L'Appât (Anthony Mann - 1953)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Alligator
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L'Appât (Anthony Mann - 1953)

Post by Alligator »

L'appât (The naked spur) - Anthony Mann - 1953 - 9/10

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Que n'ai-je connu ce film plus tôt! Remarquable western! Comment se fait-il que ce film soit si peu cité? Alors qu'en bien des points il est plus que très bon.

D'abord, commençons par poser le récit. Il s'agit d'une sorte de huis-clos des grandes espaces. 5 personnages pas vraiment archétypaux (première note surprenante d'authenticité) s'affrontent lors d'un périple périlleux à travers la vastitude du grand ouest.

Howie, joué avec un brio hors du commun par James Stewart est un type désespéré, à la limite de la dépression nerveuse, bafoué en amour, trahi et plein d'amertume. Il s'est mis en tête, de manière quasi obsessionnelle d'attraper Ben, un gars accusé de meurtre, lequel est interprété magnifiquemet (avec moult subtilités de ton et de gestes) par un étonnant Robert Ryan.

Ce dernier est flanqué d'une amoureuse et quelque peu naïve Lina (Janet Leigh) qui va progressivement se rendre compte qu'elle fait fausse route.
Quelle performance d'actrice pour ce rôle plein de passion et de subtilité! Encore de la subtilité? Mais ce film en est bourré de ces petites notes, qui sans en avoir l'air, font passer un souffle d'émotions.

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En chemin, Howie va s'adjoindre les services du vieil Jesse Tate (Millard Mitchell) et de Roy Anderson (Ralph Meeker), un énigmatique officier de cavalerie déchû de ses fonctions pour d'obscures raisons.

Dans ce groupe, Ben le prisonnier va insidieusement gangréner les relations entre les trois mercenaires, les mettant face à leurs vénales ambitions et par là, face à face, cupidité contre cupidité.

Mais on pourrait facilement justifier un sixième larron, un personnage à part entière, créé de toute pièce par la mise en image et la mise en scène de Mann : la nature, omniprésente, à la fois vaste géôle, fourbe et bourreau à l'occasion.
Surtout elle exacerbe les vélléités, les désirs, les peurs, les rêves et les cauchemars des protagonistes. La nature révèle les personnalités de manière quelque peu perverse. Sans pitié.
Omniprésente en arrière plan, même dans les scènes d'action. Toujours là. Derrière (en fond les reliefs montagneux, les rivières), autour (la masse rocheuse, les barrières de rocs à escalader, au dessus (la voûte céleste superbement mise en exergue comme une chape de plomb par des contre-plongées savamment orchestrées), au niveau sonore enfin avec les bruits continuels de la nature, les torrents impétueux, le vacarme des rochers qui dévalent, etc. Bref, la nature emprisonne les personnages dans leur trajet. Ne les lache pas d'un pouce, exerçant une pression continue, sur leurs blessures physiques mais plus encore morales, jusqu'à les étouffer, à l'étuvée, jusqu'à les faire exploser.

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C'est somptueusement écrit et réalisé. Le scénario est on ne peut plus simple et pourtant, s'y cachent ici et là des moments de grandes émotions, de rare violence également(encore un sujet d'étonnement pour un western de cette époque, bien avant les Leone ou Peckimpah), d'originalité enfin, avec d'habiles interprétations surtout de la part de James Stewart et Janet Leigh, interprétations touchant pour ces deux-là au sublime.

C'est tout connement un des plus beaux westerns que j'ai vu jusqu'à présent. Et je m'étonne encore plus de ne le découvrir que maintenant. Le cinéma offre parfois d'éclatantes surprises, éclatantes et ô combien réjouissantes. Celle-là en est une belle!
Last edited by Jeremy Fox on 22 Apr 08, 11:01, edited 1 time in total.
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Jeremy Fox
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Post by Jeremy Fox »

Très beau texte !

