Jacques Becker (1906-1960)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Ben Castellano
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Post by Ben Castellano »

Nicolas Brulebois wrote: le jeune cinéaste Jérôme Bonnell (le Chignon d'Olga, les Yeux Clairs, J'Attends Quelqu'un) a plusieurs fois cité ce film peu connu comme l'une de ses références - alors que la critique l'avait, au début, un peu artificiellement rapproché de Rohmer (le Chignon d'Olga/le Genou de Claire, c'est trop facile :roll: )
Pour ceux qui ont vu Le Temps de l'Aventure, il me semble que l'adresse d'Emmanuelle Devos (52 avenue de St Ouen?) est la même que celle d'Antoine et Antoinette.

Sinon assez déçu pour ma part, j'adore la première partie et l'installation de l'atmosphère du quartier, du quotidien de ce jeune couple rare dans le ciné de l'époque... Mais tout le suspens sur le billet de loterie, s'il est peut-être un délice pour un professeur de narration cinématographique tellement les effets sont en soit aussi virtuose que transparent, m'a laissé de côté, tout comme cette projection vers une classe moyenne "trente glorieuses" naissante un peu convenue. Noël Roquevert en fait des tonnes également.
Ben Castellano
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Re: Jacques Becker (1906-1960)

Post by Ben Castellano »

Jeremy Fox wrote:Critique de Antoine et Antoinette
Par contre ça c'est d'une merveille... :)

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Profondo Rosso
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Re: Jacques Becker (1906-1960)

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Antoine et Antoinette (1947)

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Antoine est un ouvrier travaillant dans une imprimerie. Antoinette, simple employée, s'occupe du photomaton dans un grand magasin. Antoine et Antoinette sont mariés et leurs pensées sont toujours tournées l'un vers l'autre. Un jour, le couple se retrouve en possession d'un billet de loterie gagnant. 800 000 francs, c'est le bout du monde ! Mais un quiproquo autour d'un livre entraîne la perte du ticket par un Antoine déconfit.


Antoine et Antoinette initie un cycle pour Jacques Becker où il s’attachera à dépeindre le sentiment amoureux par le prisme de ces milieux ouvriers ordinaire et observer la société française d’après-guerre avec d’autres titres comme Rendez-vous de juillet (1949), prix Louis-Delluc, et Édouard et Caroline (1951). Jacques Becker s’attache donc ici de manière tendre à dépeindre le quotidien de son ravissant couple en titre. Antoine (Roger Pigaut), ouvrier dans une imprimerie et Antoinette (Claire Mafféi) employée dans un grand magasin forme un ménage heureux et presque sans nuage. Le scénario dresse vaguement quelques sources de discordes comme l’attirance d’autres hommes pour Antoinette, en particulier le très antipathique et concupiscent épicier du quartier, M. Roland (Noël Roquevert). Les semblants de jalousie d’Antoine sont pourtant balayés par le moindre regard tendre et aimant d’Antoinette, la confiance et l’amour les liant semblant indéfectible.

La première moitié du film est ainsi une longue description, sans conflit ni le moindre rebondissement de leur quotidien, de leurs tendres retrouvailles après le travail, des week-ends à deux fait de ballade en barque ou de matchs de football. Nous nous immergeons ainsi dans la plénitude de ce couple, Becker alternant cette vision à travers un certain réalisme mais aussi quelques moments surannés jamais trop appuyés (la ballade en barque appuyant le côté fusionnel des amoureux par son cadrage puis par les gros plans de leurs regard langoureux). La mise en scène précise et alerte du réalisateur fait passer ces instants avec une limpidité exemplaire, cette dimension réaliste s’ornant de divers éléments (les personnages secondaires tous plus truculents et attachants les uns que les autres) qui ne suscitent jamais l’ennui, qui ne cède jamais au romantisme forcé. La deuxième partie dresse enfin un enjeu plus concret avec ce ticket de loterie gagnant qui pourrait tout changer, mais qui est malencontreusement perdu par Antoine. Jacques Becker ne dévie pas de ces préceptes pour autant, nulle accélération de rythme, de suspense malvenu ou de dramatisation outrancière pour illustrer cette péripétie. Tout passera une nouvelle fois par les personnages et la description de leurs sentiments. La jalousie un peu infantile d’Antoine avait laissé deviner une immaturité qui s’exprime ici par son attitude de gamin en faute lorsqu’il n’ose affronter le regard de sa compagne après sa perte fatidique. A l’inverse Antoinette s’avère le moteur du couple, plus intelligente, posée et apte à affronter les épreuves.

