Jacques Becker (1906-1960)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Alexandre Angel
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Re: Jacques Becker (1906-1960)

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Supfiction wrote:L'un des plus beaux films français pour ma part.
..par l'un des plus grands réalisateurs français.
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Profondo Rosso
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Re: Jacques Becker (1906-1960)

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Edouard et Caroline (1951)

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Édouard et Caroline se préparent pour une soirée mondaine organisée par la famille de cette dernière et au cours de laquelle Édouard, pianiste, doit donner un concert. Mais il n'a pas de gilet de smoking et doit aller en emprunter un chez le cousin de sa femme. Pendant ce temps, Caroline décide de découper sa robe pour la mettre au goût du jour, ce que son mari va lui reprocher à son retour. C’est le début d’une longue soirée faite de disputes et de réconciliations.

Avec Edouard et Caroline, Jacques Becker poursuit son exploration du couple dans la France d’après-guerre suite aux réussites d’Antoine et Antoinette (1947) et Rendez-vous de juillet (1949). La tonalité va cependant changer ici après la tendresse des milieux modeste d’Antoine et Antoinette et la tonalité festive de Rendez-vous de juillet suite aux bouleversements dans la vie personnelle de Jacques Becker. Il va rencontrer sur le casting de ce dernier la comédienne Annette Wademant qu’il ne retient pas dans le film mais bien dans sa vie, s’installant avec la jeune femme de 20 ans pour adopter une vie plus bohème. Becker va réorienter sa compagne vers l’écriture au sein de l’IDHEC (ancêtre de la FEMIS), ses premiers travaux s’inspirant de leur vie de couple tumultueuse. Le réalisateur fait donc le choix audacieux de partir de cette base d’une novice pour signer son prochain film. Ces prémisses vont véritablement faire office de cure de jouvence pour Becker avec une œuvre à l’économie, tant au niveau narratif (avec une intrigue ramassée sur quelques heures) que de la conception avec un tournage ramassé (huit semaines contre les vingt de Rendez-vous de juillet) et essentiellement en studio se réduisant à trois décors. L’approche à la fois personnelle, spontanée et stylisée du film marquera durablement les futurs chantres de la Nouvelle Vague qui y verront une illustration possible de leur vision du cinéma.

Le couple d’Antoine et Antoinette trouvait son équilibre dans le croisement de l’immaturité masculine avec la douceur et la bienveillance féminine. L’union d’Edouard et Caroline sera beaucoup plus conflictuelle et se manifeste d’entrée par l’image. La composition de plan lors de la scène d’ouverture rassemble à l’image mais sépare dans leur activité Edouard (Daniel Gélin) au piano dans le salon et Caroline (Anne Vernon) occupée à des tâches ménagère dans la salle de bain. Le déséquilibre et la division s’illustre ainsi symboliquement, Becker poursuivant cette réflexion dans le déroulement du récit où tout est fait pour affirmer cette impossible réunion dans le cocon conjugal. Tous les prétextes sont bons de la part des mariés (une commission à faire, un coup de fil à passer…) ou d’éléments extérieurs (la concierge réclamant un petit concert au piano) pour s’éloigner et quand ils s’estompent, ce seront les motifs les plus futiles qui seront sources de disputes, que ce soit un gilet disparu ou des dictionnaires mal rangés. Tous ces éléments anodins servent en fait de prémisses à révéler la différence sociale source de cet éloignement manifeste d’Edouard et Caroline. Le moment n’est pas anodin puisque Edouard doit se produire dans la soirée chez l’oncle nanti de Caroline et devant ses amis pouvant peut être faire avance sa carrière. De milieu modeste, complexé et à la fois intimidé par l’échéance, Edouard se montre irascible envers une Caroline dont la frivolité trahit leur différence sociale, le fameux gilet de concert disparu ayant été jeté car trop usagé. L’habitude de riche cède à celle du pauvre quand Edouard devra quémander un gilet de rechange chez l’oncle (Jean Galland) où chaque situations (Edouard toujours dans l’attente et perdu dans le vaste espace de la maison de l’oncle) et dialogue (l’oncle et le neveu (Jacques François) faisant mine d’avoir oublié la raison de sa venue pour mieux le forcer à demander explicitement le gilet) le ramènent à ce statut d’inférieur. Dès lors en retrouvant Caroline dans une robe retouchée typique de la sophistication de son milieu bourgeois, Daniel voit rouge et a le geste de trop en lui flanquant une gifle qu’il regrette aussitôt.