Par contre, The Naked Spur est régulièrement cité dans tous les bouquins sur le genre comme faisant partie de ses chefs-d'oeuvres. Ce qu'il est aussi pour moi depuis que je l'ai redécouvert en DVD. Il me touche un poil moins que The Far Country ou The Man from Laramie mais se hisse très haut dans mon panthéon personnel.
Alligator
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Post by Alligator »

Jeremy Fox wrote:Très beau texte !
Bah merci. "Beau" je ne sais pas. Enthousiaste, d'accord.
Jeremy Fox wrote:Par contre, The Naked Spur est régulièrement cité dans tous les bouquins sur le genre comme faisant partie de ses chefs-d'oeuvres. .
Ah? Je n'ai pas assez lu alors. C'est bien ce que je subodorais : un peu d'inculture de ma part. Entendons-nous : ce n'est pas une remarque ironique de ma part, c'est une évidence. Ce n'est pas non plus de l'auto-flagellation, c'est de la lucidité :D ) Ya pas de honte à apprendre. On apprend tous les jours.
Mais je reste étonné que ce bijou n'ait pas fait l'objet d'un topic à part entière. Ou alors, j'ai mal cherché. Y a bien un topic Anthony Mann. Mais je pensais qu'il méritait une place privilégiée.
Jeremy Fox wrote:Ce qu'il est aussi pour moi depuis que je l'ai redécouvert en DVD. Il me touche un poil moins que The Far Country ou The Man from Laramie mais se hisse très haut dans mon panthéon personnel.
Je l'ai vu hier sur TCM. Donc avis aux amateurs, la chaîne le diffuse en ce moment.
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Watkinssien
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Post by Watkinssien »

Un véritable chef-d'oeuvre, qui caractérise toutes les qualités de Mann.

Cadres sublimes avec les placements précis des personnages dans les décors naturels, portraits féroces et incisifs d'hommes et femme confrontés à leur temps, travail sur le son décisif, palette de couleurs véritablement picturales et interprétation magistrale (mention à James Stewart, extraordinaire). Une oeuvre d'art puissante et épurée.
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Julien Léonard
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Post by Julien Léonard »

Malheureusement le seul western Mann/Stewart dont je ne me souviens que très peu... Je sais qu'il m'avait énormément impressionné, mais il faudrait vraiment que je le revoies : le DVD zone 1 sera mien très bientôt je pense... :wink:
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someone1600
Euphémiste
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Post by someone1600 »

Un film fantastique, certainement l un des meilleurs westerns que j ai vu. :D
Alphonse Tram
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Post by Alphonse Tram »

Ce dimanche, je devais voir La condition de l'homme, mais comme le temps était clément, j'en ai profité pour me dégourdir les jambes en vélo. Je suis donc revenu à un format de film plus raisonable.

Voilà, donc vu, et je souscris au texte d'Alligator.
Plus que la mise en scène (peux-être que je m'habitue à la mise en valeur des Rocheuses ?), c'est l'interprétation de Stewart qui m'a soufflé.
Je le connaissais plutôt placide, voir benêt, et ici quel regard farouche, quelle détermination ! Un film très violent (d'ailleurs maintenant, je comprends l'affiche du film)

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Alligator wrote:Howie, joué avec un brio hors du commun par James Stewart est un type désespéré, à la limite de la dépression nerveuse, bafoué en amour, trahi et plein d'amertume. Il s'est mis en tête, de manière quasi obsessionnelle d'attraper Ben
C'est exactement ça. Le voir prêt à tuer un homme est vraiment surprenant.
Perso, je préfère l'Appât à Winchester 73 ou The far country

Concernant le dvd z1, l'image est débarrassée de toutes traces. Elle est parfois un peu douce et un peu sombre, mais ça reste de très haut niveau.
Les suppléments sont sans rapport avec le film (le cartoon est hilarant). Pas de commentaire audio, alors que c'est souvent le cas sur les classic Warner, dommage.
Curieusement, ce grand western n'est pas chroniqué sur ce site.
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Jeremy Fox
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Post by Jeremy Fox »

Alphonse Tram wrote: Curieusement, ce grand western n'est pas chroniqué sur ce site.
Si nous devions critiquer tous les films que nous adorons, nous n'aurions plus de vie en dehors de dvdclassik :wink:

Mais il se pourrait un jour que je m'y attelle car il le mérite vraiment.
someone1600
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Post by someone1600 »

Ce film le mérite en tout cas. :D
Alphonse Tram
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Post by Alphonse Tram »

Jeremy Fox wrote: Si nous devions critiquer tous les films que nous adorons, nous n'aurions plus de vie en dehors de dvdclassik :wink:

Mais il se pourrait un jour que je m'y attelle car il le mérite vraiment.
Yep ! :P
Vu les sorties actuelles en dvd, il pourrait sortir un jour en france.

