Frank Borzage (1894-1962)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Thaddeus
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Re: Frank Borzage (1894-1962)

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L’heure suprême
C’est une exaltation de la passion éternelle dont la spiritualité et le lyrisme stellaires échappent à toute matérialité, nous volent le cœur et nous essorent les yeux. Borzage recrée un Paris de fantaisie, petit monde peuplé d’égoutiers et de filles des rues où l’on vit dans des mansardes à la fois misérables et idéalisées. Un homme et une femme y refusent sans provocation les convenances sociales, nouent un lien mystique à travers le temps et l’espace, et quand la guerre éclate vont jusqu'à défier la mort elle-même. Elle vainc sa peur en se perdant dans son regard épris, il ose dire "je t’aime" en s’abandonnant dans ses bras, la lumière douce et diffuse les enveloppe, les magnifie, les transfigure : lorsqu’à la fin l’amour élève ces deux êtres purs jusqu’à leur faire toucher les étoiles, on se dit que rarement la notion de romantisme atteignit un tel degré de sublime au cinéma. 6/6

L’ange de la rue
Même couple d’acteurs, même goût des lignes de vie qui se rencontrent, se quittent et se retrouvent, même abandon aux effusions enhardies du mélodrame. Équilibriste hors pair, orfèvre des incidences et de la révélation des personnages à eux-mêmes, Borzage ose faire durer un poignant repas d’adieu jusqu’à son point de rupture, inverser les rôles en cours de récit (l’artiste romantique devient vagabond amer, la fille endurcie par la vie s’abandonne à l’amour, avant que le destin ne scelle leur union définitive), ou nimber son cadre napolitain d’une irréalité vaporeuse frisant l’expressionnisme. Il a surtout un atout dévastateur : Janet Gaynor, sa silhouette fine comme un roseau, son minois chiffonné aux larmes perlantes et au sourire attendri. Elle est à l’image du film : irrésistiblement émouvante. 5/6

L’isolé
Où l’on retrouve la tendresse du réalisateur pour les marginaux rêveurs, sa faculté à ceindre leurs humbles existences de filaments poétiques, à faire des aléas de l’existence les catalyseurs des individus, et du spectacle de la mise en couple, avec ses hésitations troublées, ses élans de courage, ses gestes et ses regards intuitifs, des perles de délicatesse. Entre l’ingénue dramatique, grande tignasse noire et souliers boueux, et le vétéran de guerre handicapé, solide gaillard naïf et souriant, beau comme un pâtre grec, naît une idylle aussi inattendue qu’évidente. Ne reste pour le spectateur qu’à se faire cueillir. Par un lavage de cheveux doux comme une caresse, par quelques sourires ayant valeur d’aveux, ou par un final enneigé qui rappelle que chez Borzage, comme chez Capra, les miracles surviennent. 5/6

La femme au corbeau
À nouveau Borzage raconte la naissance frémissante du sentiment entre un homme et une femme, mais c’est aux sources de la nature, en suivant l’ordre des saisons, qu’il puise cette fois les images de cette pastorale de l’amour triomphant. S’imposent ainsi la sérénité radieuse d’une bicoque en bois, d’une péniche posée sur les flots tour à tour calmes et impétueux de la rivière : lyrique évocation d’un Eden enneigé, véritable jardin de la connaissance où lui qui ne sait rien découvre la beauté du désir tandis qu’elle, désabusée de tout, réapprend celle d’une innocence qui garde leur sensualité de la corruption. Même à moitié disparue, rafistolée à coup de photographies et de cartons descriptifs, l’œuvre touche par son équilibre délicat et l’intensité érotique de situations laissant parler corps et attitudes. 4/6

