Luis Bunuel (1900-1983)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Jericho
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Re: Luis Bunuel (1900-1983)

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La Mort en ce jardin de Luis Bunuel en DVD

Les Editions Montparnasse annoncent pour le 8 juin prochain la sortie DVD de La Mort en ce jardin, réalisé par Luis Buñuel au Mexique entouré de comédiens français.

Le film sera présenté dans un transfert 4/3 au format 1.33, accompagné d'une unique piste Mono 2.0 français et des suppléments suivants :
- Un film américain de Luis Buñuel : entretien avec Charles Tesson
- À sa main : entretien avec Philippe Rouyer


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http://www.filmsactu.com/news-dvd-la-mo ... -10022.htm
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Roy Neary
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Re: Luis Bunuel (1900-1983)

Post by Roy Neary »

Mise en ligne aujourd'hui sur DVDClassik de la chronique de La Mort en ce jardin. :)
Le test du DVD des Editions Montparnasse a été effectué par l''ami Phylute.

:arrow: La Mort en ce jardin
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Amarcord
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Re: Luis Bunuel (1900-1983)

Post by Amarcord »

Une curiosité que ce La Mort en ce jardin, mais loin d'être un Buñuel essentiel... Je lui préfère la quasi-totalité de ce qui suivra, ainsi que les 4 ou 5 incontournables parmi les dizaines qui l'ont précédé. Mais bon : Signoret chez Buñuel, c'est suffisamment insolite pour y jeter un œil, même si, en matière de résultat, on aurait pu espérer tellement, tellement plus... surréaliste.
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beb
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Re: Luis Bunuel (1900-1983)

Post by beb »

Le fleuve de la mort (El rio y la muerte) – 1954
Film un peu moraliste de Bunuel alors qu’on a plutot l’habitude de sa vision ironique et narquoise de la société.
C’est l’histoire d’un village reculé du Mexique où les familles se vouent des haines tenaces qui aboutissent à des vengeances sanglantes, avec pour origine la vache de l’un qui pait dans le champ de l’autre.....
Un scénario en flashback raconté par le fils d’un vengeur, vengé mais mort, devenu médecin, qui refuse cette vengeance et appréhende son retour au village.
Un film interessant qui montre la stupidité de ces traditions d’honneur, mais qui malheureusement reste sur cette vision moraliste avec une scène finale assez attendue et très décevante.
Donc un Bunuel très loin des merveilles de l’année précédente (El) et suivante (La vie criminelle d’Archibald de la Cruz) mais qui se laisse voir quand meme.
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beb
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Re: Luis Bunuel (1900-1983)

Post by beb »

Les Hauts de Hurlevent (Abismos de pasión) - 1954
Film tourné juste avant le Fleuve de la mort, et qui malheureusement apporte la meme deception, mais pas de la meme nature.
Ce n'est pas tant la nature du scénario qui diffère, très classique dans les 2 cas, meme si le flash back du "Fleuve" rajoute de l'interet, que la vérité des personnages.
Il sont ici vraiment étouffants, pratiquement pas une minute de répis dans leur passion, leur haine, leur désespoir....
Les acteurs sont par ailleurs très et trop démonstratifs.
Au final on ne s'attache à personne ni à rien tellement on est pris à la gorge par autant de fièvre.

Une année 1954 pas très réussie pour Bunuel.
Federico
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Re: Luis Bunuel (1900-1983)

Post by Federico »

L'Ange exterminateur (El ángel exterminador) 1962

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Re-découverte totale d'un film dont je n'avais plus de souvenirs (merci Brion !) alors que c'est pourtant un grand Bunuel de la période mexicaine et qui dès le début annonce un OVNI (combien de projectionnistes - et de spectateurs - ont du se prendre la tête en croyant à un doublon de bobine en voyant deux fois la - presque - même séquence de l'entrée des protagonistes dans le hall de la villa :lol: ). Un essai fantastico-surréaliste, voyage en Absurdie mâtiné de psychanalyse de contes de fées pour grands enfants, le tout avec la patte de don Luis pour s'amuser de la culture judéo-chrétienne (les moutons, l'ours*, le discours hilarant d'une femme malade promettant de se rendre à Lourdes si ils s'en sortent et le réjouissant pied de nez final dans une église baroque).