Le désaccord se sera exprimé de façon douloureuse certes mais au moins explicite dans l’espace du domicile conjugal. Dès que le récit investi la maison de l’oncle et introduit ses amis aristocrate, c’est l’hypocrisie qui s’instaure. Au début de leur idylle, Jacques Becker et Annette Wademant s’étaient installé chez l’appartement d’Henri-George Clouzot (parti au Brésil avec son épouse) et comme déjà dit cette promiscuité nouvelle inspirera le film. Dans la bibliothèque de Clouzot, Annette Wademant découvre et dévore le cycle A la Recherche du Temps Perdu de Marcel Proust dont le regard désenchanté et ironique sur ce milieu aristocratique déclinant sera une vraie source d’inspiration pour la description des aristocrates de Edouard et Caroline. L’expérience de la fuite de ces milieux pour ceux du cinéma guide également le regard cinglant de Jacques Becker, tout comme l’influence de son mentor Jean Renoir dont il emprunte la verve satirique de La Règle du jeu (1939). Introduit dans la fosse aux lions, Edouard fait ainsi office de curiosité, de possible jouet sexuel par Lucy Barville (Betty Stockfeld) et Florence Borch (Élina Labourdette) et d’une attention aussi intense que feinte lorsqu’il s’apprêtera à livrer son concert. Cet art du futile et du paraître qui domine les lieux transparaît lors de moments piquant (Florence Borch expérimentant son « regard de biche » sur l’assistance masculine), de dialogues à double sens et de regard trahissant les adultères qui semble régir les relations entre les nantis. Il faudra un personnage d’américain lucide et attachant (William Tubbs) pour amener un semblant de bienveillance et sincérité. Jacques Becker aura divisé son couple par une confrontation directe et sincère par l’image et leurs attitudes dans l’espace de leur appartement. Le dialogue se fait plus codé pour les séparer chez l’oncle, l’espace de la demeure et le regard des autres semble ouvrir un immense fossé entre eux alors qu’une explication, qu’une réconciliation semblait possible dans l’espace conjugal. Le retour à ce cadre signe donc les retrouvailles, mais de façon progressive en délestant le couple des artifices psychiques comme vestimentaires pour récréer l’intimité, pour faire renaître la complicité. Ce final plein d’allant et spontané participe au vent de fraîcheur que procure le film, porté par deux comédiens à la fougue juvénile communicative. 5/6
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Kevin95
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Re: Jacques Becker (1906-1960)

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ÉDOUARD ET CAROLINE - Jacques Becker (1951) découverte

Surpris mais non déçu. Je m'attendais à un tourbillon, à une comédie à l'américaine qui n’arrêterait jamais, où les personnages passeraient leur temps à se courir après comme un film annonçant le cinéma de Jean-Paul Rappeneau. Hors si Édouard et Caroline est effectivement bien loin de la tendresse au calme d'Antoine et Antoinette (1947), que le rythme adopté par Jacques Becker est celui d'une comédie débridée, le réalisateur prend aussi le temps de la pause, de regarder avec empathie son couple principal, de les laisser avoir des émotions qui ne soient pas en rapport avec le rire, de filmer des détails qui trahissent l'amour qu'à Édouard pour Caroline et vice versa. C'est peut-être ce qui m'a le plus marqué, ces moments de vie en introduction où Becker, comme souvent, n'en fait pas trop... juste assez. Des dicos déplacés et en quelques minutes on de plain-pied dans le quotidien du couple et déjà, on est prêt à les suivre sans regarder notre montre. Les personnages secondaires ne sont pas en reste, même les plus minimes : la concierge (sosie de Jackie Sardou) qui ne sait comme écouter de la musique classique avec son grand dadais de fils, Jacques François qui est déjà Jacques Français, le maitre de maison insupportable de snobisme mais irrésistible lorsqu'il se donne des airs... N’empêche que c'est bien Édouard et Caroline qui font le film tant ils sont complémentaires et touchants. C'est vrai que Becker sait filmer les gens !
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Profondo Rosso
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Re: Jacques Becker (1906-1960)

