Jacques Becker (1906-1960)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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bronski
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Re: Notez les films Naphtas- Janvier 2009

Post by bronski »

Touchez pas au Grisbi et Le trou de Jacques Becker. Deux films qui permettent au réalisateur de déployer son cinéma sensible, fait de petites touches à priori anodines (Grisbi) et formellement très sobres (Le Trou), et qui se donne peu à peu dans une flamboyance toute en retenue, attentive aux détails les plus menus et au final les plus essentiels. La marque d'un grand réalisateur qui alliait classique et modernité avec une maîtrise rare.
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cinephage
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Re: Notez les films Naphtas- Janvier 2009

Post by cinephage »

bronski wrote:Touchez pas au Grisbi et Le trou de Jacques Becker. Deux films qui permettent au réalisateur de déployer son cinéma sensible, fait de petites touches à priori anodines (Grisbi) et formellement très sobres (Le Trou), et qui se donne peu à peu dans une flamboyance toute en retenue, attentive aux détails les plus menus et au final les plus essentiels. La marque d'un grand réalisateur qui alliait classique et modernité avec une maîtrise rare.
Quelques heures après avoir vu le trou, j'avais encore le bruit inlassable et lancinant du travail contre la pierre... J'aime aussi beaucoup ce film de Becker (je n'ai toujours pas vu touchez pas au grisbi, mais je suis assez persuadé qu'il me plaira, vu l'affection que j'éprouve pour tous les films de Becker que j'ai vu, Rendez-vous de Juillet et Casque d'or en tête...)
I love movies from the creation of cinema—from single-shot silent films, to serialized films in the teens, Fritz Lang, and a million others through the twenties—basically, I have a love for cinema through all the decades, from all over the world, from the highbrow to the lowbrow. - David Robert Mitchell
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Re: Jacques Becker (1906-1960)

Post by Nestor Almendros »

EDOUARD ET CAROLINE (1951)

Grâce au Ciné-club de France 2, je découvre une nouvelle perle de ce cinéaste qui est peut-être l'un de mes préférés en France et dont les films m'ont quasiment tous épatés. EDOUARD ET CAROLINE ne paye pas de mine, cette comédie restant constamment dans un cadre léger et presque innoffensif. Pourtant, il s'en dégage un charme irrésistible qui m'a vraiment envouté. Derrière ces scénettes d'apparences anodines, ces moments d'un quotidien presque banal, se déploie pourtant sous nos yeux l'image si subtile d'un couple en pleine harmonie. Par les regards et les jeux de non dits, par les postures ou les gestes, on peut observer et ressentir ici une énormissime complicité. C'est peut-être ce qui m'a le plus touché dans ce film: la forte relation complice de ce couple qui, comme tous les couples, ne manque pas de se disputer pour tout et pour rien mais qui s'aime malgré tout. Le film exprime assez bien cet aspect impalpable des relations et que dire d'autre que ce couple nous émeut par sa simplicité et sa beauté (petit clin doeil :wink: à Anne Vernon) . Alors c'est vrai, l'intrigue est un peu chiche, se résumant finalement à très peu de choses, très peu d'évènements. Mais c'est bien un esprit fin et singulier qui règne dans le film et qui en fait toute sa force.

Les plus impatients se seront peut-être contentés, en attendant la conclusion, de la peinture cynique que s'amuse à faire Becker de la bourgeoisie parisienne. Derrière une pantomime assez clichesque mais savoureuse (l'oncle totalement en représentation) se cache un monde radicalement différent qui dénote des scènes intimes chez le couple. Pour cette classe distinguée, il y a beaucoup (trop) d'apparat et de convention sociale qu'il faut respecter devant les autres. Les sentiments sont mis en arrière-plan, préférés aux démonstrations à forte gestuelle et aux fausses amitiés (voire de fausses amours: cf comment est observé Daniel Gélin par deux des invitées visiblement très intéressées).

