Elia Kazan (1909-2003)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Rockatansky
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Re: Elia Kazan (1909-2003)

Post by Rockatansky »

Le coffret avec ces 3 films regroupent 3 de mes préférés de Kazan
Clear Eyes, Full Hearts Can't Lose !
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locktal
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Re: Elia Kazan (1909-2003)

Post by locktal »

monk wrote:
Miss Nobody wrote:

Next step: La Fièvre dans le sang ! :D
C'est exactement celui-là ! 8)
Je l'attends avec pas mal d'impatience. Ce qu'en disent Tavernier et Coursodon insite au visionnage !
Et tu ne seras pas déçu : je suis tout à fait d'accord avec Tavernier et Coursodon sur La fièvre dans le sang, qui est à mon sens tout simplement le plus grand film de Kazan... Natalie Wood y est sublime...
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Re: Elia Kazan (1909-2003)

Post by Federico »

locktal wrote:je suis tout à fait d'accord avec Tavernier et Coursodon sur La fièvre dans le sang, qui est à mon sens tout simplement le plus grand film de Kazan... Natalie Wood y est sublime...
Pour ma part, je le mettrais ex-aequo avec les deux autres pièces maîtresses de Kazan : America, America et Les visiteurs mais peu importe finalement, La fièvre dans le sang est un film bouleversant et... nataliewoodant.
:oops: :oops: :oops:
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monk
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Re: Elia Kazan (1909-2003)

Post by monk »

Journée Kazan samedi avec trois films: Panique dans la rue, Baby Doll et Un homme dans la foule.
Trois bons films chacun de leur coté, mais je dois avouer que celui qui m'a le plus impressionné est Panique... Sensé être son dernier film "non personnel", j'ai quand même bien retrouvé tout Kazan dans la mise en scène, urgente, très réaliste, proche de ses personnages et ici particulièrement sèche. L'histoire m'a surprise par son coté film catastrophe bien plus appuyé que son coté Noir. Mais les deux se mélangent ici admirablement. Widmark campe un personne plus fragile que ce qu'ai j'ai eu l'habitude de voir, et il est le fait avec brio. Tout à fait réussi - même en le prenant au premier degrés - le film est en bonne place pour rentrer dans un top 5 Kazan.
Baby doll est très bon, mais c'est un peu moins la surprise, l'univers de Williams m'étant un peu moins étrange aujourd'hui. La tension sexuelle est palpable au point d'avoir des airs de film érotique (la scène sur la balançoire !). La drame est lourd et le final explosif.
Tout comme Baby doll, Un homme dans la foule ne doit pas ce qu'il est qu'à Kazan, puisqu'ici aussi, le scénariste peut partager la paternité du film. Fort bien écrite - et réalisée - la critique des médias et de leur pouvoir(s) néfaste(s), aussi efficasse soit elle, ne révèle que peut de surprise. Un signe des temps sans doute, où de nombreux autres films ont très bien exploité le sujet. Mais j'y ai pris beaucoup de plaisir ! Comme les deux autres, je garde !

Une fois encore, la découverte des films de Kazan s'avère être un moment vraiment important de mon année 2012.
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Re: Elia Kazan (1909-2003)

Post by Cathy »

Boomerang (1947)

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Un pasteur est assassiné, un homme est arrêté, les policiers obtiennent ses aveux, mais le procureur ne croit pas à la culpabilité de ce coupable idéal.

Sorti la même année que le maître de la prairie et le mur invisible, Boomerang est un film à caractère semi-documentaire. Il se base sur l'histoire vraie d'un révérend assassiné à la sortie d'un théâtre et dont le coupable fut innocenté par un juge. Ici la voix off omniprésente au départ accentue le caractère documentaire du film, un carton insiste aussi pour dire que le film a été tourné au Connecticut dans une ville proche de celle où se sont déroulés les véritables évènements. Le film malgré son caractère documentaire qui justifie ce qui se passe sur l'écran est une critique de la politique qui voit se mêler intérêt judiciaire et vie locale, la police naturellement, avec encore une fois la preuve qu'une enquête bâclée fondée sur des évidences aux yeux des enquêteurs mène fort souvent à une erreur de jugement, voire une erreur judiciaire. Si le début du film est un peu lent avec ce caractère descriptif fort, il devient brillant lors du procès et de l'intervention du district attorney qui explique toutes les failles de la procédure. Dana Andrews est parfait pour ce rôle de procureur intègre tout comme Lee J. Cobb en policier qui décide d'un seul coup d'obtenir des aveux pour clôturer une enquête qui influence l'opinion publique. Un brillant exercice de style et un film passionnant dans son compte rendu du déroulé des évènements.
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Jeremy Fox
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Re: Elia Kazan (1909-2003)

Post by Jeremy Fox »

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Profondo Rosso
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Re: Elia Kazan (1909-2003)

Post by Profondo Rosso »

Un homme dans la foule (1957)

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Pour alimenter une chronique radiophonique locale intitulée "Un homme dans la foule", la jeune Marcia Jeffries s'en va recueillir la parole de prisonniers incarcérés dans la geôle du shérif. L'un d'eux, Larry Rhodes, accepte de s'exprimer contre une remise de peine. Le personnage s'avère d'une éloquence et d'une finesse surprenante. Il se voit aussitôt proposer une émission quotidienne qui fait un tabac. Son talent charismatique l'emmène jusqu'à véritablement crouler sous les propositions d'embauches.