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Comme pris d'une psychose collective, les riches convives d'une soirée chic réalisent qu'il leur est impossible de franchir l'espace du grand salon où ils se trouvent. Ils passeront des jours (des semaines ?) en vase clos, perdant peu à peu la raison, la santé et leur belle tenue. Plus fort encore : à l'extérieur, la population inquiétée par leur absence ne peut elle non plus franchir le seuil de la villa. Seuls deux convives semblent avoir gardé leur raison et c'est la belle Silvia Pinal (inoubliable Viridiana et qui jouera ensuite dans Simon du désert) qui trouve la solution.

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Une construction en boucle avec chute dans la meilleure tradition des nouvelles fantastiques et de la Twilight Zone. Bunuel aurait peut-être modérément apprécié la comparaison (quoique...) mais j'ai aussi pensé à un Cube sans effets spéciaux**, où tout se passerait dans la tête. Un régal qui annonce les délires et la satire du Charme discret de la bourgeoisie de la période française.

(*) Symbole moyenâgeux du Diable. Interrogé à ce sujet, Bunuel rejeta toute idée de représentation de... l'URSS. :wink:

(**) Je mets de côté l'hallucination typiquement surréaliste de la main coupée venant étrangler une des femmes.
The difference between life and the movies is that a script has to make sense, and life doesn't.
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Re: Luis Bunuel (1900-1983)

Post by Ouf Je Respire »

:D :D :D
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AtCloseRange
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Re: Luis Bunuel (1900-1983)

Post by AtCloseRange »

Finalement, j'ai vu trop peu de Bunuel par rapport à l'admiration que je lui porte (même si je compte corriger ça rapidement).
L'Ange Exterminateur est considéré comme une de ses grandes oeuvres et c'est effectivement un choc.
En fin de compte, que puis-je dire de ce film?
ce n'est pas un film qui se raconte, qui s'explique mais qui se ressent et il n'y a rien de plus fragile que ce type de cinéma. On voit très bien de quoi Bunuel veut nous parler mais c'est la perfection formelle, le côté implacable de la narration qui nous emporte.
Et puis cette façon de créer un monde avec 3 bouts de ficelle, c'est la marque d'un génie.
Il est évident que Lynch s'est fortement abreuvé à la source Bunuelienne.

Vu la copie du Criterion qui n'est malheureusement pas tout à fait au niveau d'un tel chef d'oeuvre: le son est plutôt abîmé et l'image juste correcte.
J'imagine que la copie passée au Cinéma de Minuit n'est pas meilleure.
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daniel gregg
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Re: Luis Bunuel (1900-1983)

Post by daniel gregg »

Vu hier soir sur Classic pour sa première diffusion, Subida al cielo ("La Montée au ciel") de Luis Bunuel datant de 1951.
Très agréable cette fable qui évoque le voyage mouvementé et tourmenté d'un jeune paysan fraichement marié qui écourte sa nuit de noces pour aller trouver un notaire afin de satisfaire les dernières volontés de sa mère mourante.
Par une sensualité toute bunuelienne (la scène de la nuit fantasmée dans un car vide est somptueuse), le maître distille à cette histoire ordinaire une candeur et un charme irresistible qui me donne très envie de compléter ma filmographie du réalisateur.
Petit clin d'oeil à Feb, les femmes y sont...euh... :oops
A noter hélas (Albares éditions), des sous titres blancs qui sont invisibles sur les fonds d'écran lumineux et notamment au début du film.
Rien de bien conséquent par la suite, mais c'est toujours un peu surprenant en début de film, imaginant que çà durera jusqu'à la fin.
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Thaddeus
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Re: Luis Bunuel (1900-1983)

Post by Thaddeus »