Un joli moment, pas de ces films mémorables qui marquent durablement, mais un film touchant et simple qui donne encore plus envie de revoir du Becker. Très bon, master StudioCanal (pas en HD il me semble mais l'upscale a fait quelques miracles).
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Re: Jacques Becker (1906-1960)

Post by Major Dundee »

Nestor Almendros wrote:EDOUARD ET CAROLINE (1951)

pas de ces films mémorables qui marquent durablement
Je souscris entièrement à toute ton analyse mais tu verras que ce film ne s'oublie pas si facilement malgré son apparente légèreté. Moi il me trotte encore et encore dans la tête et dans le coeur. Je pense que l'extraordinaire numéro de Jean Galland y est aussi pour quelque chose. 8)
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Re: Jacques Becker (1906-1960)

Post by Commissaire Juve »

Truc marrant... Becker remettra en scène le couple Gélin / Vernon dans Rue de l'estrapade, en 1953 (il existe un René Chateau "correct" http://ahbon.free.fr/DVD_1727.html).
Last edited by Commissaire Juve on 2 Apr 10, 21:05, edited 1 time in total.
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Re: Jacques Becker (1906-1960)

Post by Ann Harding »

Commissaire Juve wrote:Truc marrant... Becker avait déjà mis en scène le couple Gélin / Vernon dans Rue de l'estrapade, en 1953 (il existe un René Chateau "correct" http://ahbon.free.fr/DVD_1727.html).
En fait Edouard et Caroline est de 1951. Donc Rue de l'Estrapade est postérieur. Moi aussi, j'ai beaucoup apprécié cette comédie. J'y ai aussi répéré Jean Toulout, un vieux de la vieille du cinéma muet qui fut Javert pour les Misérables d'Henri Fescourt en 1925. Et aussi Betty Stockfeld, la grande australienne qui faisait des ravages dans le coeur d'Harry baur dans Le Président Haudecoeur.
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Re: Jacques Becker (1906-1960)

Post by Commissaire Juve »

Ann Harding wrote:
Commissaire Juve wrote:Truc marrant... Becker avait déjà mis en scène le couple Gélin / Vernon dans Rue de l'estrapade, en 1953 (il existe un René Chateau "correct" http://ahbon.free.fr/DVD_1727.html).
En fait Edouard et Caroline est de 1951. Donc Rue de l'Estrapade est postérieur. Moi aussi, j'ai beaucoup apprécié cette comédie. J'y ai aussi répéré Jean Toulout, un vieux de la vieille du cinéma muet qui fut Javert pour les Misérables d'Henri Fescourt en 1925. Et aussi Betty Stockfeld, la grande australienne qui faisait des ravages dans le coeur d'Harry baur dans Le Président Haudecoeur.
Aaah, je savais bien que Rue de l'Estrapade était postérieur... je me suis fié à la date donnée par Nestor... Ouuurgl ! :twisted:
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Re: Jacques Becker (1906-1960)

Post by Nestor Almendros »

Commissaire Juve wrote:Aaah, je savais bien que Rue de l'Estrapade était postérieur... je me suis fié à la date donnée par Nestor... Ouuurgl ! :twisted:
:fiou: J'ai corrigé...
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Re: Jacques Becker (1906-1960)

Post by Nestor Almendros »

RENDEZ-VOUS DE JUILLET (1949)

Redécouverte d'une sympathique comédie qu'il faut surtout voir comme un témoignage de son temps, observant la jeunesse de son époque derrière une trame sentimentale un peu chiche (mon seul bémol, mais de taille). C'est l'après-guerre et la jeune génération a entamé un démarquage net par rapport à l'éducation traditionnelle transmise par les parents (étonnante première scène). Elle s'émancipe peu à peu, prend des directions différentes, délaisse l'avenir tout tracé de métiers sans saveurs (mais qui rapportent) pour s'engager quand elle le peut dans des voies plus proches de ses passions. L'intérêt individuel semble prendre un peu plus le pas sur un schéma de vie répétitif devenu le moteur du pays. Pas étonnant (même si réducteur) que les héros de cette histoire soient des artistes, des saltimbanques, des chercheurs: professions opaques qui, pour un père ou une mère, n'engage à rien de bon (succès financier trop aléatoire, résultat éphémère, pas assez concret). Qu'importe pour ces jeunes: ils feront ce qu'ils aiment. En ce sens, le film est donc original.