L’adieu aux armes
Comme plus tard Douglas Sirk, Borzage sait de science profonde que la beauté doit être convulsive, ou n’être point. Sans renier son romantisme, il freine pourtant la déréalisation onirique qui gouvernait ses films précédents et reconstitue l’Italie de la Première guerre mondiale avec une crédibilité due à la conscience des risques d’un nouveau conflit. Le roman d’Hemingway lui fournit un matériau apte à exacerber son goût pour les amours à distance, les liaisons impossibles brisées par l’irruption du chaos et la violence de la guerre. Mais la mise en scène, fertile en trouvailles baroques, peine à déployer le potentiel émotionnel du récit, peut-être parce que les événements suivent une ligne un peu trop rigide, ou parce que l’inégale interprétation n’en restitue pas tout à fait la force et l’unité. 4/6

Ceux de la zone
La crise de 1929 a imprimé sa marque sur le cinéma de Borzage, mais celui-ci n’a rien perdu de son optimisme utopique. En se penchant sur les bas-fonds marginalisés de l’Amérique de la dépression, le cinéaste affirme un volontarisme ingénu qui caractérise son attitude à l’égard des problèmes sociaux, une prédilection pour les êtres humbles auxquels Hollywood réserve d’ordinaire le rôle de comparses, et en qui il perçoit cette noblesse native, cette espérance invincible qui ne sont celles d’aucun milieu, d’aucune classe. Difficile de ne pas laisser son cœur d’artichaut se faire voler par la tendresse proverbiale du cinéaste, par les vertus d’un regard qui transfigure la misère des faibles en beauté lumineuse, par l’abattage bougon de Spencer Tracy et les grands yeux expressifs de Loretta Young. 4/6

Désir
Rien de surprenant, à la vision de cette comédie mondaine et sophistiquée, d’apprendre que Lubitsch en assura la production et la supervision. Mais si les prestiges hollywoodiens de la haute société, des décors et des toilettes de luxe ne forment pas d’emblée la manne première de Borzage, on s’aperçoit finalement que le film, dans son éclat lunaire, n’est pas plus Ernst que Frank. Emballé tambour battant, avec un sens du glamour archétypal que Marlene Dietrich, chapardeuse de première classe, et Gary Cooper, parfait de force tranquille, incarnent alchimiquement, il multiplie les stratégies de séduction, les sous-entendus sexuels, les élans sentimentaux le long d’un pas de deux entre sincérité et dissimulation qui, sans rien inventer dans le genre, en actionne parfaitement les mécanismes. 4/6

Trois camarades
F. Scott Fitzgerald et Joseph L. Mankiewicz ont conflictuellement collaboré à cette œuvre pleinement borzagienne, portée par une très sensible interprétation, où la mort et son idéalisation fournissent l’échappatoire à d’insolubles problèmes sociaux. Car s’il est un document sur la République de Weimar et sa génération perdue, en proie au chômage et la montée du fascisme, le film célèbre surtout la force d’un amour couvé par une amitié inébranlable, dont l’image finale des héros flottants entre le ciel et la terre, le présent et l’éternité, synthétise toute la poésie. L’adieu de Margaret Sullavan sur le balcon neigeux du sanatorium, la chaleur folkloriste de la brasserie, le mariage improvisé participent d’une même flamme poignante et rêveuse, d’un même prosaïsme quotidien habillé d’accents célestes. 5/6

The mortal storm
L’année où Chaplin adresse au monde, par les armes du burlesque et de la satire dévastatrice, un avertissement sur le danger du nazisme, Borzage emploie ses talents d’orfèvre du mélodrame pour exprimer son effroi face à l’avènement du régime. En racontant une dislocation familiale liée à l’effondrement moral d’un pays, au reniement de toutes ses valeurs, il met explicitement en cause l’idéologie et la pratique hitlériennes et leur oppose à la fois l’arbre de vie, éternel symbole d’espérance, et le blanc refuge de la neige et de la mort, expression d’une révolte passionnée mais désespérée. Si elle n’est peut-être pas aussi poignante que les sommets filmographiques de l’auteur, car plus offensive dans son discours, l’œuvre n’en recèle pas moins de ces moments de grâce dont le cinéaste a le secret. 4/6

