d'oeuvre mais le ton grivois, chaleureux, et même sincère, en font un petit divertissement sympathique et attachant.

Dans les courts-métrages, on est vraiment dans la farce "coups-de-coudes" aux gros sabots, presque anachronique avec son humour iconoclaste et anarchiste comme Gontran et le billet gratuit qui vire au pugilat lorsqu'un un couple se rend à l'opéra après avoir reçu deux billets gratuits. Ce qui ne devait être qu'une sortie dans la haute société s'avère en réalité une accumulation de déboires qui se révèlent très onéreux. Ca donne une pochade qui ne manque pas de verve satirique.
D'autres partagent le même humour « primitif » mais sont incapables de construire une histoire ou de conclure correctement. Ils se contentent de multiplier les gags au point de virer au surréalisme le plus total dans Dandy prend des vacances (1918) où une otarie surgit de nulle part pour pousser la zizanie encore plus loin.
Gavroche cambrioleur malgré lui (1913) et surtout Les deux poltrons (1910) possèdent quelques bons moments avec des vraies idées de réalisations (le conduit de cheminée), un bon sens du rythme pour des comédiens qui s'en donne à cœur joie et qui rappellent un peu l'esprit débridé de Jean Durand.
On a aussi l'impression d'un certain opportunisme qui cherche à se caler sur la concurrence comme La malle de nourrice (1910) qui recycle l'humour « BD » de Segundo de Chomon (personnages aplatis, animation image par image). La ruse de Willy et Le premier duel de Willy repompe sans vergogne les « Bébé » de Gaumont même si le premier est très sympa et désormais anticonformiste avec un mouflet se levant en plein nuit pour aller boire du vin rouge dans le garde manger !
L'opportunisme est aussi de mise parfois sur certains événements comme la venue d'hommes d'état étrangers où le studio greffe aux scènes de parades un duo moyennement convainquant cherchant à assister à un défilé pour mieux cabotiner à outrance (Casimir, Pétronille et l'entende Cordiale – 1914).

Cela dit, l’exubérance, la vitalité et la candeur de ces petits films sans prétention passe plutôt bien et font souvent sourire.

Au milieu de ça, L'étreinte de la statue de Victorin Jasset (1908) est une histoire plutôt sérieuse qui s'inspire de La Vénus d'Ille en optant pour une conclusion moins tragique.. Il manque sans doute les cartons (l'histoire effectue des allers retours entre les extérieurs et l'atelier sans toujours de logique) mais le sens des extérieurs fait preuve d'une certaine ambition de diversifié les séquences.

Enfin le Corso rouge (1913 et attribué un peu trop hâtivement à Charles Krauss d'après les historiens) est un moyen-métrage de 35 minutes mené sans temps mort pour une histoire là encore rocambolesque où une enfant disparait durant le carnaval de Nice à cause d'une femme jalouse, ne supportant pas que son soupirant soit en réalité marié et papa. 20 ans plus tard, la petite est est devenue artiste dans un cirque. Le film ne s'attarde jamais avec pas mal de péripéties comme par exemple un duel au pistolet et quelques cadrages bien travaillés (la profondeur de champ durant les numéros de cirque) et pas mal d'extérieur.
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Re: Cinéma muet français

Post by bruce randylan »

Le coffret DVD intégrale Louis Delluc n'en était pas un ! Il manquait Le silence (1920) court-métrage d'une petite trentaine de minutes qui méritait pourtant largement sa place parmi les réussites du cinéaste grâce à la sophistication et l'audace de sa narration qui multiplie les bref flash-backs autour d'un veuf dans l'attente d'un rendez-vous galant et qui songe à son épouse décédée.
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Fidèle à ses critiques reprochant au cinéma français sa trop grande théâtralité et tiédeur, Delluc cherche un cinéma plus psychologique, plus intériorisé. Il y a un soin évidement au découpage, à la gestion de l'espace, à la profondeur de champ et au mobilier, comme à la décoration.
Il en va de même pour la direction d'acteur, où la sobriété, voire une impassibilité, donne l'occasion d'une grande variété de sentiments contradictoires. Ca en devient presque un exercice de style tant les différents flash-backs viennent contredire le précédent. On pense que l'épouse est morte d'une longue maladie mais elle a été abattue d'un coup de revolver. On pense que le mari l'a tué pour laisser la place à sa future maîtresse mais c'est en réalité par jalousie. Etc...
Un brin démonstratif mais l'ambition et la maîtrise de la forme en font un film passionnant.