A Face in a crowd est une œuvre visionnaire où Elia Kazan scrute avec crudité le pouvoir des médias et la mégalomanie de ceux à leur tête, grisés par la puissance prodigué par cet opium du peuple. Le film offre une sorte de pendant négatif aux classiques de Frank Capra comme L’Homme de la rue (1941) et L’Extravagant Mr Deeds (1936). Comme dans ses deux films, Kazan dépeint l’ascension d’un homme du peuple dont le message naïf va trouver l’attention de l’opinion qui y sera sensible avant de se retourner contre lui. Si Gary Cooper/John Doe/Mr Deeds conservera sa pureté d’âme au risque d’être écrasé par la vindicte populaire, il en ira tout autrement de Lonesome Rhodes (Andy Griffiths) vagabond parvenu au sommet et rendu monstrueux par l’adulation. Les époques diffèrent entre les films et si la foule est toujours aussi aisée à manipuler, l’homme ordinaire et vertueux est désormais condamné à se brûler les ailes, gargarisé par la toute-puissance qu’il semble détenir. La différence tient en un mot : télévision. Les films de Capra appartiennent à l’ère de la radio, où la notoriété ne se ressent qu’au sortir du studio et des réactions enflammées des auditeurs. La télévision, par sa plus grande portée, par la force accrue de l’image et du miroir satisfait nourrissant le narcissisme de ses vedettes va créer d’autres formes de monstres.

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Le film adapte – par l’auteur lui-même - la nouvelle Your Arkansas traveller de Budd Schulberg mais s’inspire également de figures réelles telles la star de radio déchue des années 40/50 Arthur Godfrey, le cowboy vedette Will Rogers (nommément cité dans le film) mais aussi pour le final de la mésaventure/légende urbaine de l’animateur de l’émission pour enfants qui se pensant hors antenne salua ses auditeurs juvéniles d’un This is Uncle Don, saying good night. We're off. Good, that will hold those little bastards. Tout cela est condensé dans le personnage plus grand que nature de Lonesome Rhodes. Sans-abri placé par hasard à portée d’un micro dans le cadre d’une émission radiophonique locale alors qu’il croupit dans la prison du shérif, il va se montrer d’une éloquence telle qu’il obtiendra vite du temps d’antenne. Le personnage nous apparait d’abord éminemment sympathique par son bagout et son insolence. Flattant le peuple ordinaire qui se reconnaît en lui, ridiculisant les figures d’autorités par des défis loufoque, Lonesome Rhodes a l’insouciance et le culot de ceux qui n’ont rien à perdre, prêt à reprendre la route à la première anicroche. Prenant conscience de son pouvoir sur les foules, il en est d’abord effrayé quand son mentor Marcia (Patricia Neal) le lui fait comprendre. Si l’on devine son cynisme sous cette désinvolture au détour de quelques dialogues, c’est réellement l’accession à la télévision qui le fera basculer.

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Notre héros y trouve vite ses marques et désormais ses bravades ne servent plus qu’à servir son égo comme lorsqu’il dénigrera les produits de l’annonceur qui le rémunère. Cette action lui attire l’adulation des foules et fait paradoxalement gonfler les ventes du produit moqué (péripétie justement inspirée d’Arthur Godfrey) ce qui lui donnera ce sentiment de toute-puissance, de gourou manipulant les foules et s’attirant l’allégeance des puissants.Andy Griffiths pour son premier rôle au cinéma est tout simplement extraordinaire. Le surjeu parfois outrancier qui peut agacer dans la direction d’acteur de Kazan est ici parfaitement approprié pour cet ogre. Les éléments lui donnant une présence joviale (son rire tonitruant, son accent sudiste outré, sa voix de stentor) se font de plus en plus factice et calculés, Kazan l’isolant de plus en plus par des gros plans outranciers rendant sa présence monstrueuse et grotesque.

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Désormais il n’a plus de compte à rendre à personne, s’appropriant ce qui est à son gout (à l’image de la pom pom girl énamourée jouée par la débutante Lee Remick) et trahissant les rares personnes attachée à lui. Lonesome Rhodes impose une présence hypnotique et repoussante à la fois, une attraction pour les foules naïve et un séducteur irrésistible.L’addiction des téléspectateurs se confond avec celle, amoureuse de Marcia et une Patricia Neal de plus en plus dominée par celui qu’elle a pourtant sorti du fossé. C’est par elle que la supercherie pourra enfin pourra enfin se révéler, la frayeur face à ce qu’elle a façonné lui faisant révéler son vrai visage au monde. Le final vire au cauchemar halluciné où l’égo désormais sans reflet de Lonesome Rhodes tourne désormais à vide sur fond de rires enregistrés.