Le fils du pendu
Danny a vécu toute sa vie dans l’ombre d’un géniteur meurtrier, maudit comme un dangereux paria, un assassin en puissance. Un jour, par accident, il reproduit le crime de son père et commet un geste accélérant le destin qu’il avait toujours pressenti. Avec une grande plénitude formelle (l’introduction, la fête foraine, la chasse dans les bois…), Borzage exprime ici un fatalisme conforme au film noir de l’époque. Pourtant sa douceur proverbiale infiltre chaque recoin d’un récit où générosité, compréhension et mansuétude tiennent une place prépondérante. Le sage et lucide ermite Noir, le shérif bonhomme et bienveillant, l’amoureuse surtout, dont la beauté fragile dissimule une détermination pathétique, témoignent de cette foi humaniste, de cette sensibilité délicate qui sont celles de l’auteur. 5/6


Mon top :

1. L’heure suprême (1927)
2. Trois camarades (1938)
3. L’ange de la rue (1928)
4. L’isolé (1929)
5. Le fils du pendu (1948)

Poète du couple et du sentiment amoureux, grand romantique devant l’éternel, Frank Borzage est un réalisateur qui, pour ce que j’en connais, me touche beaucoup. Son cinéma frémit d’une spiritualité difficile à définir, dont le caractère éternel alimente le lyrisme, l’universalité et la poignante sincérité.
Last edited by Thaddeus on 22 Aug 19, 13:56, edited 3 times in total.
bruce randylan
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Re: Frank Borzage (1894-1962)

Post by bruce randylan »

Seven sweethearts (1942)

Un photographe se rend dans une petit bourgade pour faire un reportage sur un festival de Tulipes. Il s'arrête dans une auberge tenu par un hollandais qui désire ardemment marier la plus âgée de ses 7 filles.

Les tulipes semblent inspirer Borzage !
Après l'excellent Au temps des tulipes (également de 1942), le cinéaste livre un nouveau film rafraîchissant bien que moins ambitieux dans son sujet, délesté de son côté socio-historique.
Beaucoup de charme dans cette comédie romantique qui ne manque pas d'esprits et de vitalité grâce à son entraînant casting et son humour décalé : les 7 filles aux prénoms masculins, les postures de Marsha Hunt qui s'imagine comme comédienne de théâtre, les 5 (voire 6) prétendants qui attendent que le père parte se coucher sans oublier les airs un peu égarés et ahuris de Van Heflin (une fois de plus excellent). Son duo avec Kathryn Grayson fait d'ailleurs pas mal d'étincelles et celle-ci est assez rayonnante dans son rôle. L'envers de la médaille est par contre les intermèdes musicaux qui n'apportent rien à l'intrigue et qui ne sont pas vraiment ma tasse de thé, auditivement parlant.

Le film fonction parfaitement pendant une heure avec ses personnages un peu farfelus et une réalisation alerte et fluide avant malheureusement de s'étirer un peu inutilement durant le dernier tiers qui est par ailleurs assez prévisible et moins inspiré tant dans son scénario que dans le travail de Borzage.

Après pas mal de semi-deceptions du cinéaste que j'avais enchaîné ces derniers mois (Flirtation walk, I've always loved you, Smilin' Through ou Green Light) Seven Sweethearts est un très joli et attachant opus, certes mineur et moins personnel que ses chef d'oeuvres mais le plaisir est dans l'ensemble bel et bien là. :)

Et en parlant de Borzage, je ne savais pas trop où aborder I take this woman (1940) qui a connu pas mal de problème de productions. Il fut en effet commencé par Josef von Sternberg qui quitta le tournage pour différents artistiques avant d'être repris (recommencé ?) par Borzage qui fut à son tour remplacé par W.S. Van Dyke après une longue interruption du tournage de plusieurs mois pour remplacer une partie du casting.
Bref pas facile de savoir qui a fait quoi et l'histoire se tient assez bien même si on sent que certaines sous-intrigues ont presque entièrement sautés comme Jack Carson dont il ne reste plus qu'un seul plan dans le montage final.
On peut supposer qu'il ne reste plus rien de Sternberg dont on imagine qu'il voulait donner une tonalité plus sociale et réaliste à cette intrigue où un médecin des faubourgs populaires sauve du suicide une aristocrate ayant connu un chagrin d'amour. Pour retrouver un sens à sa vie, celle-ci devient infirmière dans la clinique de son nouvel ami qui ne tarde pas à lui déclarer son amour.
A part un plan assez furtif (et saississant) tourné en pleine rue ,grouillante de monde et d'activités, le film est donc un pur produit du système hollywoodien, notamment le style propre et lisse de la MGM.