La seule copie existante appartient au CNC. C'est peut-être la raison pour laquelle il est absent du coffret qui avait été édité en partenariat avec la Cinémathèque.


Autres découvertes :

La muraille qui pleure (Gaston Leprieur - 1919) est un drame de 45 minutes qui se laisse regarder sans marquer particulièrement les esprits. L'histoire n'est qu'un prétexte pour faire pleurer dans les chaumières. D'ailleurs la narration en flash-back ne sert à rien et n'est pas bouclée à la fin du récit : un randonneur tombe sur une étrange stèle funéraire et se fait conter l'histoire de la pauvre Marion qui connut un destin tragique (amoureuse du mauvais garçon, chassé de sa famille, son enfant malade qui décède...). On comprend pas trop la finalité ou la morale. Les acteurs et la mise en scène manque de caractère mais les extérieurs du sud de la France passe pas mal. Aussitôt vu, aussitôt oublié.

L'autre aile (Henri Andréani – 1924) est plutôt une plaisante surprise grâce à son sujet féministe où une femme devient pilote d'avion malgré la mort de son compagnon, pilote d'essai. Andréani n'a pas laissé son nom dans les dictionnaires du cinéma mais son film est solide techniquement, avec une photographie de qualité et une volonté de réalisme avec plusieurs séquences aériennes de qualité et des comédiens investis dans leur rôle (avec des atterrissages en plan-séquences de la femme pilote). Le scénario qui greffe dans la seconde moitié une rivalité masculine entre Jean Murat et Charles Vanel est moins aboutie mais donne finalement un peu de suspens et quelques séquences visuellement réussies (comme la tempête nocturne).

D'une quarantaine de minutes, L'esclave de Phidias (Léonce Perret – 1917) est loin d'être l'une des œuvres majeures du cinéaste à cause d'un scénario sans grand intérêt et d'une reconstitution maladroite où Perret n'a pas l'air très à l'aise et des acteurs ampoulés. Par contre, on trouve toujours quelques plans admirablement bien photographiés, tel ceux au crépuscule, donnant sur la mer. C'est parfois joli mais c'est surtout une coquille vide.
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Re: Cinéma muet français

Post by bruce randylan »

Je reste sur Léonce Perret avec un petit double programme vu lors de "Toute la mémoire du monde"

L' X noir (Léonce Perret - 1915) ne fait pas parti des œuvres de références du cinéaste. Au contraire : suite au succès fulgurant des sérials (Feuillade notament), le studio Gaumont demande au cinéaste de s'atteler à un film policier qui mettrait en avant un criminel masqué, ici un voleur de diamant.
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On se rend rapidement compte que cet aspect n'inspire ni ne motive Perret qui ne sait pas comment aborder le genre. Malgré ses 40 minutes, L'X noir manque cruellement de rythme et de mouvement avec un caméra amorphe, englué dans des intérieurs que les personnages traversent mollement. En réalité, Perret semble vouloir tirer sa commande vers le drame mondain sans que cette tentative de ré-appropriation soit bénéfique à cause de personnages et d'enjeux sans surprise ni saveur.
Il n'y a bien que les 5-10 dernières minutes qui délivrent enfin ce qu'on était en mesure d'espérer avec un séquence où une riche célibataire fait face à son prétendant qui en fait le fameux criminel. C'est donc au moment où on aimerait que le film commence sérieusement qu'il se conclut.
De plus, quand on connaît le cinéaste, il y aussi de quoi être déçu par une direction artistique sans génie ni caractère.

La hâleur (1911) d'une dizaine de minutes est pour sa part un sommet dans sa carrière, pas forcément pour son scénario où le drame surgit sans justification et de manière totalement gratuite et arbitraire. Par contre, c'est 11 minutes de pure perfection formelle et plastique avec un sens des extérieurs sensationnel, une magnifique photographie et un sens du lyrique et du tragique décuplé par les compositions et les travellings.