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Un chien andalou
Le premier court-métrage de l’artiste développe d’emblée l’expression centrale du désir et de son empêchement, qui excède toute rationalité, toute logique, toute idéologie ou conviction. Guidé par l’inconscient, il vise à briser la quiétude mentale du spectateur et à montrer comment cet instinct surmonte les obstacles qui se dressent sur sa route, les tabous de la morale et de pudeur, symbolisés par des potirons, des curés, un piano dans lequel pourrissent des charognes d’ânes. C’est un manifeste surréaliste qui conserve son pouvoir de fascination, ses puissants effets réactifs, et dont l’écriture automatique, le montage par associations d’idées, les enchaînements délirants, les visions psychiques, la force iconoclaste des images pulvérisent les lois de la réalité, de l’espace-temps, du principe d’identité. 5/6

L’âge d’or
Buñuel renchérit dans la subversion et la violence contestataire au service de la révolution, bat en brèche les bonnes mœurs, le bon goût et le bon sens en un hymne à la toute-puissance de l’amour fou (deux êtres y sont aimantés dans une attraction qui annule tout assujettissement aux lois de l’espace et du temps), seule force capable de détruire la morale bourgeoise de l’Église, de l’armée ou de la famille. Explosion d’un érotisme imprévisible, onirique, dément, à travers le doigt bandé d’une femme, un verre renversé, un baiser sur la bouche, un arbre en feu, un festival de pâmoisons, la procession des personnages orgiaques du marquis de Sade, un paso-doble exaltant. Dans ce pamphlet incendiaire, l’Eros frustré conduit au carnage, métaphore des battements de cœur et du chahut des pulsions. 4/6

Terre sans pain
Insensible aux valeurs porteuses d’un humanitaire coulé dans un même formatage compassionnel, le seul documentaire de Buñuel, dur comme un caillou, est porté par la certitude que la réalité est souvent grosse d’un irrationnel qu’il suffit de voir et d’accueillir. En fixant sur pellicule le quotidien misérable des habitants de Las Hurdes, région enclavée de l’Estrémadure, il impose au regard une violence crue renforcée par la neutralité entomologique du commentaire et la musique distanciée de Brahms. La fillette agonisant sur le tas de gravats, l’âne dévoré par les abeilles, les difformités consanguines des crétins qui se cachent dans les hauteurs des montages constituent autant d’images rudes, puissantes, d’une totale étrangeté, où la détresse la plus terrible atteint les limites de la bestialité. 5/6

Los olvidados
Avec ce pendant fictionnel de Terre sans pain, dont l’absence radicale de bons sentiments fait toute la différence avec le néoréalisme contemporain, Buñuel se plie à une inspiration sociale marquée d’un réalisme âpre et funeste. Il constate, enregistre les faits avec une objectivité exempte du moindre frémissement. La description de l’univers de la rue est assez saisissante, valant comme envers de la civilisation policée, soulignant la spirale dans laquelle la misère enferme les enfants qui souffrent et se déchirent férocement sous l’œil impuissant et complice des adultes. Un film très noir, au pessimisme terrible, parce que le mal y est envisagé comme inhérent à la nature humaine et que même la poésie qu’elle délivre exsude quelque chose d’atroce, de sordide. Je n’y suis pas forcément très sensible. 3/6

Susana la perverse
Le titre français est la formulation d’un mensonge. Car si cette pulpeuse Susana, qui préfigure l’ange du Théorème de Pasolini, séduit tous les hommes de l’hacienda dans laquelle elle s’est réfugiée, c’est avec une application de brave petit soldat, sans une once de perversité. À la fois trou noir et reflet de ceux qui la convoitent, elle provoque les désirs et les jalousies, attise les bons et les mauvais sentiments, met en crise le lien social, sème la discorde dans l’ordre familial pour mieux survivre, fissure le vernis fragile des apparences. L’ironie aidant, il suffirait d’un léger changement de perspective pour que le registre mélodramatique relève du vaudeville. Quant au dénouement moralisant que le cinéaste dit avoir regretté, il dispense un happy end en trompe-l’œil qui ne peut abuser que les plus crédules. 4/6

