Pierrot le fou (Jean-Luc Godard - 1965)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Federico
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Re: Pierrot le fou (Jean-Luc Godard - 1965)

Post by Federico »

Je vais avoir du mal à être objectif tellement je place au plus haut la période Karina du Droopy* helvète à lunettes parfois fumeuses. Et Pierrot-J'm'appelle Ferdinand-le fou, c'est le top du top. Le premier film imprimant la pellicule en CMJV (Cyan Magenta Jaune et... Vert, une entorse au Noir). Il n'y a peut-être que chez Powell-Pressburger, Albert Lewin, parfois Hitchcock (et bien sûr quelques maîtres du cinéma d'animation) où la symphonie colorée fasse autant partie du script.
Après, qu'écrire qui n'ait pas été 52364 fois écrit depuis 45 piges ?... :roll: Que Bébel imitait à la perfection Michel Simon, que la presqu'île de Giens et l'île de Porquerolles sont photogéniques, qu'il y a l'incroyable princesse Aïcha, la voix de dessin animé de Jimmy Karoubi ("et on la lui coupera !"), le Grand Sam qui résume toute l'histoire du cinéma en quelques mots en tirant sur son Romeo y Julieta Churchill, que Jean-Pierre Léaud fait un caméo et que ploum ploum tralala...

Si Made in USA est le dernier témoignage de la collaboration Godard/Karina en long-métrage, il faut voir aussi, sorti la même année 1966, l'étrange Anticipation, ou l'amour en l'an 2000, un sketch faisant partie du film collectif Le plus vieux métier du monde. Comme dans Pierrot le fou, il y a un parti-pris chromatique mais bien différent, mêlé à un je ne sais quoi du bouleversant Alphaville...

Sinon, Une femme est une femme, unique musicale comédie de Godard est aussi adorable que la délicieuse Anna, fort justement prénommée Angela.

(*) You know what, I am happy to be a movie director but cinema is dead... et toute cette sorte de choses que l'on sait de lui.
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semmelweis
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Re: Pierrot le fou (Jean-Luc Godard - 1965)

Post by semmelweis »

Demi-Lune wrote:ImageImageImage

Impression mitigée ; je ne sais pas très bien quoi en penser. D'un côté, une forme affriolante, dans laquelle se mêlent avec bonheur et délice quatre ou cinq couleurs majeures, que Godard et Raoul Coutard font valser tout le long du film, à l'image de cette séquence automobile nocturne où les couleurs se livrent à un ballet d'étoiles filantes sur le pare-brise. Pierrot le fou, rehaussé par un Scope pleinement géré, est un film incontestablement beau d'un point de vue plastique, lorgnant parfois vers une expérimentation pop singulière (et aussi par moments assez surannée). Le film est bourré d'idées, à la fois visuelles et sonores (jeu sur les monologues qui se complètent, sur les ruptures musicales, etc) et la mise en scène de Godard impressionne par sa fraîcheur, son audace, sa liberté totale qui fait fi de la cohérence et des convenances. Seulement voilà, d'un autre coté l'expérimentation, même fascinante, ne me convainc pas franchement, notamment parce que le trop-plein d'inventivité plastique ne masque pas le propos confus et une histoire finalement peu intéressante à mon goût. Cette cavale, aussi peu passionnante que La Balade sauvage de Malick dans le même registre, finit par agacer par ses partis pris, même respectables et audacieux. Ode à la liberté, le film reste logiquement cohérent en proposant un scénario d'errance fait de bouts de ficelle, sans véritables liants, sans véritable but ; mais cette logique, au bout d'une demi-heure, devient vite pénible, pénibilité renforcée par des monologues qui donnent souvent l'impression de s'écouter parler, par une Anna Karina empruntée, ou par des scènes défiant l'esprit cartésien qui prêtent à sourire (la séquence "Vietnam" avec Belmondo qui joue au Ricain et Karina peinturlurée qui imite une Viet : what the fuck ?). Si l'absence de logique narrative ou les intrusions comico-grotesques (du genre le nain ou ce dialogue surréaliste avec l'ancien cocu volé par Belmondo) annoncent presque l'univers lynchéen (on pense souvent à Sailor et Lula), les bulles bucoliques, les séquences inutiles, les palabres interminables et ronflantes, constituent un tout boiteux et éreintant, mais également fulgurant et intriguant. Car il se dégage vraiment quelque chose de ce maelström ensoleillé, vivant et sans dessus-dessous, un charme étrange, insaisissable. C'est d'ailleurs l'adjectif qui traduit le mieux mon ressenti vis-à-vis de cette oeuvre : un film insaisissable. Pas trop ma came, donc, mais si je lui reconnais de nombreuses qualités. Le Mépris m'avait ébloui, Pierrot le fou m'a refroidi, qu'attendre de la suite ? :mrgreen:
Pour moi, c'est le contraire.J'avis vu Le mépris et ensuite Pierrot le fou à quelques jours d'intervalle.Le mepris m'a paru comme un film froid et j'ai souvenir d'un certain ennui alors que Pierrot le fou m'avait enthousiasmé.
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tenia
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Re: Pierrot le fou (Jean-Luc Godard - 1965)