(Pour rappel : le z1 possède VF et STF, mais je ne sais pas s'il est zone all).
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Jeremy Fox
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Post by Jeremy Fox »

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L’Appat (The Naked Spur, 1953) de Anthony Mann
MGM


Avec James Stewart, Robert Ryan, Janet Leigh, Millard Mitchell, Ralph Meeker
Scénario : Sam Rolfe & Harold Jack Bloom
Musique : Bronislau Kaper
Photographie : William C. Mellor (Technicolor)
Un film produit par William H. Wright pour la MGM


Sortie USA : 06 février1953

Winchester 73, La Porte du diable (Deevil’s Doorway), Les Furies (The Furies) et Les Affameurs (Bend of the River) : déjà quatre westerns à l’actif d’Anthony Mann, déjà quatre éclatantes réussites ! Et bien, les fans ont du être rassurés en ce mois de février 1953 puisqu’ils purent constater avec contentement que le suivant n’allait pas démériter. Mais, si tout le monde est d'accord pour dire que le niveau de ce corpus westernien (James Stewart inclu ou non) côtoie les sommets, chacun en fonction de ses goûts ou de ses attentes est néanmoins en droit de préférer tel à tel autre. Si The Naked Spur fait partie du fameux cycle de westerns que le réalisateur a tourné avec comme acteur principal James Stewart, il a toutefois également un point commun avec le précédent western MGM d’Anthony Mann, La Porte du diable. Tous deux sont de parfaites épures en ce sens qu’ils ne dévient à aucun moment de leur sujet principal et foncent droit au but jusqu’au final sans quasiment s’arrêter sur une quelconque romance, sans en passer par une quelconque digression. Dans The Naked Spur, pas de ville, pas de ranch, aucun intérieurs (saloon ou autres), pas de seconds rôles ni d'intrigues secondaires ; nous assistons à un véritable huis-clos en plein air avec seulement cinq personnages, trois des cinq se trouvant devoir en convoyer un quatrième pour toucher la prime prévue pour son arrestation. L’intrigue ne consistera qu’en une seule chose ; pour le prisonnier, à faire se monter ses trois geôliers les uns contre les autres et pour ces derniers à ramener le bandit en prison, le cinquième protagoniste n’étant autre qu’une jeune femme accompagnant le hors-la-loi (elle n’en aura pas moins une importance capitale puisque elle se révèlera être la force rédemptrice de Kemp.)

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Rien que par l’intermédiaire du générique et de sa musique, on pouvait pressentir que L’Appât ne serait pas dans la même lignée que le précédent western d’Anthony Mann, le sublime Les Affameurs. A la majesté et à la sérénité du thème principal de Hans J. Salter se substitue un score de Bronislau Kaper d’un tout autre style [dommage que le thème attribué à Lina, reprise d'un air célébrissime dont je ne retrouve plus l'origine au moment où j'écris, soit aussi peu raccord et mal choisi]. Alors que les noms des cinq acteurs défilent sur fond de vastes paysages montagneux, c’est tout juste si l’on entend la musique, les premières mesures presque imperceptibles s’avérant d’une 'douce austérité'. Puis, de ce très large plan d’ensemble, un violent et très rapide panoramique nous fait passer à un très gros plan sur les éperons d’un cavalier, la partition devenant à la même seconde stridente et torturée. Ce n’est plus comme le somptueux thème de Bend of the River, une invitation sans grandiloquence au voyage, à l'aventure et aux grands espaces mais ce qui ressemblerait plus à une plongée vertigineuse au sein des cerveaux tourmentés des protagonistes de cette œuvre amère et sombre, plus proche du film noir que les précédents westerns de Mann et qui, par le fait, devrait mieux convenir à ceux qu’habituellement le western classique de ces années là rebute. Avant d’en arriver au pitch, laissons parler le réalisateur qui explique l'origine du titre de son western lors d’un entretien paru dans Les Cahiers du Cinéma : « Nous étions dans une région magnifique, Durango, et tout se prêtait à l'improvisation. J'ai voulu montrer la montagne et les torrents, les sous-bois et les cimes, bref, retrouver tout un climat "Daniel Boone" : les personnages en sortent grandis. En ce sens, le tournage m'a donné de réelles satisfactions. Le piton rocheux sur lequel ont été tournées les dernières séquences s'appelle effectivement "The Naked Spur" [L'éperon nu]. Je me suis dit : "Un éperon doit être l'arme décisive qui ponctuera le drame". C'est là toute l'origine du combat final entre Robert Ryan et James Stewart. »

