Jacques Demy (1931-1990)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Re: Jacques Demy (1931-1990)

Post by Supfiction »

Jeremy Fox wrote:En tout cas je vois très bien dans Model Shop ce qui a inspiré Tarantino pour son dernier opus : que ce soit le décor de l'endroit où vit Brad Pitt dans sa roulotte ou les quartiers chics où habite Di Caprio, mais aussi les errances en voiture dans Los Angeles.
Oui, difficile instinctivement de faire un parallèle entre Demy et Tarantino mais quand on (re)voit le film après Once upon a time.. in Hollywood, tout devient évident et l'on pense inévitablement à Brad Pitt dans sa voiture en voyant Gary Lockwood aller et venir dans la sienne.
Mais là où plane sur le film de Demy l'ombre de la guerre (comme un cousinage avec Les parapluies de Cherbourg) inévitable en cette année 1969, dans le film de Tarantino, c'est l'ombre de la mutation d'Hollywood qui plane. Une menace consciente donc dans le Demy alors que dans le Tarantino elle est davantage extra-diégétique par ce que sais le spectateur.

Sinon, on dit qu'Harrison Ford était le choix de Jacques Demy pour tenir le rôle principal, la production préférant Gary Lockwood. Est-ce vrai ou juste une vague intention, quoiqu'il en soit c'est évidemment dommage pour la notoriété du film de Demy. Après, difficile de savoir s'il aurait été meilleur que Lockwood qui est très peu expressif dans le film mais sans doute par la volonté du metteur en scène.
Last edited by Supfiction on 23 Aug 19, 15:37, edited 1 time in total.
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Jeremy Fox
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Re: Jacques Demy (1931-1990)

Post by Jeremy Fox »

Supfiction wrote: Après, difficile de savoir s'il aurait été meilleur que Lockwood qui est très peux expressif dans le film mais sans doute par la volonté du metteur en scène.
Je trouve son interprétation parfaite :wink:
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Jeremy Fox
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Re: Jacques Demy (1931-1990)

Post by Jeremy Fox »

Le magnifique Model Shop sur OCS dans les jours qui suivent.
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Re: Jacques Demy (1931-1990)

Post by Profondo Rosso »

Une chambre en ville (1982)

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L’histoire d’une passion. Nantes, 1955. Les chantiers navals sont en grève. François Guilbaud, métallurgiste fiancé à Violette, rencontre Edith. Une passion naît entre eux mais il ne sait pas qu’elle est la fille de La Colonelle chez qui il loue « une chambre en ville ». Quant à Edith, elle a un mari jaloux, Edmond. Edith et François, submergés par la passion, réalisent qu’ils ne sont rien l’un sans l’autre. La grève pour le droit au travail des ouvriers se durcit et prend de l’ampleur : une muraille de casques, de boucliers et de matraques se dresse.

Une chambre en ville est souvent considéré comme le dernier grand film de Jacques Demy. Il s’agit en effet de l’aboutissement d’un projet de longue haleine pour le réalisateur qui y travaille depuis le milieu des années 50. Au départ envisagé comme un roman, le récit devient un scénario qu’il ne cesse de remanier entre 1964 et 1974 où il trouvera sa forme définitive. D’autres problèmes vont alors se poser avec le désistement du casting initialement envisagé puisque Catherine Deneuve ne souhaitant cette fois pas être doublée au chant abandonne le projet, suivit par son partenaire Gérard Depardieu solidaire. Avec la perte de ces têtes d’affiches prestigieuses, la Gaumont abandonne à son tour le financement de cette production risquée qui n’aboutira qu’en 1981. Jacques Demy s’était bien entendu avec Dominique Sanda durant le tournage du téléfilm La Naissance du jour (adapté de Colette) et cette dernière va solliciter la productrice Christine Gouze-Rénal, belle-sœur de François Mitterrand qui selon la légende dans l’euphorie de l’élection va accepter de produire le film. Après trente de gestation, le film va enfin voir le jour mais sans la musique de Michel Legrand peu emballé par la dimension sociale du scénario et qui cède sa place à Michel Colombier.