On le comprend dans la scène où elle retrouve Antoine défait au bar et qu’elle calme sa détresse par sa présence calme et compréhensive. Becker dépeint là un type de figure féminine indépendante dont l’Occupation avait contribué à l’émancipation mais encore peu vu dans le cinéma français d’alors. Défiant un supérieur trop autoritaire, faisant face sans crainte aux avances insistantes de M. Roland, Antoinette est un personnage épatant porté par la prestation douce et déterminée de Claire Mafféi. Roger Pigaut par sa maladresse toute masculine offre un contrepoint idéal et s’offre même un moment de gloire lorsqu’il flanquera une rouste mémorable à l’infâme M. Roland. La liberté de la narration se complètera toujours à la précision de la mise en scène où Jacques Becker en opposition à la dimension réaliste contemplative attendue propose une caméra mobile et un montage bien plus découpé que les standards d’alors. Si le film est plutôt lumineux et positif, les atmosphères plus troubles de ses classiques à venir peuvent se deviner dans des instants plus étranges et oniriques, que ce soit la vision assez kafkaïenne de remise de gain ou encore l’hallucination d’Antoine lui faisant retrouver l’emplacement du billet de loterie. Une réussite en tous points donc que cette œuvre tendre et attachante qui se verra récompensée de la Palme d’ Or à Cannes en 1947. 5/6
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Alexandre Angel
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Re: Jacques Becker (1906-1960)

Post by Alexandre Angel »

Il faut se précipiter sur le br de Goupi Mains Rouges. La chronique technique de DVdclassik mentionne un "grain savamment entretenu". Si je serais un peu critique sur ce dernier point (je trouve ce grain légèrement envahissant, à la limite du scintillement), la copie est effectivement magnifique et j'insisterais sur la qualité du son, qui offre une audition imprenable sur des voix carillonnantes, comme si le film avait été tourné dans les années 60, 70 voire 80..Et cela sert efficacement le film d'un cinéaste méticuleux, qui soigne chaque scène, la creusant de l'intérieur, usant avec modernité des mouvements d'appareil, faisant montre d'une expressivité assurée, tenue, toute d'intelligence et de distinction. On se demande comment un tel film a pu être réalisé sous l'Occupation tellement il est dénué de pesanteurs datées, de poussière. On en finira jamais avec Jacques Becker.
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Thaddeus
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Re: Jacques Becker (1906-1960)

Post by Thaddeus »

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Goupi mains rouges
Entre retournements de situations, cadavre ressuscité, rivalités amoureuses, Becker décrit une communauté paysanne à la manière d’un vaudeville, en rupture de l’imagerie de retour à la terre des années Pétain. Il flirte avec un fantastique noir qu’il refuse néanmoins au profit de portraits cocasses et chaleureux, peint le milieu rural avec une exactitude presque vériste, en exalte certains aspects tout en se montrant particulièrement féroce et critique sur d’autres. Petit bijou de fluidité, de verve, d’écriture, qui stimule les zygomatiques tout en inoculant une drôle d’amertume, cette chronique d’un clan terrien rongé par les querelles et l’obsession de l’argent fait en outre flamboyer les numéros d’acteurs
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(on retiendra particulièrement un Le Vigan hallucinant en colonial paludéen et assassin).
5/6