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On repensera une nouvelle fois à un envers torturé de Capra avec cette fin répondant à celle de L’Homme de la rue. Chez Capra, John Doe dépité par l’incompréhension de son message était prêt à se jeter d’un building par dépit. Dans la même situation, Lonesome Rhodes ne franchira jamais le pas malgré ses avertissements. Il s’aime bien trop pour cela et garde l’espoir illusoire de retrouver le haut de l’affiche. 5/6
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Frances
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Re: Elia Kazan (1909-2003)

Post by Frances »

LES VISITEURS d’Elia Kazan (1972) avec James Wood, Patrick McVey, Patricia Joyce, Steve Railsback, Chico Martinez.

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Je ne sais pas si c’était une bonne idée d’enchainer sur The visitors après avoir vu Deer hunter. Les deux films traitent du même sujets : les traumatismes de la guerre du Vietnam mais Cimino et Kazan abordent la thématique de façon différente, le second étant de plus, forcé de tourner avec un budget minimaliste.

Là où Cimino dilatait le temps, Kazan choisit de le concentrer sur vingt quatre heures confinant les protagonistes dans un vase clos ou presque. On devine et ressent viscéralement, dès l’arrivée de Tony et Mike deux soldats qui ont fait la guerre du Vietnam aux côtés de Bill Schmidt, que cette histoire finira mal. Ils sont venus régler des comptes avec celui qui les a dénoncés – eux qui ont violé et tué une jeune vietnamienne -. Même s’ils tergiversent on sait la résolution inéluctable.

Car ce sont des gamins brisés qui sont rentrés au pays, des jeunes que l’horreur a dévastés avant qu’ils n’aient eu le temps de se construire. Harry Wayne mi-ermite mi-bougon ressuscite au fil des pages qu’il écrit en solitaire les héros du far West et c’est tout naturellement qu’il prend sous son aile Mike, ce fils qu’il se choisit. Le vétéran de la guerre de 39-45, après l’abattage du chien du voisin et les lampées d’alcool devant un match de foot sort de son état de quasi hibernation et troque dans la foulée un gendre au ventre mou contre un petit guerrier viril.

Le film de Kazan fait froid dans le dos et l’atmosphère lourde et menaçante pèse de plus en plus à mesure que le temps file. Le malaise est palpable, difficile à contenir.

Si le propos est clair, le cheminement efficace j’avoue que je ne me suis pas sentie très concernée, non par le discours mais par l’évolution des protagonistes faute à des personnages dont je suis toujours restée à distance.
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Re: Elia Kazan (1909-2003)

Post by Geoffrey Carter »

Effectivement, face à Deer Hunter, le film tient difficilement la route. Pour être honnête, je le trouve même assez mauvais, l'esthétique est laide (je veux bien que ça soit austère pour accentuer le réalisme mais quand même) et l'atmosphère d’oppression que tu as décrite n'est pas si efficace que ça. Heureusement, Kazan se rattrapera quelques années plus tard avec Le Dernier Nabab.
Nestor Almendros
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Re: Elia Kazan (1909-2003)

Post by Nestor Almendros »

Le fait divers traité dans ce film a également inspiré Outrages de Brian de Palma
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Profondo Rosso
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Re: Elia Kazan (1909-2003)

Post by Profondo Rosso »

L'Héritage de la chair (1949)

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Après ses années d'études, Patricia Johnson revient chez sa grand-mère, qui l'a élevée et s'est sacrifiée pour elle. Patricia est une jeune femme noire à la peau très claire, ce qui lui permet de passer pour une blanche et lui vaut le surnom de Pinky. Elle a du mal à assumer ses origines, mais confrontée au racisme et à la ségrégation, elle finira par revendiquer haut et fort ce qu'elle est.

Après le succès du Mur Invisible (1947) qu'il a initié, Darryl Zanuck souhaite poursuivre le cycle de sujet progressiste au sein de la Fox et après l'antisémitisme c'est cette fois la ségrégation raciale qui sera évoquée dans L'Héritage de la chair. Le film est débuté par John Ford mais ce dernier est peu à l'aise avec le sujet (les noirs de ses films étant jusque-là dans la caricature même si il saura aborder avec talent le sujet plus tard avec Le Sergent Noir (1960)). Zanuck refait donc appel à Elia Kazan qui avait justement signé Le Mur Invisible même s'il ne s'en était guère montré satisfait. Kazan signe là sans doute le film le plus réussit sur le drame du passing. Ce terme désigne ce phénomène qui voyait des noirs né avec une peau très claire tenter de dépasser leur condition en se faisant passer pour des blancs. C'est un thème au cœur de la littérature américaine des années 30 (mais aussi en Europe avec J'irai cracher sur vos tombes) et qui se penche surtout du côté des personnages féminins baptisées mulâtresses tragiques. Au cinéma lorsque la question est abordée et ce malgré les bonnes intentions, il y a parfois une certaine ambiguïté. Que ce soit dans la comédie musicale Show Boat (1951) ou le chef d'œuvre de Douglas Sirk Mirage de la vie (1959), les héroïnes finissent mal (Show Boat) où finissent par s'intégrer après la disparition du dernier personnage les reliant à leurs origines (Mirage de la vie). Pinky (d'après un roman de Cid Ricketts Sumner) est bien plus subtil, abordant tout à la fois le racisme ordinaire et la tentation compréhensible de renier sa race pour une vie meilleure dans cette époque agitée.

