Luis Bunuel (1900-1983)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Kevin95
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Re: Luis Bunuel (1900-1983)

Post by Kevin95 »

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VIRIDIANA de Luis Buñuel (1961) découverte

Luis Buñuel retourne toutes les cartes et fout la merde sur la pointe des pieds, tranquillement, sans en avoir l'air. Bâti en deux temps, Viridiana débute comme le portrait d'un oncle un tantinet tordu (fidèle Fernando Rey), amateur de chaussures pour femmes et accessoirement de sa nièce (une apprentie nonne, allons bon !) qu'il aimerait bien épouser, quitte à la droguer pour tenter quelque chose alors qu'elle est inconsciente (perversité du réalisateur, le personnage dit ne pas être aller au bout mais le cinéaste ne nous le montre pas, usant d'un fondu pour laisser le spectateur seul juge). La miss le prend mal (étrange !) menace de foutre le camp, l'oncle le vit mal (bah pourquoi ?) et clos le dossier. Arrive la deuxième partie, un poil plus brutale. Un fils sorti d'un chapeau (la classe Francisco Rabal), des pauvres, la condescendance d'une ancienne nonne et la bonté chrétienne envoyée dans un champ d'orties. Don Luis y va franchement, jamais en petit malin, sa mise en scène est toujours ultra soignée, filme mais n'appuie pas. Le tout pour finir non pas sur quelque chose d'explosif mais bien pire, un calme malsain, une partie de cartes entre gens biens. Tout le monde a quelque chose de pourri dans le placard, Viridiana le rappelle avec la douceur d'un piment mexicain. Sacré Buñuel !
Les deux fléaux qui menacent l'humanité sont le désordre et l'ordre. La corruption me dégoûte, la vertu me donne le frisson. (Michel Audiard)
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Jeremy Fox
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Re: Luis Bunuel (1900-1983)

Post by Jeremy Fox »

Carlotta sort aujourd’hui six des derniers films du génie surréaliste aragonais, tous (à l’exception notable de Tristana) et tournés en France et scénarisés par Jean-Claude Carrière : Le Journal d’une Femme de Chambre, La Voie Lactée, Le Charme Discret de la Bourgeoisie, Le Fantôme de la Liberté, Cet Obscur Objet du Désir. Un souffle de liberté.

Les films non encore chroniqués le seront dans les semaines qui suivent.
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Jeremy Fox
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Re: Luis Bunuel (1900-1983)

Post by Jeremy Fox »

Parmi les films de Bunuel repris en salles récemment par Carlotta il nous restait à chroniquer Le Fantôme de la liberté ; voilà qui est fait grâce à jean Gavril Sluka.
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Supfiction
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Re: Luis Bunuel (1900-1983)

Post by Supfiction »

Je suis en train de visionner Le fantôme de la liberté.
J’y comprends pas grand chose mais cette scène m’a bien fait marrer.

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Alexandre Angel
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Re: Luis Bunuel (1900-1983)

Post by Alexandre Angel »

Attends de voir celle avec Michael Lonsdale :mrgreen:
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Supfiction
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Re: Luis Bunuel (1900-1983)

Post by Supfiction »

Alexandre Angel wrote:Attends de voir celle avec Michael Lonsdale :mrgreen:
C’est celle-ci justement.
C’est un film de punk.
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Alexandre Angel
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Re: Luis Bunuel (1900-1983)

Post by Alexandre Angel »

Supfiction wrote:C’est celle-ci justement.
Ah pardon!

J'avais pas pris le temps de la regarder :oops:
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Major Tom
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Re: Luis Bunuel (1900-1983)

Post by Major Tom »

Dans mon top 100. Mon film préféré du Maître, malgré Los Olvidados, La Montée au ciel, Viridiana, Tristana, Le Charme discret etc. Je trouve Le Fantôme au-dessus de tous les autres. La scène des chiottes à table, c'est du génie. En plus le film démarre sur un dialogue entre Monica Vitti et Jean Claude Brialy qui annonce le topic des tics de langage et des nouvelles expressions ("Pourquoi tu dis 'check-up' alors qu'il existe une expression en Français qui veut dire la même chose, 'examen général'?" -"C'est beaucoup plus long, 'examen général', 'check-up' c'est plus rapide..."). Visionnaire, le gars.
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Supfiction
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Re: Luis Bunuel (1900-1983)

Post by Supfiction »

Ah oui tout à fait, quand Vitti râle parce qu’il dit check-up au lieu d’examen général ça m’a tout de suite fait penser à nos discussions sur les tics de langage. La scène à table est stupéfiante quand la môme se fait réprimander parce qu’elle parle de nourriture à table et que le père va aux chiottes pour manger. J’ai pas encore bien cogité là-dessus..

