Lillian Gish (1893-1993)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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allen john
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Re: Lillian Gish (1893-1993)

Post by allen john »

Ca y est, j'ai enfin vu The White Sister, un des beaux films réalisés par Henry King dans les années 20, avec dans son premier grand rôle à l'écart de l'ombre de Griffith, la grand actrice qu'était Lillian Gish. Un film imposant, largement mené, sinon dirigé, par la conviction de la dame, qui a tout supervisé, et imposé sa légendaire concentration à toute la production: pas de rigolade sur le plateau! Au final, un film très attachant, dont les deux principaux acteurs sont toujours justes (En face de LIllian Gish, Ronald Colman, comme tous ceux parmi nous qui avons lu les posts d'Ann Harding le savons déja 8) ), et dont le final en forme de catastrophe naturelle (Eruption) est splendidement amené, avec un accroissement du suspense parfaitement rendu par un montage impeccable. Les autres acteurs sont dans l'ensemble dans la ligne habituelle du mélodrame, mais la demi-soeur de l'héroïne (Gail Kane) se voit imposer une séquence trè physique dans laquelle elle incarne la souffrance de façon très convaincante: on est chez Lllian Gish! Un pari osé, donc, pour LIllian Gish après 9 ans à gravir les échelons chez Griffith pour devenir l'actrice principale de ses productions, et un jeu épuré,plus juste et moins minaudant que chez son ancien employeur. Quant à King, il réussit son coup avec un grand talent, basé sur la sobriété et la précision de ses effets: après un Tol'able David absolument indispensable, un deuxième grand film pour un metteur en scène qu'il ne faudrait décidément pas oublier.
Tancrède
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Re: Lillian Gish (1893-1993)

Post by Tancrède »

je ne comprends l'unanimité autour de ce film.
découvert sur TCM il y a trois ou quatre ans, j'avais trouvé ça bien longuet. le film est très long pour ce qu'il raconte (pas grand chose d'intéressant).
misterleo
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Re: Lillian Gish (1893-1993)

Post by misterleo »

Pour ceux qui veulent voir Tol'able Kid (1921) on peut le voir sur youtube à cette adresse :
http://www.youtube.com/watch?v=r48eTNlI_bc
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- Eh bien faisons les présentations, moi je suis Damien Karras.
- Moi je suis le diable !
allen john
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Re: Lillian Gish (1893-1993)

Post by allen john »

Tancrède wrote:je ne comprends l'unanimité autour de ce film.
découvert sur TCM il y a trois ou quatre ans, j'avais trouvé ça bien longuet. le film est très long pour ce qu'il raconte (pas grand chose d'intéressant).
Ce n'est pas inattendu. Lillian Gish disait dans son livre à quel point il avait fallu s'engager, pour elle, mais aussi pour Colman et King, afin d'obtenir l'effet voulu. Le film, au delà de sa forme mélodramatique assez classque, ne possède pas de beaux atours et des habits révolutionnaire, et son classicisme est parfois austère. Mais le spectateur (Acxtuel,je croisque le succès en 1923 a été sans réserve!) se doit aussi de s'engager, comme avec Tol'able David, justement, une histoire de foi au premier degré... Alors si on n'y est pas sensible, ou si on a la tête ailleurs , ça ne marche pas.
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Ann Harding
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Re: Lillian Gish (1893-1993)

Post by Ann Harding »