Post by Profondo Rosso »

Rendez-vous de juillet (1949)

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Les problèmes amoureux et les aspirations professionnelles d'une bande de jeunes dans le Paris de l'après-guerre, entre la préparation d'une expédition africaine, les répétitions théâtrales et les soirées dans les cabarets de jazz.

Après le merveilleux Antoine et Antoinette (1947), Jacques Becker poursuit son exploration de la société française d'après-guerre. Grand amateur de jazz, Becker a dès l'Occupation l'habitude de fréquenter les clubs de jazz parisien et notamment les caves du quartier de Saint-Germain-des-Prés où il se plaira à observer la jeunesse française d'après-guerre. Jacques Becker qui a toujours apprécié la compagnie de la jeunesse est également poussé par son fils Jean (qui apparait furtivement parmi les spectateurs enjoués d'une scène de concert) à s'imprégner et à capturer cet environnement en recueillant divers anecdotes qui nourriront le script à venir de Rendez-vous de juillet. L'expédition africaine que prépare le personnage de Daniel Gélin a notamment bien eu lieu, menée par Jacques Dupont, étudiant de l'IDHEC qui se rendit en Afrique avec quelques camarades de promotion pour en ramener trois films documentaire : Voyage au pays des pygmées, Danses congolaises et Pirogues sur l'Ogooué. Francis Mazière en charge de la décoration du film fit d'ailleurs partie de l'expédition. Ces prémisses perpétuent la légende sur la méticulosité et l'approche réaliste de Jacques Becker mais on peut y voir une dimension plus personnelle pour le réalisateur se reconnaissant dans cette jeunesse. Il fut en effet sauvé par la rencontre et l'amitié qu'il noua avec Jean Renoir qui en fit son assistant mais tout comme le personnage de Daniel Gélin, il fut poussé par son père à intégrer son entreprise - dont il démissionnera en douce - alors qu'il ne rêvait que de cinéma.

Rendez-vous de juillet capture avec fougue les aspirations d'un groupe de jeunes gens au rythme des ambitions, marivaudages et ambiances de jazz festive. Comme dans Antoine et Antoinette, le développement dramatique naît de la chronique plus que de réelles péripéties. Jacques Becker par la fluidité de sa narration rend presque naturelle et imperceptible la vraie rigueur de rythme, caractérisation et richesse thématique qui se déploie dans cette euphorie communicative. La remarquable première partie saute d'un personnage à un autre avec astuces narratives, de montages et dialogues piquant qui définissent la camaraderie, la rivalité professionnelle (il suffira d'une moue et d'un silence de Thérèse (Brigitte Auber) pour saisir qu'elle rêve aussi d'une carrière d'actrice quand son amie Christine (Nicole Courcel) lui annonce son audition), amoureuse (là aussi un simple échange de regard entre Roger (Maurice Ronet) et François (Philippe Mareuil pour tisser leur animosité sans qu'aucun conflit n'intervienne) et les petits arrangements dont chacun est capable pour arriver à ses fins (Bernard Lajarrige parfait en mentor intéressé, Nicole Courcel conjuguant innocence et calcul...). C'est d'abord l'énergie qui nous emporte, Jacques Becker menant son entrée en matière dans un crescendo festif qui introduit tous les personnages qui se retrouve successivement jusqu'à l'apothéose de l'arrivée au club de jazz Le Caveau des Lorientais. Le Paris ensoleillé d'après-guerre est sublimement filmé par Becker dont il multiplie les vues splendides (tout en restant dans une vraie proximité et sans céder à la carte postale) notamment cette traversée de la scène voiture militaire se muant en barque de fortune. Le monde des adultes appelle nos jeunes gens à un sens des réalités plus ou moins insistant (un vrai travail, un salaire... qu'ils refusent dans des choix professionnels incitant à l'évasion par l'art ou le voyage. Ces aspirations se confronteront aux tentations et au mur de l'institution (Daniel Gélin faisant le tour des ministères pour subventionner son expédition) que Jacques Becker se plaît à bousculer dans de savoureux moments comiques (Pierrot (Pierre Rabut) subtilisant quartier de viande et menu monnaie chez son père boucher, le professeur d'art dramatique malmené joué par Louis Seigner) mais Jacques Becker semblent toujours prendre le parti des rêveurs.