Une chambre en ville renoue avec une veine personnelle pour Demy, tout d’abord de façon intime dans le cadre de cette ville de Nantes où il a grandi, et la toile de fond sociale qui s’inspire des grèves des chantiers de constructions navale de Nantes et Saint-Nazaire en 1955 auxquelles il assista. On retrouve le récit entièrement chanté initié sur Les Parapluies de Cherbourg et qui avait disparu des films précédents, et cette poésie musicale se confronte donc à cet arrière-plan ancré dans le réel. Ce fut salué comme une thématique novatrice à la sortie du film mais finalement c’était déjà le cas dans Les Parapluies de Cherbourg où les maux du monde contemporain rattrapaient et séparaient le couple quand Guy (Nino Castelnuovo) était contraint d’aller faire son service militaire en Algérie. La différence tient dans les conséquences de ce contexte, où pour Guy et Geneviève (Catherine Deneuve) il ne restait plus que mélancolie et regrets de ce qui aurait pu être, chacun retournant à sa nouvelle vie. Dans Une chambre en ville, la fièvre de ce contexte social se répercute aussi sur la romance. Là où les ouvriers jouent leur va-tout face aux hordes de policiers menaçants, il en va de même pour le couple que forment Edith (Dominique Sanda) et François (Richard Berry). L’absence d’étincelle romanesque les poussent chacun dans une volonté autodestructrice tandis qu’ils se montrent éteints dans la vie de couple normée que la société veut leur imposer. Edith étouffe au contact d’un époux jaloux et violent (Michel Piccoli) et s’évade par l’excès symbolisé par sa provocante « non » tenue vestimentaire, passant le film nue sous un manteau de fourrure à provoquer les hommes. François évacue sa frustration dans la violence des manifestations, et se montre sans réelle passion pour la douce Violette (Fabienne Guyon) pressante dans ses envies de mariage. Le coup de foudre d’Edith et François est donc aussi la connexion de milieux sociaux qui n’auraient jamais dû se croiser, la passion est également un oubli de ce statut à travers Edith s'offrant comme une prostituée.

Le travail de Demy sur la caractérisation de leur entourage respectif appuie cela, la différence ne signifiant pas de montrer l’un ou l’autre sous un jour négatif. Malgré son tempérament capricieux, c’est la profonde solitude du personnage de la mère jouée par Danielle Darrieux qui frappe, chaque fin de phrase un peu mesquine étant marquée par une expression, un hoquet qui fait craindre le rejet et l’abandon. Le collègue incarné par Jean-François Stevenin transpire également la bienveillance et l’humanité. S’il ne place aucune chanson aussi marquante que les classiques de Michel Legrand, Michel Colombier capture parfaitement l’ambiance mortifère du récit. Les dialogues chantés, dans le jeu sur la répétition et l’intensité des mots traduisent la passion effrénée et morbide de l’histoire. La mise en scène de Demy confère une imagerie austère à cette ville de Nantes, où tous les éclats de couleurs (les robes de Violette, l’appartement bourgeois de Danielle Darrieux) traduisent un monde factice et contraint dont il faut s’extraire. Il n’est plus question d’accepter les aléas du destin et vivre sa vie comme dans Les Parapluies de Cherbourg, mais d'endosser intensément sa passion jusqu’au bout. Cela passe par la disparition des codes de la comédie musicale pour une dimension plus opératique (Demy déclina d'ailleurs une proposition de l'Opéra de Paris de mettre en scène l'opéra de Jean-Philippe Rameau Platée, preuve qu'il penchait dans cette direction) et funèbre.

La fièvre des personnages fonctionnent ainsi sur une pulsion de mort quand l’amour leur échappe, que ce soit dans un élan autodestructeur pour Michel Piccoli, où profondément romantique avec Edith et François. L’autre ne se quitte ou ne se rejoint pour l’éternité que dans la mort pour Demy, la radicalité de l’environnement social se conjuguant à celui d’une expression absolue du romantisme. Le froid réalisme se mêle avec une fatalité plus mystique notamment par les prédictions funestes de la voyante. L’attente fut longue mais le résultat est là pour un Demy qui n’atteindra plus ces hauteurs, et certainement pas avec le kitchissime Parking (1985) à venir. 5/6
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Jeremy Fox
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Re: Jacques Demy (1931-1990)

Post by Jeremy Fox »

8) Beau texte que je valide à 100%
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Re: Jacques Demy (1931-1990)

Post by Alexandre Angel »

Jeremy Fox wrote: 8) Beau texte que je valide à 100%
Beau texte certes mais je préfère L'As des as.
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Re: Jacques Demy (1931-1990)

Post by Profondo Rosso »

Alexandre Angel wrote:
Jeremy Fox wrote: 8) Beau texte que je valide à 100%
Beau texte certes mais je préfère L'As des as.
La guerre est relancée :mrgreen:
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Jeremy Fox
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Re: Jacques Demy (1931-1990)

Post by Jeremy Fox »

Alexandre Angel wrote:
Jeremy Fox wrote: 8) Beau texte que je valide à 100%
Beau texte certes mais je préfère L'As des as.