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Trois hommes se rencontrent fortuitement au sein d’une nature verdoyante et rocailleuse ; ce sont Howard Kemp (James Stewart), un fermier taciturne dépossédé de son ranch par sa femme alors qu'il était parti à la guerre et qui souhaite désormais se refaire un petit pactole par tous les moyens pour récupérer son bien ; Roy Anderson (Ralph Meeker), un ex-officier nordiste à la moralité douteuse, déchu pour avoir violé une jeune indienne et du coup recherché par la tribu voulant lui faire payer cet affront ; enfin Jesse Tate (Millard Mitchell), un vieux prospecteur à la perpétuelle recherche d'un bon filon. Les voilà réunis pour aider Kemp à appréhender Ben Vandergroat (Robert Ryan), un hors-la-loi dont la tête est mise à prix pour 5000 dollars. Ils réussissent d’autant plus vite à s’en emparer que Ben était tombé à cours de munitions. Ce dernier est accompagné de Lina (Janet Leigh), la fille d’un de ses complices qu’il a pris sous son aile suite à la mort de ce dernier ; paraissant amoureuse de son ‘tuteur’, elle croit en tout cas dur comme fer à son innocence. Nos trois ‘chasseurs de primes’ improvisés doivent maintenant conduire leur captif vers une ville lointaine du Kansas pour toucher la récompense mais le voyage sera parsemé d’embûches, d’autant plus que les tensions sont palpables entre les membres de cet improbable quintet ; il faut dire que le prisonnier fait tout pour instiller la jalousie et la méfiance dans les esprits, espérant ainsi semer la discorde entre ses trois geôliers...

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Dans l'ordre d'apparition à l'écran, nous rencontrons en premier lieu Howard Kemp (James Stewart). Taciturne, pas spécialement sympathique, il pourrait s'agir d'un des premiers ‘Bounty Hunter’ de l'histoire du western, l'un de ces fameux chasseurs de primes immortalisés la décennie suivante par Sergio Leone. Comme il en sera pour tous les autres protagonistes, nous n'apprendrons des bribes de son passé et nous ne connaitrons ses motivations que de manière très parcellaire, l'ambigüité du personnage (comme celle de tous les autres) n'étant jamais vraiment levée. Si Kemp se fait passer en premier lieu pour un shérif, on découvre bientôt qu'il ne s'agit que d'un rancher bafoué, trahi, dépossédé de ses biens alors qu'il se battait dans les rangs de l'Union durant la Guerre de Sécession. A son retour des combats, il trouve sa ferme et ses terres vendues, son épouse partie avec un autre homme. Désespéré et rempli d'amertume (on ne le serait à moins), depuis ce jour, il cherche par tous les moyens à se refaire une fortune mais de manière rapidement amassée, celle qui consiste donc à chasser les hommes dont la tête est mise à prix ; bref, comme le lui reprochera Lina, en se mêlant de ce qui ne le regarde pas, prêt à tuer un homme qu'il ne connaissait ni d'Eve ni d'Adam, même pas certain de sa culpabilité et s'en fichant d'ailleurs comme d'une guigne du moment que la prime tombe dans sa poche. Nous sommes loin des héros purs et durs du western traditionnel car Kemp s'avèrera non seulement guère très aimable mais dans le même temps névrosé et violent, voire inquiétant et parfois odieux. Mais, comme dans Bend of the River, ce chemin parsemé d'embûches et de cadavres, l'amènera à la rédemption, ici par l'intermédiaire de Lina.

