Toutes ses Femmes (Ingmar Bergman - 1964)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Anorya
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Toutes ses Femmes (Ingmar Bergman - 1964)

Post by Anorya »

J'ai cherché un topic en vain, j'en crée donc un, tout content pour ce film que j'ai vraiment bien apprécié. :D

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Félix, un musicien de très grand talent vit dans une somptueuse demeure retirée, en compagnie de sept femmes. Arrive alors Cornelius, un critique musical et journaliste qui souhaite écrire la biographie du maître...

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Celà commence avec un enterrement grinçant et en grande pompe : Félix vient de mourir. Sont alors appelés à son chevet Cornelius et les veuves éplorées. Mais là où le premier n'est même pas foutu de faire une éloge funèbre, les suivantes n'en ont presque rien à faire, partagées entre douleur et comédie, chacune avec son caractère surjouant à chaque fois et reconnaissant le corps : "C'est le même....et ce n'est plus le même". Le ton est donné ensuite pleinement quand le film entame un énorme flash-back pour remonter quelques jours avant la mort du maître et s'emploiera alors à de fréquents aller-retours entre présent (l'enterrement du maître) et passé (tout le film).

Je ne m'y attendais franchement pas du tout mais le film m'a plutôt bien surpris. Bergman fait une comédie, une de plus parmi ces trop rares incursions dans ce domaine (L'oeil du diable, Sourire d'une nuit d'été...) mais c'est pour mieux verser dans un pétage de plomb radical qui annonce l'année d'après l'ovni Persona. Ainsi Persona est la face sombre là où Toutes ses femmes est le versant décomplexé, bouffon, bordélique à souhait et totalement assumé comme tel.

Le réalisateur s'autorise tout pour l'époque (et je trouve ça encore assez génial à l'heure actuelle) au risque de se couper de son spectateur. Par exemple, quand son personnage de critique libidineux, libertin et obsédé (l'acteur Jarl Kulle livre une composition d'homme élastique à faire frémir un Jim Carrey pas encore acteur. Il est formidable dans son cabotinage) poursuit une des jeunes maîtresses trèèès libérée du maître (Bibi Andersson Image ) pour faire crac-crac, ça donne cette séquence :

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Après une partie de cache-cache, il la rattrape...

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...derrière le paravant. Elle s'aggripe alors et on commence a entendre de petits râles d'excitement quand soudain...

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...Apparaît ce gros écran noir où le texte en suédois dit d'un coup : "Pour ne pas choquer les âmes sensibles, l'acte sexuel sera décrit comme suit :"

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L'instant d'après les personnages en sépia avec petite musique d'accompagnement façon film muet font des pas de tango, se roulent sur le sol, tombent dans la fontaine.... :mrgreen:

Bien avant Shyamalan et son critique bougon, morne, blasé et caricatural de "la jeune fille de l'eau", Bergman fustige la critique (ici non pas cinéma mais musicale mais on sent que le bonhomme réglait ses comptes néanmoins) en faisant de son personnage de chroniqueur une espèce d'attardé râleur, à la ramasse, clownesque, obsédé, gamin, creux et j'en passe tout en lui réservant le rôle cruel et bien véridique que peut provoquer n'importe quel critique et parfois pour des avis bien personnels : faire descendre de son piédestal les grands, dégommer les légendes. Et Bergman a bien connu la critique suédoise.

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Mais il n'y a pas que ça non plus. Le film, si court en soi (1h10) établit pourtant avec une grande richesse de nombreuses pistes ouvertes sur le rôle de l'artiste mais aussi des mécènes (à la fin on s'aperçoit que ce n'étaient pas ses femmes qui dépendaient du grand Félix mais bien lui qui dépendait d'elles, qui l'avaient crées totalement par exemple :shock: ), de l'amour qui peut conduire ou non au meurtre (par amour et respect dans le film justement et non par jalousie : L'épouse principale de Félix a établit avec lui un contrat, celui de le descendre le jour où il fera preuve pour la première fois d'incompétence) avec cette simili intrigue policière qui même interessante, n'est pas le point le plus important. Enfin c'est une parabole sur l'Art qui revient, se renouvelle à chaque fois, ne disparaît pas : A la fin du film, un nouveau musicien est présenté aux jeunes femmes qui commencent avec d'étranges sourires de carnassières à penser à s'occuper de lui, tout plannifier. Le génie s'entretient et se préserve donc, mais à quel prix ?

On devine sous la comédie le vernis d'un Bergman se représentant plus ou moins (chose étrange, on ne verra jamais le vrai visage de "Félix", juste son masque mortuaire) avec ses actrices et maîtresses (qui sont plus ou moins la même chose si on pense à Harriet Andersson et Liv Ullman) face à une certaine critique personnifiée. C'est aussi un film qui se joue avec humour des conventions à un degré moindre des experimentations de Persona mais quand même : premier film couleur (le passage définitif sera avec Une passion), maîtrise des cadres, de l'architecture, structure chronologique qui entremêle deux temps distincts, jeu sur les couleurs (c'est la première fois --et sans doute la dernière ?-- que je vois du sépia chez le Suédois), jeu avec les intertitres et cartons, hommage au muet et au burlesque par la musique et les poses, effets cartoon (la réserve d'explosifs dont on se demande ce qu'elle fait dans le château :mrgreen: )....

Brillant et drôle (et l'un des films les plus accessibles du maître). :D :mrgreen:

5/6
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Watkinssien
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Re: Toutes ses femmes (Ingmar Bergman - 1964)

Post by Watkinssien »

Joli texte Anorya, qui donne envie de revoir ce délire bergmanien totalement inventif, qui témoigne encore une fois de la folie (cette fois exposée avec fracas) des êtres, lorsqu'ils se tentent de se compléter avec l'essence de leur création, de leur amour et de leur comportement.

Je n'adhère pas à toutes les séquences, d'où un enchaînement parfois inégal, mais c'est une oeuvre débridée de bon aloi qui prouve que Bergman avait aussi des revendications drôlatiques pour exprimer ses angoisses.
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Commissaire Juve
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Re: Toutes ses Femmes (Ingmar Bergman - 1964)

Post by Commissaire Juve »

UP !

Il y a quelques heures, je suis tombé sur une critique suédoise d'époque (au passage : le film a été assez mal reçu quand il est sorti) où l'on peut lire que le film était :
... comme un gâteau d'aniversaire dans une boîte élégante, un beau gâteau avec une douzaine de rosettes à la crème...
problème...
... quand on ouvre la boîte, ça ne sent pas toujours la rose...
mais...
... on aurait tort de dire que ce qui sent la merde est forcément de la merde !
:o - - - :mrgreen:
La vie de l'Homme oscille comme un pendule entre la douleur et l'ennui...
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Miss Nobody
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Re: Toutes ses Femmes (Ingmar Bergman - 1964)

Post by Miss Nobody »

Croustillant! :o :uhuh: