René Clair (1898-1981)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Profondo Rosso
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Re: René Clair (1898-1981)

Post by Profondo Rosso »

Je n'ai pas détesté non plus mais plus le film avançait plus je me désintéressais des moments dans le monde réel, gros ennui. Surtout une réussite esthétique et d'atmosphère mais pas très impliquant émotionnellement pour moi.
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Kevin95
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Re: René Clair (1898-1981)

Post by Kevin95 »

Pourtant il y a quelque chose de morbide dans l'obsession de Gérard Philippe à vouloir dormir (d'ailleurs, ses proches pensent qu'il veut mettre fin à ses jours).

Les relations entre fantasmes et réalité sont moins disons "harmonieuse" que dans Le Magnifique par exemple (les deux films partagent de nombreux point communs). C'est peut-être ce sentiment moribond qui t'a déplu dans les passages dit "réels" créant un certain déséquilibre dans la narration.

Je dois être sensible à la peinture naïve mais touchante de ce "p'ti Paris" façon René Clair. Certes, tout cela est un rien figé si l'on compare ce cinéma à celui d'un Becker mais est-ce la patine du temps ou le plaisir de voir un film qui prends le temps de faire vivre ses personnages secondaires aussi petit soit-il quoiqu'il en soit j'ai trouvé Les Belles de nuit tout à fait honorable.

Puis ya Raymond Bussières quoi ! 8)
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Cathy
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Re: René Clair (1898-1981)

Post by Cathy »

Kevin95 wrote:Je vais finir par être le seul à trouver ce film charmant et d'une réelle élégance. :|
Ah non j'adore ce film ! J'aime justement ce mélange vie réelle et rêve entrelacés et la poursuite finale totalement déjantée ! Et les Belles de nuit sont bien charmantes !
J'aime ce contraste aussi entre la vie réelle des femmes de la vie de Claude et leur vie rêvée ! Quant aux seconds rôles, leur développement est typique de ce cinéma français d'antan.
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Profondo Rosso
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Re: René Clair (1898-1981)

Post by Profondo Rosso »

Kevin95 wrote:
Les relations entre fantasmes et réalité sont moins disons "harmonieuse" que dans Le Magnifique par exemple (les deux films partagent de nombreux point communs). C'est peut-être ce sentiment moribond qui t'a déplu dans les passages dit "réels" créant un certain déséquilibre dans la narration.
La première partie du film arrive à insérer un peu de folie (tout les jeux sur la bande sonore) et introduit bien les personnages c'est plus dans la dernière partie que j'ai ressentie un déséquilibre et une perte d'intérêt pour le réel, j'avais déjà décroché lors de la résolution un peu longuette dans la salle d'attente.
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Profondo Rosso
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Re: René Clair (1898-1981)

Post by Profondo Rosso »

À nous la liberté (1931)

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Deux amis détenus, Émile et Louis, tentent de s'évader. Louis réussit grâce à Émile qui fait diversion. Dehors, Louis se lance dans le commerce de disques puis de phonographes. Il devient petit patron puis, son commerce prospérant, se retrouve à la tête d'usines de plus en plus gigantesques. Émile libéré de prison demeure vagabond, se prélasse au soleil. Un jour il aperçoit la nièce du comptable de l'usine de Louis et tombe amoureux de la jeune fille. Il la suit jusque dans l'usine et, presque malgré lui, est embauché. Les deux anciens amis se retrouvent...

Troisième film parlant de René Clair, À nous la liberté anticipe tout à la fois les idéaux libertaires d'un Boudu sauvé des eaux (1932) que le cinéma du Front Populaire mais aussi la dénonciation du capitalisme des Temps Modernes (1936) de Chaplin. Cependant le film de René Clair s'affranchit de tout message social trop appuyé (Boudu), d'un contexte réaliste (les œuvres contemporaines du Front populaire marquées par leur époque) et de la fable de gauche assumée (Les Temps Modernes) pour adopter une tonalité légère et sautillante. La liberté représente dans le film une existence au grand air, sans préoccupation du lendemain si ce n'est conserver cette fantaisie face à l'existence. L'emprisonnement et le monde du travail représentent à l'inverse une oppression commune à laquelle vont se confronter les deux héros Émile (Henri Marchand) et Louis (Raymond Cordy). C'est leur caractère facétieux qui définit leur solide amitié, leur permet de survivre puis de s'évader de la prison où ils sont détenus. Louis se sacrifiera pour permettre la fuite d'Émile qui va parvenir à une spectaculaire réussite matérielle mais du même coup se construire une nouvelle geôle.