Sinon, en parlant sérial je me suis beaucoup amusé avec le Pied qui étreint (1916) parodie du genre signé par Jacques Feyder qui en reprend même le découpage en épisodes (4 ici). C'est délicieusement absurde, voir non-sensique, pour un humour réjouissant où les codes sont détournées savoureusement : organisation criminelle dont le chef est masqué, héros policier et ingénieur accompagné d'un sidekick, fiancée en fâcheuse posture, cliffhanger improbable, piège malfaisant, rendez-vous intriguant...
Le casting qui joue le contre-emploi est excellent et le scénario ne manque pas d'idées pour s'amuser des conventions. C'est dommage que le dernier épisode s'englue dans des caméos en pagaille (dont Musidora) et des clins d’œil (Charlot) bien trop complaisants et appuyés qui flinguent le rythme et l'originalité de ce joyeux détournement.
C'est dispo en bonus du récent coffret Gaumont consacré à Feuillade. Zéro accompagnement musical par contre.
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bruce randylan
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Travail (Henri Pouctal - 1920)

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Un jeune ingénieur fraîchement arrivé dans une vaste région industrielle, épuisée par une longue grève, est révolté par les conditions de vies des ouvriers. Il rêve d'un fonctionnement et d'une répartition des bénéfices plus juste et équitable. Il parvient de convaincre son patron de tenter un essai mais beaucoup de personnes ne croient pas en ses nouvelles méthodes.

Ca faisait déjà quelques années que j'en entendait parler et après l'avoir enfin découvert, je peux affirmer qu'on tient en effet l'un des films français les plus ambitieux et importants de l'époque muette. Et même pas que français.
Pouctal adapte lui-même le roman social éponyme d'Emile Zola qu'il transpose à l'époque contemporaine de sa réalisation pour mieux l'ancrer dans son actualité (et sa véracité).
Dès les premiers plans, on est soufflé par les choix de mise en scène extrêmement réaliste qui optent pour de vraies usines, au milieu d'authentiques ouvriers œuvrant à côté des fours et des métaux en fusions pour une dimension et une approche très documentaire. L'immersion est renforcée en nous plongeant directement à la fin d'une douloureuse grève : famine, problème de liquidité, solidarité de certains commerçants, les quartiers précaires, les problèmes d'alcoolismes, le directeur de l'usine qui essaie de faire de son mieux, le propriétaire - et sa famille - coupé du monde.
La présentation place donc le travail, et ses problématiques, au cœur de la dynamique du récit par l'arrivée de cet utopiste, tout d'abord simple observateur passif. Le récit est incroyablement dense, complexe, ample et moins didactique que prévu. Pourtant, tout idéaliste qu'il est, il refuse tout de même de trop se reposer sur le manichéisme. Travail reste une œuvre profondément engagée et sociale mais elle reste consciente que les visions court-termistes et le conservatisme peuvent provenir de chaque classe sociale.
Beaucoup d'éléments rappellent forcément Germinal (le militant idéaliste, le triangle amoureux, la grève, la rivalité entre les différentes usines voisines...) sans tomber dans le décalque grâce à un écriture strictement cinématographique qui lui apporte une nouvelle dimension et élargit son discours.
La mise en scène est remarquable, pas seulement pour son (néo)réalisme mais pour la richesse de son découpage et de son langage cinématographique qui utilise déjà brillamment les montages alternées, les brefs flash-back, quelques mouvements d'appareils, les scènes intimistes et les mouvements de foules. Pourtant, rien n'est surligné ni appuyé, à commencer par la photographie qui évite les pièges esthétisant des clairs obscures ou des contre-jours démonstratifs.
Dans le même registre, le film n'est jamais lyrique, inutilement virtuose. Travail reste une œuvre à regard d'hommes et de femmes, qui aborde avec naturalisme son contexte et son univers. Enfin, son découpage est limpide, clair et parfaitement maitrisé dans ses variations de plans qui participent à lier les protagonistes et leur environnement.