La dernière partie met donc à l'épreuve ceux qui auront choisis les chemins les plus faciles ou d'autres reculant face à l'inconnu, tout en célébrant les plus intrépides à l'image d'un Daniel Gélin habité lorsqu'il bouscule ses amis hésitants. L'appel de l'ailleurs se fait donc dans une frénésie et un sens du drame qui participe finalement à la maîtrise et l'improvisation qui caractérise une partition de jazz (pour les mélomanes Claude Luter et Rex Stewart apparaissent en personne), les émotions contradictoires se bousculant pour les personnages. L'émancipation de cette jeunesse bourgeoise saura parler au public de l'époque et anticipe autant les soubresauts sociaux que cinématographiques à venir et est portée par une énergie et un souffle communicatif par Jacques Becker. Un petit bijou récompensé par le Prix Louis-Delluc en 1949 et le Prix Méliès en 1950.
5/6
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Alexandre Angel
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Re: Jacques Becker (1906-1960)

Post by Alexandre Angel »

Compte-rendu impec PR! L'as-tu (re)découvert avec le très beau BR Gaumont? Pour ma part, découverte totale puisque je ne l'avais jamais vu! C'est très très bien..
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Profondo Rosso
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Re: Jacques Becker (1906-1960)

Post by Profondo Rosso »

Oui pareil total découverte aussi dans le très beau BR Gaumont récent en voilà un qui sera en bonne place quand j'irai faire un tour sur le topic découverte naphta 2016 :-) Ça m'a donné une sacrée pêche !
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Alexandre Angel
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Re: Jacques Becker (1906-1960)

Post by Alexandre Angel »

Rendez-vous de Juillet, 1949
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Décrire, exprimer le ravissement qui nous étreint à la vision de Rendez-vous de Juillet, dernier Jacques Becker qu'il me restait à voir, ce que je devais célébrer à ma façon, n'est pas des plus simples car on ne sait par quel bout commencer.

Rendez-vous de Juillet est un film de vieux, c'est à dire qu'il est le film réalisé par un praticien à l'ancienne, ayant appris son métier à l'orée des années 30, rompu à l'assistanat du plus grand avant lui, à savoir Jean Renoir. La vision de Becker, sympathique, bienveillante, est celle de l'ethnographe (cela tombe bien puisque toute une ethnographie à base de masques africains, de bibelots en rotin et d'effluves du continent noir, parcourt le film de part et d'autres) et du sociologue. Mais elle émane aussi et surtout d'un cinéaste dont la méticulosité et une distinction extrêmement française ne doivent pas cacher une plus profonde et mystérieuse propension à surprendre le spectateur. Comme tout grand film qui se respecte, Rendez-vous de Juillet est exactement ce qu'il est (un film sur les jeunes de 1949) mais d'une façon optimale, travaillée par la hauteur de vue indispensable à ce que le spectateur se sente incorporé, adopté par l'univers si amoureusement retranscrit.

