Mikio Naruse (1905-1969)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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k-chan
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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Post by k-chan »

Diffusion d'un Naruse muet prévue pour le 15 décembre 2017, à la Maison de la Culture du Japon :

:arrow: http://www.mcjp.fr/fr/agenda/reves-de-chaque-nuit


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Cinéma - ven. 15 dec. 2017 à 20h

Rêves de chaque nuit
CINÉ-CONCERT


Les musiciens :

Michaël Attias : saxophone alto, piano
Thierry Waziniak : percussions
Gaël Mevel : violoncelle, piano

« Le but que je me suis fixé est de trouver comment mettre en lumière le film de Naruse, trouver la matière silencieuse et émouvante qui illuminera cette si troublante histoire. Il est remarquable par son apparente simplicité servie par une parfaite maîtrise technique. Cette simplicité oscille en un incroyable mouvement entre émotion et pudeur, et comme musicien, nous devons saisir ce mouvement inexorable, trouver la neutralité forte, traçante, qui le laissera exister tout en le provocant ». Gaël Mevel


Le film :

Rêves de chaque nuit ( 夜ごとの夢, Yogoto no yume, Every-Night Dreams )
De Mikio Naruse
1933 / 65’ / MUET / 35 MM
STUDIOS SHOCHIKU
DRAME PORTUAIRE AVEC SUMIKO KURISHIMA, TERUKO KOJIMA, TATSUO SAITO / INTERTITRES FRANÇAIS

Abandonnée par son mari, Omitsu élève seule son enfant et travaille dur comme serveuse dans un bar ; trop pauvre, la prostitution la guette… Son mari finit par revenir, le couple cherche la réconciliation, malgré la rancœur d’Omitsu. Un des meilleurs films de Naruse de l’époque du muet.
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Alexandre Angel
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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Post by Alexandre Angel »

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Je ne sais jusqu'à quel point Nuages épars (1967) est réellement inédit lorsqu'il paraît chez nous, grâce aux Acacias, en cette année 2017, mais l'effet est tel que l'œuvre ultime de Mikio Naruse s'impose le plus simplement du monde comme mon film du mois.
Sur l'élégant fascicule dépliant édité par Les Acacias pour accompagner la toute récente rétrospective de cinq films consacrée au plus méconnu des grands mousquetaires du cinéma japonais, Akira Kurosawa est cité.
Voici ce qu'il dit de son confrère : "La méthode de Naruse consiste en un agencement de plans très courts comparables les uns aux autres, mais lorsque vous observez leur enchaînement à l'échelle du film entier, ils donnent l'impression d'une unique et longue prise. Le flux est si limpide que les coupes en deviennent invisibles. Cet écoulement de plans courts au premier regard paisibles et ordinaires révèle par la suite le lit d'un fleuve plus profond où sous une surface calme se dissimule un courant plus vif et tourmenté. Incomparable était, dans cette manière de faire, la sûreté de son métier."
Propos remarquables en ce qu'ils expriment, en plus d'une juste caractérisation de la griffe naruséenne, l'essence de ce dont je raffole dans le grand cinéma japonais classique : le juste équilibre entre poésie et fonctionnalité.
La vision, pas plus tard qu'il y a une semaine, de Nuages épars, en salle, a constitué pour moi une espèce de choc doucereux, un saisissement aussi délétère qu'imprégnant dû, je dois le reconnaître, pour une grande part, au plaisir de réaliser que j'étais en train de découvrir, à l'instar de beaucoup d'autres, LE dernier film (avec tout ce que cela suppose de lieux communs sur un certain aspect testamentaire)d'une filmographie m'apparaissant largement comme un continent. Il nous restait donc à nous, cinéphiles français, qui pensions connaître "tous" les points finaux des géants du cinéma classique (Seven Women, La Comtesse de Hong Kong, La Rue de la Honte, Gertrud, The Dead,etc..), à découvrir celui-ci, lequel, comme par hasard, décline les attributs du film-testament avec tout ce que cette notion draine d'affects attendus: pastellisation des couleurs, ton à la fois grave et décontracté, sérénité de l'écriture et plan final récapitulatif à lui-seul de toute une thématique (souffrance et résignation féminine, mélancolie, atomisation de l'accomplissement..).

Pour caractériser l'esprit de Nuages épars, beaucoup, comme Jeremy Fox dans son texte consultable plus haut, semblent invoquer Douglas Sirk à juste titre. Et curieusement, j'ai d'ailleurs personnellement et un peu arbitrairement pris le pli d'établir le comparatif suivant : Douglas Sirk/John M.Stahl d'un côté, Yasujiro Ozu/Mikio Naruse, de l'autre. En ce sens où, dans les deux cas, le génie "publicisé" de l'un occultait le génie souterrain de l'autre.
Pourtant, les styles d' Ozu et Naruse n'entretiennent que des rapports finalement assez superficiels. Ils sont certes tous les deux des cinéastes de la quotidienneté mais l'un stylise le banal jusqu'à l'abstraction là où l'autre va lui insuffler une musicalité tout en le laissant végéter dans son ornière.
De plus, le récit chez Ozu semble se développer à l'intérieur d'une circonscription narrative bien précise là où, chez Naruse, son déploiement parait plus échevelé, livré à l'impromptu.

Tout comme Tout ce que le ciel permet (Douglas Sirk, 1955), Nuages épars décrit un amour contrarié par les mentalités sociétales même si le frein à l'histoire d'amour entre Yumiko et Mishima est autrement plus conséquent que celui qui sépare Jane Wyman et Rock Hudson puisque Mishima a accidentellement tué le mari de Yumiko.

Mais là où Sirk extravertit le potentiel dramatique de son histoire en usant des ors du mélodrame, Naruse surprend le spectateur non seulement occidental, mais sans doute aussi japonais, en confinant toute sublimation dans les anfractuosités souterraines de son récit.
Sauvagement elliptique, Nuages épars délaisse un certain pathétique sur lequel surfait Nuages flottants, même admirablement, pour proposer quelque chose d'autre, d'assez inhabituel, tissé d'amertume douce et de fatalisme tendre.

C'est cette écriture en creux, introvertie et pourtant subtilement flamboyante, qui fait tout le prix de cette très belle découverte qui prodigue l'étrange sensation d'une première fois comme ce baiser sur la bouche que donne Yumiko (très belle Yoko Tsukasa) à Mishima qui n'est pas seulement émouvant sur le plan dramatique, mais revêt de plus, comme le souligne Jeremy, la substance merveilleuse de l'inédit dans le cadre du cinéma japonais classique.

De ce fait, un des plus beaux baisers de l'Histoire du cinéma.
Last edited by Alexandre Angel on 30 Dec 18, 22:44, edited 2 times in total.
Ben Castellano
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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Post by Ben Castellano »

Bon pas de projets DVD / Bluray suite aux rééditions salles ??
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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Post by two lovers »

Ben Castellano wrote:Bon pas de projets DVD / Bluray suite aux rééditions salles ??
Ce serait une excellent initiative ... :wink:
bruce randylan
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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Post by bruce randylan »

Quand une femme monte l'escalier (1960)

Drôle et passionnante expérience puisque sans le savoir j'avais vu un remake, le film coréen When night falls on Myeongdong (Lee Hyong-pyo - 1964) (et j'avais vu juste en pensant à Naruse). Et quand je dis remake, je pourrais dire "décalque scène par scène" avec des dialogues identiques, pour autant que ma mémoire soit bonne.
Ca pourrait même le parfait exemple à montrer dans les écoles du cinéma pour montrer la différence entre un grand cinéaste et un tâcheron.
Il y a tout d'abord la direction d'acteur, irréprochable et d'une grande justesse chez Naruse face aux comédiens coréens qui cherchent avant tout les effets qui feront mouche chez le spectateur.
Et donc il y a la stricte mise en scène. Ou comment Naruse parvient à rendre pratiquement viscéral son film en travaillant la profondeur de champ, les focales, en sculptant discrètement son noir et blanc et surtout en jouant perpétuellement sur les arrières plans et des décors. Ceux-ci viennent séparer ou isoler dans pratiquement chaque plan Hideko Takamine des hommes qui l'entourent, tant visuellement que symboliquement par de multitudes frontières. De plus ils dessinent un monde sans harmonie à base de décoration (œuvres d'arts, carrelage, vitres, espace vides...) dissonants qui appuient le malaise ambiant et l'incapacité de l'héroïne à trouver sa place dans une société machiste et hypocrite.