Après trois ans d'études au cours desquelles elle a décroché son diplôme d'infirmière, Pinky (Jeanne Crain) est de retour dans son sud natal. L'éducation qu'elle a acquise a encore plus marquée sa différence avec son entourage en plus de sa peau claire, sa prestance trompant même sa grand-mère (Ethel Waters) qui la prend pour une blanche lors de leurs retrouvailles. Lors de sa vie loin de ce milieu, Pinky s'est fait passer pour blanche et est tombée amoureuse d'un médecin. Le fossé est donc immense d'abord avec sa grand-mère qui lui reproche ce reniement, mais aussi avec son environnements où tous les désagréments ordinaires reprennent leur droit une fois sa vraie nature révélée. Kazan exprime cela d'abord par nombres de situations révoltantes (des policiers passant de la politesse avenante à la plus désagréable familiarité en un instant, des hommes blanc libidineux) mais aussi visuellement avec ce bayou sudiste de studio très stylisé et oppressant, où la densité de la forêt semble prête à se refermer sur Pinky comme un piège infernal. Vivre parmi les blancs mais avec la culpabilité de se mentir ou rester parmi les noirs en subissant la méfiance de ceux-ci et le racisme ordinaire, Pinky ne sait que choisir, cette hésitation en faisant une femme chargée de rancœur et de rage. Cette amertume se concentrera sur sa vieille voisine blanche mourante Miss Em (Ethel Barrymore) symbole pour elle de ce mépris ordinaire des blancs à travers la dévotion qu'a pour elle sa grand-mère. Contrainte de la soigner, Pinky va d'abord s'opposer à l'autorité de la vieillarde avant de progressivement s'adoucir à son contact. Le scénario avec une grande finesse après nous avoir montré le racisme le plus grossier nous montrera ainsi des rapports plus complexe où sous l'apparente relation dominant/dominé peut exister un lien plus attachant avec la vraie amitié entre Miss Em et la grand-mère. Le respect et l'affection progressive de Miss Em pour Pinky ne naîtra donc pas de sa peau blanche mais de l'honnêteté et de la dévotion qu'elle devine en elle. C'est pour préserver cette nature et l'aider à s'assumer qu'elle lui fera un cadeau cause de nombreux problème.

Jeanne Crain est magnifique dans le rôle-titre, toute de nerf et de colère contenue dissimulant une sensibilité à fleur de peau. Le casting de Jeanne Crain constitue la seule facilité du film, puisque c'est une blanche jouant une noire afin de ne pas choquer le public par une vraie romance mixte. L'actrice et chanteuse noire Lena Horne initialement envisagée fut écartée et connaitrait la même mésaventure pour des raisons similaires deux ans plus tard en laissant à son amie Ava Gardner le rôle de mulâtresse tragique dans Show Boat - en retour néanmoins Ethel Waters sera la seconde actrice noir nominée à l'Oscar après Hattie McDaniel récompensée pour Autant en emporte le vent (1940) et l'aurait sans doute plus mérité. Jeanne Crain est néanmoins formidable et l'histoire d'amour mixte également passionnante. Le fiancé blanc (William Lundigan) est ainsi prêt à l'aimer malgré sa couleur, mais à condition de s'exiler et de taire ses origines lorsqu'ils vivront et travailleront ensemble. L'amour est donc prêt à dépasser le préjugé mais pas le regard des autres. Le progressisme comme les entraves encore solidement ancrées sont donc montrés avec intelligence par Kazan. Pinky qui a décidée d'accepter ce qu'elle est ne se prêtera plus à ses manigances, une volonté affiché lors du final en forme de film de procès (narré efficacement et qui ne s'éternise pas) et de la conclusion bienveillante. Explorant son sujet dans toutes ces facettes et ne cédant à aucune complaisance douteuse (même si en chicanant on peut déceler peut-être une impossibilité des noirs à sortir de leur milieu mais c'est aussi une réalité à ce moment-là) Kazan signe un des films les plus réussis sur le sujet. 5/6
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Profondo Rosso
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Re: Elia Kazan (1909-2003)

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Le Lys de Brooklyn (1945)

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La famille Nolan vit pauvrement à Brooklyn. Katie fait de nombreux travaux ménagers. Ses deux enfants, Neeley et Francie, vendent de vieux chiffons à la sortie de l'école pour aider un peu la famille. Johnny, le mari, travaille dans un restaurant lorsqu'il n'est pas ivre et sa sœur Sissy mène une vie trop agitée au goût de Katie.