Revois les tous les deux aujourd'hui et on en reparle :mrgreen:

Moi aussi préférais L'as des as à cette période.
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Alexandre Angel
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Re: Jacques Demy (1931-1990)

Post by Alexandre Angel »

Jeremy Fox wrote: Revois les tous les deux aujourd'hui et on en reparle :mrgreen:
Pas besoin :lol:
J'ai revu le Oury tout récemment et c'est con comme tout... (bon, les Bavarois, au Nid d'Aigle, qui dansent sur de la musique Klezmer, j'ai été obligé de rire)
Non mais en fait, je ne me souviens pas du tout de cette fameuse polémique. Je ne pense pas l'avoir calculée à l'époque. Je sais que le Demy ne m'attirait absolument pas en 1982 et que maintenant, c'est un de ceux que je préfère. Et j'étais allé voir L'As des as :mrgreen:
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Re: Jacques Demy (1931-1990)

Post by Jeremy Fox »

Alexandre Angel wrote: Non mais en fait, je ne me souviens pas du tout de cette fameuse polémique.
On ne parlait que de ça pourtant durant quelques semaines.
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Re: Jacques Demy (1931-1990)

Post by Alexandre Angel »

Jeremy Fox wrote:
Alexandre Angel wrote: Non mais en fait, je ne me souviens pas du tout de cette fameuse polémique.
On ne parlait que de ça pourtant durant quelques semaines.
Il ne me semble pas que c'est une époque où je me serais intéressé à une polémique à moins qu'elle ne fasse la une des journaux et touche à un sujet grave, dramatique. Mais je ne me vois pas à 16 ans me dire "tiens, un débat sur le conflit entre succès populaires et culture dite élitiste" comme il y en aurait beaucoup d'autres par la suite.
Tu devais être plus mûr que moi :uhuh:
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Re: Jacques Demy (1931-1990)

Post by Jeremy Fox »

Alexandre Angel wrote:
Jeremy Fox wrote:
On ne parlait que de ça pourtant durant quelques semaines.
Il ne me semble pas que c'est une époque où je me serais intéressé à une polémique à moins qu'elle ne fasse la une des journaux et touche à un sujet grave, dramatique. Mais je ne me vois pas à 16 ans me dire "tiens, un débat sur le conflit entre succès populaires et culture dite élitiste" comme il y en aurait beaucoup d'autres par la suite.
Tu devais être plus mûr que moi :uhuh:
Pas du tout mais je me félicitais intérieurement qu'on soutienne Oury face aux snobistes qui portaient Demy et Godard au pinacle . Ce qu'on peut être con à l'adolescence :mrgreen:
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Re: Jacques Demy (1931-1990)

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La Baie des Anges (1963)

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Jean Fournier, jeune employé de banque, est initié au jeu par son collègue Caron. Favorisé par la chance, il décide de partir pour Nice contre l'avis de son père et est ainsi chassé de chez lui. Dans un casino, il rencontre sa reine, une certaine Jackie (jouée par une Jeanne Moreau ici blonde platine), dont il tombe immédiatement amoureux. Jackie n'est pas insensible au charme de Jean, mais la passion qu'ils portent au jeu et leur amour vont s'avérer incompatibles.

Second film de Jacques Demy, La Baie des Anges occupe une place à part dans les premières œuvres du réalisateur. L'inaugural Lola posait les bases de l'univers du réalisateur par sa veine romanesque et les liens tissés par le cadre nantais et des personnages amenés à être récurrents (Roland Cassard dans Les Parapluies de Cherbourg (1964), la fameuse Lola dans Model Shop (1968)). Les Parapluies de Cherbourg quant à lui pose l'imagerie acidulée et les dialogues chantée indissociables de Jacques Demy. Entre les deux nous avons donc La Baie des Anges qui détone par son réalisme et son austérité. La genèse du projet vient d'un passage au Festival de Cannes de Jacques Demy qui cherche des financements pour Les Parapluies de Cherbourg. Il y découvre fasciné l'univers du jeu et de retour à Paris il va écrire un scénario en quelques jours.