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Lina est personnage un peu en retrait, une jeune femme habillée et coiffée à la garçonne, toute entière dévouée à celui qu'elle prend pour son bienfaiteur. Il s'agit d'ailleurs du seul protagoniste totalement positif, témoignant même d'une profonde humanité ; les seuls actes de malveillance qu'elle pourra commettre seront le résultat de sa naïveté et de sa trop grande confiance en l'homme qui l'a recueilli après la mort de son père. On peut donc tout à fait comprendre cet attachement presque amoureux. Au fur et à mesure de l'avancée du périple, elle va se rapprocher de Howard Kemp dont elle finit par apprendre le passé, ce qui lui permet de mieux comprendre ses motivations sans cependant les excuser. C'est néanmoins par le fait de vouloir au final le suivre en faisant table rase de son passé qui va faire prendre conscience à Kemp, touché par ce désintéressement, qu'il se fourvoie et qu'il prend une mauvais chemin. Car, comme le dit si bien Ben lorsque Kemp lui donne le choix entre la pendaison et la balle dans la tête, "Choosin' a way to die ? What's the difference ? Choosin' a way to live -- that's the hard part". Ben, c'est le mauvais garçon non dénué de charme et de séduction, toujours le sourire aux lèvres (même s'il s'agit d'un sourire cynique) et qui semble ne penser qu'à sa survie, à juste titre d’ailleurs (n'ayant plus longtemps à vivre dans le cas contraire). Malgré son air canaille, on se prend parfois à se demander s'il est bien coupable du meurtre dont on l'accuse ; la confiance que lui porte aveuglément Lina, la tendresse qu'il semble avoir à son égard, nous le font prendre un moment en sympathie. Et pourtant cet homme arrogant et roublard ne cherche qu'une seule chose : à insidieusement semer la zizanie parmi ses "sentinelles", à gangrener uniquement par la parole (puisqu'il aura les mains liées quasiment tout du long) les relations qui pourraient se tisser entre eux en faisant ressortir leurs plus vils instincts : la cupidité, l'avidité, l'égoïsme et la jalousie. Si le pittoresque est quasiment absent du film, voir ce longiligne acteur assis sur son âne restera pourtant une image assez cocasse.

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Empathie qui aura en revanche du mal à se manifester envers le personnage opportuniste joué par Ralph Meeker, un soldat déchu de l'armée pour avoir violé une jeune indienne. Pareillement cynique mais capable devant nous de provoquer un massacre d'indiens d'une tribu pourtant pacifiste. Il trouvera néanmoins à se faire excuser par ses compagnons en leur disant que c'était ça ou sa propre mort puisque ces guerriers étaient à sa recherche pour lui faire payer sa mauvaise conduite envers une 'squaw' de leur tribu. Mais la violence et le plaisir avec lesquels il mène ce carnage nous font nous demander si le chasseur n'est pas une bête plus féroce que le bandit qu'il ramène pour être jugé. Quant au cinquième larron, il s'agit d'un prospecteur que l'on croirait tout droit sorti du Trésor de la Sierra Madre, Jesse faisant beaucoup penser au personnage joué par Walter Huston dans le film de son fils, mais dépourvu de l'aspect picaresque que Huston pouvait avoir. Pas spécialement méchant mais il n'hésitera pas à abandonner ses compagnons de route quand on lui fera miroiter un filon ; il sera néanmoins puni par son avidité. Bref, quatre personnages masculins égoïstes, individualistes à l'extrême et peu recommandables, mus par l'appât du gain ou par l'instinct de survie mais auxquels on peut cependant parfois s'attacher.