René Clair poursuit les expérimentations de Le Million (1931), l'usage du son n'étant qu'un outil narratif parmi d'autres et certainement pas par la facilité du dialogue et du théâtre filmé. Le réalisateur use des mêmes angles de prise vue pour filmer les prisonniers travailleurs puis les ouvriers en usine, l'oppression et l'effacement de l'individu au service de sa tâche s'illustre avec la prison sinistre se confondant avec la salle des machines glaciales - le même acteur jouant d'ailleurs le contremaître et le surveillant de prison. C'est par l'insouciance que l'on peut se remettre à exister face à cette déshumanisation, les clins d'œil et les diversion d'Émile et Louis préparant leur évasion puis un Louis étourdi et amoureux de Jeanne (Rolla France) déréglant l'organisation métronomique de ces lieux. René Clair passe essentiellement par l'image à travers une narration parfaite où la caractérisation se fait limpide, notamment l'enrichissement, l'embourgeoisement et la froideur progressive d'Émile dont la réussite se devine autant dans l'attitude que par ses magasins puis usines de plus en plus gigantesque en arrière-plan puis envahissant totalement l'écran. La mine ahurie et la naïveté de Louis vont pourtant dérider son ancien camarade avec là encore une remarquable séquence où René Clair fait confiance au spectateur, les mots traduisant le fossé social qui les sépare alors que le geste ranime magnifique leur complicité passée. S'il cède ponctuellement au dialogue durant le film, le réalisateur conserve donc une approche dans la veine du cinéma muet avec son jeu sur le burlesque (les nombreuses course-poursuites qui parcourent le film) où le son est moteur de l'atmosphère pour le drame (les chansons et musiques d'opérettes soulignant l'harassante existence en prison/usine) ou l'humour avec les gags enrichis d'effets sonores délirants (mais sans pousser la folie aussi loin que dans Le Million).

La dureté et l'hypocrisie d'un quotidien voué au attache matérielle et/ou sentimentale révèlera sa vacuité pour les deux héros avec les amours déçus de Louis et l'entourage néfaste d'Émile. Finalement ces deux-là ne sont jamais aussi heureux que réunis au grand air, sans responsabilité si ce n'est celle de s'amuser. Le film se conclut donc en pied de nez à toutes les formes d'autorités (du patronat, de la rentabilité, de la police) pour une belle et enivrante utopie. Un petit bijou 5,5/6
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Re: René Clair (1898-1981)

Post by villag »

Vous êtes sans doute trop jeune pour avoir vécu ça, mais il faut savoir que dans les années 50 début 60, en France, il y avait 3 metteurs en scène dont on attendait avec impatience et gourmandise la sortie de leur dernier film : Cecil B de mille, Hitchcock et ( mais oui !) René Clair, réalisateur à cette époque très populaire; je me rappelle , par exemple, la sortie de Porte des Lilas ( Pierre Brasseur, Henri Vidal et aussi Brassens )qui faisait la Une de tous les journaux ; j'en ai même lu une critique dithyrambique dans un journal australien que nous prêtais alors notre prof d'anglais...!
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Re: René Clair (1898-1981)

Post by Profondo Rosso »

C'est vrai qu'il a signé des oeuvres encore très populaires jusque dans les années 50, Les grandes manoeuvres et Les Belles de nuit (merci Gérard Philippe) ont dû marquer à l'époque.
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Kevin95
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Re: René Clair (1898-1981)

Post by Kevin95 »

SOUS LES TOITS DE PARIS - René Clair (1930) découverte

Premier long parlant de René Clair... enfin plus ou moins car le réalisateur trouve un subterfuge dramatique pour garder le muet dans la poche tout en accentuant la dimension sonore via l'utilisation - comme chez les anglo-saxons - du chant et de la musique. Sous les toits de Paris a le charme des films de son auteur, guilleret, pleins de bons sentiments (même si le bizarroïde Gaston Modot ronde) et une déclaration d'amour touchante à Paname et ses enfants. Le long plan en introduction annonce la couleur, le film sera stylisé, irréelle sur les bords, en tout cas à hauteur d'homme comme cette autre travelling vertical sur la propagation d'une chanson dans un immeuble où l'on sent l'attachement du cinéaste pour chaque habitant (Alfred Hitchcock l'a-t-il vu pour Rear Window ?) Un rythme en zig-zag tout de même, le jeu entre le son et le muet ne se fait pas sans heurt tandis qu'Albert Préjean est toujours aussi palot. Mais un film enthousiasmant, d'où sortent quelques scènes marquantes comme un combat de rue qui se termine dans l'obscurité totale ou un jeu de séduction - très lubitschien - qui se termine avec un lit vide. J'aime beaucoup l'idée que la transition entre une période cinématographique (le muet) à une autre (le parlant) chez René Clair, se fasse par une chanson.
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Commissaire Juve
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Re: René Clair (1898-1981)

