Louis Malle (1932-1995)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Nomorereasons
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Re: Louis Malle (1932-1995)

Post by Nomorereasons »

Phnom&Penh wrote:Même si elle est évidemment très discrète et ne comporte pas le moindre mouvement de caméra
Comme tu dis plus loin, la caméra (ou l'objectif) bouge un peu quand même. Il y a quelques zooms et panoramiques dans ce film, sur André Gregory essentiellement: il est intarissable et le metteur en scène doit moduler ses monologues d'un point de vue pictural, pour relancer l'attention du spectateur et souligner l'importance de certains passages -d'ailleurs à y bien regarder, c'est comme si la caméra était sans cesse en micro-mouvement. Les bruitages eux-même sont en constants aller-retours, laissant parfois la place au seul écho d'une salle parfaitement vide dans laquelle résonnent les mots de Gregory, sorte de longs murmures sourds, et ceux de Wallace, plus brefs, aigus et exclamatifs.



C'est avec plaisir que je m'étends sur ce film très original pour tenter de perpétuer ce qui en constitue le sujet principal: la discussion -d'autant plus que, maigre prétexte pour parler d'un film qui m'a plu, ma "vision" diffère légèrement de celle de Phnom.

Un beau jour, Wallace, dramaturge sans succès, est invité au restaurant par un ancien ami, André, dramaturge lui aussi mais plus fortuné que Wallace et avide d'expériences philosophico-religieuses diverses pourvu qu'elles viennent de loin.
L'action (si je puis dire) se déroule en majeure partie le soir dans un restaurant chic, certainement plein de clients mais que la mise en scène aura rapidement éclipsés.
Il y a en fait trois protagonistes: André, Wallace et le serveur. Ce dernier, quoique présent en tout et pour tout trois minutes à l'écran, tient un rôle élémentaire mais pas dépourvu d'intérêt: il représente tout ce contre quoi luttent à leur manière les deux dîneurs, à savoir les travers d'une société bourgeoise un peu grippée qui fabrique à la fois des esclaves et des préjugés, et par là même il renforce leur complicité. Pantin discret, il sait se tenir et ne pas rebondir aux propos souvent provocateurs qui s'échangent.
Restent André et Wallace, coupés du monde le temps d'un repas.

André prend la parole.
Il ne la laissera à son ami qu'au bout de trois quarts d'heure; qui plus est Wallace, par complexe d'infériorité, se place naturellement en auditeur attentif. Comme un accoucheur, il questionne son ami par de petites interrogations laconiques.
André parle, parle, parle, et sa conversation est difficile à suivre: celui-ci revient du Tibet la besace pleine d'expériences ineffables et raconte des choses telles que Wallace ne sait pas d'abord comment y réagir -à défaut même de pouvoir les replacer dans une échelle d'appréhension habituelle: est-ce drôle, triste, étonnant, s'agit-il de rire, de frissonner, de s'ennuyer, de quitter la table?... (Pour ma modeste part j'estime que si Wallace ne fuit pas à toutes jambes du restaurant, c'est d'abord par politesse, puis la perspective d'un bon repas, peut-être une poignée d'idées à glaner pour ses personnages devant un tel numéro et enfin quelques égards à une vague amitié passée. Qu'attendre d'autre de cette caricature de baba-cool complètement hors d'âge et hors catégorie?)

Ce que Wallace découvre peu à peu et qui l'engage à rester, c'est la conviction naissante qu'André est revenu sain d'esprit de ses voyages: quelques inflexions de voix, des mots choisis, indiquent qu'il n'est dupe ni de lui-même, ni du monde qui l'entoure -ni par conséquent des brefs ricanements crispés de son ami encore à la recherche d'un pied sur lequel danser. Rien n'est gagné car André n'est pas un interlocuteur de tout repos: ce n'est que peu à peu que Wallace et nous-mêmes ne prenons le parti d'être captivés par ce qu'il raconte. On devine qu'il fait endurer comme metteur en scène de théâtre le même sort à ses spectateurs, et que ceux-là le suivent d'abord par un choix obstiné et une discipline de fer.