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Puisqu'il s'agit d'un âpre huis clos en grands espaces, n'oublions pas le sixième protagoniste du film, presque aussi important que ceux de chair et de sang qui le traversent, les Rocky Mountains, ce cadre sauvage, aéré et somptueux, cette nature omniprésente au sein de laquelle nous voyons se déchirer ces antihéros et qui peut se révéler menaçante et insidieuse. Paysages montagneux admirablement filmés par Anthony Mann, subtilement photographiés par William C. Mellor qui décidément a une prédilection pour les forêts de bouleaux ; c'était déjà lui qui les magnifiait dans Au-delà du Missouri (Across the Wide Missouri) de William Wellman. Impossible de les oublier ainsi que le torrent 'catalyseur' du final. Si l'on peut juger les scénarios de Borden Chase un peu plus fins dans la description des personnages, le premier travail du duo de scénaristes Sam Rolfe & Harold Jack Bloom est pourtant grandement satisfaisant, d'une assez belle richesse psychologique malgré des personnages un peu trop fortement caractérisés. On regrettera juste un Robert Ryan souvent au bord du cabotinage (son interprétation était un tout petit peu plus subtile dans Horizons West de Budd Boetticher où il tenait déjà le 'mauvais rôle') et une Janet Leigh un peu trop en retrait. Sinon, James Stewart se révèle grandiose, nous délivrant une performance extraordinaire et surtout sacrément étonnante ! Envolés les héros immaculés de Capra, place à un homme névrosé, rongé par la haine et la colère ; difficile d'effacer de sa mémoire cette séquence où, au sein d'un plan fixe de paix nocturne, la tête du comédien apparait brusquement en bas du cadre, Howard Kemp criant comme un forcené au sein d'un délire qui dure quelques longues secondes. Un très grand numéro d'acteur dans lequel James Stewart, avec sa veste élimée, son regard fatigué mais farouche, son visage hirsute et son inquiétante détermination, casse une fois de plus son image de "bon américain" de la plus surprenante des manières.

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Si la simplification de l'intrigue à l'extrême, l'austérité et l'âpreté du ton peuvent rendre The Naked Spur moins immédiatement plaisant que les précédents westerns d'Anthony Mann, si le manque d'empathie envers des personnages tous outrancièrement individualistes peut aisément se comprendre et créer une certaine distance entre le film et le spectateur, il pourra pour ces mêmes raisons plaire à ceux qui apprécient quand un réalisateur les prend à rebrousse poil, quand les protagonistes ne leur sont pas immédiatement sympathiques. Mais si quelques éléments du scénario peuvent poser problème (l'étirement un poil trop long de la scène dans la grotte), l'unanimité se fera probablement à propos de la mise en scène, toujours aussi rigoureuse et virtuose. On s'émerveillera très souvent devant la perfection et le soin apportés à tel cadrage, la beauté de tel plan, la soudaineté de tel travelling, la parfaite gestion de la topographie, l'efficacité des scènes d'action ; à ce propos on reconnaitra l'importance que le cinéaste accorde aux séquences de fusillades dans les rochers (plus encore que celle concluant Winchester 73, les deux séquences qui encadrent l'Appât sont absolument fantastiques, la parfaite gestion du temps, du rythme et de l'espace nous donnant des moments de suspense imparables) et on sera stupéfié par les éclairs de violence surgissant au moment où on s'y attendait le moins (voir la mort de Jesse ou l'éperon fiché dans la joue) et parfois même alors que la quiétude semblait avoir envahi l'écran (voir la séquence du délire de James Stewart déjà décrite ci-avant). Le travail sur le son est tout aussi remarquable ; on n'oubliera pas de sitôt l'impression que nous aura laissé le silence de mort qui suit le massacre des indiens, le bruit des rochers qui dévalent en avalanche ou celui tumultueux du torrent lors du dernier quart d'heure.