allen john wrote:Ca y est, j'ai enfin vu The White Sister, un des beaux films réalisés par Henry King dans les années 20, avec dans son premier grand rôle à l'écart de l'ombre de Griffith, la grand actrice qu'était Lillian Gish. Un film imposant, largement mené, sinon dirigé, par la conviction de la dame, qui a tout supervisé, et imposé sa légendaire concentration à toute la production: pas de rigolade sur le plateau! Au final, un film très attachant, dont les deux principaux acteurs sont toujours justes (En face de LIllian Gish, Ronald Colman, comme tous ceux parmi nous qui avons lu les posts d'Ann Harding le savons déja 8) ), et dont le final en forme de catastrophe naturelle (Eruption) est splendidement amené, avec un accroissement du suspense parfaitement rendu par un montage impeccable. Les autres acteurs sont dans l'ensemble dans la ligne habituelle du mélodrame, mais la demi-soeur de l'héroïne (Gail Kane) se voit imposer une séquence trè physique dans laquelle elle incarne la souffrance de façon très convaincante: on est chez Lllian Gish! Un pari osé, donc, pour LIllian Gish après 9 ans à gravir les échelons chez Griffith pour devenir l'actrice principale de ses productions, et un jeu épuré,plus juste et moins minaudant que chez son ancien employeur. Quant à King, il réussit son coup avec un grand talent, basé sur la sobriété et la précision de ses effets: après un Tol'able David absolument indispensable, un deuxième grand film pour un metteur en scène qu'il ne faudrait décidément pas oublier.
Ton message me fait bien plaisir!!! :D C'est bien dommage que ce film de King ne soit pas disponible en DVD (à part la version Sunrise accélérée à 24im/sec dans une copie 16 mm). TCM ne l'a, pour le moment, montré qu'une fois sur TCM France et jamais aux USA... :? Lors d'une récente rétro Henry King à san Sebastian, le film n'a même pas été montré.... :| J'ajouterais Stella Dallas (1925) et the Winning of Barbara Worth (1926) comme étant d'autres grandes réussites muettes du cinéaste. 8)
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Ann Harding
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Re: Lillian Gish (1893-1993)

Post by Ann Harding »

Je pense que c'est le bon endroit pour poster la critique de ce film avec la jeune soeur de Lillian.

The Hun Within (Bas les masques, 1918) de Chester Withey avec Dorothy Gish, Douglas Maclean et E. von Stroheim

Henry Wagner (George Fawcett), un américain d'origine allemande a envoyé son fils Karl terminer ses études en Allemagne. Sur place, Karl est influencé par Von Bickel (E. von Stroheim) qui fait de lui un espion à la solde du Kaiser. Quand il revient en Amérique, il rejoint un groupe d'espions qui veulent faiser exploser le premier navire de transport de troupes américaines à destination de l'Europe. Mais, Dorothy (D. Gish) la fille adoptive de H. Wagner, a tout entendu...

Le scénario de ce film de Chester Withey a apparemment été écrit par D.W. Griffith. Le film porte toutes les marques de son époque: l'Amérique entre en guerre et la communauté allemande d'Amérique est tiraillée dans ses loyautés. G. Fawcett lui est un américain loyal alors que son fils est devenu un 'sujet du Kaiser'! Les personnages sont certes relativement caricaturaux, mais le film n'a guère la prétention d'être plus qu'un sérial plein de mouvements et d'action. Après un début lent et bavard, le film trouve son rythme qui ne se relâchera plus jusqu'à la fin. Il contient même quelques cascades impressionnantes comme lorsque Douglas Maclean (un agent des services secrets) tombe du haut d'un précipice lorsque la voiture fait une embardée. Il tombe d'une hauteur terrifiante mais s'en sort avec quelques écorchures. Dorothy Gish avec son talent de comédienne réussit à donner un ressort comique à certaiens scènes comme lorsqu'elle attent un baiser de son prétendant Karl qui l'évite ou lorsqu'elle enroule une mèche de cheveux de G. Fawcett autour de son petit doigt. Elle conduit également une voiture et s'échappe d'une cave où elle prisonnière des espions. Von Stroheim n'a qu'un rôle secondaire en espion allemand à la prussienne: veste serrée, monocle, guêtres et gants. Un petit film sympathique. (la copie CF avait des intertitres français)
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Ann Harding
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Re: Lillian Gish (1893-1993)

Post by Ann Harding »

Je vous signale que le cinéma Le Balzac (M° George V) va passer Le Vent (The Wind, 1928) de Victor Sjöström mardi prochain 23 mars à 20h30. Il sera accompagné au piano par J.-F. Zygel. Une belle occasion de découvrir le film dans une belle copie 35 mm issue de Photoplay productions.
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Sybille
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Re: Lillian Gish (1893-1993)

Post by Sybille »

J'aimerais beaucoup revoir "The wind", que j'avais eu la chance de découvrir lors d'un ciné-concert fin 2007. Je reposte ma critique ici.