Post by tenia »

De ce dont je me souviens, je n'ai pas spécialement accroché, mais ça m'avait paru ultra fun, ultra pop, tant d'un point de vue du fond que de la forme. Et j'ai, ces temps-ci, une envie folle de le revoir, mais j'ai déjà bien d'autres Godard à découvrir avant.
Federico
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Re: Pierrot le fou (Jean-Luc Godard - 1965)

Post by Federico »

semmelweis wrote:J'avais vu Le mépris et ensuite Pierrot le fou à quelques jours d'intervalle. Le mépris m'a paru comme un film froid et j'ai souvenir d'un certain ennui alors que Pierrot le fou m'avait enthousiasmé.
D'une certaine façon, l'un est le versant contraire de l'autre. Pierrot le fou est un film sur l'amour fou et Le mépris sur le désamour total. Et puis Moravia, dont c'est - même à la Godard - une adaptation assez fidèle n'était pas un écrivain très chaleureux (enfin, disons que c'est l'impression que j'ai eu en lisant ce livre et quelques autres de la même période). Ajouté à la présence de Fritz Lang, un des plus immenses réalisateurs de films froids, dont la très puissante personnalité n'a pas pu ne pas déteindre sur Godard...
Ceci dit, les deux s'achèvent quasiment sur le même plan d'horizon maritime.
Je pense que l'on peut aimer les deux films (c'est mon cas) mais ma préférence ira toujours à Pierrot le fou.
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Stanislas Brown
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Re: Pierrot le fou (Jean-Luc Godard - 1965)

Post by Stanislas Brown »

Federico wrote:D'une certaine façon, l'un est le versant contraire de l'autre. Pierrot le fou est un film sur l'amour fou et Le mépris sur le désamour total.
La trame de Pierrot le fou est bien entendu l'amour. Mais il me semble que ce n'est que le "pré texte" du film. Pierrot le fou est en réalité (c'est en tout cas ainsi que je le conçois) bien plus qu'un simple film dans la carrière d'un cinéaste déjà fort controversé : c'est probablement la première "Somme" que Godard a livré dans son jeune parcours cinématographique de l'époque.
  • En premier lieu, Pierrot le fou est un concentré symbolique de quasiment tous les genres filmiques : romance, road-movie, polar et noir, comédie musicale, etc...
  • En second lieu, Godard condense dans ce film bon nombre d'éléments plastiques et techniques qu'il avait utilisés dans ses films antérieurs : le format large et les couleurs du Mépris, le "bâclage" fulgurant des cadrages de A bout de souffle, la violence furtive de Bande à part, etc..
  • Enfin, Pierrot le fou est aussi (et surtout ?) une réflexion - en vrac, comme un "melting-pot" - sur la peinture, la littérature, la musique, la poésie (références à Rimbaud et à Browning) et le langage, soit une réflexion sur l'art au sens le plus large possible, et sur la manière dont ces formes artistiques changent notre rapport au monde, du moins le rapport aux monde de Ferdinand.
A ce titre, la forme "road-movie" est utilisée dans le film de façon exemplaire pour rendre compte du parcours initiatique de Pierrot/Ferdinand et du changement des rapports qu'il entretient avec le monde (rapports sociaux aux hommes, rapports aux "objets", aux idées, aux sentiments, etc...). Pierrot le fou est le voyage symbolique de Ferdinand au bout de lui-même, voyage matérialisé à l'écran par une fuite en compagnie de Marianne, fuite qui conduira à une détérioration de leurs propres rapports amoureux et qui mènera Ferdinand à la schizophrénie et au suicide. En ce sens Pierrot le fou est aussi, de plus, une tragédie classique au sens propre de la forme littéraire.