Elia Kazan signe son premier film avec Le Lys de Brooklyn, fort de sa notoriété acquise dans le monde du théâtre et attisant les sirènes d'Hollywood. Intégrant comme acteur le Group Theatre au début des années 30, Kazan s'y révèle cependant en tant que metteur en scène qui lui vaudront dès la fin des années 30 les sollicitations d'Hollywood auxquels il tourne le dos si ce n'est comme acteur dans deux films d’Anatol Litvak Ville conquise (1940) et Blues in the Night (1941). C'est fort de cette renommée que Kazan choisit la Fox de Darryl Zanuck pour ses débuts, le réalisateur s'inscrivant dans veine sociale initiée par le studio avec notamment les deux classiques de John Ford Les raisins de la colère (1940) et Qu'elle était verte ma vallée (1941).

Le film adapte le best-seller de Betty Smith paru en 1943 et s'inscrit à la fois dans les préoccupations sociales d'alors et celles propres Kazan avec sa vision de la famille et des milieux modestes. Le film sort au moment de l'après-guerre où la structure familiale a appris se construire en l'absence de la figure du père mobilisé, où les femmes ont investies le champ des responsabilités pour subvenir au besoin du foyer. Bien que le film ne se déroule pas à cette période, il témoigne symboliquement de cette situation avec la figure de père incarné par James Dunn, ce Johnny Nolan doux rêveur alcoolique ayant du mal trouver un job fixe. La survie du foyer est ainsi assurée par Katie (Dorothy McGuire) au caractère rude et terre à terre qui se tue à la tâche au quotidien. Le turbulent fils cadet Neeley (Ted Donaldson) est le plus proche d'elle tandis que l'aînée Francie (Peggy Ann Garner) au caractère plus lunaire et assoiffé de savoir n'a d'yeux que pour son père. Sans vraie trame narratrice, Kazan dépeint ainsi ces caractères en place au quotidien, le conflit naissant de l'enlisement de la situation matérielle du foyer. Katie est partagée entre un amour intact et un désabusement quant à la nature de son mari, cette dureté se prolongeant face à la nature frivole de sa sœur Sissy (Joan Blondell). L'émerveillement de l'enfance se conjugue donc toujours au dépit des adultes dans plusieurs séquences, notamment lorsque Johnny fait preuve d'une joie communicative de retour d'un mariage, faisant la joie de Francie avant d'être rabroué par son épouse qui en a vu d'autres pour cette enthousiasme forcé. Entre les deux caractères des parents, le récit ne choisit jamais complètement. Le sens des responsabilités de Katie étant nécessaire mais la nature rêveuse de Johnny autorise Francie à regarder au-delà de sa condition, à espérer s'élever par le savoir si elle croit en ses rêves. Cette différence s'exprime lors de la scène où ils apprennent le décès de leur jeune voisine malade : la mère pragmatique regrette que l'enfant ait été enterré en fosse commune quand le père se félicite que l'argent lui ait permis de porter de belles robes tant qu'elle vivait encore. Le sens pratique contre la joie éphémère et illusoire.

Kazan débutant instaure déjà certains de ses préceptes même si l'inexpérience ne lui permet pas de les pousser aussi loin que dans certains de ses classiques venir. Il est notamment contraint à un tournage en studio où est reconstitué ce quartier de Brooklyn, mais la mise en scène alerte et la caméra très mobile parvient à conférer une vraie vie aux extérieurs tandis que toutes les scènes d'intérieur évitent le piège du théâtre filmé bien aidé également par la photo de Leon Shamroy. Usant de la "Méthode", Kazan tire également d'extraordinaires de son casting, James Dunn tirant une saisissante vulnérabilité de son réel alcoolisme, Dorothy McGuire incarnant un véritable roc dissimulant ses sentiments avec ce qui inaugure les grandes figures de mère de la suite de sa carrière. La plus touchante est cependant la jeune Peggy Ann Garner, bouleversante en jeune fille candide, curieuse et à l'amour si intense pour son père. Là encore Kazan aura su toucher juste, devinant au fil des conversations le dépit de la fillette souvent séparée de son père qui était pilote de ligne et retranscrivant cette fébrilité dans sa prestation, une des plus touchantes vue pour un enfant-acteur. Kazan distille une émotion intense sans tomber dans le mélo trop appuyé, certains drames étant illustré avec une grande sobriété, à la fois pour saluer le courage de cette famille qui ne peut s'autoriser de s'effondrer mais aussi pour signifier les non-dits et la rancœur qui n'autorise pas un épanchement et un abandon total. Cela n'arrive que progressivement avec le regard changeant entre Francie et sa mère, la première comprenant la dureté de la seconde qui daigne enfin s'adoucir, confidente fragile lors d'une magnifique scène d'accouchement. Kazan aura retrouvé à travers le roman de Betty Smith des échos à sa propre expérience, lui aussi ayant connu les quartiers populaires, les petits boulot et la pauvreté à New York et s'étant également confronté à un père terre à terre le poussant à travailler tandis que sa mère l'encouragea son ambitions artistiques (soi le rapport inversé du film).

