David Wark Griffith (1875-1948)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Sudena
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Re: David Wark Griffith (1875-1948)

Post by Sudena »

Je digresse un peu mais quelque chose m'a sauté aux yeux lorsque j'air revu The Birth of a Nation dernièrement (avec les cartons d'origine): il y est question de la bataille de Bull Run, or il est étonnant que Griffith, sudiste, utilise ce nom vu que cette bataille (en fait CES batailles [il y en a eu deux, à chaque fois gagnées par le Sud]) a deux noms pour la désigner, qui sont acceptés par les historiens, et les Confédérés la désignent sous celui de Manassas. Alors ma question est celle-ci: y avait-il, en 1915, une loi explicite ou implicite ordonnant de désigner les batailles sous le nom nordiste? ou est-ce un choix délibéré de la part de Griffith, et si tel est le cas est-il commercial ou politique (aussi raciste et nauséabond soit-il, le film a néanmoins une ambiguïté de fond quant à sa vision de la politique des Etats et me paraît, sur le point précis de la sécession, très "unioniste"...)?..
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Thaddeus
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Re: David Wark Griffith (1875-1948)

Post by Thaddeus »

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Naissance d’une nation
Ce film vaut-il pour autre chose aujourd’hui que sa valeur historique ? Oui, si l’on rend grâce à son souffle épique figuré par d’amples panoramiques et d’innombrable figurants, à l’intelligibilité d’une voix qui chante en se jouant sa propre prosodie, à la netteté de sa photographie et de sa profondeur de champ, à l’ébauche de ses déplacements latéraux et ou bien à l’extension exemplaire du montage parallèle – la dernière bobine, particulièrement, est construite sur un rythme quasiment musical. Non, si l’on considère la sympathie évidente affichée pour la dissidence sudiste, la célébration du Ku Klux Klan, le racisme rance véhiculé par l’histoire (les noirs y sont des bêtes féroces et anarchistes à dompter). La fresque est aussi novatrice techniquement que réactionnaire idéologiquement. 4/6

Intolérance
L’année suivante, Griffith renchérit dans le gigantisme (avec le siège apocalyptique de Babylone en point d’orgue) et la hardiesse d’une narration qui surpasse son principe d’alternance, multiplie téléscopages, analogies symboliques, contre-points ou échos temporels. Les chevaux de Mésopotamie au galop, le train lancé sur les rails, le sang de la Saint-Barthélémy, la ruine du peuple de Balthazar… tout se répond, tout témoigne d’une éblouissante osmose. La ponctuation est donnée par la mère et son berceau qui se balance sans fin à travers les siècles, conjurant la diversité illusoire et le fanatisme dont l’Histoire a pu être témoin. Symphonie grandiose aux flots impétueux, Intolérance est de ces films révérés dont on comprend, lorsqu’on les découvre, pourquoi et comment ils ont conquis leur statut. On s’incline. 5/6

Le lys brisé
Délaissant l’ampleur et la démesure de la fresque au profit d’une respiration intimiste, Griffith poursuit l’exorcisme de l’accusation de racisme porté (à juste titre) contre sa Naissance d’une Nation et narre par des moyens étonnamment équilibrés et une certaine fraîcheur d’expression la naissance, dans les bas-quartiers londoniens, d’un amour délicat entre une jeune fille effarouchée et un Chinois immigré à la sagesse humaniste. Il subsiste sans doute quelque chose de ces bribes de naïveté, de cette opposition binaire entre sensibilité célébrée et rugosité aveugle, de l’expressivité nouvelle et nuancée de Lilian Gish, mais la pudeur du film se confond à mes yeux avec la tiédeur, et le simplisme de l’intrigue empêche, par l’effacement de l’audace formelle, toute implication émotionnelle de ma part. 3/6

Le pauvre amour
Le cinéaste poursuit dans la même veine pudique et retenue et s’en remet à l’entière sincérité d’une pastorale qui oppose la grâce candide d’une amoureuse au cœur pur et les modernes afféteries de sa rivale inconséquente et badine. Une blonde, une brune, un jeune homme attiré et ensorcelé par les artifices de l’une avant de comprendre que les sentiments vrais résident dans l’abnégation et la dévotion de l’autre : la plus vieille histoire du monde, racontée huit ans avec L’Aurore au travers de symboles esquissés, de minces peccadilles, d’une gestion consommée de l’espace. Le sens de la nature de Griffith, ses tableaux vivants, son attachement pour les êtres isolés et en marge de la société, la finesse de sa direction d’acteurs participent à la réussite de cette romance joliment poétique. 4/6

À travers l’orage
À partir d’un argument qui pourrait tenir sur un confetti, Griffith bâtit un nouveau mélodrame bucolique en forme de parabole sociale et amoureuse. Il n’est pas exagéré d’y lire un manifeste féministe tant est sincère l’engagement qu’il injecte dans l’histoire de cette pauvre orpheline abusée par un séducteur, traversant les pires vicissitudes, victime de l’injustice et de l’aveuglement général. Et si le film emporte par la pureté de sa conduite et son jeu harmonieux avec les codes du genre, les variations de ton, les éléments naturels (voir la tempête finale et sa résolution sur la rivière gelée), il tient avant tout sur les frêles épaules de Lillian Gish, toute petite chose torturée et particulièrement touchante, dont les gros plans poétiques fixent la subtilité, le dépouillement et la mobilité de l’expression. 4/6