El
La mystification chez Buñuel n’est pas séparable de la poésie : si le sens se dérobe, ce n’est pas juste par provocation et refus des conventions mais aussi pour dire la réalité comme un mystère. En racontant la dégradation progressive d’un jaloux maladif qui rend la vie de son épouse impossible puis sombre lui-même dans la folie, il fait glisser l’étude clinique vers une ironie grinçante et élargit l’exploration des malheurs du héros aux dimensions d’un mal universel. Psychodrame lacanien, étude minutieuse d’un cas de paranoïa qui accumule les symptômes œdipiens, fétichistes, obsessionnels sans nuire à la complexité du personnage, l’œuvre donne également une première forme à l’un des grands enjeux du cinéma moderne : faire évoluer la focalisation projective du spectateur au cours du récit. 4/6

La vie criminelle d’Archibald de la Cruz
On est dans la continuité de l’opus précédent, tant par l’articulation entre documentaire et fiction, désir et interdit religieux, que par la description précise du comportement d’un homme obsédé par l’envie compulsive d’assassiner les femmes qu’il croise afin de retrouver l’émoi érotique de la scène initiale. Fortement imprégné d’humour noir, mû par la croyance surréaliste selon laquelle il existe des effets de vases communicants entre réel et imaginaire, le film dresse le portrait du héros buñuelien par excellence : marqué par un fétichisme obsessionnel, par des frustrations aliénantes, par des fantasmes de possession impossible. L’aspect morbide du sujet est partiellement désamorcé par la dérision féroce de son traitement, dans une esthétique travaillée qui renvoie à la tradition du film noir hollywoodien. 4/6

La mort en ce jardin
Pourchassé suite à une révolte matée, un groupe de personnages très divers s’enfonce dans la jungle amazonienne, éprouvant bientôt les sévices de l’incertitude, de l’angoisse, de la faim et de la folie. Buñuel déchaîne sa vision féroce des rapports humains et montre que le bien et le mal circulent librement en chacun, soumis à d’incessantes inversions de polarité. Sa manie de la destruction des clichés assure une vigueur étonnante à la confrontation des idées et des comportements, et offre à cette amère odyssée un collier d’images improbables dictées par la logique du rêve : femme se promenant en bijoux et robe de soirée entre les décombres d’un avion, Champs-Elysées s’animant au milieu d’une flore tropicale, longs cheveux pris dans les arbres, myriades de fourmis dévorant une dépouille de serpents… 5/6

Nazarin
Surprise : celui que la critique postsurréaliste cataloguait comme un "bouffeur de curés" raconte avec gravité et compréhension le parcours d’un humble prêtre des pauvres, confronté à la circulation du mal et à l’impossibilité de peser, par ses actes, sur le réel. Buñuel filme un cheminement de conscience, déplace le champ des interdits et des fantasmes sur un domaine plus parabolique (l’expérience de Nazarin, marchant pieds nus accompagné de deux pécheresses repenties qui voient en lui un saint, est dotée d’une forte connotation christique), sans rien céder à son goût de la contradiction et de l’équivocité. La grâce est-elle l’envers du libre-arbitre ? Nos actes reflètent-ils notre volonté ? Les réponses appartiennent à chaque spectateur, que les images du film auront interrogé. 4/6

Viridiana
Parcours d’une jouvencelle pieuse et charitable faisant le douloureux apprentissage de la nature humaine. Buñuel rejoue la problématique du goût, du rejet et de la terreur des choses sacrées, et décline ses obsessions relatives au sexe, à l’angélisme et aux frustrations qui en découlent. Créant des paradoxes moraux qui seraient plaisants s'ils n'étaient tragiques, imaginant des visions de poète que l'on a dit blasphématoires et impies, il montre, en une succession de sarcasmes ironiques qui sont autant de cris de révolte, la réponse vengeresse et atroce des nécessiteux après des siècles de soumission. Cette fulgurante métaphore politique constitue la plus subversive des charges contre l’Église et l’état d’une Espagne aveuglée, qui atteint son apogée dans l’extraordinaire séquence de l’orgie, avec ses images embarrassantes, terribles et indélébiles. 6/6
Top 10 Année 1961