Toutefois, il reste un point non négligeable qui m'empêche d'être totalement définitif : le film est à la base un feuilleton de 7 épisodes d'une heure et je l'ai découvert dans son montage cinéma de 2h30. Je ne sais donc pas si dans la version d'origine le rythme est aussi soutenu et si les enjeux ne sont pas dilués dans des sous-intrigues (comme l'histoire d'amour). Ou si la justesse du propos et du traitement n'est pas déséquilibrée en augmentant sa longueur. Mais j'imagine que la présentation doit gagner en impacte par exemple.
Ironiquement, ce montage intégral très rare est diffusé le mois prochain à la fondation Pathé mais je serai alors en vacances au Japon.

D'ailleurs, la Fondation Pathé consacre un mini-cycle au cinéaste sur une dizaine de jours.

On y trouvera notamment son adaptation du Comte de Monte-Cristo (1919), lui aussi initialement un feuilleton mais qui sera présenté via un remontage de 2h. Curieusement, la Cinémathèque Royale de Belgique possède une version de 3h qu'elle a mise gratuitement en ligne.
Contrairement à Travail, la condensation du récit fonctionne moins bien avec beaucoup trop de cartons qui appesantissent la narration. La progression est ainsi très hachée au détriment des personnages qui sont très superficiels. Bon, ça vient peut-être aussi du fait que je commence à avoir vu un peu trop d'adaptation du roman de Dumas :mrgreen:
Reste que plastiquement, c'est plutôt réussi, avec quelques extérieurs bien exploité, mais ça n'a pas la plénitude de Travail
On peut le voir ici
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4 films découverts le mois dernier à la Fondation Pathé

La femme rêvée (Jean Durand – 1929)
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Un homme d'affaire français qui a eu un accident de voiture en Espagne est soignée par une jeune fille élevée dans la religion. Manquant d'être frappé de cécité, il tombe amoureux de son infirmière bien avant de pouvoir l'admirer en vrai. Sa compagne qui est restée en France, craignant d'avoir un infirme à charge, s'éloigne de lui avant de regretter en apprenant que sa vue n'est pas affectée. Jalouse de sa rivale, elle entend la pousser dans les bras d'un Don Juan.

Après avoir été l'un des cinéastes les plus originaux au début des années 1910, Jean Durand se montre bien incapable de s'adapter aux évolutions du langage cinématographique. Le découpage est d'une d'une grande platitude, avec des valeurs de champs basiques et sans inspiration. Ne parlons pas de travelling, de montage, de photographie, de hors-champ...
Après, tout n'est pas entièrement sa faute peut-être et vu le scénario qu'il a entre les mains, je comprends qu'il n'a pas cherché à l'améliorer au vu sa médiocrité, avec ses enjeux plats et mille fois vu. Encore qu'il aurait justement pu bazarder la moitié des pages du script pour condenser le récit car avoir besoin de 2h10 pour raconter cette histoire est décourageant au possible. Ça se traîne sans vie, ni émotion.
Seul le travail décoratif mérite vaguement un coup d’œil entre mobilier orientale et art-déco. Quelque extérieurs en Espagne sont également agréable et je reconnais que l'orage finale possède un peu plus d'intensité. Sorti de la... Même l’interprétation est fade.


L'arpète (Donadieu – 1929)
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Une jeune arpète travaillant chez une créateur de mode ringard doit se faire passer en princesse étrangère pour convaincre l'un des rares clients que les créations proposées sont de qualité.