Collage "génial" de genres, de formes, et de thèmes, Pierrot le fou pose l'ensemble des questions d'une époque et pré-figure probablement trois ans par avance les révoltes "surgies de nulle part" de Mai 1968 dans l'ennui de la France gaulienne : " Qu’est ce que j'peux faire ? J’sais pas quoi faire... Qu’est ce que j'peux faire ? J’sais pas quoi faire... Qu’est ce que j'peux faire ? J’sais pas quoi faire !!!"
il y a poème seulement si une forme de vie transforme une forme de langage et si réciproquement une forme de langage transforme une forme de vie (Henri Meschonnic)
Federico
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Re: Pierrot le fou (Jean-Luc Godard - 1965)

Post by Federico »

Stanislas Brown wrote:
Federico wrote:D'une certaine façon, l'un est le versant contraire de l'autre. Pierrot le fou est un film sur l'amour fou et Le mépris sur le désamour total.
La trame de Pierrot le fou est bien entendu l'amour. Mais il me semble que ce n'est que le "pré texte" du film. Pierrot le fou est en réalité (c'est en tout cas ainsi que je le conçois) bien plus qu'un simple film dans la carrière d'un cinéaste déjà fort controversé : c'est probablement la première "Somme" que Godard a livré dans son jeune parcours cinématographique de l'époque.
  • En premier lieu, Pierrot le fou est un concentré symbolique de quasiment tous les genres filmiques : romance, road-movie, polar et noir, comédie musicale, etc...
  • En second lieu, Godard condense dans ce film bon nombre d'éléments plastiques et techniques qu'il avait utilisés dans ses films antérieurs : le format large et les couleurs du Mépris, le "bâclage" fulgurant des cadrages de A bout de souffle, la violence furtive de Bande à part, etc..
  • Enfin, Pierrot le fou est aussi (et surtout ?) une réflexion - en vrac, comme un "melting-pot" - sur la peinture, la littérature, la musique, la poésie (références à Rimbaud et à Browning) et le langage, soit une réflexion sur l'art au sens le plus large possible, et sur la manière dont ces formes artistiques changent notre rapport au monde, du moins le rapport aux monde de Ferdinand.
A ce titre, la forme "road-movie" est utilisée dans le film de façon exemplaire pour rendre compte du parcours initiatique de Pierrot/Ferdinand et du changement des rapports qu'il entretient avec le monde (rapports sociaux aux hommes, rapports aux "objets", aux idées, aux sentiments, etc...). Pierrot le fou est le voyage symbolique de Ferdinand au bout de lui-même, voyage matérialisé à l'écran par une fuite en compagnie de Marianne, fuite qui conduira à une détérioration de leurs propres rapports amoureux et qui mènera Ferdinand à la schizophrénie et au suicide. En ce sens Pierrot le fou est aussi, de plus, une tragédie classique au sens propre de la forme littéraire.

Collage "génial" de genres, de formes, et de thèmes, Pierrot le fou pose l'ensemble des questions d'une époque et pré-figure probablement trois ans par avance les révoltes "surgies de nulle part" de Mai 1968 dans l'ennui de la France gaulienne : " Qu’est ce que j'peux faire ? J’sais pas quoi faire... Qu’est ce que j'peux faire ? J’sais pas quoi faire... Qu’est ce que j'peux faire ? J’sais pas quoi faire !!!"
Il y a tout ça aussi, bien sûr mais j'ai toujours du mal à intellectualiser quand je vois ce film que je prends à chaque fois en pleine poire, direct et sans fard, de façon primaire, comme les couleurs du même type.
Mais c'est clair qu'on peut creuser dedans sans fin comme dans une malle au(x) trésor(s). Par exemple avec le parfait résumé des fonctionnements divergents hommes/femmes avec "Ma ligne de chance" auquel (ne) répond (pas) "Ta ligne de hanche". Une traduction plus fine que le "Les hommes viennent de Mars et les femmes de Vénus" qui fit florès il y a quelques années.
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Re: Pierrot le fou (Jean-Luc Godard - 1965)

Post by NotBillyTheKid »

si je devais (mais pourquoi le faire ?) résumer ce qu'est Pierrot le fou, je dirais que c'est la meilleure adaptation cinématographique possible du bateau ivre.
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Re: Pierrot le fou (Jean-Luc Godard - 1965)

Post by Stanislas Brown »

Il y a tout ça aussi, bien sûr mais j'ai toujours du mal à intellectualiser quand je vois ce film que je prends à chaque fois en pleine poire, direct et sans fard, de façon primaire, comme les couleurs du même type.
Oui, il est certain à mon avis également que durant la projection on ne peut rien faire d'autre qu'en prendre plein la tronche, et que dans la narration du film tout est fait pour exploser la cervelle (avec ou sans jeu de mots par rapport à la fin ;) )
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Re: Pierrot le fou (Jean-Luc Godard - 1965)