Falbalas
C’est avec une précision luxueuse que le cinéaste, à la fin de la guerre, filme le milieu de la haute couture parisienne. Sensibilité et rigueur dictent son inspiration, des notions de réalisme fugitives et fortes, ainsi que de formidables idées visuelles qui font transiter la moindre émotion par la mise en scène, telle la partie de ping-pong où le malaise de l’héroïne s’exprime sur son visage qui suit hagard le ballet mécanique de la balle faisant tic-tac comme une horloge. Portrait d’un mufle distingué soudain saisi par l’amour, pris au piège de son inconséquence, ce superbe et très subtil drame passionnel, qui évolue de la légèreté badine à la gravité tragique, offre à Raymond Rouleau, tour à tour désinvolte, cynique et pathétique, et à Micheline Presle, toute en spiritualité charmeuse, des rôles mémorables. 5/6

Antoine et Antoinette
Ce goût de l’exploration microcosmique, ce trait de pointe sèche, cet art du croquis, ce rythme vif qui s’accélère et foisonne, cette précision d’horloger poussant par moments l’auteur vers une obsession nerveuse et irraisonnée, on les retrouve dans cette délicieuse comédie du hasard, chronique chaleureuse, juste et tendre du milieu ouvrier dans le Paris d’après-guerre. Du vendredi soir au mardi matin, l’intrigue déroule les mésaventures d’un adorable petit couple perturbé par quelques accidents heureux, brosse une galerie de portraits hauts en couleur, extrait des menus détails du quotidien (horaire du travail, rapports de voisinage, petits gestes d’amour, tournures de phrases) autant de voies par lesquelles la vérité et la chair vivante des personnages s’exprime à l’écran. Becker ou le réalisme enchanté. 5/6

Rendez-vous de juillet
La jeunesse d’après-guerre telle que la dépeint le réalisateur est celle de toutes les aspirations, de tous les espoirs, d’une disposition d’humeur et d’esprit qui favorise ce style enjoué, si inhérent à sa perception des êtres et des choses. Son cinéma ne se veut pas représentation d’un scénario préétabli mais captation d’une présence, d’une complexité, d’une diversité auxquelles la fluidité des transitions, la légèreté du détail, la truculence des dialogues, l’évidence exemplaire des mises en situation et de leur développement apportent une incroyable fraîcheur. Servi par une troupe d’acteurs irradiant de charme, de gouaille et de tonus, il signe un tableau de mœurs virevoltant, toujours chaleureux, parfois mélancolique, qui vibre de cette proximité vivante, tangible et spontanée dont il est le grand alchimiste. 5/6

Édouard et Caroline
Film d’énergie, de rythme, de jeu sur un prétexte infime, film faisant en somme toute une fiction d’un rien. Becker donne ici une vraie équivalence à la comédie américaine enlevée, tonique, pétillante, celle notamment de Lubitsch. Pas d’archétype ni même de vision sociale, plutôt une attention exacte au langage des personnages, au monde dans lequel ils vivent, une précision d’entomologiste fondée sur des objets (un gilet, une robe à la mode), une temporalité de la structure et non du style (cinq petits actes répartis entre l’appartement et la luxueuse résidence de l’oncle). Et pour brocher la satire malicieuse des mœurs bourgeoises à l’amour triomphant de ses jeunes héros après leur brouille d’un soir, rien de tel que ce côté cancanier de la vie, dont le cinéaste sait fixer le cours par pur plaisir de cinéma. 4/6

Casque d’or
Le début du siècle, avec ses apaches, ses guinguettes, ses voyous de carrière et ses courtisanes, fournit à Becker la matière vive d’un romanesque vibrant, qui fait sourdre dans le drame crapuleux toute la mémoire du peuple et des bas-fonds parisiens. L’impérieuse nécessité du coup de foudre et de la passion est dite sans phrase, avec de simples échanges de regards, des silences, des paysages et du soleil. Mais c’est l’inéluctable qui recouvre peu à peu le récit, une tragédie hantée par la trahison et la mort, dont la justesse psychologique prend le pas sur le folklore. Et si les amants dansent pour l’éternité sur l’air du Temps des Cerises, c’est pour conjurer une fatalité qui voile la poésie du quotidien et la lumineuse clarté des images. Hymne à la fidélité, ce classique du cinéma français conserve une belle et limpide évidence. 5/6
Top 10 Année 1952