Becker en profite pour imprimer sur pellicule une réalité devenue mythique. La jeunesse, portée par ses nouvelles habitudes, amène à une plus large audience des musiques restées longtemps dans une certaine confidentialité: les scènes dans le club de jazz de Saint Germain des Prés sont ainsi minutieusement filmées, témoignant d'un mouvement qui s'éloigne des dancings de papa. Plus d'accordéon mais des trompettes, pas de bals en plein air mais des concerts en sous-sol, etc. On perçoit l'envie de la foule, la passion commune, portée par le rythme et l'énergie de la musique, les conditions réalistes de ces caves sur-fréquentées où l'on joue des coudes (voire plus) pour se frayer un chemin.

Très dynamique, très rythmé et porté par un très bon casting, le récit se calque sur des trames sentimentales pas désagréables mais trop sages (la plupart du temps) pour m'avoir suffisamment séduit. Il y a bien quelques audaces sexuelles (surprenantes dans un cinéma français plutôt chaste, il me semble) mais c'est à peu près tout. Becker a voulu rendre compte de la génération de ses enfants (bonne remarque de T. Chèze dans la présentation du Ciné-Club) en faisant par la même occasion un film agréable, plein d'énergie, mais dans lequel je ne retrouve pas le charme et l'intérêt d'un ANTOINE ET ANTOINETTE, par exemple.
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Re: Jacques Becker (1906-1960)

Post by Nestor Almendros »

TOUCHEZ PAS AU GRISBI (1954)

Après une semaine d'abstinence forcée à cause des vacances, qu'il est bon de revenir vers le cinéma avec un cru de cette qualité. Ce fut une belle redécouverte.

SPOILERS

Le cinéma français, en adaptant cette « série noire » d'Albert Simonin, peint pour la première fois (dixit la bande-annonce) les moeurs du banditisme, observe ceux qui pourraient être des grandes figures de l'époque. Je ne connais pas assez l'histoire du polar français mais TOUCHEZ PAS AU GRISBI semble aussi être une réponse nationale à la longue série de films policiers produits à Hollywood. N'oublions pas toutefois que nous sommes en France et que la tartine de paté se déguste à 5h du matin...
Becker assume l'aspect réaliste du projet, mis à part quelques transparences aujourd'hui bien visibles. Il y a une volonté d'être à la page et de ne pas seulement proposer un simple spectacle: nombreuses prises de vues en extérieur (caméra portée pour des plongées sur la rue, caméra embarquée à l'arrière d'une voiture façon GUN CRAZY - malheureusement pour un résultat plus dispensable), dialogues en argot, etc. Ce langage fleuri, qui sera plus tard la marque de fabrique de Michel Audiard, est toujours un vrai régal pour les oreilles: les dialogues sont étincelants, hyper codés mais pourtant toujours lisibles.
Malgré l'exotisme du parlé, il se dégage surtout du film un ton assez sec et désenchanté, loin du mythe classique du gangster. On serait même plutôt du côté de la mythologie ou de la tragédie: l'intrigue se noue autour des relations, on paye le prix de ses actes et de ses trahisons. TOUCHEZ PAS AU GRISBI montre un milieu très organisé où les bandits agissent en professionnels. Pas d'idéalisme de la cambriole, de jeune chien fou ou de violence incontrôlée: la peinture est plutôt amère, le destin est désormais subi. Si l'environnement de ces caïds est souvent cossu (les appartements de Max, les filles) leur existence se montre pourtant empreinte de lassitude: ils rêvent d'une vie nouvelle, rangée des voitures. Et sil règne un calme apparent entre gens du même monde, les jalousies et les envieux sont légion: le banditisme apparaît comme un univers fragile où, malgré une fraternité parfois à toute épreuve, la méfiance et le silence restent de mise. Max a fait son coup tout seul et c'est à cause d'un mot de trop à la maitresse de Riton que les ennuis commencent. La menace vient de l'intérieur, d'un jeune caïd aux dents longues: Angelo ne respecte pas les règles de confiance et de loyauté de l'ancienne génération. Il devra affronter la bronca habile de seniors presque assagis qui montreront qu'on ne la fait pas aux aînés.
C'est aussi une autre grande idée de Simonin que de nous montrer des héros certes toujours d'aplomb mais fatigués, vieillis, qui subissent aujourd'hui un train de vie choisi dans leur jeunesse. Ce ne sont plus des jeunes premiers vigoureux mais des patriarches installés avec pignon sur rue qui souhaiteraient finir leur vie tranquilles. Ce recul donne à l'oeuvre une dimension plus profonde et participe à cette modernisation de l'imagerie du gangster. Le temps a joué pour eux, leur a permis de faire un tri dans leurs relations, monter les meilleures équipes avec les meilleurs éléments, gagner la confiance sur la durée. Leur savoir-faire nous semble inné et l'expérience du métier (jusque dans l'attente raisonnable de la case prison) transparaît en permanence. Max par exemple réagit immédiatement à la menace, anticipe les malveillances et comprend ce qui est en train de se produire. Sa fuite pour échapper à l'enlèvement (la fusillade dans l'ascenseur) montre l'efficacité de son art et impose au spectateur une sorte d'admiration que l'on pourra retrouver dans le dernier acte au moment où l'ancienne équipe improvise un retour aux affaires pour sauver leur ami Riton.
La destinée capricieuse sera également de la partie avec ce magot qui finira perdu: comme dans QUAND LA VILLE DORT, les plans ne se dérouleront pas exactement comme on l'avait prévu. La futilité des actes (tout ça pour ça) traduit encore davantage le tragique de la situation et le sentiment que ces personnages suivent un parcours qui ne leur apportera finalement rien de bon.