Enchaîné dans la foulée du précédent, celui-ci donne presque l'impression d'être un chef d’œuvre tant les différences qualitatives sont flagrantes alors qu'ils ont été réalisés la même année. Pourtant l'arpète n'est pas une œuvre incontournable de la fin du cinéma muet français, seulement une très sympathique comédie qui bénéficie tout d'abord de la fraîcheur pétillante de Lucienne Legrand, compagne du cinéaste qui ne tourna pratiquement que pour ce dernier. C'est dommage d'avoir été si peu utilisée sur le grand écran car son jeu est assez moderne, jamais figée, et elle campe parfaitement la « Girl Next door » d'un naturel permanent (elle apparaît très déshabillée comme si c'était le plus évident du monde).
Le scénario est plutôt léger en tant que tel avec des enjeux finalement limités qui n'essaient pas de faire monter la sauce autour de ses quiproquos et malentendus comme pourraient le faire des vaudevilles de la même époque. L'accent est plutôt mis dans sur son univers : les médiocres créations de modes, le monde nocturne des artistes, la complicité entre les 3 amis, le milliardaire américain sans personnalité... En fin de compte, cette sobriété narrative est presque un avantage par sa simplicité, sa décontraction et ses parenthèses savoureuses bien que pas toujours nécessaires comme le caméo de Donadieu en prêtre venant donnant l'extrême-onction mais qui se trompe d'étage. Le dernier acte ne peut s'empêcher en revanche d'aller dans un registre plus identifié tel le mélodrame. A croire que que la conclusion ne pouvait se faire par un genre codifié. C'est cela dit charmant et revigorant.


Princesse Mandane (Germaine Dulac – 1928)
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Un ouvrier doit se rendre dans un pays d'Europe de l'est pour son travail. Encore sous l'influence du film Michel Strogoff avec Ivan Mosjoukine qu'il vient de découvrir, il s'imagine rencontrer de grandes aventures en rencontrant la princesse Mandane qui vit enfermée dans son palais à cause des troubles politiques.

Ce dernier long métrage de Germaine Dulac est assez décevant au vu du reste de sa carrière, comme si elle devait composer une œuvre ouvertement plus commercial pour rassurer les producteurs ou relancer sa carrière. Mais même sur ce point son film manque de consistance. Les enjeux sont plutôt pauvres et n'ont pas assez de corps pour maintenir l'intérêt. Ce pays imaginaire manque de fantaisie, de création ou de caractère. Il en va de même avec les différents personnages qui n'ont guère d'épaisseurs et ne provoque pas vraiment d'empathie. J'ai senti Germaine Dulac peu à l'aise dans cet exercice de style et elle a l'air elle-même de se rendre compte qu'elle n'est pas à sa place. Cela dit, elle essaie d'apporter quelques idées visuelles pour enrichir son sujet. Certaines sont en effet bien trouver (des superpositions, des gros plans esthétiques) sauf qu'ils sont souvent gratuits et n'apportent rien au final. Techniquement, c'est tout de même solide, la réalisation est fluide, les décors imposants, les extérieurs sont bien mis en valeur et le dernier acte est plutôt efficace avec fuite et traque. C'est juste que ça tourne à vide et que ça reste très prévisible pour un argument léger. Il aurait sans doute fallu davantage confronter le fantasme et la réalité, jouer sur la démystification. La conclusion est très frustrante à ce titre.


Mademoiselle Chiffon (André Hugon – 1919)

Une modeste couturière d'une maison de mode subit les brimades de ses collègues. Son seul soutien est son chien qu'elle promène régulièrement. Lors d'une promenade avec celui-ci, deux hommes l'agressent et elle ne doit son salut qu'à un jeune homme qui mets les manant en déroute. Ils tombent sous le charme l'un de l'autre.

Un drame avec Musidora d'une grande banalité qui souffre d'une mise en scène à peine plus évoluée que celles précédant la guerre. Il y a certes plus de gros plans mais ils sont souvent très mal raccordés aux plans larges, mettant surtout en exergue les lacunes des comédiens qui surjouent leur émotion quand la caméra se rapproche. Les décors sont encore des constructions précaires en studio à peine plus évolués que des toiles. Quant aux extérieurs, même en tournant aux buttes chaumont, ils ne sont jamais mis en valeur. Reste une photographie souvent plate mais qui essaie d'utiliser l'obscurité et les contrastes comme éléments dramaturgiques. Reconnaissons lui au moins ça.