En réalité, le simple fait qu'un film de 49 soit, non pas un film sur la jeunesse, mais un film de jeunes, de djeuns même devrais-je dire, est tout un concept en soi, surprenant, inédit. Vous en connaissez beaucoup, vous, des peloches de cette époque où il est dit qu'un mec de 20 ans vient d'obtenir son diplôme à l'IDHEC? Et si la vision des parents, ces vieux cons, vestiges d'une autre époque nous ramène à la réalité datée du métrage, c'est pour mieux faire contraster le jeunisme comportemental qui nous montrera Daniel Gélin, Nicole Courcel, Brigitte Auber et Maurice Ronet se précipiter sur les combinés parentaux pour se filer des rencarts. 1949? Que n'eussent-ils connu les SMS!

Précision du trait et netteté sensualiste du découpage brouillent nos modernes points de repère en brassant à même la marmite le contemporain et l'anticipatif. Ainsi, c'est dans les caves à jazz de Saint-Germain qu'un joyeux télescopage de mode nous fait entrevoir, alors qu'un New Orleans déjà daté se déchaine, ce que seront les acrobaties du rock'n'roll alors que des gamins aux physionomies spectaculaires affichent des looks tantôt beatniks, tantôt "Fureur de vivre", tous avant l'heure, et à la fois dans l'air du temps.

Véritable dentelle intergénérationnelle, Rendez-vous de Juillet s'amuse de ces contrastes et se paie le luxe de les agencer avec une élégance qui confine à cette même opalescence que se permettront bien plus tard, des gens comme Alain Resnais , lorsqu'il se fendra d'organiser la libre coexistence de l'ancien et du nouveau, de Guitry et de Téléphone dans On connaît la chanson, ou Arnaud Despléchins lorsqu'il se piquera de rendre vibrant et sensuel le séjour de Mathieu Amalric chez son vieux prof Roussillon dans Comment je me suis disputé (ma vie sexuelle).
Je trouve, à ce propos, que les séquences où Daniel Gélin fait du démarchage auprès des ministères pour financer son voyage ethnologique au Congo (hello Jean Rouch!) annoncent Resnais par leur raffinement discret, piquant. Comme ce moment où un vieil universitaire réclame sa boisson gazeuse, qu'on lui apporte, qui ressemble à du Perrier et qui vient nous rappeler que oui, on est bien en Juillet, tandis que la fenêtre ouverte laisse rentrer le vacarme de travaux urbains.

Conscient des effets qu'il recherche mais les dispensant avec une parcimonie suprêmement intelligente, Becker nous honore d'un cinéma miroitant, irisé, laissant sourdre toute sorte de scintillements sous la surface faussement policée de l'écran.
A l'image du générique, le plus beau plastiquement du cinéma français de l'époque, d'une sobriété insolente et ultra-moderne, faisant défiler des feuillets dont les crédits sont comme griffonnés, chaque feuillets faisant entrevoir sous sa surface, par transparence, les crédits du feuillet suivant. Que de beauté!
Et par dessus, la musique de Jean Wiener : mystérieuse, tellement mystérieuse...
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Supfiction
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Re: Jacques Becker (1906-1960)

Post by Supfiction »

Voilà qui donne envie! Je ne savais même pas que le BR etait déjà sorti (pas vu en magasin vendredi).
Ces djeuns de 1949 semblent être les petits frères de ceux de La verte moisson..
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Alexandre Angel
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Re: Jacques Becker (1906-1960)

Post by Alexandre Angel »

Supfiction wrote:Ces djeuns de 1949 semblent être les petits frères de ceux de La verte moisson..
Je ne connais pas du tout
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Thaddeus
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Re: Jacques Becker (1906-1960)

Post by Thaddeus »

Alexandre, sache que c'est grâce à toi (et à une remarque laissée sur le topic du Top 100) que j'ai découvert ce film superbe il y a quelques jours - film qui devrait figurer sur mon podium mensuel. Je te dis donc un grand merci, à la fois pour avoir attiré mon attention dessus et pour le très beau texte qui tu lui as consacré. :wink:
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Re: Jacques Becker (1906-1960)

Post by Jeremy Fox »