L’ange exterminateur
Au confluent de la satire sarcastique et de l’inspiration surréaliste de ses débuts, il s’agit de l’une des œuvres les plus représentatives et, objectivement, les plus achevées de l’auteur. Pour raconter les mésaventures des naufragés de la rue de Providence, soumis à l’arbitraire d’une claustration inexplicable, ce dernier se libère des chaînes du rationnel, ne s’encombre d’aucun alibi anecdotique, et développe une construction géométrique fondée sur la réitération contradictoire d’une situation donnée. Huis-clos tragique et burlesque à la fois, où l’enfer n’est pas seulement chez les autres mais aussi en chacun de ceux qui portent un masque et qui font du mensonge et du faux-semblant un credo existentiel, l’œuvre stigmatise avec une formidable virulence la détérioration progressive du vernis social. 5/6
Top 10 Année 1962

Le journal d’une femme de chambre
Trente ans après les attaques des camelots du roi contre L’Âge d’Or, Buñuel règle ses comptes avec Action Française en transposant le roman de Mirabeau dans la France rurale et fascisante de l’entre-deux-guerres. L’ignoble brochette est gratinée : militaire en retraite, dame frigide, vieux gâteux constituent autant de spécimens des eaux troubles où nage l’héroïne dans le seul but de se faire une place au soleil. Il est encore question d’aliénation à un héritage culturel, d’impuissance, de désir inassouvi surtout, qui développe une logique aussi déroutante que la circulation du mal. C’est en confrontant cette femme de chambre aux frustrations diverses de la bourgeoisie de province que l’auteur développe la portée subversive d’une étude de mœurs chargée de vitriol, d’un vaudeville de la classe d’Ubu-Roi. 4/6

Simon du désert
Par sa durée compressée, le minimalisme de son argument et l’allégresse de son développement, ce film assez jubilatoire impose à nouveau la férocité incendiaire de l’expression buñuelienne : de la fourmi à la chèvre, de la chèvre au nain, du nain au moine, toutes les figures sont tendues dans le même geste de démystification. En quarante deux minutes d’images percutantes, le cinéaste crée des personnages, évoque une époque, raconte une histoire, règle ses comptes avec Dieu et le diable, intrigue, surprend et stimule. La religiosité mystique en prend méchamment pour son grade tout au long d’une succession de séquences iconoclastes, drôles et corrosives qui ridiculisent le dogmatisme de l’anachorète déconnecté du monde sensible, et dont la désinvolture même est le fruit d’un parfait mûrissement. 5/6

Belle de jour
Un des films les plus troublants du cinéaste, dans la manière dont il juxtapose la volonté de souillure et de domination avec celle de préserver à tout prix la pureté de son héroïne, qui prend conscience de son désir de femme grâce aux voies opposées que les deux hommes lui proposent. D’une certaine manière, le cinéaste creuse un sillon ouvert par Hitchcock (le chignon de Séverine renvoie à celui de Marnie, autre frigide). Là encore, l’étude est clinique tout en introduisant à l’univers mental de la protagoniste, à ses fantasmes masochistes, au travers de fascinantes images distanciées qui abandonnent la psychologie, la sociologie et autres béquilles de la vraisemblance romanesque. Réalité, souvenirs et rêves éveillés se mêlent, traversés comme souvent des questions de la chrétienté et de la bourgeoisie. 5/6
Top 10 Année 1967