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Tourné avec très peu de moyens financiers, L'âppat fit faire de gros (et mérités) bénéfices à la compagnie qui le produisit, la MGM, studio trop souvent villenpidé pour la mièvrerie de ses films modelés pour la famille et trop régulièrement accusé de chercher à ratisser le plus large possible. En ce qui concerne sa production de western, on peut affirmer que c'est tout le contraire qui a eu lieu ; s'il n'a pas été le plus prolifique, loin de là, c'est jusqu'à présent le studio du lion qui a presque été le plus culotté dans ce domaine, le plus adulte. Et le film de Mann est une nouvelle preuve de ce que j'affirme ici. Il ne se conclura pas moins par un happy end qu'il est tout autant difficile de rejeter tellement il s'avère touchant. Affranchi des fantômes de son passé, libéré de ses bestiales pulsions, Kemp accepte le 'sauvetage' moral de son âme par une femme qui se donne toute entière à lui en lui faisant comprendre qu'elle a déjà tout effacé de son esprit et qu'elle souhaite repartir à zéro. Superbe image finale après que Kemp ait versé des larmes libératrices qui nous sont allées droit au cœur ! Un superbe exercice de style en même temps qu'une captivante étude de caractères. Pas le film d'Anthony Mann auquel j'accroche spécialement le plus mais néanmoins encore une sacré réussite !
bogart
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Post by bogart »

Alphonse Tram wrote:
Jeremy Fox wrote: Si nous devions critiquer tous les films que nous adorons, nous n'aurions plus de vie en dehors de dvdclassik :wink:

Mais il se pourrait un jour que je m'y attelle car il le mérite vraiment.
Yep ! :P
Vu les sorties actuelles en dvd, il pourrait sortir un jour en france.

(Pour rappel : le z1 possède VF et STF, mais je ne sais pas s'il est zone all).
L'ensemble du coffret l'est ! :wink:
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andrino
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Post by andrino »

Jeremy Fox wrote:Très beau texte !

Par contre, The Naked Spur est régulièrement cité dans tous les bouquins sur le genre comme faisant partie de ses chefs-d'oeuvres. Ce qu'il est aussi pour moi depuis que je l'ai redécouvert en DVD. Il me touche un poil moins que The Far Country ou The Man from Laramie mais se hisse très haut dans mon panthéon personnel.
Idem, pour moi, mais à propos de THE FAR COUNTRY, à quand le dvd z2 de ce film; J'ai du le regarder dimanche sur Arte , mais en vf, et James Stewart, en vf, ce n'est pas tout à fait J Stewart!!
someone1600
Euphémiste
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Post by someone1600 »

Il me semble avoir vu cette question plusieurs fois... il n'y a pas un zone 2 belge il me semble ? :roll:
Abronsius
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Re: L'appât - The naked spur

Post by Abronsius »

J'ai découvert le film hier avec un enregistrement un peu minable lors d'un passage sur tcm...néanmoins superbe découverte...

The Naked Spur commence in media res, de suite le spectateur est tenu en haleine par la quête de Howard Kemp. Tourné dans les Montagnes Rocheuses du Colorado, le film bénéficie d'un scénario à multiples rebondissements que Mann réussit à transcender au-delà de nos espérances. Oui, ce film est une merveille pour tout amateur de westerns : les paysages sont époustouflants de vérité et illustrent parfaitement les âmes torturées et malsaines de ces marginaux recherchant or, argent, revanche...La nature humaine brossée par Mann est peu digne d'éloges, seule Lina, sublime Janet Leigh, témoigne d'une humanité profonde, c'est elle d'ailleurs qui permettra à Kemp de renaître et d'avoir une seconde chance, c'est elle qui donnera confiance à Howard, plan magnifique où Stewart apparaît pris d'une vive émotion, rarement vue au sein de sa filmographie. Les autres acteurs sont vraiment très bons : Robert Ryan en vicieux campe un parfait bad boy, Millard Mitchell est sympathique à souhait si ce n'était sa fièvre de l'or qui le perdra, Ralph Meeker est l'opportuniste réincarné, sans aucune morale, seule le gain motivant ses actes... Un scénario à rebondissements, des acteurs parfaits, des décors naturels exceptionnels...Mann y ajoute une mise en scène bien personnelle. Au-delà de ses cadrages soignés j'aime beaucoup la manière dont il laisse la caméra tourner dans un silence de mort après l'attaque des indiens, on y sent une désolation, une perte de toute valeur, de toute dignité humaine. Cette dignité sera retrouvée par Kemp grâce à Lina, lors d'une scène finale semblable à la scène initiale venant inscrire le film dans un cercle parfait d'où surgira quelque chose ressemblant à une humanité digne et intègre.