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The wind / Le vent
Victor Sjöström (1928) :

A partir du récit d'une jeune femme subitement obligée de se marier avec un paysan de l'Arizona pour bénéficier d'un toit, le Suèdois Victor Sjöström tisse un film aride et troublant, au ton sombre et plutôt désespéré. Tournant dans le cadre sauvage et mystérieux de la "Death Valley", le réalisateur tire le meilleur parti de l'espace qui lui est offert, et jamais on ne voit le vent laisser en repos les personnages du film. Le vent fait tournoyer le sable du désert, le laissant s'infiltrer dans les maisons, les vêtements, et selon la légende rendant folles les âmes humaines par la puissance de son souffle. Assimilé à un gigantesque cheval blanc, il possède le pouvoir d'isoler les hommes, en même temps qu'il exacerbe et déchaîne leurs passions et leurs sentiments. La merveilleuse actrice Lillian Gish n'est alors plus que la seconde héroïne du film. Personnage volontaire à la fragilité incandescente, elle doit lutter durement pour se protéger des hommes, pendant qu'elle succombe peu à peu à l'atmosphère délétère et sinistre où elle se retrouve plongée. "Le vent" est une oeuvre envoûtante et atypique, l'un des derniers chef-d'oeuvre du muet américain. 8/10

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Broken blossoms / Le lys brisé
David Wark Griffith (1919) :

J'avais depuis longtemps entendu parler de "Broken blossoms" sans jamais avoir eu la curiosité de le regarder. Mais ça valait la peine d'attendre, quelle très belle découverte ! De la Chine aux docks de Limehouse, Griffith signe une histoire où la découverte, l'apprentissage de l'autre devient une évidence tissée de subtilité. C'est toujours avec respect qu'il décrit l'innocence des faibles, partage la compassion réciproque comme moyen de défense. A part une seconde moitié un rien plus langoureuse, c'est fin, délicat, parfait. Côté mise en scène, le montage est maîtrisé avec une virtuosité sans complexe, actions et pensées des personnages se mêlent en un mouvement intelligible vif et saisissant. Dès les premières scènes, Richard Barthelmess se souvient de sa jeunesse, de son arrivée en Angleterre et nous fait ressentir toute sa tristesse et ses désillusions. Quant à Donald Crisp, que je suis plus habituée à voir en bon père affectueux chez John Ford, quel surprise de le voir ici en boxeur violent, rude et grossier ! Il interprète très bien ce type de personnage avec des expressions, des postures, des attitudes éminemment caractéristiques, mais toujours bien dosées, sans jamais ou rarement en faire trop. Puis bien sûr Lillian Gish offre une superbe interprétation. Touchante dans sa détresse, elle l'est davantage encore lors de ces instants pâles, timides où elle tente de faire face à la brutalité de son père et l'injustice du monde. Faisant alors preuve d'une grâce douloureuse, elle étreint et vous donne quasiment les larmes aux yeux. Film d'une beauté étrange et mélancolique, "Broken blossoms" est une merveille rare. 7,5/10
Last edited by Sybille on 2 Nov 15, 22:42, edited 1 time in total.
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Re: Lillian Gish (1893-1993)

Post by Ann Harding »

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One Romantic Night (1930, Paul L. Stein) avec Lillian Gish, Marie Dressler, Rod La Rocque et Conrad Nagel.

La princesse Alexandra (L. Gish) est destinée à épouser le prince Albert (R. La Rocque). En effet, sa mère (M. Dressler) espère ainsi redorer le blason de la famille. Mais, Alexandra est secrètement amoureuse de son professeur d'escrime, le Dr. Haller (C. Nagel)...