J’ai bien aimé certaines scènes mais j’ai décroché par la suite avec Rochefort.
Vu Tristana la semaine dernière, c’est quand même plus mon truc avec une vraie histoire. Et puis Deneuve avec ou sans jambe. :oops:
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Rick Blaine
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Re: Luis Bunuel (1900-1983)

Post by Rick Blaine »

C'est une farce formidable, drôle et visionnaire. Et la manière avec laquelle Buñuel lie l'ensemble des scènes est impressionnante et donne un souffle supplémentaire au film. J'adore.
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Major Tom
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Re: Luis Bunuel (1900-1983)

Post by Major Tom »

Je l'avais revu (ou plutôt redécouvert) il y a 10 ans à la rétro Buñuel du festival d'Angers, une expérience, avec copie en pelloche et public qui semblait majoritairement découvrir le film, si inclassable qu'il ne l'a manifestement pas laissé indifférent. Rires, évidemment, et gêne palpable devant ce curieux objet (de désir). Merveilleux souvenir (pour tout le monde, je pense).
Le ton est donné dès le début avec le type qui donne des "photos interdites" aux deux gamines, avec les acteurs qui sont formidables. Brialy extraordinaire ("J'en ai marre de la symétrie... Non ça, ma chérie c'est une mygale, c'est une espèce qu'on ne trouve pas en France, malheureusement.") Fantastique.

(Allez, encore deux pages et on ratrappe le topic Avengers.)
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Re: Luis Bunuel (1900-1983)

Post by cinéfile »

Major Tom wrote:Je l'avais revu (ou plutôt redécouvert) il y a 10 ans à la rétro Buñuel du festival d'Angers, une expérience, avec copie en pelloche et public qui semblait majoritairement découvrir le film, si inclassable qu'il ne l'a manifestement pas laissé indifférent. Rires, évidemment, et gêne palpable devant ce curieux objet (de désir). Merveilleux souvenir (pour tout le monde, je pense).
Le ton est donné dès le début avec le type qui donne des "photos interdites" aux deux gamines, avec les acteurs qui sont formidables. Brialy extraordinaire ("J'en ai marre de la symétrie... Non ça, ma chérie c'est une mygale, c'est une espèce qu'on ne trouve pas en France, malheureusement.") Fantastique.

(Allez, encore deux pages et on ratrappe le topic Avengers.)
Je l'ai découvert il y a deux ans dans des conditions similaires (une salle bien garnie, avec de jeunes étudiants qui ne devaient pas connaitre grand chose du film avant la séance). Super souvenir avec un public très réceptif et des rires qui fusaient de toute part (la séquence de l'auberge fut le point culminant, notamment avec cette réplique de M. Lonsdale voyant les invités décamper devant le spectacle SM : "que les prêtres restent au moins !" :lol: ). Les 30 dernières minutes me semblent plus en retrait, moins réussies que le reste, qui place la barre quand même très haut.

Je suis sorti de la salle en me disant que le film pouvait être une bonne accroche pour initier un public néophyte à Buñuel. Comme le mentionne Rick, la forme du film à sketchs - aidée par cette liaison assez magique entre les différentes parties - donne quelque chose de très dynamique à l'ensemble.
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Jeremy Fox
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Re: Luis Bunuel (1900-1983)

Post by Jeremy Fox »

Théâtre du Temple propose cette semaine de découvrir en salle et en version restaurée La Mort en ce jardin, film d’aventures exotiques assez unique en son genre signé par Luis Buñuel.
holst
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Re: Luis Bunuel (1900-1983)

Post by holst »

Une petite question d'un inculte . Parmi les 7 films sortis dans le coffret Studiocanal (en gros, ses 8 derniers films, sauf "Simon du Désert") , sont-ils tous exclusivement en français comme VO ? pas d'espagnol, même partiellement (pour "Tristana" ou autre) ?
...idée de ne pas avoir de mauvaise surprise si je me procure le coffret en édition anglaise (2 fois moins cher).

Merci d'avance au premier qui répondra.
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Profondo Rosso
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Re: Luis Bunuel (1900-1983)

Post by Profondo Rosso »

Tourments (1953)

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La jeune Gloria rencontre par hasard le riche Francisco Galván à la messe. Il tombe amoureux d'elle et la convainc de l'épouser. Elle ne tarde cependant pas à découvrir, dès le voyage de noces, qu'il est atteint d'une jalousie maladive et de paranoïa. Ainsi, il passe des aiguilles dans les serrures au cas où des curieux les épieraient. Mais ce n'est que le début, et la vie de Gloria va devenir un calvaire…