Oui très beau texte pour un très beau film qu'il va me falloir penser à acheter car pas revu depuis une éternité.
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Alexandre Angel
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Re: Jacques Becker (1906-1960)

Post by Alexandre Angel »

Thank you, folks!! :wink:
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Kevin95
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Re: Jacques Becker (1906-1960)

Post by Kevin95 »

GOUPI MAINS ROUGES - Jacques Becker (1943) découverte

Après s'être fait la main sur un Dernier Atout (1942) sympathique mais léger, Jacques Becker passe la seconde avec ce thriller claustro, rural et vachard. L'hexagone de 1943 n'est pas au mieux de sa forme et Goupi Mains Rouges le reflète violemment, les paysans - hauts représentants de la France de toujours - en prennent pour leur grade et l'ambiance lourde de l'époque (le gout du blé qu'on compte et non qu'on cultive, la délation, les regards fuyants etc.) plane au-dessus du film. Une vieille peau est assassinée mais tout le monde s'en fout, ne pensant qu'à la tune que papy a caché et à ne rien montrer au jeune dernier venu de Paris (donc bien placé). Bal de faux culs, Goupi Mains Rouges est autant un whodunit qu'un, si ce n'est plus, règlement de compte entre gens mal élevés. Rarement Becker n'aura été aussi cruel, lequel multiplie les détails cassants mais presque naturels : la main tendue lorsque quelqu'un ramène de l'oseille, l'ancien qui ne rêve que de picoler, les surnoms condescendants remplaçant les véritables prénoms, les rapports presque incestueux entre les uns et les autres, les originaux de la famille sont marginalisés... Je ne sais où l'avoir lu, mais quelqu'un faisait le parallèle entre le manteau de Fernand Ledoux et celui de Kurt Russell dans The Hateful Eight (2015) de Quentin Tarantino. Au-delà de ce détail vestimentaire, il est drôle de mettre face à face les deux films et d'y déceler des points communs amusants : le jeu de massacre, les secrets, le vieux silencieux ou encore la nature en hors-champ qui écrase plus qu'elle ne libère. Goupi Mains Rouges est loin d'être un film du patrimoine que l'on regarde de loin, son venin ne s'est pas dissipé avec les ans.
Les deux fléaux qui menacent l'humanité sont le désordre et l'ordre. La corruption me dégoûte, la vertu me donne le frisson. (Michel Audiard)
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Profondo Rosso
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Re: Jacques Becker (1906-1960)

Post by Profondo Rosso »

Falbalas (1945)

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Micheline, une jeune provinciale, arrive à Paris pour préparer son mariage avec un soyeux lyonnais, Daniel Rousseau. Mais elle tombe amoureuse du meilleur ami de son futur mari, le couturier Clarence, don Juan impénitent qui la séduit le temps de renouveler son inspiration créatrice avant de la délaisser assez rapidement pour se consacrer à sa nouvelle collection. La jeune fille ne peut plus se marier. Quelques semaines plus tard, il essaye de la reconquérir, mais c'est trop tard

Troisième film de Jacques Becker, Falbalas peut être considéré comme le premier projet vraiment personnel de Jacques Becker. Le réalisateur échappe au genre policier qui caractérisait plus ou moins Dernier atout (1942) et Goupi Mains Rouges (1943) et c'est la première fois qu'il co-signe un scénario et est à l'origine du film. Le sujet est inspiré à Becker par sa mère anglaise qui dirigeait une maison de couture à Paris et ce sera la première fois qu'il fera montre de sa rigueur documentaire pour dépeindre un milieu professionnel (les travaux fermiers n'étant pas particulièrement dépeint dans Goupi Mains Rouges). On ressentira donc ici avec justesse, l'urgence d'une collection à livrer, l'agitation des ateliers, l'épuisement des petites mains... Comme toujours Becker amène une dimension romanesque dans cet environnement avec la figure du jeune couturier Philippe Clarence (Raymond Rouleau). Fantasque, capricieux et perfectionniste, Philippe entremêle dangereusement la dévotion à son art et sa vie sentimentale. Alors que sa nouvelle collection piétine et prend du retard, l'inspiration lui revient en même temps qu'il rencontre Micheline (Micheline Presle), future épouse de son meilleur ami et partenaire Daniel Rousseau (Jean Chevrier).