Jacques Demy scrute ici l'attrait du monde du jeu par le prisme de ce qu'il peut avoir d'exaltant pour des protagonistes à l'existence terne. C'est très concret pour Jean Fournier (Claude Mann) dont le commun du nom se conjugue à un quotidien ennuyeux d'employé de banque. Initié par un collègue (Paul Guers), Jean qui était jusque-là resté dans les clous sans aspérités de son milieu (les brefs échanges avec le père (Henri Nassiet) suffisent à deviner la rigueur à laquelle il s'est toujours soumis) va, si l'on ose dire, se prendre au jeu car porté par la chance du débutant lors de ses premiers pas gagnants à la roulette. C'est lors d'un périple à Cannes qu'il va faire la connaissance de Jackie (Jeanne Moreau blonde platine) qui incarne une toute autre forme de pathologie dans son addiction. Si Jean trompe l'ennui, Jackie est constamment au bord d'un précipice qui l'a vu perdre mari, enfant et situation pour combler un insurmontable vide existentiel. L'exaltation, la tension et le danger d'une table de jeu constituent des sensations dont elle ne peut se passer. Le confort matériel qu'apportent les gains est une récompense mais pas une fin en soi, le dénuement dans lequel plonge les pertes est un défi à relever pour retrouver au plus vite l'effervescence des casinos. Demy noue bien sûr le destin du couple par un pari commun et gagnant à la roulette qui va sceller leur union, dans un découpage où il accompagne leur échange de regard (sur le pari commun d'abord involontaire puis d'un accord tacite) face à face autour de la table, puis fini sur leur aboutit à ce rapprochement en les mettant côte à côte.

La romance est constamment ambigüe et les deux acteurs traduisent magnifiquement cette incertitude. La passion amoureuse de Jean repose sur son refus de retourner à sa piètre vie parisienne, chaque gain est autant un sursis pour rester auprès de Jackie que de rester dans ce rêve éveillé de clinquant. Jackie cherche simplement à s'oublier, à s'émanciper des contraintes du monde extérieur en remettant constamment sa survie matérielle en jeu. Pour elle Jean n'est, comme le soulignera un dialogue cinglant, qu'un fer à cheval ambulant qui lui porte chance. Cette relation trouble se ressent dans la manière dont Jacques Demy filme les scènes de casino. Au départ on adopte le point de vue raisonnable de Jean, avec soit un montage alterné entre la roulette et son visage réfléchit, soit sa silhouette au langage corporel serein dans la même composition de plan que la roulette en arrière-plan. Dès lors que les paris se font en couple et revêtent d'autres enjeux que le simple gain financier, la caméra s'attarde essentiellement sur Jean et Jackie, avançant nerveusement leur mise, récupérant avec empressement leur gain. L'aspect psychologique et pathologique domine, la valse entêtante de Michel Legrand traduit cette ivresse en accompagnant les nuits de jeu dans une suite de fondus enchaînés où la course éternelle de la roulette se confond aux visages enfiévrés du couple. Le faste de Nice ou des palaces de Monte-Carlo n'existe pas ou peu dans cette logique austère, avec ce noir et blanc blafard.

Le schisme naît d'ailleurs lorsque, tout en conservant ce dispositif formel, Jackie et Jean se mettent à faire des paris différents. Le gain ou la perte importait peu jusque-là tant que le lâcher prise était commun, mais ils vont finir par comprendre que ce n'était pas pour les même raisons. L'enjeu sera donc de savoir si l'ivresse naissait de la seule addiction au jeu ou peut-être aussi de la présence chaleureuse de l'autre. C'est une énigme qui se résoudra lors de la toute dernière scène où la flamboyance de Jacques Demy s'invite alors qu'on ne l'espérait plus. 5/6
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Re: Jacques Demy (1931-1990)

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Lola (1961)

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Lola, danseuse de cabaret, élève un garçon dont le père, Michel, est parti depuis sept ans. Elle l’attend, elle chante, danse, et aime éventuellement les marins qui passent. Roland Cassard, un ami d’enfance retrouvé par hasard, devient très amoureux d’elle. Mais elle attend Michel…