Enfin, le drame en lui-même est sans intérêt avec des coïncidences grossières et des ficelles visibles depuis la station Mir. Je précise que la copie présentée ne possède pas de cartons. Vu le niveau du film, je ne sais pas si c'est une bonne ou une mauvaise chose.
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Deux films vus à la Fondation Pathé

Pêcheurs d'Islande (Jacques de Baroncelli - 1924)

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Un modeste pêcheur de Paimbol n'ose demander la main d'une femme qu'il aime (et qui l'aime en retour) à cause de leur différence sociale. Il se réfugie dans son travail où la mer représente sa véritable épouse à ses yeux.

Picturalement et visuellement, Baroncelli livre un travail d'orfèvre avec des cadres de toute beauté qui tirent un excellent parti des paysages bretons ou des extérieurs en mer. La photographie est de plus très soignée et on ne compte ainsi plus les plans remarquables et lyriques, sans que l'esthétisme écrase ses personnages. Au contraire, il accompagne leur émotions et tourments, grâce également à de nombreuses superpositions et fondus. Les rôles sont admirablement bien servis le duo Charles Vanel - Sandra Milowanoff.
Sur le scénario, je suis plus réservé entre une construction qui met trop de temps à mettre en place le drame principal, des sous-intrigues maladroites (le petit-fils en Chine) et un rythme en dent de scie qui donnent de grosses longueurs.

La projection de Pêcheurs d'Islande fut précédés de plusieurs films d'actualité qui servirent de stock shots à Baroncelli. On devine que ce dernier n'a pas eu le budget nécessaire et doit parfois bricoler très maladroitement (la maquette grossière du bateau ; la bataille avec 10 figurants chinois).


Vent debout (René Leprince - 1922)

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Un banquier se donne la mort à la suite d'un scandal financier. Son fils, jusque là oisif, est contraint de trouver du travail s'engage comme marin.

Curieux film qui commence plutôt bien avec une premier tiers en extérieur à Paimpol (avec moins de stocks shots et de bidouilles que le précédent) avant de bifurquer dans le mélodrame mondain quand le héros part noyer son chagrin à Paris après la mort d'un ami, un jeune mousse. L'ambiance change alors radicalement et des décors naturels et de la dureté du quotidien captés sans romantisme ni idéalisme, on bascule dans des intérieurs, certes élégants, mais au service d'une intrigue classique et balisés. Finalement, on retrouve les qualités et les défauts de Lutte pour la vie
Il reste bien les acteurs (Léon Mathot, impeccable et la fragile et délicieuse Madeleine Renaud) qui ont quelques moments touchants sauf que j'étais déjà sorti de l'histoire. Snif.
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Dernière saison de la Fondation Pathé pour cette saison

Morgane la sirène (1928)

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Après la ruine de leur famille et la mort de son père, une jeune femme se rend dans un petit village de Bretagne pour mener une vie plus modeste et peut-être pour trouver un trésor caché qu'un de ses amis cherchent depuis plusieurs années. La région est surtout connue pour une mystérieuse villa construite sur une île et dont la propriétaire est comparée à une sirène.

Assez peu envoutante cette sirène.
Si la direction artistique est toujours soignée pour du Pur Perret, avec régulièrement des cadres et des éclairages somptueux, j'ai quand même l'impression que le cinéaste tourne à vide depuis 10 ans maintenant et n'arrive pas à se renouveler. On trouve inlassablement des clairs-obscurs, contre-jours ou personnage face à un vaste océan.
Quand au découpage ou aux mouvements de caméra, ils sont très limités et on n'a pas vraiment l'impression d'assister à la fin du cinéma muet qui brillait de 1.000 feux chez pas mal de ses confrères (y compris dans les quelques effets spéciaux très kitsch avec multiplication de sirènes à l'images). Cela dit, on sent l'influence d'Abel Gance dans de rares séquences où le montage s'emballe en même temps que les "flashs" du héros songeant soudainement à sa fiancée dans un collage de plans à la limite du subliminal.
S'il y a toujours un beau livre d'images à feuiller, le scénario est indigeste, très mal écrit et structuré. Il faut au moins 40 minutes pour poser les bases de l'histoire et les personnages sont incroyablement superficiels et creux. On se désintéresse totalement de ce qui peux leur arriver malgré sa dimension tragique dans une relation triangulaire qui peine à faire naître l'émotion ou l'étincelle.
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