Là-dessus, André ne se contente pas d'être cohérent, il établit une distance subtile entre lui et ce qu'il raconte et y pose un regard parfois même savoureux; de plus sa maîtrise rhétorique est telle: "... but then, a REAL strange thing HAPPENED: ..." que le suspense s'installe à chaque détour de phrase. En un mot, André n'est pas un fou ou un possédé mais, selon la dialectique que ce film semble illustrer, tout le contraire: un homme de théâtre. Hasard ou non, un miroir mural lui fait face: on peut le prendre comme une allégorie du questionnement de soi, ou encore un rappel de ce mot de Shakespeare "le monde est un théâtre".
C'est en tant qu'homme de théâtre lui-même que Wallace finit par appréhender André, et pouvoir échanger librement certains points de vue sur le monde.

Sur ce plan-là, et pour un spectateur français, ce film pourrait mettre en scène une sorte de débat amical entre Rousseau et Voltaire, entre l'homme aux préoccupations planétaires et à la recherche de la société parfaite, et le second ayant décidé de cultiver son jardin.
A ceci près que ce Rousseau-là (André, qui "réapprend à vivre" comme l'auteur des Confessions déclarait faire sa "révolution morale à 40 ans") fait partie de ceux à qui la vie sourit, tandis que ce Voltaire est petit, laid et crève la faim; il faut également souligner que la difficulté de sa condition ne l'a pas même amené à devenir un prince de l'ironie. Ces petites nuances suffisent à faire glisser ces deux personnages dans un domaine moins littéraire, plus social et qui nous est plus familier: le bourgeois dit "bohème" ("citoyen du monde", ou encore adepte des philosophies new age comme le dit Phnom&Penh) face à un intellectuel plus "roturier", pétri d'humanités (Wallace dit avoir été prof de latin) et qui ne peut se payer le luxe de chercher le bonheur au-delà de sa bibliothèque et de son marchand de tabac.
D'autres figures s'imposent à nous pendant ce film, Wallace pourrait également être Donald malchanceux face à un Gontran Bonheur au bout du rouleau que jouerait André, ou encore Sancho Pança en face d'un Don Quichotte de la rhétorique; la teneur relativement savante et lettrée des discussions ne manque pas de stimuler en nous ce petit jeu des comparaisons.

Ceci posé, l'essentiel réside moins dans ces oppositions que dans la complicité profonde et presque muette qui se noue peu à peu entre André et Wallace.

Autant le dire tout de suite, cette complicité vient de loin. "Tu vois, les gens ne comprennent jamais rien de ce que tu racontes. Ils se fient à des fantasmes, ils sont dans le faux...", cette parole vient piquer notre curiosité. Que dit exactement André? Ou plus exactement, si l'on admet qu'il est parfois nécessaire de purger les mots de leur valeur conceptuelle, que signifient les bavardages de l'un et le mutisme de l'autre? La même chose en réalité.
Au bout d'une heure de film, les masques tombent et Wallace, agacé et désinhibé par la logorrhée de son ami, finit par sombrer dans la logorrhée à son tour -et par ce biais-là dit enfin une parole vraie. L'accoucheur n'était pas celui qu'on avait cru (certes, André n'est pas machiavélique au point de renverser les rôles à l'insu de Wallace, il serait plus juste d'attribuer ce retournement à sa pratique d'un certain théâtre à vocation psychanalytique) et c'est ainsi qu'à travers un discours assez fumeux sur l'occident et la bourgeoisie nait l'union de deux solitudes. Ils ne sont pas d'accord sur grand'chose, mais le simple fait de s'accorder que "plus personne n'écoute plus personne de nos jours" suffit à sceller une entente bien vraie et de créer l'amitié la plus joyeuse, la plus bouleversante qui soit. Rien que pour cet aspects des choses j'ai trouvé le film superbe. On sentirait presque trembler les genoux de Wallace d'émotion confuse lors de son retour en taxi.

Les cailles roties au raisin :shock: si c'est pas un hommage à Frenzy je veux bien être pendu. Comme si cette bestiole venait rappeler à quel point la vie de leurs deux dégustateurs était pétrie d'humour noir, sorte d'absurdité compensée par "une révolte supérieure de l'esprit" (c'est à peu près d'André Breton).
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Re: Louis Malle (1932-1995)

