Fritz Lang : rétrospective personnelle

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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wontolla
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Re: Fritz Lang : rétrospective personnelle

Post by wontolla »

M le maudit wrote:Les Espions

Scénario: Fritz Lang et Thea von Harbou
Année de sortie: 1928
Durée: 143 minutes


Plusieurs ouvrages et diverses sources de référence passent par-dessus Spione comme s'il n'avait à peu près jamais existé. On se contente bien souvent de dire qu'il s'agit d'un film d'espionnage dans la veine de Dr. Mabuse le joueur et qu'il fut créé pour essuyer l'échec commercial de Metropolis. Situé donc entre ce dernier et La Femme sur la lune, dernière oeuvre muette de Lang, Spione se trouve dans une zone d'ombre que peu de gens se donnaient la peine d'éclairer, du moins jusqu'à tout récemment. De nouvelles éditions américaines et européennes de ce "petit film" ont finalement permis de le visionner dans toute sa gloire, plutôt que dans la version américaine massacrée de 90 minutes.

Il est vrai que Spione peut en quelque sorte être vu comme le petit frère de Dr. Mabuse le joueur. On y retrouve une fois de plus Rudolf Klein-Rogge dans le rôle d'un puissant vilain aux multiples visages qui trône sur une organisation d'espions complexe et hyper-puissante. Cependant, étant deux fois moins long que son prédécesseur, le rythme du film est beaucoup plus rapide et les coins sont tournés un peu plus rondement. Il n'en demeure pas moins que Spione est l'ancêtre de tout film d'agent secret dans la règle du genre: un courageux agent qui porte un numéro, un vilain handicapé aux desseins les plus noirs, son acolyte femme fatale qui tombe amoureuse du héros, des poursuites en voiture, une scène de train, bref, tout y est!

C'est peut-être d'ailleurs la légère faiblesse du film: un peu trop de "twists and turns" pour sa durée et une intrigue qui s'égare quelque peu. Mais ce détail est largement rattrapé par une multitude de scènes mémorables, de celle d'ouverture qui jette en une minute les bases de l'action, en passant par le match de boxe au dance hall et le rituel seppuku, jusqu'à la finale un peu burlesque mais très efficace. Une chose est certaine, on n'a pas le temps de s'ennuyer. Lang fait encore la démonstration de son flair naturel de conteur en alternant scènes d'amourettes et d'actions, scènes d'orchestration machiavélique et scènes d'enquêtes avec un timing presque impeccable.

Sur le plan artistique, Lang se montre ici en parfait contrôle de son navire. Grâce à la collaboration de l'illustre directeur photo Fritz Arno Wagner, responsable de la photographie du Nosferatu de Murnau, et avec qui Lang travailla entre autres sur Der Müde Tod, le film atteint une perfection plastique qui inspirera grandement le film noir américain, encore davantage peut-être que Mabuse le joueur. La réalisation est toujours aussi audacieuse, et l'insouciance de Lang envers les conventions du récit traditionnel confère au film un petit quelque chose de plus, sans doute cette épice langienne qui fait de Spione plus qu'un simple film d'espionnage, mais bien un monument du genre.
Je sors ce message des catacombes après avoir vu le film hier soir au Palais des Beaux-Arts à Bruxelles, dans le cadre d'UFA Film Nights.
Je souscris totalement à ce qu'a publié M le Maudit il y a quelques années, à propos de ce film que je viens donc de découvrir.
Il s'agissait d'une copie restaurée (de bonne qualité) avec un accompagnement live: Stephen Horne (piano, accordéon et flute) et Kristoff Becker (trombone et violoncelle) avec un brillante improvisation durant 145 minutes.
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Supfiction
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Re: Fritz Lang : rétrospective personnelle

Post by Supfiction »

Federico wrote:Dans la série : "Quand la légende est plus belle que la réalité, on imprime la légende", Lang doit regretter d'avoir comme titre français d'un de ses plus grands films : Règlement de comptes... :roll:
D'un autre côté, ceci n'est pas vraiment un scoop tant cette période de la vie de Lang fut teintée d’ambiguïté.
C'est vrai qu'avoir comme "meilleur ami" Goebbels en 1933, ça se discute .. :lol:

Et pourtant Man hunt, que j'ai adoré, ne laisse aucun doute sur son engagement anti-nazi. :?
Federico
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Re: Fritz Lang : rétrospective personnelle

Post by Federico »

Il n'allait tout de même pas faire un film favorable à l'Allemagne hitlérienne en 1941 aux USA... :roll:
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Supfiction
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Re: Fritz Lang : rétrospective personnelle

Post by Supfiction »

:lol: ... quoique en y réfléchissant, n'y a t-il pas des films américains pacifistes à défaut d'être ouvertement pro allemands ? Ce n'est pas si délirant en dépit de l'origine d'une grande partie des patrons des studios de majors. Les pacifistes ou pro-nazis étaient plutôt à chercher du côté de la presse (Randolph Hearst) ou de la littérature.