Post by Stanislas Brown »

NotBillyTheKid wrote:si je devais (mais pourquoi le faire ?) résumer ce qu'est Pierrot le fou, je dirais que c'est la meilleure adaptation cinématographique possible du bateau ivre.
C'est bien ce qu'a très volontairement fait Godard à mon simple avis. Voir ou revoir à ce titre la séquence où Ferdinand et Marianne s'enlisent/s'ensablent sur une plage de la méditerranée en faisant référence à Browning : "Un poète qui s'appelle Revolver". En réalité, c'est l'homophonie qui prend tout son sens : Un poète qui s'appellerait "Vol Vers", à la façon du "Bateau Ivre".

" Un poète qui s’appelle revolver...
Robert Browning.
Pour échapper.
Jamais.
Bien aimé.
Tant que je serais moi.
Et que tu seras toi.
Aussi longtemps que nous vivrons tous les deux.
Moi qui t’aime.
Et toi qui me repousses.
Tant que l’un voudra fuir.
Cela ressemble trop à la fatalité. "


Et au fil du voyage Ferdinand est bien sûr comme Rimbaud : "Comme je descendais des Fleuves impassibles, Je ne me sentis plus guidé par les haleurs, Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles, Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs." Il n'y a plus pour Ferdinand de références possibles, autres que celles des fameuses couleurs criardes du film (bleu, blanc et rouge essentiellement).
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Federico
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Re: Pierrot le fou (Jean-Luc Godard - 1965)

Post by Federico »

Stanislas Brown wrote:
Il y a tout ça aussi, bien sûr mais j'ai toujours du mal à intellectualiser quand je vois ce film que je prends à chaque fois en pleine poire, direct et sans fard, de façon primaire, comme les couleurs du même type.
Oui, il est certain à mon avis également que durant la projection on ne peut rien faire d'autre qu'en prendre plein la tronche, et que dans la narration du film tout est fait pour exploser la cervelle (avec ou sans jeu de mots par rapport à la fin ;) )
On appellera ça un saut d'image :lol: .
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Re: Pierrot le fou (Jean-Luc Godard - 1965)

Post by simon »

Eu très envie de revoir « Pierrot » ce matin après avoir regardé un doc* sur la Nouvelle Vague vue par des cinéastes américains (SCHATZBERG, FRIEDKIN, PENN, PENNEBAKER, lequel dit, entre autres choses intéressantes, que lors d’une invitation aux USA, JLG avait donné l’impression aux admirateurs américains des nouvellevaguistes français qu’il … ne savait pas manier une caméra! Le réalisateur avait, pour son doc, sollicité d’autres cinéastes dans le monde, très connus, ayant été sous influence ; seuls les Américains ont accepté de parler de leur relation avec la Nouvelle Vague), et après avoir réentendu une des chansons chantées par Marianne, le lendemain de la première nuit avec Ferdinand. Chanson simple et qui me fait (le même) effet, cœur et ventre, chaque fois, comme le dit une autre, de chanson, tout de même que le film, un des plus beaux, pour moi.

Beaucoup de choses bien dites dans les messages. J’insisterais peut-être sur deux points. C’est surtout l’extraordinaire présence du personnage de Marianne qui me frappe, dans cette énième fois que je vois le film. Ferdinand/Pierrot est irréprochable, magnifique; elle est miraculeuse. Miraculeuse jusque dans ces plans appuyés où le spectateur s’assoit à côté de Pierrot et a le soupçon de la duplicité de Marianne (spectateur convié à entrer dans le récit, un bref instant, avant, dans le film). Oui, la femme scélérate ou sensible à la tentation, cliché vieux comme la suite regrettable de la Création, mais 1) sans clichés, difficile de raconter -reste à les rendre invisibles; un rien suffit- 2) JLG porte cela au tragique, un tragique de l’absurde puisque Ferdinand regrette son suicide juste avant l’explosion. Presque un mythe, ce personnage, cette femme que GODARD va bientôt quitter, qu‘il filme, tout le monde l‘a relevé, avec un amour qui passe l‘écran. Magique bizarrerie de ce film. Pas la seule.