Post by Phnom&Penh »

yaplusdsaisons wrote:Hasard ou non, un miroir mural lui fait face: on peut le prendre comme une allégorie du questionnement de soi, ou encore un rappel de ce mot de Shakespeare "le monde est un théâtre".
Depuis que je l'ai vu une première fois, je m'étais repassé certains passages, et la mise en scène est effectivement très fine, et la caméra moins fixe que je ne le disais. Le miroir n'est pas du tout un hasard. D'ailleurs sur le Site officiel Louis Malle, on trouve quelques belles photos de tournage dont celle-ci:
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Et des citations de Louis Malle à propos du film, dont celle-ci: "Les angles de prise de vue, les positions des acteurs, le reflet des vitres : tout est le fruit d’un travail très minutieux. Il s’agissait de « rentrer dans l’espace de la conversation » en maintenant à la fois continuité et rythme". Il indique avoir travaillé la mise en scène pendant six mois.
yaplusdsaisons wrote:Il ne la laissera à son ami qu'au bout de trois quarts d'heure; qui plus est Wallace, par complexe d'infériorité, se place naturellement en auditeur attentif. Comme un accoucheur, il questionne son ami par de petites interrogations laconiques.
Je comprends que tu aies ressenti cela, mais je pense qu'une fois le film terminé, on n'a plus cette impression. A mon avis, il y a nettement un rapport de supériorité de l'un à l'autre, mais qui s'explique moins par le complexe que par l'expérience. L'un est un metteur en scène célèbre et reconnu, l'autre quelqu'un de plus jeune et à qui Grégory a justement permis de débuter. Après, ils ont effectivement des visions du monde très différentes, mais Gregory ne fait jamais preuve de condescendance vis à vis de Wallace, et Wallace n'est jamais servile ou flatteur envers Gregory.
En fait, ce qui ressort, malgré leurs positions différentes, c'est le respect que l'un éprouve pour l'autre, et ce d'un bout à l'autre du film. C'est du respect mutuel que vient l'égalité entre les deux hommes, pas d'un égalité de principe faussement établie dès le départ et qui pourrait être la source de comportements condescendants ou obséquieux. C'est peut-être la raison d'être des passages du serveur, qui, justement dans ce restaurant chic des années 80, sert "à la française", avec obséquiosité...comme pour mieux rappeler qu'il n'y en a pas entre les deux hommes.
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Re: Louis Malle (1932-1995)

Post by Nomorereasons »

Phnom&Penh wrote:
yaplusdsaisons wrote:Il ne la laissera à son ami qu'au bout de trois quarts d'heure; qui plus est Wallace, par complexe d'infériorité, se place naturellement en auditeur attentif. Comme un accoucheur, il questionne son ami par de petites interrogations laconiques.
Je comprends que tu aies ressenti cela, mais je pense qu'une fois le film terminé, on n'a plus cette impression. A mon avis, il y a nettement un rapport de supériorité de l'un à l'autre, mais qui s'explique moins par le complexe que par l'expérience. L'un est un metteur en scène célèbre et reconnu, l'autre quelqu'un de plus jeune et à qui Grégory a justement permis de débuter. Après, ils ont effectivement des visions du monde très différentes, mais Gregory ne fait jamais preuve de condescendance vis à vis de Wallace, et Wallace n'est jamais servile ou flatteur envers Gregory.
Bien sûr, d'ailleurs à la fin du film, en y repensant, j'avais trouvé André intelligent et habile d'avoir pris la parole d'emblée en ayant très justement senti que Wallace n'était pas très enclin à parler de lui du fait de sa pauvre situation matérielle. En déblatérant ainsi, c'est comme si André se dévouait pour être l'emmerdeur de la soirée à place de Wallace.
En fait, ce qui ressort, malgré leurs positions différentes, c'est le respect que l'un éprouve pour l'autre, et ce d'un bout à l'autre du film. C'est du respect mutuel que vient l'égalité entre les deux hommes, pas d'un égalité de principe faussement établie dès le départ et qui pourrait être la source de comportements condescendants ou obséquieux. C'est peut-être la raison d'être des passages du serveur, qui, justement dans ce restaurant chic des années 80, sert "à la française", avec obséquiosité...comme pour mieux rappeler qu'il n'y en a pas entre les deux hommes.
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Re: Louis Malle (1932-1995)

Post by Phnom&Penh »

yaplusdsaisons wrote:j'avais trouvé André intelligent et habile d'avoir pris la parole d'emblée en ayant très justement senti que Wallace n'était pas très enclin à parler de lui du fait de sa pauvre situation matérielle. En déblatérant ainsi, c'est comme si André se dévouait pour être l'emmerdeur de la soirée à place de Wallace.
Comme tout ceci est aussi très théorique, on peut aussi penser que ce n'est pas un hasard mais bien une mise en scène.