Post by Commissaire Juve »

Kevin95 wrote:... tandis qu'Albert Préjean est toujours aussi palot...
Toujours aussi sympathique pour ce qui me concerne. J'ajoute que Pola Illery avait "du chien" (joli sourire en particulier).
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Re: René Clair (1898-1981)

Post by bruce randylan »

Fin de la rétro à la Tek :

Le fantôme du Moulin Rouge (1924)
Passé une bonne demi-heure d'installation sous forme de drame mondain peu stimulante, le film devient excellent avec ce "fantôme" apportant son lot de situations aussi cocasses qu'imprévisibles. On y trouve quelques visions qui aurait pu sortir d'Entr'acte avant que le dernier tiers ne délivre une sorte de suspens presque métaphysique sans se départir de son humour ironique et des péripéties.

Le voyage imaginaire (1925)
Une récréation pleine de fantaisie, d'inventions, de trouvailles et parfois de poésie. Le rythme ne faiblit jamais entre coups fourrés puérils dans une rivalité amoureuse, toutes les péripéties dans le monde imaginaire et escapades sur les toits de Notre-Dame ( ! ). Il n'y a pour ainsi dire aucun scénario, sans être aussi surréaliste que Entr'act, mais je m'y suis beaucoup amusé.

La belle ensorceleuse (The flame of New-Orleans - 1941)
Une sympathique comédie romantique hollywoodienne qui parvient à conserver tout de même l'esprit du cinéaste (surtout au travers d'une introduction délicieuse). L'installation et la présentation des personnages fonctionnent parfaitement, cependant la suite n'évite pas malheureusement les conventions du genre. Et si l'esprit et le charme sont souvent présents, ça manque tout de même de rythme. Peut-être parce que l'alchimie entre les acteurs n'est pas toujours au rendez-vous et que Dietrich n'est pas toujours à l'aise dans l'autodérision.

Le silence est d'or (1946)
Le principe de cette relation triangulaire n'est pas franchement neuf et le scénario, comme les dialogues, surlignent souvent sur les nombreux échos ironiques des relations entre les personnages. Impossible en revanche de nier que ça fonctionne parfaitement avec des dialogues savoureux, des acteurs attachants et en grande forme, pas mal de trouvailles intelligentes dans ces effets de répétitions. Rien que le gag de présentation des studios qui est décliné à trois reprises est un bijou d'écriture. Ca donnerait presque envie que l'hommage au cinéma muet soit plus présent d'ailleurs. Bien qu'un peu étriqué, la reconstitution est très plaisante d'ailleurs, et astucieuse. Bonne pioche.

La porte des lilas (1956)
Un duo Brassens/Brasseur aux p'tits oignons affaiblit par un Henri Vidal qui en fait trop. Mais l'univers fonctionne parfaitement, le script est assez riche et plutôt bien construit avec de belles trouvailles de scénario et de mises en scène (les enfants jouant dans la rue pendant la lecture des méfaits du criminels - un type de procédé que René Clair a utilisé a plusieurs reprises). Plus grave et mélancolique, la seconde moitié ne démérite pas avec une réalisation qui installe toujours une sorte de suspens et de tensions dans l'observation et la gestion de l'espace. Par contre, je trouve que la gestion du temps n'est pas assez claire. Malgré quelques baisses de régime, une chouette découverte aux charmes surannés

Tout l'or du monde (1961)
Une comédie bon enfant là aussi très plaisante même si la critique est un peu légère et pas toujours originale. Mais quelques moments font souvent mouche et les comédiens s'y amusent beaucoup, même si la finesse n'est pas de mise. Le scénario brasse large, presque trop, au point de perdre un peu l'essence de son film lors de l'escapade parisienne ou dans son dernier quart qui tourne un peu en rond malgré de jolie moment (la déclaration d'amour avec la fille s'éloignant en arrière-plan). René Clair essaie de dynamiser son film avec un montage soutenu et des transitions rapides mais ça manque régulièrement de punch à l'intérieur même des séquences qui ne retrouvent pas le tempo de la screwball comedy.