On pourrait dire deux mots sur l’aspect BD (Pieds Nickelés), présent, insistant, dans le film. Pour ne pas être trop long, seulement un (mot) sur la quadrature du cercle. On sait, au moins depuis le romantisme, qu’on peut mélanger les genres (grotesque et tragique, etc). On sait aussi qu’on peut se planter, quand on essaie cette conciliation**. JLG la veut et la réussit. Il la résout peut-être grâce à la mise à distance, qui construit, séquence après séquence, le rapport du spectateur avec le récit et les personnages. Plus loin, plus proche. Dans le doc que je mentionnais au début, un cinéaste dit, si j’ai bien compris, citant JLG, que JLG intervenait comme une sorte de personnage invisible dans ses films. Est-ce de ces liens compliqués (spectateur, cinéaste, personnages) que naît la magie à laquelle certains sont sensibles? Mais la magie, si les magiciens ne veulent pas l’expliquer, agit bel et bien.

*diffusé récemment sur Ciné Club; à regarder s’il repasse, ne serait-ce que pour mieux voir les influences que des cinémas différents peuvent exercer les uns sur les autres

**je me trompe peut-être, mais j’ai l’impression que ces amalgames font partie du langage courant de pas mal d’œuvres d’aujourd’hui
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Re: Pierrot le fou (Jean-Luc Godard - 1965)

Post by G.T.O »

Grosse douche froide.

Je ne saisis absolument pas le "génie" de l'oeuvre. Je peux à la rigueur admettre quelques audaces formelles mais je reste totalement hermétique à l'intelligence, poésie, de ce méta-cinéma que je trouve vieillot quand il n'est pas tyrannisant, qui se fonde sur une référentialité absolument étouffante, moins dans un souci de dialogue que dans une logique de conflit, décalage sémiologique. Cinéma culturel passant en revue une sorte d'histoire des formes artistiques, exposé où chacune des scènes est une bulle, où le sympa tutoie le médiocre et le potache, voire la très lourdingue parabole sur l'Algérie ( cadavres métonymiques...etc).C'est une démarche moins qualitative que quantitative, espérant créer de la vitesse et de l'ivresse sur la base d'une saturation, où les idées de personnages, sorte de Bonnie & Clyde, évoluent dans un monde saturé de références, silhouettes se détachant à peine d'un arrière-plan qui change, ayant moins de vie que les robots dans Innocence connectés au "Cloud". Incontestablement, il y a là recherche de vertige. Mais c'est un vertige provoqué par d'innombrables effet de sens, d'où émerge qu'un verni de mélancolie, une émotion singée car déjà réfléchie, lue à partir de références.
Pénible. :|
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Re: Pierrot le fou (Jean-Luc Godard - 1965)

Post by Jeremy Fox »

Après l'avoir haï à l'adolescence, ce film fait désormais partie de mon panthéon avec quelques autres Godard de cette période.
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Re: Pierrot le fou (Jean-Luc Godard - 1965)

Post by Watkinssien »

Jeremy Fox wrote:Après l'avoir haï à l'adolescence, ce film fait désormais partie de mon panthéon avec quelques autres Godard de cette période.
C'est un film que j'ai apprécié au bout de la troisième tentative, il entre dans la liste des œuvres majeures de Godard, sans aucun problème. Dommage pour G.T.O. dont je comprends l'hermétisme, mais dont je me demande quel doit être le niveau de pénibilité chez certains autres Godard beaucoup moins accessibles, légers, inventifs que ce Pierrot le Fou...
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G.T.O
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Re: Pierrot le fou (Jean-Luc Godard - 1965)

Post by G.T.O »

Jeremy Fox wrote:Après l'avoir haï à l'adolescence, ce film fait désormais partie de mon panthéon avec quelques autres Godard de cette période.

Le mépris même chose. 2 3 choses que je sais d'elle c'était pareil. J'ai un bon souvenir de Nouvelle Vague.
La photo est toujours soignée faut reconnaitre. Surtout sur cette période. Mais pour le reste, c'est autre chose. Je trouve le discours de Godard indigent. Pour moi, c'est un lâché de citation. Rien n'y est vraiment creusé, ça cite à tout va mais sans rien construire. Souvent ajouté à une forte théâtralité, iconisation des corps, ce côté extrêmement verbeux (on aimerait que ça se taise un peu plus), c'est raide. La violence est comparable à celle d'un mec qui lirait à voix haute une poésie que tu aimes bien et se faisant la tuerait, parce qu'il imposerait à toi son attitude, son ton...
Chez Godard, c'est donc l'aspect citationnel en plus de son éloquence qui me soule.
Je pense être allergique au gluten Godard.
J'en reste à Antonioni et à Bresson, cinéastes allant au-delà de la surface...
Last edited by G.T.O on 10 Apr 17, 13:32, edited 1 time in total.