Je ne connais pas suffisamment la personnalité de Fritz Lang encore même il y a de toutes évidences des zones d'ombre dans son rapport à l'Allemagne. Je suis tenter d'acheter le livre Fritz Lang, lady killer.
xave44
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Re: Fritz Lang : rétrospective personnelle

Post by xave44 »

M le maudit wrote:Je continue mon sujet sous l'indifférence générale. :mrgreen:
On ne dit pas plutôt "dans" l'indifférence générale ?

Ah ben oui tu vois, il y en a qui suivent ici héhéhé :mrgreen:

Bon, la nouvelle du jour, THE news :

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Supfiction
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Re: Fritz Lang : rétrospective personnelle

Post by Supfiction »

Cool. Je voulais me refaire une séance du film récemment, mais je l'ai repoussée pour patienter jusqu'à la sortie de ce BR qui s'annonce comme l'un des blu rays de l'année.

Aucune indifférence concernant Fritz. Que ce soit pour ses films ou son "parcours" politique de la droite allemande à la gauche (modérée) américaine.
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Profondo Rosso
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Re: Fritz Lang : rétrospective personnelle

Post by Profondo Rosso »

L’Invraisemblable vérité (1956)

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Un journaliste engagé contre la peine de mort décide de monter un "coup" avec un écrivain. Ils fabriquent des preuves accusant ce dernier d'un crime afin de dénoncer une erreur judiciaire qui aurait pu condamner à mort un innocent.

L’invraisemblable vérité est le dernier film américain de Fritz Lang, qui fait écho aux deux premiers films du réalisateur sur sa terre d’accueil. En effet Furie (1936) et J’ai le droit de vivre (1937) abordaient frontalement les travers de la justice américaine à travers le lynchage, l’accusation à tort, ainsi que les ressorts sociétaux et juridiques amenant à ces écarts. L’Invraisemblable vérité est dans cette lignée en questionnant cette fois le principe de la peine de mort. Fritz Lang retrouve là le producteur Bert E. Friedlob avec lequel il s’était très bien entendu sur son film précédent La Cinquième victime (1956), ainsi que son acteur Dana Andrews. Le scénario de Douglas Morrow avait précédemment développé par Ida Lupino au sein de sa société de production, avant d’être récupéré par Bert E. Friedlob qui envisage immédiatement une nouvelle collaboration avec Lang. L’un des grands soucis du réalisateur sera de crédibiliser un maximum, tant dans le développement de son intrigue que par la description minutieuse des différentes étapes juridico-administrative, le postulat abracadabrantesque de son intrigue.

La concision et l’efficacité de la mise en place réussissent remarquablement à justifier l’entreprise folle des personnages, entre goût du défi et soif de mettre à mal une institution injuste. La construction de la figure de coupable idéal pour Garrett (Dana Andrews) semble à la fois absurde mais parfaitement logique au vu de ce que l’on a déjà vu de certaines condamnations arbitraires aux Etats-Unis (plutôt concernant les afro-américains mais ce n’est pas le sujet du film). Ici il est plutôt question de la facilité pour un procureur ambitieux (Philip Bourneuf) d’extrapoler sur de vagues présomptions pour manipuler un jury crédule et façonner un condamné en puissance. Il est assez remarquable de voir lors des scènes de procès à quel points les preuves fabriquées par Garrett sont presque mises de côtés pour en trouver d’autres bien plus crédibles mais reposant sur du vide. Tout se joue donc sur la capacité de convaincre et l’image lors de scènes de procès que Lang montre comme un véritable show, une scène de théâtre où le plus charismatique et éloquent emporte l’adhésion.

Tant qu’ils pensent être maîtres du jeu, Garrett et son acolyte Spencer (Sidney Blackmer) semblent d’abord spectateurs amusés (amorcés dans la manière dont ils se mettent en scène lorsqu’ils photographient les preuves d’innocence devant servir plus tard) de ce spectacle qu’ils sont certains de démonter avant que le hasard rende concrète la supercherie. La démonstration de l’incurie de la justice est faite mais sans possibilité de retour en arrière et pour se payer au prix fort. Les postures sont plus fortes que les preuves fragiles et ce ne sera qu’en jouant ce jeu du show (lorsque la fiancée Susan va émouvoir l’opinion publique en se servant du journal de son père) que la machine de la justice vacillera. Une nouvelle fois l’artifice s’avère plus convaincant que la réalité, dans un jusqu’auboutisme logique lors d’un saisissant rebondissement final. L’ironie aurait pu être encore plus cinglante avec une conclusion à la morale plus ambigüe mais même avec ce semblant d’happy-end punitif, les rouages de la justice américaines auront été mis à mal avec brio par Fritz Lang – pourtant pas pleinement satisfait tant nombres de précisions juridiques auront été sabrées du scénario par son producteur, mais également de l'xploitation du film en format large 2.00 au lieu de son format 1.33 originel. 4,5/6