On est loin du film Lee Hyong-pyo qui se contente de filmer les acteurs dans une lumière plate et des décors sans imagination. Sa version perd toute substance, toute richesse thématique. Et même si elle dure 20 minutes de moins que l'original japonais, elle semble durer le double.
Last edited by bruce randylan on 29 Dec 18, 17:23, edited 1 time in total.
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Commissaire Juve
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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Post by Commissaire Juve »

bruce randylan wrote:Quand une femme monte l'escalier (1960)
Découvert hier. J'ai plutôt bien aimé, mais j'ai trouvé le film un peu long. Et, avec le recul, j'en retiens surtout la séquence de la gare (très joli moment).

Et puisqu'on parle de gare : dans Une femme dans la tourmente (découvert le 6), c'est la séquence du train qui m'a le plus marqué (et le plus plu).

Accessoirement : cette histoire d'hôtesses m'a laissé assez perplexe. Je me suis demandé sans cesse si le film montrait "tout" (dans ce cas : quelle drôle de tradition) ou s'il ne montrait que la partie émergée de l'iceberg (en occultant les aspects plus sordides du métier).
Et même si elle dure 20 minutes de moins que l'original japonais, elle semble durer le double.
Comme je l'écris ci-dessus, je pense que le Naruse aurait gagné à être un peu moins long.

Enfin : BLU assez décevant. Une femme dans la tourmente était déjà mou en termes de définition. Là, j'ai carrément poussé à fond le réglage netteté de l'écran (deux heures devant une image presque fuzzy, merci bien !).
Last edited by Commissaire Juve on 20 Feb 19, 00:00, edited 1 time in total.
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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Post by bruce randylan »

Commissaire Juve wrote: Comme je l'écris ci-dessus, je pense que le Naruse aurait gagné à être un peu moins long.

Enfin : BLU assez décevant.
Difficile pour moi de prendre le film tel qu'il est, à cause de la comparaison coréenne impossible à mettre de côté. Mais en effet, il aurait pu être un eu raccourci et il ne constitue pas un sommet de son œuvre. Un très bon film quand même.

Et oui, le blu-ray est assez moyen.
Commissaire Juve wrote: Et puisqu'on parle de gare : dans Une femme dans la tourmente, c'est la séquence du train qui m'a le plus marqué (et le plus plu).
Séquence absolument magnifique, d'une rigueur tout en discrétion avec une économie de moyen et de parole bouleversante.
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Supfiction
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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Post by Supfiction »

Commissaire Juve wrote:
bruce randylan wrote:Quand une femme monte l'escalier (1960)
Découvert il y a quelques jours. J'ai plutôt bien aimé, mais j'ai trouvé le film un peu long. Et, avec le recul, j'en retiens surtout la séquence de la gare (très joli moment).
Vu le mois dernier et je l’ai déjà passablement oublié. J’ai du mal à être touché jusqu’à présent par les films de Naruse qui me laissent de marbre. Ça ressemble à du Ozu mais en plus hermétique, enfin pour ma part. J’espere que le reste du coffret m’emballera davantage.
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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Post by bruce randylan »

Tu as vu lesquels ?
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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Post by Commissaire Juve »

Cette semaine, j'ai eu le temps de visionner Le Grondement de la montagne (1954) et Au gré du courant (1956). Je n'ai absolument rien d'intéressant à dire, si ce n'est :

Le Grondement de la montagne : oh le gros mélo... j'ai attendu un coup de théâtre tout du long ; mais non. J'ai quand même été touché par le personnage de la belle-fille (mais il faudrait avoir un coeur de pierre pour rester insensible). Et, au bout du bout, je me suis demandé si le beau-père -- au fond -- n'était pas un peu faux-jeton sur les bords.

Au gré du courant : j'ai coutume de dire que les réals suédois aiment beaucoup mettre les femmes en avant. Eh bien, Naruse n'a vraiment rien à leur envier ! Quel festival ! Cela dit, j'ai trouvé le film un peu long, et, là aussi, j'ai attendu un coup de théâtre (la bonne !). Mais non : le titre résumait bien l'affaire.