Rue de l’estrapade
Becker retrouve le couple vedette d’Edouard et Caroline et orchestre, dans le même registre, une autre comédie-ballet vaudevillesque multipliant les entrées et sorties, les clés, les grilles et les paliers. Il offre la juste description de ce que peut connaître en 1953 une jeune femme bourgeoise hors de son mariage, dans le Vème arrondissement des étudiants ou le XVIème de la haute couture : le désir d’un bohème qui rêve de la montrer à ses parents, le déshabillage subtil et pervers d’un couturier homosexuel qui se sert d’elle pour sa façade ou pour une scène de ménage. Une fois de plus, sa façon d’assembler son petit monde comme un puzzle personnel contre la montre, de bricoler la machinerie cinématographique avec autant d’élégance que de légèreté, séduisent. À l’image d’Anne Vernon, assez délicieuse. 4/6

Touchez pas au grisbi
Aujourd’hui, on découvre le film comme un exemple archétypal de ces séries noires dont la dimension pittoresque joue constamment avec sa propre caricature – un chouïa de distanciation en plus et on se retrouve dans Les Tontons Flingueurs. Avec ses caves vieillissants au langage fleuri, ses petites poulettes qu’on serre à la douce (on mettra le côté bien miso sur le dos de l’époque), ses rillettes aux biscottes qu’on s’enfile sur le pouce entre anciens potes, ses sulfateuses qu’on sort des caisses de champagne, la description du milieu, de son code d’honneur, de son culte de l’amitié virile s’exonère de toute tension et assume un rythme détendu. L’important ici n’est pas de manier le flingue mais d’être, de parler, de réagir en pépères. Si l’on n’est pas allergique au genre, on y prend un réel plaisir. 4/6

Montparnasse 19
Avec cette évocation des derniers mois de Modigliani, Becker, reprenant un projet de Max Ophüls, délaisse la fresque facile, ne cède pas à la tentation de recréer un monde pittoresque et substitue aux lieux communs une réflexion un peu austère sur la solitude de l’artiste, son amour passionné de la peinture, la conscience de son talent et le doute destructeur que distille en lui l’échec public. C’est bien un personnage qui l’intéresse et quelques êtres l’entourant, deux femmes, un ami, et vers l’extérieur du halo, un marchand de tableaux quasi symbolique, le dépouillant à la fin de son œuvre comme un croque-mort. Si le refus de toute emphase est louable, si la volonté de tenir la même note mineure lui offre sa singularité, le film manque hélas de ces qualités essentielles que sont la fièvre et la passion. 3/6

Le trou
On sait que Jacques Becker a mis ses dernières forces à la réalisation de ce film tendu jusqu’au point de rupture. Une cellule, cinq détenus, un projet d’évasion raconté dans sa dimension la plus concrète, avec une minutie qui suspend l’attention au moindre geste, au moindre son : rigueur implacable de la mise en scène, montage sec et mesuré qui cisaille le récit comme le métal attaque la pierre, partition de bruits de couloir et de pas obsédants. Le suspense se double d’un questionnement moral sur la confiance et la responsabilité, le dilemme et l’amitié, mais c’est toujours par sa forme dure et lisse, par l’épure quasiment granitique à laquelle sont ramenés les personnages, qu’il nous agrippe pour ne plus nous lâcher. L’admirable compagnon d’un autre grand film au sujet similaire : Un Condamné à mort s’est échappé. 5/6
Top 10 Année 1960


Mon top :