Les deux orphelines
Après avoir appliqué un traitement de choc à l’histoire américaine, Griffith revisite celle de France. Danton accoure en sauveur sur son destrier pour la délivrance de dernière minute, Robespierre est un bourreau sournois précurseur de la brutalité bolchévique… Mais pour conférer à la tempête révolutionnaire son emportement torrentiel et sa valeur de séisme historique, le cinéaste s’est souvenu du tumulte d’Intolérance. Sous les codes du mélodrame, il récrit les faits en plaidant pour la modération, et raconte comment la chute des tyrans met fin à l’assujettissement de deux citoyennes qui gagnent, par l’endurance, une place au soleil. La force dramatique du récit et l’interprétation toujours extrêmement sensible de Lilian Gish suscitent une émotion qui n’est parfois pas loin de faire couler des larmes. 4/6


Mon top :

1. Intolérance (1916)
2. À travers l’orage (1920)
3. Naissance d’une nation (1915)
4. Les deux orphelines (1921)
5. Le pauvre amour (1919)

Pionnier parmi les pionniers, inventeur de théories nouvelles qu’il mit en pratique avec une réussite et une perfection inédites, Griffith est de ces auteurs historiquement essentiels à qui le cinéma et bien des réalisateurs majeurs (Eisenstein, pour ne citer que lui) doivent un incontestable tribut. En tant que spectateur du XXIème siècle, je découvre ses films avec un mélange de curiosité, de recul et de fascination, en confrontant leur importance avec les effets du temps qui me sépare de leur genèse.
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Jeremy Fox
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Re: David Wark Griffith (1875-1948)

Post by Jeremy Fox »

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Re: David Wark Griffith (1875-1948)

Post by Jeremy Fox »

hansolo
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Re: David Wark Griffith (1875-1948)

Post by hansolo »

Merci pour cet article!

Vu il y a quelques années dans une version médiocre en DVD.
Il y a une grande différence entre l'édition BFI & Eureka ?
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Re: David Wark Griffith (1875-1948)

Post by Geoffrey Firmin »

hansolo wrote:
Merci pour cet article!

Vu il y a quelques années dans une version médiocre en DVD.
Il y a une grande différence entre l'édition BFI & Eureka ?
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Tommy Udo
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Re: David Wark Griffith (1875-1948)

Post by Tommy Udo »

0/10 de moyenne. Est-ce que vous avez déjà eu une note globale aussi basse pour un autre film ?
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Jeremy Fox
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Re: David Wark Griffith (1875-1948)

Post by Jeremy Fox »

Tommy Udo wrote:
0/10 de moyenne. Est-ce que vous avez déjà eu une note globale aussi basse pour un autre film ?

A priori non -mais ce n'est qu'une moyenne sur deux notes- ou alors sur un western de série Z avec une seule note (ce qui ne veut pas dire grand chose non plus)
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Jack Carter
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Re: David Wark Griffith (1875-1948)

Post by Jack Carter »

En gros, les deux forumeurs qui notent ce film le font uniquement sur le fond et pas sur ses qualités cinematographiques ?

Pas vu le film, simple interrogation.
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Jeremy Fox
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Re: David Wark Griffith (1875-1948)

Post by Jeremy Fox »

Jack Carter wrote:En gros, les deux forumeurs qui notent ce film le font uniquement sur le fond et pas sur ses qualités cinematographiques ?

Pas vu le film, simple interrogation.
Pas vu le film non plus.
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Re: David Wark Griffith (1875-1948)

Post by hansolo »

Jack Carter wrote:En gros, les deux forumeurs qui notent ce film le font uniquement sur le fond et pas sur ses qualités cinematographiques ?
Même question :?:

C'est un peu comme si on mettait 0/10 à Manhattan a cause de l'impression plus que désagréable à sa vision aujourd'hui ...
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Re: David Wark Griffith (1875-1948)

Post by Supfiction »

La question qui tue c'est est-ce que c'est mieux que Le Juif Süss ?
A mon avis oui, déjà techniquement et peut-être un cran en dessous dans l'abjecte.
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Jack Carter
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Re: David Wark Griffith (1875-1948)

Post by Jack Carter »

hansolo wrote:
C'est un peu comme si on mettait 0/10 à Manhattan a cause de l'impression plus que désagréable à sa vision aujourd'hui ...
:?:
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Alexandre Angel
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Re: David Wark Griffith (1875-1948)

Post by Alexandre Angel »

hansolo wrote: C'est un peu comme si on mettait 0/10 à Manhattan a cause de l'impression plus que désagréable à sa vision aujourd'hui ...
Cher Han, je suis limite choqué par le parallèle. Enfin, à tout le moins surpris...
Last edited by Alexandre Angel on 18 Jan 19, 12:43, edited 1 time in total.
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Alexandre Angel
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Re: David Wark Griffith (1875-1948)

Post by Alexandre Angel »

Supfiction wrote:La question qui tue c'est est-ce que c'est mieux que Le Juif Süss ?
A mon avis oui, déjà techniquement et peut-être un cran en dessous dans l'abjecte.
On a déjà eu une discussion là-dessus : je pense comme toi mais pour argumenter, purée..... :shock:

Tout ce que je sais, c'est que notre réceptivité envers Naissance d'une nation a sacrément évolué. Avant, on pouvait dire que c'était un grand classique du cinéma en toute connaissance de cause.
Maintenant, c'est plus dur (et je m'inclue dedans).

Il est clair que les 0/10 reflètent cette évolution et ils ne sont qu'idéologiques.