One Romantic Night est le premier film parlant de Lillian Gish, réalisé deux ans après The Wind. Ce film est une production indépendante de Joseph Schenck pour United Artists. Le scénario est adapté d'une version américaine d'une pièce de Ferenc Molnar. Cette même pièce sera à nouveau adaptée en 1956 sous le titre The Swan avec Grace Kelly. Le film MGM avec Kelly avait suscité chez moi un ennui poli. Cette version de 1930 produit les mêmes effets. Le film bénéficie de plus d'une réalisation particulièrement médiocre, typiquement théâtre filmé, qui n'arrange rien. Retrouver la géniale Lillian Gish avec la parole est un choc. Certes, elle a part la suite joué des rôles secondaires dans de très bons films, mais en 1930, elle est encore une étoile de première grandeur dans un rôle principal. Physiquement, elle est toujours très mince avec un visage poupin et elle paraît bien plus jeune que ses 37 printemps. Néanmoins, sa voix assez flutée montre un caractère bien trempé sous cette écorce fragile. Son rôle de princesse évanescente ne lui donne guère de marge de manoeuvre et l'actrice perd beaucoup de son aura avec le son. Le tournage tout en studio n'arrange rien. Le ciel étoilé-toile peinte n'est guère convaincant. Certes, le grand caméraman Karl Struss la nimbe de lumière diffuse. Mais, on a beaucoup de mal à s'attacher à cette princesse en mal d'amour. Ses partenaires masculins sont simplement adéquats. Même la formidable Marie Dressler n'arrive pas à illuminer totalement l'écran. Soit dit en passant, il est difficile de croire que l'énorme Marie puisse être la mère de la mince et élancée Lillian. En voyant ce film, on comprend pourquoi Lillian quitta l'écran pour de nombreuses années. Elle préféra -et c'est un paradoxe pour une star du muet!- retourner sur les planches où elle fut une formidable Ophélie. Il est vrai que passer du chef d'oeuvre qu'est The Wind à ce petit film sans grand intérêt ne devait pas l'encourager à persévérer.
feb
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Re: Lillian Gish (1893-1993)

Post by feb »

The Wind - Victor Sjöström (1928)
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Sybille, tout comme allen john un peu plus loin dans ce topic, décrivent parfaitement ce que j'ai ressenti en découvrant ce superbe muet. Le film de Sjöström (ou Seastrom pour coller à l'américanisation made in MGM) est un muet d'une force incroyable où l'image est capable de tout évoquer, de passer outre la parole et où les 2 interprètes principaux trouvent un de leur plus beau rôle.
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The Wind est un film à la puissance évocatrice incroyable, Sjostrom utilise peu d'intertitres - les plus nombreux apparaissant au début du film pour présenter les personnages et surtout pour mettre un nom sur ce personnage principal autour duquel tout va se jouer - et se sert de sa mise en scène, de son découpage pour nous faire ressentir les émotions de chaque personnages, pour nous montrer leur évolution à la fois physique et mentale. Malgré un tournage en plein désert, où les frontières semblent infinies, la présence continue du vent et du sable renferment l'action dans une seule unité de lieu et favorisent la sensation d'enfermement, de folie. La force que possèdent ces éléments à s'immiscer partout permet au réalisateur de créer un parallèle entre la Nature hostile - le vent écrase tout, rend fou ceux qui sont faibles et le sable, si fin, si léger, semble être le remplaçant d'une eau que l'on ne voit jamais, un comble pour Letty qui rejoint son cousin à Sweet Water- et les conflits auxquels est soumise la jeune femme. La force de Sjostrom repose donc sur sa seule maitrise du cadre et de la mise en scène pour dépeindre la vie de ces habitants mais également sur ses acteurs, Lillian Gish en tête.
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Montagu Love, qui joue le personnage Wirt Roddy, est un homme fourbe, malhonnête, qui va séduire Letty pour mieux l'abandonner, obligeant cette dernière à épouser Lige (Lars Hanson) pour trouver un toit au détriment d'un amour réciproque. Malgré ce mariage entre Letty et Lige, le personnage de Wirt va revenir, tel le vent, hanter la vie de la jeune femme en profitant de l'absence du mari et de la folie qui envahit peu à peu l'esprit de Letty. Incarnation du Mal, Wirt va réellement profiter du contexte : le fameux Norther - ce vent du Nord qui rend fou - empêche Letty de fuir dans le désert et la force à se retrouver seule avec cet homme pour la nuit. Le lendemain matin, le calme est revenu mais l'intelligente mise en scène de Sjostrom nous fait comprendre que l'homme a profité de la jeune femme...
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L'image de Lillian Gish, fortement liée aux films de Griffith, est brisée par le film de Sjostrom. Si Letty apparait tout d'abord naïve et douce, son personnage va peu à peu évoluer vers la folie en passant par un stade plus "érotique" qui contraste très fortement avec le reste du film et la filmographie de l'actrice. La scène qui traduit le mieux ce changement est celle qui suit le mariage entre les 2 jeunes gens, où Sjostrom montre une Letty plus sensuelle et crée un contraste entre les 2 personnages : d'un coté, une jeune femme qui s'est mariée non par amour mais pour le besoin d'un toit, de l'autre un jeune homme, maladroit mais amoureux, qui va se sacrifier pour que la jeune femme puisse rentrer chez elle.
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Lige découvre une facette plus sensuelle, plus charnelle de la jeune Letty...