La voie lactée
Deux clochards-pèlerins s’en vont arpenter la route de Paris à Saint-Jacques de Compostelle ; ils vivront bien des péripéties contemporaines, bibliques ou fantastiques dont l’auteur, ayant constaté toutes les hérésies possibles et imaginables, tirera une leçon de scepticisme. On peut considérer ce film comme le premier volet d’une trilogie de la contradiction et de l’absurde, interrogeant la dialectique de la réalité, du hasard et de la morale individuelle. Son récit picaresque téléscope époques, croyances et querelles théologiques, réactive l’iconographie religieuse pour en révéler l’ambiguïté, refuse les simplifications, les vérités figées, les oppositions tranchées, célèbre le difficile combat pour la liberté de l’esprit. La comédie demeure cependant moins mordante, moins incisive que d’accoutumée. 4/6

Tristana
Buñuel disait avoir mis beaucoup de lui-même en Don Lope, libéral attaché à la supériorité de la passion sur la sagesse. Malgré la sympathie qu’on l’on peut éprouver à son encontre, ce personnage impose pourtant ses désirs à un être démuni et docile, en confondant leurs libertés respectives. C’est à nouveau le surgissement de la pulsion refoulée que l’artiste explore, le travail souterrain d’un inconscient dicté par la frustration, les interdits sociaux, le fétichisme sexuel – infirmité et prothèse y sont des stimulateurs érotiques. Mais la perversité des êtres est mystérieuse, car tandis que le cœur de l’héroïne s’assèche et que le vieil anticlérical reçoit les curés autour du café, s’inversent les rapports de domination et d’humiliation, la place du bourreau innocent et de la victime consentante. 5/6

Le charme discret de la bourgeoisie
Six individus s’évertuent à dîner et s’en voient empêchés par le surgissement absurde d’un événement inattendu. Situation réitérée tout au long d’une construction complexe d’emboîtement des réalités qui autorise toutes les digressions et pousse à fond sa logique gigogne, en une suite d’éclairs de malice et de pirouettes débridées : l’un rêve qu’un autre rêve que… Tout cela est absolument jouissif, dessinant par l’humour noir et le passage de la veille au fantasme un précis de décomposition de la frustration et du rationalisme. Les scènes mémorables (tel ce moment où nos héros se retrouvent sur la scène d’un théâtre sans comprendre pourquoi) s’enchaînent avec une fluidité trouée par des gros plans rugueux et la vision récurrente des protagonistes marchant sur la route déserte de leur désir inaccompli. Un sommet. 5/6
Top 10 Année 1972

Le fantôme de la liberté
Buñuel et son scénariste Jean-Claude Carrière approfondissent cette exonération des règles supposées de l’écriture dans ce nouveau focus décapant sur les habitudes sociales, fidèle, par son imagination en liberté, ses principes d’inversion, son dérèglement permanent, son abolition des contraires, à l’esprit surréaliste, dont il réactive le principe du cadavre exquis. Libre d’accès comme un cimetière mais parsemée de téléphones donnant sur l’irréconciliable et le ténébreux, l’œuvre frustre volontairement l’attente du spectateur, l’encourage à rompre avec ses habitudes de regard et de compréhension, et pousse à l’extrême l’éclatement des règles narratives au profit d’une composition musicale, souterraine, secrète, qui baigne le plus souvent dans un étrange et angoissant climat de violence feutrée. 4/6

Cet obscur objet du désir
Le désir du titre ne peut s’exprimer que dans la soustraction permanente de son objet, son empêchement réitéré : comme dans Le Charme discret de la bourgeoisie, c’est aux tourments de la frustration que s’intéresse Buñuel à travers ce dernier film, grave et ludique à la fois, cerné par l’absurde d’un monde dans lequel il ne se reconnaît plus. L’idée de faire jouer l’héroïne par deux actrices opposées souligne de manière lumineuse le vacillement de l’ordre masculin social, ébranlé par l’énigme d’une séduction dont on ne connaîtra jamais les motivations. Semblable à la brodeuse en vitrine de l’ultime image, ravaudant un voile maculé de sang, il y a au soir de sa création l’éclat limpide d’un mystère sans clé, un style tellement épuré qu’il devient transparent comme du cristal. Belle sortie, donc. 4/6


Mon top :