Autour de la sphère professionnelle se sont greffées des relations fraternelles extrêmement solides au point de surpasser parfois les enjeux de certains casses. Cette dimension relationnelle, presque familiale, est une variante de l'image du bandit au grand coeur utilisée ici avec beaucoup de rigueur et qui apporte un vécu indéniable à un personnage comme celui de Max. Le point faible du héros infaillible ne sera pas la femme fatale mais l'ami de vingt, le presque frère qu'on aime malgré les défauts (beau moment en voix off où Max s'emporte contre celui par qui les ennuis vont arriver). Jean Gabin incarne une force tranquille au calme calculateur et trompeur. Sous une apparence distinguée et séductrice (toujours en costume, tiré à quatre épingles) Max impose un charisme immédiat: il est un leader respecté. Le personnage se permet malgré tout d'évoluer dans un cadre empathique fort: il est doué, malin, charmeur et a beaucoup de succès avec les femmes (même les plus distinguées, celles qui ne sont a priori pas du même milieu). Bref son bilan est plutôt flatteur. On notera surtout que c'est l'une des rares incursions de Gabin dans un rôle à femme: les scènes de baiser sont extrêment rares dans sa carrière, mais c'était probablement la concession nécessaire à un genre également bâti sur ce genre de héros.

Malgré les échanges virils de cet univers très masculin, n'oublions pas la place des femmes. Elles sont omniprésentes à des degrès divers, les gardiennes des lieux emblématiques du Milieu. On oubliera les danseuses légères qui font davantage partie du décor (night club, maîtresses). On passera aussi sur les remarques machistes de Paul Frankeur envers son épouse. Mais celle-ci (patronne du night-club) comme Madame Bouche et son restaurant, sont deux exceptions qui confirment la règle, des rouages indispensables au bon déroulement des opérations – tant qu'elles ne gênent pas les plans de ces messieurs. Elle peuvent se montrer aussi dignes de confiance que certains hommes haut placés (Max confie à Bouche un pécule en cas d'arrestation).
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Re: Jacques Becker (1906-1960)