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...mais la jeune femme feint le bonheur partagé...

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...les pulsions se trouvent refoulées des deux cotés...

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...mais Lige révèle maladroitement ses émotions...

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...et la véritable nature de Letty refait surface...

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...blessant le jeune homme qui va se sacrifier pour qu'elle quitte cet endroit.
Si Lillian Gish se révèle absolument superbe dans ce film, il faut également mettre en avant la sincérité qui se dégage du personnage de Lars Hanson. Alors que je n'avais jamais adhéré au jeu de l'acteur suédois - que ce soit dans Gosta Berling où je trouve qu'il a tendance à surjouer ou dans The Flesh and the Devil où il est malheureusement éclipsé par John Gilbert et surtout par Garbo - je l'ai trouvé incroyablement naturel dans ce film. Choisi à la demande de l'actrice, qui l'avait découvert via le film de Stiller, Lars Hanson se montre maladroit et naïf quand il cherche à séduire la jeune Letty, émouvant lorsqu'il découvre que son amour pour la jeune femme n'est pas réciproque, totalement froid par la suite quand il doit affronter le "Norther" et enfin amoureux quand le couple se reforme lors de la scène finale. A croire qu'entre les mains de Sjostrom, l'acteur révèle un potentiel inexploité par les autres réalisateurs de la MGM, nous faisant ainsi regretter que The Divine Woman, où l'acteur retrouve Garbo, soit définitivement perdu. Le réalisateur suédois montre une fois de plus ses talents de metteur en scène et de directeur d'acteurs en offrant à Lillian Gish un rôle qui lui permet de nous offrir une palette d'émotions d'une richesse folle. The Wind est clairement un petit bijou du cinéma muet, une preuve supplémentaire du génie des metteurs en scène de cette époque qui parvenaient à captiver le spectateur par la simple puissance évocatrice de l'image et une preuve supplémentaire de la rupture artistique qui va se produire à l'arrivée du parlant. Sjostrom, par sa maitrise technique et par ses choix, réalise un film fascinant, captivant, dont les images et l'atmosphère marquent l'esprit et dont l'absence de dialogues n'en est que plus bénéfique car magnifiquement remplacés par une partition de Carl Davis...
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Re: Lillian Gish (1893-1993)

Post by allen john »

The wind (Victor Sjöström, 1928)

Ne soyons pas timides: The wind est le couronnement de la carrière de Lillian Gish, actrice de premier plan dont la longévité force presque autant le respect que son génie. C'est aussi une grande date pour le réalisateur Victor Sjöström, tout en étant hélas son chant du cygne, et tant qu'à faire, rangeons-le par la même occasion dans la catégorie des meilleurs films de 1928, oui, oui, l'année de The circus, Steamboat Bill Junior, Street Angel ou The last Command: ça en impose...

Et comme de bien entendu, cet admirable film n'a pas eu le succès escompté, sorti en novembre 1928 à l'issue d'un montage qui n'a pas été de tout repos, le film a du subir les interférences de distributeurs qui espéraient ne pas avoir de nouveau un film de Lillian Gish qui se termine en tragédie, et surtout en cette fin d'année on aurait été voir n'importe quel film à condition qu'on y parle un peu... The wind était glorieusement muet, se contentant d'utiliser la bande-son pour fournir un accompagnement muisical sans aucun relief.

Le carton de titre, qui clame "A Victor Seastrom production" (Seastrom était l'américanisation de Sjöström), ne doit pas nous tromper: à la base du film, on trouve Lillian Gish, actrice de renom, dont l'aventure en indépendante entre 1922 et 1924 n'avait produit que deux films, The white sister et Romola, tous deux de Henry King; cela l'avait amenée en 1925 à accepter une proposition de Irving Thalberg de venir s'installer à la toute nouvelle MGM, afin de grossir les rangs des acteurs sous contrat du studio. Le prestige de l'actrice était son principal atout, étant assimilée dans l'esprit du public comme de la critique à son ancien mentor David Wark Griffith... Ce n'était pas faute d'avoir tout fait pour se dégager de son influence, jusqu'à avoir réalisé un film, aujourd'hui perdu, Remodeling her husband (1920), avec sa soeur Dorothy dans le rôle principal, et quand même sous la supervision de Griffith. A la MGM, Lillian Gish a la plupart du temps choisi ses scripts, ses partenaires, ses réalisateurs... et a relativement peu travaillé: The wind n'est que son cinquième film, après La bohême (King Vidor, 1926), The scarlet letter (Victor Sjöström, 1926), Annie Laurie (John S. robertson, 1927) et The enemy (Fred niblo, 1927). Les deux premiers étaient des oeuvres artsitiquement ambitieuses, menées par l'actrice, mais les deux suivants représentaient un compromis entre elle et le studio. Pas The wind: du moins, pour le film, Lillian Gish, Victor Sjöström et Irving Thalberg parlaient semble-t-il d'une seule voix, et le choix du metteur en scène incombait à Lillian Gish seule.