Malgré les nombreux reshoots de Van Dyke, on sent surtout la sensibilité de Borzage avec une histoire d'amour vraiment touchante pour une approche à la fois pudique et noble des sentiments, loin des dérives mélodramatiques qu'on aurait pu craindre légitiment à la lecture du synopsis. Le traitement de la relation entre Spencer Tracy et Hedy Lamarr parvient même à contourner un certains nombres de clichés et conventions de la seconde partie en rendant les péripéties moins mécaniques et plus humaines. La direction d'acteur y est pour beaucoup, refusant une interprétation exubérante et appuyée. Les comédiens ont un jeu beaucoup plus intériorisé et feutré, perpétuellement intimidé et presque gênée par l'évolution de leurs sentiments. Le film trouve vraiment par moment une certaine grâce et un discret lyrisme que l'étalage de bons sentiments de la dernière ligne droite ne parvient pas à affaiblir.
Malgré sa production chaotique, I take this woman mérite d'être réévalué et redécouvert.
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Supfiction
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Re: Frank Borzage (1894-1962)

Post by Supfiction »

Dans l'émission Plan large (podcast France Culture), 3 camarades a été évoqué comme la ou l'une des premières tentatives, par la volonté de Fitzgerald, de rompre le silence négocié entre les attachés culturels nazis et Hollywood autour de la réalité du IIIème Reich.
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Jeremy Fox
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Re: Frank Borzage (1894-1962)

Post by Jeremy Fox »

Le Fils du pendu par Florian Bezaud qui a également testé le DVD Artus.
35-70
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Re: Frank Borzage (1894-1962)

Post by 35-70 »

En 1959, Borzage tourne son dernier film "The big fisherman" (Simon le pêcheur). Cette fresque religieuse est produite par Disney. Invisible depuis sa sortie en salles.
En 1961, il aurait participé, sans être crédité au tournage du film L'atlantide de Giuseppe Masini et Edgar G. Ulmer.
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Supfiction
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Re: Frank Borzage (1894-1962)

Post by Supfiction »

Nouveau dvd de L’adieu aux armes (meilleur que le précédent ?) chez Lobster. Mais pas de BR.

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Profondo Rosso
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Re: Frank Borzage (1894-1962)

Post by Profondo Rosso »

Le dernier numéro de Plan Large sur France Culture était consacré à Borzage https://www.franceculture.fr/emissions/ ... e-poetique
bruce randylan
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Re: Frank Borzage (1894-1962)

Post by bruce randylan »

Supfiction wrote:Nouveau dvd de L’adieu aux armes (meilleur que le précédent ?) chez Lobster. Mais pas de BR.

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Une nouvelle collection ?
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Jack Carter
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Re: Frank Borzage (1894-1962)

Post by Jack Carter »

bruce randylan wrote:
Supfiction wrote:Nouveau dvd de L’adieu aux armes (meilleur que le précédent ?) chez Lobster. Mais pas de BR.

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Une nouvelle collection ?
apparemment...., le numero 2 est Deluge de Felix Feist, sorti en decembre dernier en compagnie du Borzage.
bruce randylan
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Re: Frank Borzage (1894-1962)

Post by bruce randylan »

Genre le cinéma parlant américain. :idea:

Celà dit leur prochain Je dois tuer lance aussi une nouvelle collection.
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Jeremy Fox
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Re: Frank Borzage (1894-1962)

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