Pas aussi radical et personnel que les chefs d'œuvres à venir durant les années 50, le film n'était pas le plus apprécié du réalisateur au sein de sa filmographie mais s'avère une des belles réussites de ce Kazan première manière. 5/6
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Thaddeus
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Re: Elia Kazan (1909-2003)

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Le lys de Brooklyn
Parce que, de toute évidence, l’histoire de cette famille d’immigrés irlandais tentant de préserver leur quotidien dans le quartier populeux de Brooklyn concerne directement le cinéaste, ce premier long-métrage est sans doute celui où il met le plus de lui-même durant sa période Fox. Il est de ces œuvres infiniment délicates que le moindre excès de sentimentalisme, le plus petit faux pas pourrait compromettre, mais qui se maintiennent miraculeusement en état de grâce. Entre le père idéal enchantant la vie et encourageant ses rêves et la mère courage qui lui inculque les nécessités de l’existence, la jeune héroïne accomplit un parcours initiatique baigné d’une immense chaleur humaine, dont la germination émotionnelle ne cesse de croître jusqu’à nous rincer de larmes. Un véritable trésor méconnu. 5/6

Le mur invisible
Le ponte Darryl F. Zanuck avait à cœur de mener à bien ce projet potentiellement sulfureux sur un sujet sensible. En embauchant Elia Kazan pour le mettre en images, il a récolté les fruits d’une illustration sobre, sincère, engagée, quoique un peu lénifiante et manichéenne, qui a valu au film un Oscar. Il ne faudrait pourtant pas réduire à la simple et bête démonstration d’un film-dossier les qualités d’écriture et d’interprétation de ce constat sans aménité, qui démonte les rouages de l’antisémitisme ordinaire avec une force de conviction peu discutable. Et s’il provoque toujours indignation et questionnement, c’est parce que l’intelligence avec laquelle il dénude les racines d’un problème toujours actuel, particulièrement lors de la dernière demi-heure, assouplit son léger didactisme. 4/6

L’héritage de la chair
Le succès de l’opus précédent se devait d’être réitéré avec cette dénonciation du racisme dans les états du Sud. Ainsi son prestigieux producteur fit-il appel à Kazan suite au désistement de John Ford, qui le commença sans l’achever. Une fois admise l’excellente Jeanne Crain en "noire à la peau claire" et remis en place tous les indicateurs et référents de l’époque, l’œuvre impose une vigoureuse acuité, désamorce la plupart des poncifs édifiants qui la menacent sans chercher à éviter les recours habituels du procès à charge. La réussite est acquise par le soin apporté à l’atmosphère recréée en studio, par la sincérité d’un propos ne pliant jamais devant la rigueur qu’exige la mise en scène qui l’exprime, par la pondération d’un regard attentif à l’évolution des êtres et aux manifestations de leur ténacité. 4/6

Panique dans la rue
C’est au jour le jour et dans les rues mêmes de La Nouvelle-Orléans, en réaménageant le scénario au gré des décors et des idées quotidiennes, que Kazan a tourné ce film noir maîtrisé où il excelle à décrire le milieu interlope du port de la ville (ses docks embrumés, ses marins déshérités dépeints avec cette tentation du néoréalisme qui s’empara du cinéma américain pendant les années 50), et où le suspense naît d’un constante recherche de crédibilité. Le médecin libéral interprété par Richard Widmark s’y lance dans une traque haletante pour retrouver des assassins porteurs du virus de la peste : sur ce postulat fertile en interprétations, le cinéaste agence une course contre la montre et le mal corrupteur, et peaufine un style nerveux qui fait oublier les quelques scories métaphoriques. Tendu et captivant. 4/6

Un tramway nommé désir
Malgré une théâtralité marquée par son époque, le film tient bien la route en vertu du matériau puissant qu’il adapte, avec ses affrontements psychologiques entre névrosés chauffés à blanc. Le dialogue est très écrit et littéraire mais Kazan le transcende grâce à l’expressivité "réalisme poétique" des images, les lumières indirectes filtrée par les lampions, le jeu d’ombre des ventilateurs, les lampadaires d’une nuit qui, à la Nouvelle Orléans, appartient aux morts. De ce décor moite et vénéneux, de ces personnages mus par des instincts animaux, des interprétations fiévreuses de Vivien Leigh, en vieille fille saisie par le délire, et de Marlon Brando (avec son fameux T-shirt troué), le film, qui pousse assez loin les curseurs de la sauvagerie pulsionnelle et de la perturbation mentale, tire une troublante sensualité. 4/6