Non que le tournage ait été facile... comment en aurait-il été autrement avec un tel sujet? Un film, quasi western, mais privé des morceaux de bravoure qu'après Stagecoach on assimillerait systématiquement au genre, tourné en plein désert avec un vent à décorner les boeufs, qui souffle en permanence de la poussière... L'actrice, en perte de vitesse au box-office, a par ailleurs besoin d'un matériau adulte, et de ne pas trop se reposer sur son image éthérée de vierge éternelle... Elle a donc sélectionné elle-même le roman de Dorothy Scarborough, dont l'adaptation a été confiée à la scénariste Frances Marion: le film, en 75 minutes, nous détaille de façon hallucinante la transformation d'une femme déçue, une Bovary sudiste (Elle vient de Virginie!) qui doit affronter la crudité du monde, symbolisée par la tourmente incessante d'un vent et de tempêtes de sable, et s'éveiller aux sens, à son corps défendant d'ailleurs. Letty Mason arrive au Texas pour vivre chez son cousin, persuadée qu'elle va trouver un endroit plaisant à vivre, mais se retrouve chez des paysans qui vivent dans des cabanes délabrées, en plein désert, en plein vent... Et la femme de son cousin ne voit pas arriver une rivale potentielle avec la plus grande bienveillance. Au bout de quelques jours, Letty se voit contrainte de choisir un mari pour quitter les lieux. Trois choix possibles: Wirt Roddy, un séduisant voyageur de commerce, Lige Hightower et Sourdough, deux cow-boys amis de la famille...

Qui peut nous émouvoir aussi bien que Lillian Gish lorsque, sommée de choisir un mari pour survivre elle trouve comme par hasard rapidement la perle rare dans la personne de l'élégant voyageur de commerce (Montagu Love) qui la fréquente avec une certaine assiduité depuis le début du film? Elle réussit à maintenir la naiveté de son personnage sans pour autant se priver de lui faire exprimer ses désirs (En écho au personnage d'Hester Prynne dans Scarlet Letter, qui conduit effectivement le pasteur vers des rapports charnels, sans hésitation aucune, et sans apparaître pour autant une femme de mauvaise vie...). Mais l'homme est déja marié, et Letty devra faire un autre choix. Et la scène de séduction finale, lorsque l'homme s'introduit dans la cabane de Letty Mason, toujours virginale, n'en prend que plus de poids: on peut dire que c'est un viol, mais le fait est que le personnage de Letty Mason consent et accepte son destin: elle choisit, entre la fuite et l'errance dans le vent ou le quasi-viol par un homme qui par ailleurs la séduit, le moins pire des deux, et scellera son choix en tuant l'homme. Elle le tuera dans un geste ô combien ironique, puisque le révolver est l'objet que Sjöström choisit de cadrer, dépassant de son holster, pour suggérer le rapport sexuel (On hésite à parler de nuit d'amour...) qui vient de se produire: après l'inévitable ellipse, on revient dans la cabane. L'homme se rhabille, ses armes sont sur la table. Letty les regarde, puis regarde l'homme au moment ou celui-ci se rhabille. Le regard qu'elle lui porte au moment ou il la presse de partir avec lui est sans ambiguité: la nuit n'a pas été pour elle la révélation d'un amour... Elle est prête à le tuer pour l'empêcher de la prendre avec lui.