1. Le trou (1960)
2. Casque d’or (1952)
3. Falbalas (1945)
4. Goupi mains rouges (1943)
5. Antoine et Antoinette (1947)

Réalisateur parmi les plus importants de son époque en France, Becker est l’auteur d’une œuvre vive, charmeuse, grave et primesautière à la fois, toute emprunte de chaleur humaine, et très attachée à la restitution des rapports de groupe, à la description précise et ethnographique de certains milieux. À bien des égards, ce cinéma de classicisme et de netteté, emprunt de truculence autant que de sensibilité, annonce celui de Truffaut.
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Rashomon
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Re: Jacques Becker (1906-1960)

Post by Rashomon »

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Thaddeus
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Re: Jacques Becker (1906-1960)

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Oups. :oops:
J'édite mon message ; édite le tien. :wink:
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Re: Jacques Becker (1906-1960)

Post by kiemavel »

Thaddeus wrote:Mon top :

1. Le trou (1960)
2. Casque d’or (1952)
3. Falbalas (1945)
4. Goupi mains rouges (1943)
5. Touchez pas au grisbi (1954)

Davantage qu’un artisan consciencieux, Becker est l’auteur d’une œuvre emprunte de chaleur humaine, à la dimension moraliste, et très attachée à la restitution des rapports de groupe. Je n’ai pas vu grand-chose mais le peu que je connais est assez enthousiasmant.
C'est aussi ainsi qu'on peut qualifier 4 de ceux que tu n'as pas vu : Rue de l'estrapade, Rendez-vous de juillet, Édouard et Caroline et Antoine et Antoinette. De mon point de vue, il n'y a que le dernier qui se hisse au niveau de ceux que tu as vu. Dans les deux derniers même si "la restitution des rapports de groupe" y est bien, les deux films sont surtout centrés sur deux couples en parfaite harmonie malgré les chamailleries incessantes et c'est la restitution de ces liens très forts qui font le prix de ces 2 films. Le ton de Edouard…est plus léger et Becker se moque de la superficialité des grands bourgeois (avec au passage quelques grands numéros d'acteurs dont celui de la trop rare Elina Labourdette). Antoine…est plus grave. Le quotidien d'un couple populaire (Antoine est imprimeur, Antoinette est vendeuse dans un grand magasin) qui vient de s'installer peut-être bouleversé par le gain d'une grosse somme d'argent. Grande sobriété, grande sensibilité et sobriété des moyens mais quelques interprètes qui dépassent : Annette Poivre, Pierre Trabaud et surtout Roquevert en commerçant profiteur et obsédé sexuel. Dans les deux cas, il ne se passe rien ou presque rien mais le charme opère.
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Thaddeus
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Re: Jacques Becker (1906-1960)

Post by Thaddeus »

J'aurais bientôt l'occasion de vérifier une partie de tout cela puisque les "films-prénoms" (Edouard et Caroline et Antoine et Antoinette) devraient être les prochains que je verrai.

De manière générale, je trouve que le cinéma de Becker parvient à concilier une grande exigence de facture à un humanisme dans le propos, le regard porté sur les personnages, qui me plaît beaucoup. Le récit chez lui n'est jamais aussi simple et uni qu'il y paraît. La narration parfois s'accélère et foisonne, parfois ralentit, approfondit. Il sait être rapide, piquer un personnage en un plan, une réplique, éluder une scène superflue : les médisantes cousine de Falbalas, les bourgeois encanaillés de Casque d'or sont croqués d'un trait vif, la capture de Raymond n'est que racontée. Prendre le temps qu'il faut, accélérer, couper, prolonger lorsque la logique du film l'exige : ces qualités de rythme, qui n'ont pas à voir avec l'efficacité mais avec la vie même, et qui proviennent essentiellement du montage, sont parmi celles qui me séduisent le plus chez cet auteur. Et je trouve qu'elles se prolongent dans le développement même des personnages, qui ne se limitent pas à des fonctions, si drôles, si spirituels, si forts que soient les dialogues qu'on leur attribue. Aussi bien écrit et construit que soit un scénario de Becker, le film a toujours la capacité de l'oublier, de ne jamais sacrifier à la fiction la réalité humaine et d'abord physique des individus. Ils sont toujours des corps en acte, saisis dans le geste ou dans le frémissement du visage. Le Trou est sans doute à cet égard son film le plus achevé et le plus pur. Gestes précis de Roland démontant un pied de lit, une porte, fabriquant un passe-partout. Geste de Manu prenant une friandise, corps de Jo se tournant contre le mur, regard de Monseigneur manipulant le "périscope". Il y a ce plan fasciné de cinq minutes durant sur le trou, s'agrandissant de plus en plus dans le vacarme des barres à mine. On a rarement montré si nettement le travail de l'homme sur la matière qui lui résiste puis lui cède. Et dans une tonalité très différente, Falbalas annonçait déjà Le Trou par son attention envers le monde des tissus, des robes, des étoffes, le travail de la couture.