Jacques Demy est, à la manière d'un Alain Resnais ou Philippe de Broca (chacun dans des style très différent), l'un de ces cinéastes français gravitant autour des jeunes turcs de la Nouvelle Vague mais qui ne s'y intègre pas totalement par leur style singulier. C'est le sentiment que l'on a devant cette merveille de premier film qu'est Lola. Le film pose les jalons de l'univers du cinéaste avec en premier lieu le cadre de cette ville de Nantes, celle de son enfance que où il reviendra pour Une chambre en ville (1982). Le film pose surtout des ramifications avec des œuvres à venir par ses personnages amenés à être récurrents dans une trilogie que forme Lola, Les Parapluies de Cherbourg (1963) et Model Shop (1968). Roland Cassard (Marc Michel) évoque ainsi ses amours déçus avec Lola le temps d'une chanson dans Les Parapluies de Cherbourg, et une Lola (Anouk Aimée) que l'on recroisera aux Etats-Unis dans Model Shop. C'est au départ un projet très ambitieux pour Demy qui imagine une comédie musicale en couleur et cinémascope mais son onéreux scénario ne trouve preneur que chez Georges de Beauregard (producteur emblématique de la Nouvelle Vague) qui va le ramener à de plus modestes proportions budgétaires. La comédie musicale disparait tout comme la couleur, et l'on renonce à Jean-Louis Trintignant initialement envisagé en Roland Cassard pour Marc Michel engagé trois jours avant le début du tournage.

Jacques Demy entrecroise son univers en construction à la somme de ses influences et expériences personnelles d'alors. Le squelette du récit est une libre adaptation des Nuits Blanches de Dostoïevski, à laquelle Demy mêle des souvenirs intimes et un cadre français traversé par l'envie d'ailleurs, l'évasion. C'est notamment le cas pour Roland Cassard traînant son spleen entre petits boulots insignifiants dont il est vite congédié et ennui existentiel. Il ne rêve que de partir et éprouve comme toute une jeune génération ayant grandie dans la France des 50's une fascination pour les Etats-Unis. Cet ailleurs auquel d'autres rêvent d'accéder, il vient à la danseuse Lola par procuration via l'amourette sans lendemain avec le matelot américain Frankie (Alan Scott), substitut de par sa ressemblance physique à son grand amour Michel (Jacques Harden) disparu depuis sept ans et la laissant avec un enfant. Autour de Roland et Lola, amis d'enfance qui vont se retrouver, gravitent un groupe de personnages dont les destins entrelacés traduisent le motif de la boucle formelle et émotionnelle du film, entre rêve, interrogations et désillusions. L'ombre de La Ronde (1950) plane sur le film de Jacques Demy qui le dédicace à Max Ophüls. Cette boucle repose notamment sur l'indécision et les revirements des personnages. Roland aspire à partir, en trouve l'opportunité puis y renonce avant de retrouver Lola pour finalement bien quitter sa ville de Nantes. Lola s'invente un départ possible à travers le retour improbable de son aimé disparu, renonce à sa chimère avant de la voir miraculeusement se réaliser et partir. La redite et variante d'un même lieu dans des découpages similaires (la galerie marchande, le café, le cabaret, l'appartement de Lola...), la répétition des situations (le jeune Yvon se faisant offrir deux fois une trompette), les coïncidences (la petite Cécile rencontre le marin en voulant acheter le même comics), l'effet miroir de certains personnages (Mme Desnoyer et Lola toutes deux mères célibataires et anciennes danseuses) et les actes manqués jalonnent une narration à la fois urgente sur son échelle de temps réduite, et ralentie par le surplace hésitant des personnages.