Les quatre vérité - les deux pigeons (1962)
Un sketch d'une vingtaine de minutes décent bien qu'un peu léger qui aurait pu être mieux exploité, tant dans son scénario que dans sa mise en scène, malgré les va-et-viens entre les 2 narrateurs qui amènent pas mal d'ironie et de ruptures. Le duo ne fait pas forcément d'étincelles non plus.

Les fêtes galantes (1965)
Fin de carrière plus qu'honorable pour René Clair dans ce film d'aventures savoureux, léger sans basculer dans la parodie pour autant. Les acteurs s'en donnent à cœur joie, le scénario n'en finit jamais de passer de passer d'un camp à l'autre camp, sans créer de lassitude, avec de gags très amusants et beaucoup de fraîcheur dans un esprit très cartoonesque. Comme dans Tout l'or du monde, le cinéaste essaie de donner du rythme avec des effets de transitions dynamiques, qui deviennent trop systématiques. Par contre si la mise en scène est plus en retrait, la direction d'acteur est plus travaillée pour un bon sens du timing. Après, c'est évident que ça n'a pas le panache brillant d'un Cartouche mais j'ai passé un excellent moment, plein de malice et de seconde degré, (malgré une conclusion étonnement plus amer, comme si le cinéaste s'excusait de ne pas avoir fait plus d’œuvres sociales).

Il m'en reste encore 4 à voir pour finir sa filmographie. :)
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Commissaire Juve
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Re: René Clair (1898-1981)

Post by Commissaire Juve »

D'accord avec toi pour les films que je connais :

- Le silence est d'or (1946)
- La porte des lilas (1956)
- Tout l'or du monde (1961)
- Les fêtes galantes (1965)

EDIT : en page 5, je parlais de l'élégance des couleurs de Les Grandes Manoeuvres... et j'ajoutais "pourvu qu'il ne tombe pas dans les mains d'un éditeur gougnafier qui va nous mettre du jaune partout".

Après quoi, je disais :
Commissaire Juve wrote:
EDIT : je crois qu'il y avait aussi un bon travail sur les couleurs pour les fêtes galantes. Je me souviens notamment d'une séquence avec de jolis bleus (mais, le Gaumont à la demande n'ayant pas été restauré, les couleurs du dvd sont moyennement fiables).
Ben : le film est sorti en BLU il y a quelque temps et... c'était très jaunâtre. Et ça m'a coupé l'envie de le revoir. :?
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Re: René Clair (1898-1981)

Post by Supfiction »

Supfiction wrote:
Commissaire Juve wrote:Image
Le test BR sur critique-film :
https://www.critique-film.fr/test-blu-r ... e-est-dor/

Egalement commercialisé demain :

https://www.critique-film.fr/test-blu-r ... liardaire/

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Commissaire Juve
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Re: René Clair (1898-1981)

Post by Commissaire Juve »

J'upgraderai Le Silence est d'or, mais je vais attendre. 20 euros, je n'ai plus les moyens (je les ai, mais pas pour un rachat).
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Thaddeus
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Re: René Clair (1898-1981)

Post by Thaddeus »

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Entr’acte
Conçu pour "sortir le public de la salle" lors du ballet Relâche, le moyen-métrage de René Clair procède, par ses recherches d’écriture et sa sensibilité proche du dadaïsme, d’une avant-garde mise à la portée de tous. La poésie cesse en effet d’appartenir à l’élite, elle est populaire sans déchoir, et le film détourne l’image de son devoir de signifier pour la faire naître, selon les mots de l’auteur, à une existence concrète. Reste désormais de cet étrange canular anti-bourgeois un échantillon d’images surréalistes portées par la vitesse et l’emballement, déjà habitées par les personnages fétiches du cinéaste (poupées de kermesse, barbichus, mémères et foule en folie), et dont l’attrait est surtout aujourd’hui de donner à voir d’illustres figures de l’époque (Erik Satie, Man Ray, Marcel Duchamp…). 3/6

Paris qui dort
On croirait l’argument sorti d’un roman d’H.G. Wells qui serait passé à la moulinette boulevardière : un beau matin, le gardien de la tour Eiffel s’aperçoit que la population parisienne est victime d’un rayon paralysant et, accompagné d’une poignée d’autres survivants, entame une joyeuse tournée des grands ducs. L’œuvre tire son charme de ce que le cinéaste, emporté par l’enthousiasme de ses découvertes, ose aller au bout de celles-ci et épouser pleinement son imaginaire. Fantaisie poético-fantastique donc, sans souci de vraisemblance, influencé par la mécanique d’un Mack Sennett, et dont l’action échevelée transite par des idées de montage et de mise en scène (images gelées, accélérés, manipulations temporelles) qui relèvent plus du surréalisme que celles de maints films portant le label de l’école. 3/6