1. Viridiana (1961)
2. Le charme discret de la bourgeoisie (1972)
3. Belle de jour (1967)
4. L'ange exterminateur (1962)
5. Un chien andalou (1929)

Iconoclaste, provocatrice et grave à la fois, marqué par un souci de faire éclater les normes narratives et les frontières étanches entre le rêve, l’imaginaire et la réalité, le cinéma de Buñuel demeure l’une des études les plus profondes de l’imbrication entre inconscient, ordre social, religion… Elle est évidemment capitale, et si je n’y suis pas toujours totalement sensible, je la trouve le plus souvent passionnante et délectable.
Last edited by Thaddeus on 22 Jun 19, 18:58, edited 12 times in total.
Alligator
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Re: Luis Bunuel (1900-1983)

Post by Alligator »

Viridiana (Luis Buñuel, 1961)

http://alligatographe.blogspot.com/2012 ... diana.html

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Sacré Luis! Foutu fouteur de merde! Avec ce film d'une rare et ô combien réjouissante insolence, le maître espagnol prêche un spectateur converti, ce film n'est donc alors pour ma pomme qu'une simple et belle partie de plaisir, car le ton radical ne cache pas très bien le regard ou l'attitude foncièrement enfantine, une espèce d'espièglerie de garnement.

Nombreux sont les plans équivoques, sexuellement, bien entendu. Sourire requis qui sait mettre du sel sur la plaie des incohérences bigotes. Bunuel savoure le fait que sa provocation va d'abord faire bouillir, puis exploser la marmite catho et mortifère de l'Espagne franquiste. Suicide, viol, désir, inceste, triolisme, charité, exclusion, le film charrie son lot de thèmes qui touchent de près ou de loin les tabous fondamentaux, comme les préceptes religieux.

Le personnage jouée par la très belle et généreuse Silvia Pinal rappelle ces héroïnes sadiennes qui se réfugient dans la religion, la prière, la vertu et l'innocence pour échapper au vice, au mâle, à la nature, à tout ce qui les rattache à l'animal, au corps, à la matérialité si basse et si caca, beurk.

Elle est indéniablement pourchassée par une engeance bien moins vertueuse qu'elle, mais plus humaine. Ça sent sous les aisselles. Passant des assiduités d'un Fernando Rey profondément vicelard à celles d'un groupe d'individus marginaux mais les pieds dans le concret, son destin la pousse toujours vers la tentation. Impossible de fuir sa condition de femme. Le sort s'acharne. La culpabilité la ronge sans cesse. Un ange pris dans les griffes du grand Satan ou une femme qui découvre dans la douleur que "le corps, ce n'est pas sale".

Toute son action bienfaitrice, toute l'abnégation qu'elle a démontré dans son œuvre caritative n'est pas payante, bien au contraire. Et c'est ce que j'aime chez Bunuel, cette emprise implacable de l'histoire sur les personnages, qui dès lors s'étend au spectateur, à leur raisonnement, à leur jugement.

Un film de Bunuel se révèle souvent une démonstration très difficile à contrer. Bien entendu, le scénario fait saillir son argumentation avec une verve aussi percutante que partisane, cependant si l'on veut bien accepter a priori de suivre le trajet de Silvia Pinal, difficile de ne pas accepter l'aboutissement : il est logique, somme toute. La nature reprend ses droits, comme un printemps. A la négation absurde et stérile se substituent les forces de vie.

En surréaliste patenté, Bunuel use et abuse de symbolismes mais n'hésite pas à plonger parfois dans le vif, dans le figuratif. Son propos est clair, ouvert aux non initiés du mouvement. Le film est parfaitement lisible, d'une très belle clarté.

Malgré une structure en deux parties, les scénario dégage une cohérence d'ensemble très appréciable. La première partie ressemble comme deux gouttes d'eau à l'histoire que Bunuel racontera plus en détail dans "Tristana" ; la seconde nous réserve la lente et difficile transformation de la chrysalide, le papillon étant laissé à notre imagination avec cette proposition de jeu de cartes à trois pour l'après-film.