Post by daniel gregg »

Très touchant par sa justesse ton texte Nestor ! :wink:
Et content de voir aussi que Edouard et Caroline qui est un de mes films français préférés t'ait aussi plu.
En revanche, je suis surpris que ce réalisateur que je considère comme un des meilleurs si ce n'est le meilleur (avec Clouzot) en France ayant débuté dans les années 40, ait suscité aussi peu d'intérêt.
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Re: Jacques Becker (1906-1960)

Post by Federico »

Nestor Almendros wrote:TOUCHEZ PAS AU GRISBI (1954)
SPOILERS
Le cinéma français, en adaptant cette « série noire » d'Albert Simonin, peint pour la première fois (dixit la bande-annonce) les moeurs du banditisme
Juste un argument marketing car ce n'était évidemment pas la première fois. Ne serait-ce qu'avec Gabin (déjà) en caïd de la pègre de la Casbah d'Alger de Pépé le Moko en 1937.
Nestor Almendros wrote: Je ne connais pas assez l'histoire du polar français mais TOUCHEZ PAS AU GRISBI semble aussi être une réponse nationale à la longue série de films policiers produits à Hollywood. N'oublions pas toutefois que nous sommes en France et que la tartine de paté se déguste à 5h du matin...
C'est vrai que le "soft power" de l'industrie du cinéma américain était omniprésent depuis la Libération et que cette période correspondit à l'âge d'or du Film Noir mais il y a toujours eu une tradition française du polar. Ceci dit, effectivement, le renouveau du genre, en littérature (Gallimard lança sa "Série Noire" en 1945) comme en cinéma fut indéniablement influencé par la production américaine. Le plus représentatif des réalisateurs de polars à la frenchy, Melville, en est la preuve. Plus tard, Verneuil collera encore plus fidèlement à la manière américaine. L'un des premiers grands polars français de l'après-guerre (Du rififi chez les hommes) fut réalisé un an après le Grisbi par un Américain en exil. Cf aussi John Berry et les personnages interprétés par Eddie Constantine.
Sinon, bien vu pour la séquence des tartines avec Max et Riton à la fois touchants et un peu ridicules, comme un couple de vieux garçons grignotant leurs biscottes avant d'aller se pager dans leurs pyjamas soigneusement repassés. Comme une version plus truande du duo Jules Berry/Lucien Barroux du Bacarra d'Yves Mirande. :wink:
Nestor Almendros wrote: Il y a une volonté d'être à la page et de ne pas seulement proposer un simple spectacle : (...) dialogues en argot, etc. Ce langage fleuri, qui sera plus tard la marque de fabrique de Michel Audiard, est toujours un vrai régal pour les oreilles: les dialogues sont étincelants, hyper codés mais pourtant toujours lisibles.
Ça, c'était la Simonin touch. Je ne sais pas si on le trouve encore facilement mais pour la régalade, j'invite à se procurer "Le petit Simonin illustré", catalogue/dictionnaire des termes argotiques publié en 1957 avec leur application dans des phrases on ne peut plus évocatrices et réjouissantes. :wink:

http://www.wanted-rare-books.com/petit- ... lustre.htm
Nestor Almendros wrote: Malgré l'exotisme du parlé, il se dégage surtout du film un ton assez sec et désenchanté, loin du mythe classique du gangster. On serait même plutôt du côté de la mythologie ou de la tragédie.
Tout à fait ! Même si il y a forcément une idéalisation des figures (ceux qui se plaisent à évoquer un "bon vieux temps où les truands avaient de l'honneur et de la classe" me feront toujours sourire). D'ailleurs, Becker, réalisateur élégant, ne tombe jamais dans la facilité et n'abuse pas de l'argot. Si ses personnages s'étaient exprimés en permanence dans le "jar" du milieu, seul un public restreint en aurait capté le sens.
Nestor Almendros wrote: Autour de la sphère professionnelle se sont greffées des relations fraternelles extrêmement solides au point de surpasser parfois les enjeux de certains casses. Cette dimension relationnelle, presque familiale, est une variante de l'image du bandit au grand coeur utilisée ici avec beaucoup de rigueur et qui apporte un vécu indéniable à un personnage comme celui de Max. Le point faible du héros infaillible ne sera pas la femme fatale mais l'ami de vingt, le presque frère qu'on aime malgré les défauts (beau moment en voix off où Max s'emporte contre celui par qui les ennuis vont arriver).
Au-delà du contexte polar, ce film est avant tout l'histoire d'une amitié indéfectible. On ré-entendra cette voix-off de Gabin marmonnant sur les couillonnades de son pote dans Le pacha de Lautner, film où il donnera aussi son avis sur la mythologie du mitan. Belle idée aussi d'avoir choisi René Dary pour interpréter Riton, lui qui fut la première incarnation de Nestor Burma en 1946.
Nestor Almendros wrote: Max impose un charisme immédiat: il est un leader respecté. Le personnage se permet malgré tout d'évoluer dans un cadre empathique fort: il est doué, malin, charmeur et a beaucoup de succès avec les femmes (même les plus distinguées, celles qui ne sont a priori pas du même milieu). Bref son bilan est plutôt flatteur. On notera surtout que c'est l'une des rares incursions de Gabin dans un rôle à femme: les scènes de baiser sont extrêment rares dans sa carrière, mais c'était probablement la concession nécessaire à un genre également bâti sur ce genre de héros.
Euh... là... De ses débuts jusqu'à la fin des années 50, Gabin eut une longue carrière d'homme à femmes et de séducteur à l'écran. Tu dois confondre avec Ventura qui détestait devoir tourner des scènes d'amour.
The difference between life and the movies is that a script has to make sense, and life doesn't.
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Re: Jacques Becker (1906-1960)

Post by Nestor Almendros »

Federico wrote:Euh... là... De ses débuts jusqu'à la fin des années 50, Gabin eut une longue carrière d'homme à femmes et de séducteur à l'écran. Tu dois confondre avec Ventura qui détestait devoir tourner des scènes d'amour.
J'avais l'impression que Gabin était rarement filmé en train d'embrasser à pleine bouche. Mais j'ai la mémoire qui flanche, comme dirait l'autre.
Sinon merci pour le complément de texte :wink:
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Re: Jacques Becker (1906-1960)

Post by Rick Blaine »

Nestor Almendros wrote:
Federico wrote:Euh... là... De ses débuts jusqu'à la fin des années 50, Gabin eut une longue carrière d'homme à femmes et de séducteur à l'écran. Tu dois confondre avec Ventura qui détestait devoir tourner des scènes d'amour.
J'avais l'impression que Gabin était rarement filmé en train d'embrasser à pleine bouche. Mais j'ai la mémoire qui flanche, comme dirait l'autre.
Sinon merci pour le complément de texte :wink:
C'est tout de même vrai. Autant il acceptait les scènes d'amour, contrairement à Ventura, autant il aimait tout de même que cela préserve une certaine pudeur.
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Re: Jacques Becker (1906-1960)

Post by Federico »

Rick Blaine wrote:
Nestor Almendros wrote: J'avais l'impression que Gabin était rarement filmé en train d'embrasser à pleine bouche. Mais j'ai la mémoire qui flanche, comme dirait l'autre.
Sinon merci pour le complément de texte :wink:
C'est tout de même vrai. Autant il acceptait les scènes d'amour, contrairement à Ventura, autant il aimait tout de même que cela préserve une certaine pudeur.
A l'époque où Gabin était au top de son personnage de séducteur, les scènes amoureuses se limitaient la plupart du temps aux baisers (je ne vois guère que la fameuse séquence de Une partie de campagne où un cinéaste français soit allé plus loin et encore par la bande). Je ne sais pas si il était pudique mais il n'y allait pas par quatre chemins à la même époque si j'en crois l'anecdote croustillante relatée par la sympathique concierge Brialy à propos de Gabin et Arletty sur le tournage du Jour se lève... :wink:
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