Un chapeau de paille d’Italie
Ou comment une journée de mariage se voit compromise par une cascade d’invectives, de quiproquos, de contretemps, de chassés-croisés et de poursuites échevelées. Le récit de la comédie de Labiche, qu’adapte ici Clair, est certes brillamment enlevé mais il manque d’arrière plan. Ce qui donne une persistante impression de vacuité, le sentiment de voir s’enchaîner les mécanismes bien huilés d’un vaudeville second Empire prisonnier des contraintes de la scène filmée. Et s’il se rit des convenances, joue sur les clichés vestimentaires, égratigne les rites sociaux de la faune aristocrate qui s’agite devant sa caméra, le cinéaste ne dépasse jamais vraiment les attributs d’une sorte d’archaïque théâtre en liberté, avec son inspiration 1900 désuète, son rythme et ses images plaisamment désuètes. 3/6

Sous les toits de Paris
Le cinéma muet vient de céder la place au parlant mais pour son premier film sonore René Clair, en réduisant au minimum la fonction dramatique des dialogues, prolonge les conventions d’un art où les sentiments s’expriment par gestes, mimiques et chansonnettes. Rien de réactionnaire pourtant dans son approche, sans doute l’une des plus modernes et inventives de son temps. Si la charmante comédie populaire enchante nostalgiquement la midinette qui sommeille en chacun de nous, elle propose surtout de rendre leur noblesse humaine aux bonheurs les plus simples, et se tient au confluent d’une certaine mythologie parisienne surannée et de tout un champ de trouvailles fantaisistes, guillerettes, légères, dominées par le mouvement, le sens du rythme et le goût de l’inexploré. 4/6

Le million
Sous les toits de Paris, une joyeuse farandole. Un billet de loterie gagnant vole de main et main, jusqu’à ce que son propriétaire le récupère après moult rebondissements et quiproquos. Et bien sûr tout cela finira par des chansons… Un peu à la manière de Lubitsch, mais en substituant un vague réalisme satirique au faste viennois, Clair invente une comédie-poursuite sautillante au sein d’un monde dominé par l’unanimisme hédoniste et l’optimisme conquis sur la lucidité. Il exalte l’ingénu sans tomber dans la mièvrerie, emprunte aux grands Américains (Griffith, Chaplin, Keaton) leurs leçons d’humour sentimental, et associe les rythmes et images du film-opérette à une forme de chasse au trésor qui, si elle a bien évidemment vieilli, continue d’emballer par son élégance et son dynamisme, l’effet rétro aidant. 4/6

À nous la liberté
Dans une immense usine à l’organisation concentrationnaire, les ouvriers s’emploient en cadence, asservis au rythme de la chaîne, aux contraintes du rendement, aux ordres de la hiérarchie. Ce n’est pas Les Temps Modernes mais ça en a un petit avant-goût : Clair anticipe la satire du machinisme dans un film joyeusement anarchisant qui reprend les codes du burlesque muet (humour tarte-à-la-crème à base de courses poursuites et de quiproquos plus ou moins subtils) en les intégrant aux principes d’un cinéma sonore balbutiant. En résulte un plaidoyer narquois pour le simple bonheur de vivre sans contraintes, dont les idées socio-philosophiques sont formulées avec un certain dynamisme visuel, mais qui tient désormais surtout de la curiosité archéologique. Une sympathique vieillerie, en quelque sorte. 3/6


Mon top :

1. Le million (1931)
2. Sous les toits de Paris (1930)
3. À nous la liberté (1931)
4. Un chapeau de paille d’Italie (1928)
5. Paris qui dort (1924)

Ennemi de toute velléité à reconstituer le réel, auteur d’un monde de fantaisie, de rythme et d’allégresse qui transpose les primitifs de la scène et du music-hall dans la modernité d’un art nouveau, René Clair m’apparaît à travers ces quelques films comme une sorte de pionnier du cinéma de divertissement. Et s’il n’a sans pas été un véritable témoin de son temps, du moins a-t-il tenté à sa manière d’enseigner le bonheur.
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Alexandre Angel
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Re: René Clair (1898-1981)

Post by Alexandre Angel »

De la période américaine, j'ai revu à la hausse un film dont je croyais qu'il n'était guère plus qu'un divertissement volatile : C'est arrivé demain, avec Dick Powell.
En fait, c'est excellent.