L'entourage de Philippe est peuplée de jeune femmes éconduites mais ayant à un moment ou un autre stimulé son art. L'atmosphère de l'atelier se baigne ainsi de jalousie et rancœur violemment manifestés (l'orageuse mannequin Lucienne (Christiane Barry)) ou douloureusement contenus (la soumise et souffre-douleur Anne-Marie (Françoise Lugagne)). Philippe apparaît ainsi comme un homme-enfant dont les écarts au service de son bouillonnement créatif semblent toujours prêts à être tolérés, pardonnés par son entourage dévoués. L'interprétation fougueuse et habitée de Raymond Rouleau est pour beaucoup dans la bienveillance qu'inspire le personnage malgré son caractère irascible, son attitude cavalière avec les femmes et sa trahison sans états d'âmes envers son ami. Tout le film joue ainsi d'une certaine ambiguïté dans sa dimension sentimentale. Le romantisme délicat, la fièvre charnelle qui guide la séduction entre Philippe et Micheline inspire à Jacques Becker une flamboyance idéale. On pense à la scène dans l'appartement de Philippe où non-dits et silence conduisent à une étreinte où le réalisateur capture merveilleusement les gestes fébriles, les regards fuyant puis un désir que l'on ne peut retenir. D'un autre côté tout suggère que tout ceci est une comédie maintes fois jouées destinées à nourrir l'art de Philippe. Lors de la rupture avec Lucienne, cette dernière a la douleur de constater que tous les anciennes robes confectionnées par Philippe portent le nom d'une conquête passée, comme si la romance devait s'achever avec le processus créatif. Dès lors même une scène triviale où Philippe fait du charme au téléphone à Micheline tout en donnant des instructions dans son atelier sème le trouble. Un dialogue souligne d'ailleurs bien la façon dont l'amante et la robe se confondent dans l'esprit du héros : L’âme de la robe, c’est le corps de la femme. Une robe sans âme, c’est une robe qui n’a pas été pensée, créée pour personne... pour une femme. Ce schéma sera perturbé par cette nouvelle relation, où la muflerie de Philippe refusant l'engagement réel (et la renvoyant épouser Daniel) et la fierté de Micheline éconduite (qui refuse désormais tout contact avec lui) empêche création et romance de coexister harmonieusement et d'aller parallèlement à leur terme.

Dès lors on hésitera constamment dans l'interprétation du trouble de Philippe. Est-il vraiment amoureux pour la première fois et découvre la souffrance ou est-ce simplement la première fois qu'il fait face à une muse récalcitrante. Son désir ne sera jamais plus grand que lorsqu'il verra Micheline porter une de ses robes (l'entrevue au restaurant), son désespoir ne sera jamais plus intense que quand elle s'en délestera (la future robe de mariée qu'il crée pour elle). Jacques Becker sème le trouble dans la caractérisation même de ses personnages, Micheline Presle faisant preuve d'une interprétation sincère mais où peut se ressentir une distance la réduisant à un bel objet dans ses toilettes très recherchées - quand à l'inverse le destin tragique d’Anne-Marie est beaucoup plus cruel et touchant. Becker donne un tour tragique au figure masculine immature et inconséquente qui peuplent sa filmographie (Antoine et Antoinette bien sûr, Rendez-vous de juillet...) mais aussi fort poétique. Le rêve et la mort semblent être le seul accomplissement possible pour l'amoureux et l'artiste au terme d'un magnifique final onirique. 4,5/6
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Supfiction
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Re: Jacques Becker (1906-1960)

Post by Supfiction »

Profondo Rosso wrote:Falbalas (1945)
4,5/6
:cry:

J'aurai pensé que tu aurais mis bien davantage. L'un des plus beaux films romantiques français pour ma part.