Enfin bref, je m'égare.
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Jeremy Fox
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Re: Jacques Becker (1906-1960)

Post by Jeremy Fox »

Thaddeus wrote:J'aurais bientôt l'occasion de vérifier une partie de tout cela puisque les "films-prénoms" (Edouard et Caroline et Antoine et Antoinette) devraient être les prochains que je verrai.
Tu vas te régaler ; tout du moins avec Antoine et Antoinette, peut-être mon préféré du cinéaste, ne connaissant pas l'autre.
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Re: Jacques Becker (1906-1960)

Post by kiemavel »

Jeremy Fox wrote:
Thaddeus wrote:J'aurais bientôt l'occasion de vérifier une partie de tout cela puisque les "films-prénoms" (Edouard et Caroline et Antoine et Antoinette) devraient être les prochains que je verrai.
Tu vas te régaler ; tout du moins avec Antoine et Colette, peut-être mon préféré du cinéaste, ne connaissant pas l'autre.
Je préfère quand même le Becker mais il est bien aussi celui là :wink: (j'adore le jeu désinvolte de M.F Pisier)
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Jeremy Fox
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Re: Jacques Becker (1906-1960)

Post by Jeremy Fox »

kiemavel wrote:
Jeremy Fox wrote: Tu vas te régaler ; tout du moins avec Antoine et Colette, peut-être mon préféré du cinéaste, ne connaissant pas l'autre.
Je préfère quand même le Becker mais il est bien aussi celui là :wink: (j'adore le jeu désinvolte de M.F Pisier)
:fiou: C'est ça de faire plusieurs choses en même temps :oops:
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Re: Jacques Becker (1906-1960)

Post by kiemavel »

Profondo Rosso wrote:Antoine et Antoinette (1947)
Je viens de lire (il n'est jamais trop tard) le papier de Profondo Rosso sur ce film ; c'est le genre de papier qu'il faudrait s'abstenir de lire sous peine d'avoir du mal à poster les siens par la suite mais faut pas se décourager et croire en l'émulation :wink:

J'admire comment Becker se sert du quotidien et de l'environnement du jeune couple (qu'il tient à montrer par soucis de réalisme) mais tout en montrant l'exiguïté des appartements, la promiscuité avec le voisinage, le metteur en scène en montre bien plus. Par exemple, lorsqu'Antoine monte sur le toit pour brancher la radio, dans cette séquence d'une grand banalité, il arrive à montrer le coté invulnérable ou en tout cas le sentiment d'invulnérabilité du jeune marié amoureux (quitte à rester ras des pâquerettes, c'est pas donné à tout le monde de grimper la haut. C'est un ex couvreur qui le dit) ; le jeune voisin coureur (Riton/Pierre Trabaud) qui vit avec ses parents et qui fait du gringue à Antoinette (ce qui donne un premier aperçu de la jalousie d'Antoine et donc de son inquiétude et pour contrebalancer la sérénité de sa femme). Je ne sais plus si c'est dans la continuité ou plus tard mais Becker se sert admirablement de la disposition des lieux/du décor. On passe donc par les fenêtres (Riton, Antoine) ; la porte ouverte de l'appartement du jeune couple donnant directement sur l'escalier permet de montrer les relations occultes du voisinage (toujours Riton et la voisine), les allers et venues de l'épicier. Avant la radio à installer, il y aura eu un autre micro évènement (le vélo accidenté) mais finalement ces petits rien ou la perte de ce qui aurait pu permettre de bouleverser leur quotidien ça ne change rien pour ce couple en parfaite harmonie malgré les chamailleries. Cette harmonie est magnifiquement montrée quand au retour du boulot ils se mettent au lit ; puis on les retrouve à table où ils se contentent de peu. Moralité : Quand on a une jolie femme à la maison, on peut facilement se passer de Camembert (ça, sans me vanter, c'est presque aussi bon que du P-R). Dans le message précédent, j'avais cité les quelques comédiens/diennes pittoresques, oubliant le passage éclair de Jean-Marc Thibault (à priori le seul survivant) et de Fufu dans un double rôle, livreur de l'épicier Roquevert puis invité d'une noce.
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Re: Jacques Becker (1906-1960)

Post by Kevin95 »

FALBALAS - Jacques Becker (1945) découverte

Il faut bien un Jacques Becker pour donner un peu de vie et un peu d’intérêt au monde du prêt-à-porter. Le réalisateur a l'idée, non pas de s’intéresser au flonflon du métier (on est en 1945, ce serait hypocrite et salaud) mais à l’intensité du travail de créateur, à sa folie. Car Becker n'est pas dupe, il sublime le geste pour en parallèle fustiger l'inhumanité de certains auteurs, comme ici ce couturier qui va jusqu'à se comparer à Dieu (tranquilou). Micheline Presle ne sait sur quel pied danser, tantôt amoureuse folle de ce démiurge, tantôt agacée de son cœur froid, lequel va jusqu'à collectionner les robes de ses ex en y inscrivant des dates comme sur une pierre tombale. Falbalas est aussi dans cet entre-deux, entre la gourmandise de filmer un artiste, un homme au travail et le tragique d'un être qui se perd. Sa fin est folle et cinématographiquement impressionnante. Un homme et son mannequin, on nage en plein délire mais l'image reste, symbole d'un film qui parait ne pas payer de mine mais qui finalement a beaucoup à montrer.
Les deux fléaux qui menacent l'humanité sont le désordre et l'ordre. La corruption me dégoûte, la vertu me donne le frisson. (Michel Audiard)
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Re: Jacques Becker (1906-1960)

Post by Supfiction »

Kevin95 wrote:FALBALAS - Jacques Becker (1945) découverte

Il faut bien un Jacques Becker pour donner un peu de vie et un peu d’intérêt au monde du prêt-à-porter. Le réalisateur a l'idée, non pas de s’intéresser au flonflon du métier (on est en 1945, ce serait hypocrite et salaud) mais à l’intensité du travail de créateur, à sa folie. Car Becker n'est pas dupe, il sublime le geste pour en parallèle fustiger l'inhumanité de certains auteurs, comme ici ce couturier qui va jusqu'à se comparer à Dieu (tranquilou). Micheline Presle ne sait sur quel pied danser, tantôt amoureuse folle de ce démiurge, tantôt agacée de son cœur froid, lequel va jusqu'à collectionner les robes de ses ex en y inscrivant des dates comme sur une pierre tombale. Falbalas est aussi dans cet entre-deux, entre la gourmandise de filmer un artiste, un homme au travail et le tragique d'un être qui se perd. Sa fin est folle et cinématographiquement impressionnante. Un homme et son mannequin, on nage en plein délire mais l'image reste, symbole d'un film qui parait ne pas payer de mine mais qui finalement a beaucoup à montrer.
L'un des plus beaux films français pour ma part.