Je viens de lire un truc intéressant dans le livre d'entretiens de Rancière, sur le rapport maître / élève. Il ne s'agit pas de dire que Malle ou les autres se sont inspirés de cette théorie en particulier (Rancière les a mise au point dans les années 80) mais qu'il s'agit sans doute du reflet d'une réflexion peut-être assez générale dans l'avant-garde de cette époque.

Jacques Rancière commente un livre qu'il a écrit en 1984, Le maître Ignorant, dans lequel il s'est inspiré du travail d'un pédagogue français du début du XIXe, Joseph Jacotot. C'est moins le détail du travail de Rancière qui est intéressant ici, que la remise en cause du modèle classique:

"La méthode socratique reste un peu partout dans nos écoles le modèle de la pédagogie libérale sinon libertaire, et à ce titre il est capital que Jacotot ait retourné la chose. Il l'a fait en montrant que le point crucial de ce qu'il appelle "abrutissement" n'est pas la sujétion d'une volonté à une autre et que le problème n'est justement pas d'éliminer tout rapport d'autorité, pour n'avoir qu'un rapport d'intelligence à intelligence. Car c'est quand il n'existe qu'un rapport d'intelligence à intelligence que l'inégalité des intelligences, la nécessité qu'une intelligence soit guidée par une intelligence, se démontre le mieux. Toute la question politique de la transmission du savoir chez Jacotot peut être pensée comme une critique radicale de la fameuse scène de l'esclave du Ménon qui soi-disant découvre tout seul les vérités de la géométrie: ce que l'esclave du Ménon découvre, c'est simplement sa propre incapacité à rien découvrir s'il n'est pas guidé par le bon maître dans la bonne voie.
L'émancipation des individus doit donc être pensée dans un schéma inverse, dans lequel la volonté soit non pas laissée de côté pour mettre en scène le "pur" rapport des intelligences, mais, au contraire, apparaisse comme telle, se déclare comme telle, c'est-à-dire se déclare comme ignorante. Qu'est-ce qu'un maître ignorant? C'est un maître qui ne transmet pas son savoir et qui n'est pas non plus le guide qui amène l'élève sur le chemin, qui est purement la volonté, qui dit à la volonté qui est en face de trouver son chemin et donc d'exercer toute seule son intelligence pour trouver ce chemin".


André Grégory ne transmet pas son savoir, il raconte une suite d'expériences. Le "respect" dont je parlais peut aussi être vu comme un abandon de la lutte des deux esprits (ce qui peut donner l'impression que les deux sont dans deux mondes différents). En revanche, le rapport d'autorité est bien présent (et peut choquer tant il est évident, surtout au début), car l'un, au début du repas démontre un pouvoir de volonté que l'autre n'a pas.
yaplusdsaisons wrote:On sentirait presque trembler les genoux de Wallace d'émotion confuse lors de son retour en taxi.
D'où effectivement la joie que ressent Wallace à la fin. Il n'y a pas eu seulement expérience d'amitié, mais transmission, non d'un savoir mais d'une volonté (il ne faut pas oublier que le but de ces longs échanges, dans la vie réelle était d'aider Wallace à ne pas tomber dans la dépression).
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Re: Notez les films naphtas - Février 2010

Post by Profondo Rosso »

Lacombe Lucien de Louis Malle (1974)

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Lucien Lacombe, un jeune paysan du Sud-Ouest travaillant à la ville, retourne pour quelques jours chez ses parents en juin 1944. Son père est prisonnier de guerre en Allemagne et sa mère vit avec le maire du village. Il rencontre son instituteur, devenu résistant, à qui il confie son désir d'entrer dans le maquis. Il essuie un refus. De retour en ville, il est arrêté par la police et après un habile interrogatoire dénonce son instituteur. Il rejoint alors les auxiliaires français de la Gestapo, vivant la vie d'un agent de la police allemande.