Enfin, Hideko Takamine, même en retrait, quelle classe. Ça m'a carrément donné envie de découvrir Coeur d'épouse (Le Coeur d'une épouse ?) où elle joue avec Toshiro Mifune (1956).

EDIT : ah ben, je viens de découvrir la chronique du site et je vois qu'on a bien vu le même film et qu'on s'est posé les mêmes questions.

(au passage : je suis toujours épaté par cette capacité qu'ont les gens à s'agenouiller et à se lever sans efforts apparents... et je reste très perplexe quant à la nature exacte du boulot de geisha).
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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Post by Beule »

Commissaire Juve wrote:
EDIT : ah ben, je viens de découvrir la chronique du site et je vois qu'on a bien vu le même film et qu'on s'est posé les mêmes questions.
(...) et je reste très perplexe quant à la nature exacte du boulot de geisha.
J'ai l'impression que nous le occidentaux en sommes tous un peu là.
Sans doute parce que les attributs de la geisha n'ont cessé d'évoluer avec le temps jusqu'à frayer ostensiblement avec la prostitution proprement dite. Et plus encore parce qu'il faut (semble devoir) faire un distinguo régional.

Je suis assez perplexe aussi, mais j'ai tout de même le sentiment que la présentation qu'en fait Jeremy dans sa chronique s'avère pertinente. À ceci près qu'elle correspondrait plutôt au modèle traditionnel, "noble", de la geisha kyotoite (Au gré du courant prend pour cadre une maison de geisha de Tokyo).
Spoiler (cliquez pour afficher)
Au gré du courant est une plongée réaliste et assez austère dans le monde en déliquescence des maisons de geishas dans le Japon de l’après-guerre. Rappelons que les geishas étaient des femmes qui devaient se cultiver dans le domaine des arts traditionnels japonais (musique, poésie, danse, chant...), être douées pour la conversation, se vêtir et se maquiller avec esthétisme et goût, tout cela dans le seul but d’accompagner et divertir une clientèle masculine aisée qu’elles rencontraient souvent dans des salons de thé ou d'autres nombreux endroits. Entretenant des rapports étroits avec la prostitution, les rapports sexuels n’étaient cependant pas systématiques pour les geishas contrairement aux prostituées. Mais ma culture des traditions japonaises étant plus que limitée, je ne m’avancerai pas plus loin sur ce terrain glissant
.
Historiquement a priori, les pensionnaires de Tokyo n'étaient pas formées aux arts de la geisha dès leur plus jeune âge, mais vendues aux maisons à 18 ans. Formées en accéléré elles se livraient plus ouvertement à l'exploitation de leurs talents sexuels et pouvaient d'ailleurs aisément basculer dans la prostitution la plus sordide en cas d'insuccès (cf. Tokyo bordello de Gosha dans le contexte du Yoshwara du début XXe siècle). Pour autant, l'objectif semblait peu ou prou le même, séduire et fidéliser un riche client qui deviendrait leur mécène.

Après guerre tout semble s'éccélérer, et la distinction tokyoite/kyotoite semble de plus en plus malaisée. Comme en atteste le panorama dressé par Tony Rayns dans les suppléments de l'édition Masters of Cinema des Musiciens de Gion de Mizoguchi - donc dans un contexte kyotoite.
Tony Rayns

Nul doute aussi que cette opposition Tokyo/Kyoto soit à nuancer par les nombreux autres particularismes régionaux des attributs de la geisha.
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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Post by Alexandre Angel »

En résumé, Kyoto, c'était les geishas.
Tokyo, c'était les putes.

si je devais très sommairement synthétiser :oops:
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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Post by Beule »

Alexandre Angel wrote:En résumé, Kyoto, c'était les geishas.
Tokyo, c'était les putes.

si je devais très sommairement synthétiser :oops:
Oui... En résumé tu fais bien de te tapir dans l'herbe la queue et les oreilles basses. :mrgreen:
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bruce randylan
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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Post by bruce randylan »

Spring awakens / L'éveil du printemps (1947)