La boucle existe aussi de manière implicite et référentielle comme lorsque Roland explique avoir renoncé au violon entre autre parce que son ami Poiccard s'est fait descendre, soit le patronyme de Jean-Paul Belmondo dans A bout de souffle (clin d'œil à Godard qui transmis son scénario à George de Beauregard). Si ce cercle est une impasse pour les personnages adultes, l'adolescente Cécile (Annie Duperoux) par son charme mutin représente le versant lumineux de cette hésitation. Passant de la candeur enfantine à l'intérêt pour les éléments adultes, silencieuse ou volubile, future danseuse ou coiffeuse selon ses humeurs, elle exprime l'innocence et la foi en tous les possibles qu'on perdus les autres personnages - la toile de fond de la guerre n'y étant pas étrangère. Jacques Demy l'exprime à travers la scène virevoltante de la fête foraine où s’expriment la vitesse et l'émerveillement dans un pur élan d'abandon enfantin. Cette échappée n'existe que dans un imaginaire source de joie et de douleur pour Roland, avec cet île du Matareva dans le Pacifique où se déroule un film de Gary Cooper qu'il va voir, et d'où revient précisément l'amour providentiel qui va définitivement lui arracher Lola. La photo de Raoul Coutard passant des contours diaphanes du conte de fée aux teintes détaillées du réalisme urbain nantais traduit ce va et vient de ton. Il en va de même pour la bande originale percutante et jazzy de Michel Legrand (pour sa première collaboration avec Demy) qui alterne avec des morceaux de musiques classiques qui pose une atmosphère plus éthérée, flottante et rêvée à l'atmosphère du récit. Ce s'incarne bien évidemment aussi par les acteurs et plus particulièrement une magnifique Anouk Aimée entre proximité innocente et séduction inaccessible. Elle est dans son coeur une Pénélope attendant son Ulysse mais symbolise aux yeux des hommes une Hélène de Troie pour laquelle ils sont prêt à tout risquer. Jacques Demy exprime là toute la dualité de son œuvre à venir, où l'imaginaire sert de fuite ou d'expression adoucie à des problématiques toujours rattachée à une réalité intime et sociale. C'est d'ailleurs ce schizophrénie qui guide la magnifique conclusion, parfaite et inespérée pour Lola, pleine d'amertume pour Roland réduit à une silhouette - et encore ouverte pour la petite Cécile. Premier essai et presque déjà un coup de maître. 5,5/6
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Re: Jacques Demy (1931-1990)

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Model Shop (1969)

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George est sur le point de partir au service militaire. Auparavant, il veut sauvegarder son seul bien, une voiture de sport. Pour cela il doit trouver cent dollars. En poursuivant l'argent, il rencontre Lola, jeune française qui survit en faisant des photos sexy.

L'immense succès américain et les nominations aux Oscars de Les Parapluies de Cherbourg (1964) et Les Demoiselles de Rochefort (1967) permirent à Jacques Demy d'effectuer deux voyages aux Etats-Unis. Lors du premier séjour il fait la connaissance de Jerry Ayres, cadre Columbia avec lequel il sympathise et à sa seconde venue, Ayres lui propose de réaliser un film pour le studio. Jacques Demy qui s'ennuyait alors en France ne la quitte pas dans l'optique d'un film mais pour des vacances durant lesquelles il va totalement tomber en fascination pour Los Angeles. Du coup ce sont ces impressions d'européen face à la Cité des Anges qu'il souhaite capturer dans Model Shop, et la Columbia lui en donnera l'opportunité avec une totale liberté à condition de respecter l'enveloppe impartie d'un million de dollars.

Model Shop est le dernier volet d'une trilogie formée par Lola (1961) et Les Parapluies de Cherbourg. Le fil rouge le plus évident du cycle est Lola (Anouk Aimé), amour insaisissable dans le film éponyme et dont le souvenir hante encore Roland Cassard (Marc Michel) dans Les Parapluies de Cherbourg. Mais le vrai lien des films est pourtant le désir de Jacques Demy de marier la rêverie au réel dans ses choix esthétiques et son arrière-plan sociaux politiques. Comme souvent dans les premiers films de Demy (Lola, La Baie des anges (1963)) nous suivons un jeune homme irrésolu et passif quant au tournant à donner à sa vie. Ici ce sera George (Gary Lockwood), en plein impasse à la fois dans sa carrière d'architecte (où son désir créatif se heure aux contraintes des commanditaires) et sa vie sentimentale puisqu'il étouffe toute possibilité de socle officiel (mariage, enfant) à sa relation avec sa petite amie Gloria (Alexandra Hay) lasse de ses atermoiements. On accompagne ainsi George le temps d'une journée où le réel s'impose à lui de façon intime avec la rupture imminente avec Gloria, plus triviale et matérielle avec la menace de perdre sa voiture aux traites impayées, mais surtout tragique avec la nouvelle de sa mobilisation pour la guerre du Vietnam. Tout cela, George le fuit en errant dans les rues de LA au volant de sa voiture, son poste de radio faisant voguer ces pensées au gré de ce réel dont il veut échapper (les flash infos sur le sommet parisien pour discuter d'accords de paix aux Vietnam), d'une mélancolie baignée dans son environnement (la bande-son psyché envoutante du groupe Spirit qui fait d'ailleurs une apparition) et d'un spleen plus existentiel qui passe par les morceaux de musiques classiques. La rêverie s'invite à lui en la personne de Lola, silhouette vaporeuse qu'il va filer durant cette journée.

Gary Lockwood adopte un jeu éteint à l'image de la lassitude de son personnage, mais la peur de la mort que réveil l'appel du Vietnam et le désir de vie que représentent ses sentiments pour Lola avivent constamment une étincelle dans son regard, sa gestuelle. Il est dans la totale continuité de Roland Cassard par sa poursuite d'un amour impossible car pas réellement réciproque (Lola), mais aussi victimes des soubresauts politiques d'alors (Guerre d'Algérie et Guerre du Vietnam). Jacques Demy nous promène ainsi entre Venice Beach, Sunset Strip ou Santa Monica Boulevard, pour nous montrer la ville telle qu'il l'a découverte et appréciée (en roulant en voiture). Los Angeles avait pour lui les parfaites proportions pour épouser les contours d'un écran de cinéma, et il la capture ainsi dans une veine documentaire pour ses recoins les moins glamour (les diner, la demeure isolée de George près d'un aéroport et d'une exploitation de pétrole, le model shop ou le magasin de développement de pellicule au tenancier libidineux), mais aussi ses vues les plus majestueuses comme cette scène où George surplombe la ville et savoure son paysage s'étendant à perte de vue. Lola incarne à elle seule toutes ces facettes, le fantasme, les espoirs déçus, le départ forcé mais aussi et surtout l'inconditionnel amour pour la ville et ses spécificités. La seconde rencontre de George et Lola conjugue condense ainsi toute l'ambition du projet filmique de Jacques Demy. Lorsque Lola rattrape en voiture un George dépité, les ruelles de Los Angeles revêtent (magnifique photo de Michel Hugo) une dimension à la fois rêvée/romantique et réaliste dans cette urbanité nocturne et ses éclairages. La discussion des deux personnages est captivantes entre celui qui découvre vraiment le sentiment amoureux et celle qui l'a connu, souffert et ne souhaite plus en revivre les tourments. C'est l'occasion de découvrir ce qu'il est advenu de Lola depuis la fin idéalisée du film de 1961, et pour Demy d'assumer une continuité toute Balzacienne entre les films. Un album photo nous fait ainsi revoir le marin américain, Roland Cassard, un magazine qui traîne a Catherine Deneuve en couverture, et quand Lola évoque l'amante qui ruina son époux au jeu, elle parle d'une "Jackie" ne peut être que le personnage du même nom incarné par Jeanne Moreau dans La Baie des Anges.

La solitude et les sentiments de George et Lola se rejoignent donc le temps d'une nuit avant que le rêve ne s'évapore et que la réalité reprend ses droits. Ce réel submerge George dans la tragique dernière scène ou tu lui échappe le temps d'une conversation téléphonique, mais une nouvelle fois Jacques Demy joue magnifique des émotions contrastées. La déception pousse certes George au bord des larmes, mais la vivacité de sa voix tremblante et son discours positif nous montre qu'il n'est plus le jeune homme éteint et passif du début du film. Il s'accrochera à la vie et recherchera encore le bonheur. La sortie se fera en catimini et le film sera un échec au box-office, le faisant longtemps qualifier à tort d'opus mineur de Jacques Demy. Il n'en est rien et cette revigorante expérience américaine a été récemment une influence majeure pour deux classiques contemporains, La la land de Damien Chazelle (2017) et Once upon a time... in Hollywood de Quentin Tarantino (2019). Le mimétisme dans les atmosphères (Brad Pitt roulant sans but dans LA au son de sa radio, la fascination de LA, contemporaine pour Demy, nostalgique chez Tarantino), les situations (la jeune hippie que George/Cliff prennent en stop) et la fatalité réaliste et intime planant sur le récit (fin d'un amour/départ pour le Vietnam chez Demy, mort de Sharon Tate/fin d'un idéal hollywoodien pour Tarantino) en font même la vraie matrice du Tarantino. 5,5/6