On est loin des bluettes Griffithiennes... Le forte de Sjöström, l'utilisation des éléments du décor et des éléments tout courts, dans le but d'exprimer les passions humaines, trouve un écho formidable dans une Lillian Gish magnifiée par l'approche de la quarantaine(Il faut voir la scène, célèbre du reste, dans laquelle la jeune oie blanche se transforme d'un coup en créature plus charnelle, mais sans en avoir conscience, en se coiffant, révélant de façon troublante sa chevelure jusqu'ici contenue, qu'elle coiffe avec énergie... La répression des pulsions est au coeur de cette scène et de ce film...) et sa collaboration fantastique avec Lars Hanson, qui donne une impressionante consistance à son personnage de bouseux frustré: Lui qui croit que Letty le choisit par amour, il découvre à la faveur d'une scène magistrale de lune de miel maladroite (Sjöström ne cadre que les pieds des acteurs, exprimant leur désir, leur hésitation, leurs impulsions et leurs déplacements; une idée qui pourrait être attribuée à Lillian Gish, qui aimait les scènes d'amour les moins explicites possibles) qu'elle ne l'épouse que pour avoir un toit. Le personnage, jusqu'ici bouffon, va acquérir une véritable dimension tragique par le sacrifice auquel il consent: il va permettre à sa femme de partir et économise dans ce but. Du reste, Sjöström a beaucoup utilisé la fragmentation des corps dans son film, de multiples façons: les pieds qui jouent à la place des visages dans la scène évoquée plus haut; les mains des personnages, soit cadrées en gros plans, soit seuls "accessoires" utilisés par le metteur en scène et les acteurs (La scène ou Cora, l'épouse, regarde Letty sans bouger, sauf sa main qui tient un énorme couteau de boucher et en essuie le sang sur son tablier...); les yeux de Wirt Roddy (Montagu love) quand il regarde successivement la photo de Letty telle qu'elle était à son arrivée, puis la jeune femme aussi délabrée que la cabane dans laquelle elle vit, rendue folle par le vent... De même qu'il sait mettre en valeur n'importe quelle partie du corps pour pour lui faire exprimer des émotions, Sjöström a de toute façon un grand sens du détail, comme on l'a vu avec le fameux holster dont dépasse une arme qui va symboliser autant le viol que le meurtre qui suit.

Oui, car si on a beaucoup reproché au système Hollywoodien d'avoit imposé un happy-ending à Sjöström et Lillian Gish pour ce film par ailleurs structuré en cinq actes en dépit de sa brièveté, il n'en reste pas moins que Lillian Gish se rend coupable d'un meurtre, même si comme le dit son mari, il a été comis de bon droit. Et ces deux amants poussés l'un contre l'autre par le vent et le sort plus que par l'amour, doivent désormais vivre dans la prudence, car ils ont un lourd secret à dissimuler.. On peut rêver plus heureux, non?

Quoi qu'il en soit, The wind est un admirable chef d'oeuvre, un film dont le visionnage s'impose... si on peut le voir, puisque Warner qui détient les droits du film, se refuse pour l'instant à l'éditer, ni dans un DVD ou Blu-ray digne de ce nom, ni dans la collection de VOD Warner archives. le film est juste régulièrement programmé sur TCM. Un jour, peut-être...

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feb
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Re: Lillian Gish (1893-1993)

Post by feb »

Très beau texte allen john, je valide à 100% :wink:
allen john
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Re: Lillian Gish (1893-1993)

Post by allen john »

feb wrote:Très beau texte allen john, je valide à 100% :wink:
Merci à 100%!
...J'aime bien ton art de la capture.
feb
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Re: Lillian Gish (1893-1993)

Post by feb »

Merci.
Dommage qu'elles soient si mauvaises en qualité car, comme tu le dis, le film de Sjostrom mérite au moins une édition DVD Warner Archive avec un minimum de restauration.
allen john
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Re: Lillian Gish (1893-1993)

Post by allen john »

feb wrote:Merci.
Dommage qu'elles soient si mauvaises en qualité car, comme tu le dis, le film de Sjostrom mérite au moins une édition DVD Warner Archive avec un minimum de restauration.
Le fait que ce ne soit pas encore arrivé tendrait à donner une indication d'une intention de Warner de garder le film pour une éventuelle sortie en "vrai" DVD, comme du reste les autres films les plus prestigieux de la MGM, comme The big parade, Greed, The scarlet letter... Mais qu'ils se dépèchent, mes DVD-R ne tiendront pas pour l'éternité.