Viva Zapata !
La terre brûlée du Mexique nourrit de sa lumière aride les veines de cette fausse biographie historique, scénarisée par John Steinbeck sur une idée personnelle de Kazan lui-même. Influencé par le cinéma soviétique, mû par une admiration nuancée pour l’utopie révolutionnaire, le cinéaste refuse les idées préconçues, les raccourcis manichéens, et développe une passionnante réflexion sur le pouvoir qui finit toujours par corrompre, en même temps qu’une incitation à l’insurrection permanente. Actions de terrain, intrigues politiques, pièges de la volonté idéologique et relativité de la démocratie sédimentent l’admirable complexité d’une épopée de plus en plus désenchantée, à travers laquelle Marlon Brando, en hérault paradoxal de la lutte populaire, impose un charisme assez monstrueux. 5/6
Top 10 Année 1952

Sur les quais
"I coulda been a contender, I coulda been somebody." On a souvent attribué ces regrets au réalisateur, qui n’a jamais contesté que cette histoire de culpabilité et de rédemption, s’achevant sur une marche douloureuse en forme de chemin de croix, reflétait son propre destin. Narré avec une efficacité dramatique éprouvée dans les bons sentiments comme dans les mécaniques éthiques qu’elle met en jeu, le drame brille par la sensibilité avec lequel il restitue les dilemmes d’un héros tenaillé entre des sentiments contradictoires et des contraintes extérieures, par l’alternance savante entre action, discours et transitions contemplatives, par son aisance à exprimer en termes intelligibles la richesse d’une quête de conscience à laquelle acteurs et scénario confèrent une distinction, un impact étonnants. 4/6

À l’est d’Eden
Passage à la couleur et au Cinémascope, exploité en de savants jeux dynamiques de plans penchés, de lignes diagonales, horizontales et verticales. Et première œuvre véritablement lyrique du cinéaste, qui reprend le thème d’Abel et de Caïn et élève à une envergure presque biblique cette poignante histoire de filiation blessée et de rivalité fraternelle. Dans un rôle proche de celui qu’il tient dans La Fureur de Vivre, James Dean compose une figure mémorable d’adolescent révolté, déchiré, en quête d’amour paternel. La sérénité des champs de maïs s’oppose aux tourments des personnages, le mal-être d’une génération se heurte à l’incompréhension des géniteurs, le long d’une intrigue aux enjeux tragiques et aux images très expressives, qui progresse en intensité jusqu’à un final surpuissant. 5/6

Baby doll
S’il a toujours été traversé d’un courant bouffon, l’univers de Tennessee Williams ne s’était jamais autant ouvert à l’allégresse. C’est que le concert de chambre vire ici à la comédie pure et dure, tandis que Karl Malden gesticule comme un fou, tourné en bourrique par sa jeune épouse et son rival matois qui jouent aux fantômes dans la maison. Féroce, sarcastique et désopilante, la satire démolit un à un les codes d’une morale dépassée, battue en brèche par des pulsions qui transforment les maris frustrés en coqs déplumés, et la prise de pouvoir d’un patronat conquérant et progressiste issu de l’immigration. Quant au climat de lourde sensualité, il doit beaucoup à la virginale fraîcheur de Carroll Baker – à cet égard, la scène de séduction sur la balançoire demeure un sommet d’érotisme moite. 5/6
Top 10 Année 1956

Un homme dans la foule
C’est dans une veine d’engagement et de dénonciation un peu appuyée que le cinéaste brocarde ici le milieu frelaté de la politique et du show-business, faisant le procès à charge de la démagogie rampante et de la folie publicitaire à travers le parcours édifiant d’un homme du peuple autoproclamé leader d’opinion, gangrené par le cynisme du système médiatique. Bien que solidement écrit, le film n’hésite pas à charger la mule, souffre d’une certaine raideur démonstrative que n’arrange pas la prestation tonitruante d’Andy Griffith. Il arrive même que l’admiration des scènes soit compromise par une perfection insuffisante parce qu’elle sent l’huile, la sueur et l’effort. Mais la critique sociale est d’une telle virulence que la plupart de ses facilités sont ingérées par la vigueur de sa logique pamphlétaire. 4/6

Le fleuve sauvage
L’affrontement du progrès et de la nature, de l’ancien et du nouveau, formulé à travers l’opposition entre un fonctionnaire chargé d’exécuter la politique du New Deal et une vieille paysanne qui veut rester sur ses terres. Une histoire simple, ancestrale, avec laquelle Kazan oublie l’agitation des films précédents au profit d’une sérénité contemplative. Dans ce drame rural et paysan où tout le monde se bat pour ses convictions, depuis le gouvernement et son représentant jusqu’aux autochtones régressistes, l’humanité se caractérise par une profonde ambivalence, et les éléments tour à tour menaçants et pacifiés soulignent les états de crise et de passage, de stabilité et de permanence. Le regard de Clift, le beau visage de Lee Remick, les paysages de province américaine en font un film absolument superbe. 5/6
Top 10 Année 1960