Tourments est une des grandes réussites de Buñuel lors de sa seconde carrière mexicaine de réalisateur. Le film allie brillamment les éléments thématiques phares du réalisateur l’étude de mœurs satirique de la bourgeoisie et l’observation crue d’une pathologie. Ce sera ici un cas maladif de jalousie et de paranoïa à travers le nanti Francisco Galvan (Arturo de Córdova) qui va faire vivre un véritable enfer à sa jeune épouse Gloria (Delia Garcés). Buñuel démontre tout d’abord comment le verni bourgeois peut être un masque trompeur à cette folie latente, avec un Francisco tout en aisance séductrice, en bagout et élégance face à ses pairs. La froideur d’une phrase faussement ironique, une certaine forme de raideur contenue et un regard se zébrant par intermittence d’un éclat inquiétant seuls peuvent laisser deviner l’instabilité sous cet éclat en société. C’est précisément ces éléments qui séduisent la jeune Gloria qui va vite déchanter.

La jalousie et la paranoïa de Francisco ne vient pas de signaux incertains qu’il interpréterait à travers un regard biaisé. C’est réellement une folie imprévisible qui surgit quand on s’y attend le moins, un déséquilibre que recherche cet esprit fébrile et anxieux. Ainsi c’est alors que sa jeune épouse ferme les yeux et savoure son nouveau bonheur lors de leur lune de miel que Francisco craque une première fois en imaginant que ces douces pensées ne sont pas pour lui. En fermant les yeux et souriant ainsi, Gloria échappe ne serait que par la pensée, à sa volonté de contrôle ce qui lui est insupportable. Le lâché prise de la communion à l’autre lui est inconnu et tout élément extérieur, famille, ami, est une menace. Buñuel l’exprime par la mise en scène où Francisco en Barbe-Bleue moderne isole Gloria des autres en la ramenant à lui. Il la fait littéralement sortir du cadre en la tirant par le bras pour empêcher toute connexion à un autre que lui. C’est le cas lors de la rencontre avec une connaissance de Gloria durant le voyage de noce, la façon dont il l’agrippe et lui fait monter les escaliers pour l’éloigner de sa mère au retour de cette même lune de miel. Il la sort non seulement du cadre de l’image mais l’empêche même d’y figurer tel ce moment où les amoureux se prennent en photo à tour de rôle dans le décor de leur vacances, mais qu’une fois la prise sur lui faîtes il refuse de rendre la pareille à Gloria.

Avec pareil postulat, on s’attendrait à avoir un film dont le ton serait celui d’un grand mélodrame. C’est plus alambiqué que cela, Buñuel créant presque un sentiment d’attente comique quant à la réaction disproportionnée à venir de Francisco face à un embryon de situation soupçonneux (pour lui) en germe. Le personnage n’a même pas les « moyens » de son machisme, fuyant le « rival » où se faisant rosser par lui quand il cherchera la confrontation directe – et rejetant lâchement la faute sur sa femme. On se surprend presque à rire face à ses réactions épidermiques ne reposant sur rien, en tout cas lorsque les fait se déroule en public. La sphère privée laisse éclater de façon croissante la folie infantile, violente et meurtrière de Francisco dans une esthétique cauchemardesque. Les cris de Gloria violentée traversent les pièces vides de la maison la nuit venue, et lorsqu’il suscitera le mépris plus que la peur à son épouse, la violence sera plus sournoise. Cela repose sur la manipulation et le chantage affectif en passant de la victimisation à la tyrannie, où l’on culpabilise l’autre pour mieux le faire revenir et resserrer l’étau. Buñuel fustige le système, que ce soit ce milieu bourgeois où ces maux doivent rester cachés, la famille et l’église plaçant la responsabilité sur la femme qui a forcément « mal agit », même involontairement pour ainsi provoquer l’ire de son époux si droit en société.

Buñuel illustre longtemps ce dérèglement à travers l’incompréhension et le regard apeuré de Gloria (notamment par le flashback), mais la bascule se fait progressivement pour adopter le point de vue perturbé de Francisco - - le titre original traduisible en "Lui" signifiant d'ailleurs ces deux points de vue. Celui-ci crée les possibilités de ce déséquilibre (quand il pousse Gloria dans les bras de son avocat) et lorsque les fait ne peuvent conforter sa paranoïa, sa raison vacille jusqu’au point de non-retour. Buñuel se repose sur la prestation fiévreuse d’Arturo de Cordoba et sur une mise en scène subtile qui distille peu à peu par le surréalisme la vision biaisée de Francisco. C’est captivant et précurseur, notamment du Vertigo d’Alfred Hitchcock (autre grand récit de pathologie et de contrôle d’un homme sur la femme qu’il aime) notamment avec cette scène où Francisco emmène Gloria dans un clocher. Cette approche à la fois hallucinée et entomologique sera si convaincante qu’elle servira d’exemple illustratif à Jacques Lacan a utilisé cet exemple pour décrire la paranoïa dans son séminaire de Sainte-Anne. 4,5/6