Un très bon Bunuel, piquant, anti-clérical, hédoniste à souhait.
Last edited by Alligator on 23 Apr 12, 07:50, edited 1 time in total.
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Re: Luis Bunuel (1900-1983)

Post by Joe Wilson »

Le charme discret de la bourgeoisie

Un Bunuel brillant dans l'expression de fantasmes, boucles qui s'ouvrent et se referment pour dévoiler une décomposition de l'intérieur. La mise en scène, d'une efficacité légère et virtuose, renforce une impression de malaise par de subtils décalages : l'humour de la farce se superpose ainsi à l'effroi causé par les rêves.
Bunuel explore des pulsions enfouies, brise une hiérarchie sociale mais le discours du film va bien au-delà de la satire. En multipliant les niveaux de lecture, il interroge un rapport à l'imaginaire et au vide. Le récit est remarquable de cohérence alors que sa structure reproduit des détours en forme de sorties de piste. L'interprétation, Fernando Rey en tête, est impeccable de maîtrise et de finesse (belle présence de Stéphane Audran et Delphine Seyrig).
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Re: Luis Bunuel (1900-1983)

Post by Demi-Lune »

Joe Wilson wrote:Le charme discret de la bourgeoisie

Un Bunuel brillant dans l'expression de fantasmes, boucles qui s'ouvrent et se referment pour dévoiler une décomposition de l'intérieur. La mise en scène, d'une efficacité légère et virtuose, renforce une impression de malaise par de subtils décalages : l'humour de la farce se superpose ainsi à l'effroi causé par les rêves.
Bunuel explore des pulsions enfouies, brise une hiérarchie sociale mais le discours du film va bien au-delà de la satire. En multipliant les niveaux de lecture, il interroge un rapport à l'imaginaire et au vide. Le récit est remarquable de cohérence alors que sa structure reproduit des détours en forme de sorties de piste. L'interprétation, Fernando Rey en tête, est impeccable de maîtrise et de finesse (belle présence de Stéphane Audran et Delphine Seyrig).
Je te rejoins dans ton évaluation : un Bunuel à nouveau brillant, en verve, à la fois décapant et inquiétant... du surréalisme accessible là où Un chien andalou et L'âge d'or me laissent aussi admiratif qu'interdit. Le film ménage régulièrement de vraies trouvailles (les rêves emboîtés, Nolan n'a rien inventé :mrgreen: ) et les acteurs sont tous excellents. Reste que la satire m'a semblé parfois tourner en rond, évoque un monde qu'il n'est pas forcément évident de "comprendre" et "savourer" avec un regard actuel ; et que des problèmes de rythme se font parfois sentir, comme lorsque le récit digresse sur le passé et les rêves du jeune officier.
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Père Jules
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Re: Luis Bunuel (1900-1983)

Post by Père Jules »

À mon tour de ne pas être d'accord. Toute la dernière partie de la carrière de Buñuel m'ennuie énormément. Sa fougue dénonciatrice et iconoclaste s'est perdue dans un amas d'images tellement caricaturales elles en sont grotesque (le personnage campé par Audran, est ridicule soyons honnêtes). La faute je pense à l'apport néfaste de JCC. En ce qui me concerne c'est sa période mexicaine qui me botte le plus et surtout son chef-d'œuvre: La vie criminelle d'Archibald de la Cruz.
Joe Wilson
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Re: Luis Bunuel (1900-1983)

Post by Joe Wilson »

Des séquences peuvent en effet sembler caricaturales et l'apport de Jean-Claude Carrière est très net, mais je trouve que cela renforce un malaise propre au cinéma de Bunuel sans fragiliser son équilibre. Si ses plus grandes réussites sont derrière lui, il a alors encore beaucoup à dire.

J'ai par la suite découvert Viridiana, sans doute mon Bunuel favori jusqu'à présent. La mise en scène est limpide et le récit révèle une force impressionnante dans sa concision. Bunuel ne surligne rien tant les images marquent par elles-même, dévoilant une colère, une radicalité implacables et magistrales.
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