La fièvre dans le sang
Cette inspiration est ici magnifiée, mais dans un style flamboyant qui tranche avec les accents fordiens du précédent. La fin tourmentée des années 20 sert de toile de fond à une déchirante analyse des rapports générationnels, du hiatus entre les pratiques d’une société corrompue par l’argent et la morale dépassée qu’elle prétend perpétuer, et surtout à une passion fiévreuse que le lyrisme de la mise en scène porte à un degré d’incandescence absolu. Le destin individuel s’inscrit dans l’histoire collective, le temps qui passe souligne l’importance du choix et la douleur de l’indécision amoureuse, jusqu’à une conclusion des plus poignantes. Warren Beatty, fragile, névrosé, et Natalie Wood, jeune fille hypersensible et perturbée aux brusques élans de tendresse, y sont les figures inoubliables d’une relation manquée, brisée par le poids des normes sociales. 6/6
Top 10 Année 1961

America, America
Ce film, l’un des plus personnels de Kazan, est l’incarnation moderne par excellence du récit d’apprentissage, où se franchissent leurs épreuves physiques et morales qui forgeront un être pour sa dernière forme. C’est le drame d’une conscience que la vie a peu à peu salie, d’un homme qui n’a jamais pu dominer l’éclatement des sources de son existence. La longue odyssée de la diaspora gréco-arménienne du début du siècle se dessine en une enquête sur les racines de l’auteur, figure l’éternel rêve américain mais sur un mode dénué d’exaltation, un style quasi documentaire qui refuse les effusions de lyrisme. L’approche se veut réaliste, fidèle à une actualité immédiate, et l’ampleur de l’épopée se dévoile au fil d’une narration attachée à filtrer le temps qui passe et la nature complexe des êtres. 4/6

L’arrangement
L’autodafé de Mr K. : en s’immolant corps et bien sur l’autel de la civilisation agonisante, le cinéaste élève son drame et celui de quelques hommes fiers qui lui ressemblent à la dimension d’une ténébreuse tragédie. Il poursuit sa quête introspective sur ses origines et son pays électif en évoquant à nouveau le miracle corrupteur de cette Terre promise où tous les sentiments, toutes les aspirations s’évaluent en termes de dollars. L’argent, le matriarcat, l’obsession du pouvoir et de la célébrité y sont analysés avec une lucidité amère : le héros y brûle la maison paternelle pour abolir son enfance et se reconstruire en tant qu’écrivain. Le rêve américain s’incline progressivement face à une réflexion fiévreuse sur les compromissions et les ambiguïtés de la réussite, à un stade de vie qui appelle à la remise en question. 5/6
Top 10 Année 1969

Les visiteurs
Budget minuscule, tournage en 16mm dans sa propre maison et sur un scénario de son fils : Kazan n’est pas du genre à se reposer sur ses lauriers, et affiche une étonnante jeunesse. Rien de surprenant à le voir se démener comme un beau diable dans les rets de la mauvaise conscience et établir cet impitoyable diagnostic selon lequel l’homme ne peut échapper au péché originel de la culpabilité. Si, par son agencement scénographique, sa tension latente, son inexorable montée vers une décharge finale de brutalité, le film rappelle Les Chiens de Paille, il préfigure surtout de plusieurs années les témoignages amers sur le Vietnam à travers un huis-clos qui analyse froidement les mécanismes de la violence et les ravages d’une guerre ayant déréglé les curseurs de la morale chez ceux qui l’ont faite. 4/6

Le dernier nabab
En contraste total avec le film précédent, le dernier ouvrage de Kazan pouvait laisser croire à une fresque imposante aux atours flamboyants : une distribution de malade, les fastes du Hollywood de l’âge d’or. C’est compter sans l’apport d’Harold Pinter, qui adapte Fitzgerald avec un art consommé de l’intériorisation. L’évocation du monde du cinéma, la description des studios et le rapport à l’institution sont comme recouverts d’un voile de mélancolie feutrée. À travers l’histoire de ce producteur idéaliste pris au piège d’une passion sans lendemain, le cinéaste médite sur l’écart entre l’illusion et la réalité, rend hommage aux rêves procurés par les songes de celluloïd, tout en privilégiant une distanciation étrange, crépusculaire, sans doute très proche de l’expression fitzgeraldienne. 4/6


Mon top :

1. La fièvre dans le sang (1961)
2. Viva Zapata ! (1952)
3. Le fleuve sauvage (1960)
4. À l’est d’Eden (1955)
5. Le lys de Brooklyn (1945)

Grand cinéaste de l’identité américaine, de la contradiction et du tourment, dont l’expression à la fois romanesque et intime sont à l’origine de certains classiques du cinéma. Son œuvre a offert une vaste peinture de l’histoire de son pays, de ses problèmes sociaux et politiques, tout en montrant un homme à la recherche de lui-même et de ses racines, explorant ses doutes et ses conflits intérieurs.
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Jeremy Fox
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Re: Elia Kazan (1909-2003)

Post by Jeremy Fox »

Je pense que tu devrais voir Le Lys de Brooklyn : de grandes chances pour qu'il te plaise à ton tour :wink:
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Thaddeus
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Re: Elia Kazan (1909-2003)

Post by Thaddeus »

C'est noté. Les premiers films de Kazan sont de toute manière, principalement, ceux qui me restent à découvrir.