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Avec cette petite chronique rurale autour d'adolescents commençant à s'ouvrir aux questions de l'amour et de la sexualité, on devine un produit de commande (sous directives américaines pour changer les mentalités - un peu comme les Montagnes bleues de tadashi Imai en 1949 ? ).
Mais Naruse étant Naruse, il injecte de la personnalité et de la sensibilité à ce film tout en frémissements et lyrisme candide. Il en fait même sans doute parfois un peu trop dans une certaine imagerie d'Epinale avec une vision idéalisée des jeux entre collégiens et une musique trop systématique et surlignante. Fort heureusement rien de mièvre ni de didactique grâce à un ton souvent léger, voire irrévérencieux pour l'époque (une élève dessine sur le tableau de l'école les différents types de seins de ses camarades aperçus lors de la visite médicale). C'est ainsi frais, plein de tendresse et d'une certaine malice, tout en réservant des moments plus graves.
Le sujet ne traite cependant pas vraiment tout à fait de la découverte de la sexualité, en se mettant au niveau des doutes de ses jeunes héros : une servante qui passe beaucoup de temps avec un garçon (ce qui crée des ragots), l'incompréhension d'une fille face à un père qui les mets en grade contre les sorties en groupes, une camarade de classe tombant enceinte ou encor les pulsions d'un jeune peintre trop enthousiaste envers une camarade qui finira traumatisée. On pourrait trouver ça un brin superficiel mais pour l'époque la liberté de ton est assez rare et il faudra attendre les chroniques adolescentes de Ko Nakahira pour retrouver cet esprit (et que Naruse retrouvera brièvement dans la première moitié de Courant du soir en 1960). Et il faut surtout reconnaître qu'on très rapidement sous le délicieux charme du traitement, justement grâce au regard tendre du cinéaste et son indéniable sens des compositions, des paysages et des visages.
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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Post by Beule »

Un délice. Où, selon moi, il n'est question que d'éveil à la sexualité, saisi dans une piquante étude de mœurs pastorale qui permet au cinéaste d'égratigner le conformisme moral hérité de l'Ère Meji, mais, somme toute, de rien d'autre. Je ne partage pas tes petites réserves, en particulier celles relatives à une musique "systématique" ou, encore moins, "surlignante". Petite symphonie aux harmonies guillerettes, effectivement très présente, la partition de Nobuo Iida accompagne, nourrit et exalte en sourdine ce frémissement charmant que tu exprimes si joliment. Mais elle a le bon goût d'éviter les débordements trop élégiaques ou dramatisés, tout ce qui serait susceptible de dévoyer l'entreprise d'exploration attendrie de la découverte balbutiante de son corps et du sentiment amoureux. Ou plus exactement, lorsque ce risque se fait patent, c'est l'intelligence du montage - et de la réalisation - qui prend le relai pour déjouer les pièges de l'illustration et/ou de l'emphase. Voir à ce titre comment Naruse traite le moment-clé du baiser au temple : suspension de la musique justement, ombre portée du visage de Noshiro venant obscurcir la lumière irradiant celui de Kumiko ; plan de coupe sur la socque qui a volé dans l’étreinte ; gros plan sur l’adolescente hébétée ; puis enfin en un plan très large, et plastiquement sublime, sa fuite éperdue révélant un panorama soudain rendu menaçant par de lourds nuages d’orage comme si l’ombre de Noshiro avait contaminé l’environnement idyllique. La grâce manifestée par Naruse pour capter ce point de bascule vers la fin de l’innocence ne doit rien à une illustration musicale par trop scolaire mais bien tout à son talent de peintre impressionniste.

Et, puisqu’il est question de bourgeonnement printanier, un film qui marque la véritable éclosion de l’exquise Yoshiko Kuga, ici âgée d’à peine 16 ans, ne saurait être passé sous silence.

En passant, je profite du fait que tu fasses mention de la première partie de Courant du soir pour poser cette question : sait-on ce qui appartient en propre à Kawashima et Naruse dans ce film ? Et partant, pourquoi les deux réalisateurs sont crédités au générique... Je n’arrive pas à lever le voile sur ce petit mystère (pour moi) depuis que j’ai découvert le film au printemps dernier.
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