Sorti 5 ans après le documentaire "Le Chagrin et la pitié" de Marcel Ophuls, "Lacombe Lucien" est la première fiction à dépeindre les agissements douteux de certains français durant l'Occupation. Le film fait un vrai scandale, essentiellement dû à la personnalité de son héros. Louis Malle ne fait en effet pas de son collabo un grand méchant détestable, ni un lâche méprisable, mais un jeune type fougueux et ignorant en quête d'adrénaline qui va s'engager dans la police allemande après avoir été refusé dans le maquis. Remarquablement interprété par Pierre Blaise Lacombe Lucien est dépeint sans le moindre jugement moral ce qui le rend d'autant plus ambigu. Le récit se compose des diverses escarmouche auxquelles il se livre avec les autres collabo, souvent révoltante comme un guet apens tendu à un médecin résistant ou les manoeuvre d'intimidation de Lucien envers une famille juive afin de séduire leur fille juive. Etre médiocre dont le contexte fait ressortir la noirceur (avec quelques signes avant coureur au début du film où il se plaît à torturer des animaux) et dont le seul acte positif en fin de film semble plus motivé par une réaction d'orgueil qu'une prise de conscience. Le traitement anti manichéen de ce qui est le comportement du français moyen finalement valu au film les foudres de l'extrême gauche comme de l'extrême droite, la preuve que Louis Malle avait visé juste. 5/6
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Re: Notez les films naphtas - Février 2010

Post by homerwell »

Vous avez regardé un film ce matin... :D
Trêve de plaisanterie, Profondo Rosso, je souscris totalement à ce que tu écris de Lacombe Lucien, ce personnage ambigu n'est cependant pas l'image du Français moyen pendant la guerre. Néanmoins, en prenant soin de s'éloigner d'un "traitement manichéen" de la positions de Lacombe, Louis Malle souligne effectivement à quel point il pouvait être difficile de s'engager avec fermeté dans le bon camp. Il reste aussi une tripoté de personnages secondaires pas piqués des hannetons et plutôt tranchés dans leur choix.
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Re: Louis Malle (1932-1995)

Post by Boubakar »

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Zazie dans le métro (1960)

Ca doit être le deuxième film de Luis Malle que je vois (après le très moyen La petite), et là, je trouve ça très réussi.
Ca se perd un peu dans la seconde moitié, quand l'histoire se "détourne" des périgrinations de la petite fille, mais c'est un tel bordel, une telle explosion, que je me laisse facilement emporter, et puis, c'est asez drôle. Je ne sais pas la réaction critique de l'époque, mais voir une gamine balancer autant de grossièretés, et elle parait comme très sure d'elle (voir sa scène où elle veut devenir prof pour botter des fesses aux plus petits) a peut-être du scandaliser, là où les adultes du film restent assez sages (mais on a droit à une galerie bien barrée).
Très proche du cinéma burlesque, c'est très rapide, parfois on en renverse un peu, mais l'énergie de la mise en scène (avec ses faux raccords, ses accélérés, ses "apparitions"...) très "Nouvelle Vague", et l'ambiance générale font que j'ai beaucoup aimé.
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Père Jules
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Re: Louis Malle (1932-1995)

Post by Père Jules »

Vu hier soir Zazie dans le métro (1960)

Petite merveille de liberté et d'inventivité. Je ne m'attendais pas à être autant enthousiaste à la sortie de ce film. La petite Demongeot est formidable de gouaille, de candeur ("qu'est-ce que c'est un homossessuel ?") et d'énergie. Quant à la scène d'un Philippe Noiret complètement dans le cirage après la perte de ses lunettes sur la tour Eiffel, elle est d'une poésie incroyable. La mise en scène est très agréable et à mon sens on lorgne souvent du côté de chez Tati. Regrettons tout de même la scène du resto, trop répétitive à mon goût et pas drôle pour deux sous. Moi qui n'aime quasiment rien de la Nouvelle Vague, j'ai trouvé enfin de quoi me réconcilier avec elle. Sans doute pour la bonne et simple raison que ce film ne respire pas la frime ou l'exercice de style toutes les deux secondes.
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Re: Louis Malle (1932-1995)

Post by homerwell »

L'une des plus mauvaise raison de se réconcilier avec la nouvelle vague. Franchement pas à la hauteur du reste de la filmo de Malle. Il ne suffit pas de filmer une petite fille pleine de gouaille pour faire un bon film, tout m'a paru forcé et artificiel et j'ai fini par la prendre en grippe la Demongeot. Ennui pour moi.
Louis Malle a fait tellement mieux à propos des enfants, dans Le souffle au coeur, dans Au revoir les enfants.
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Père Jules
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Re: Louis Malle (1932-1995)

Post by Père Jules »

L'une des plus mauvaise raison de se réconcilier avec la nouvelle vague.
Ceci tendrait à prouver, qu'en effet, la Nouvelle Vague en général ce n'est pas pour moi :)
Je n'en doutais point...
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Re: Louis Malle (1932-1995)

Post by julien »

D'autant que Louis Malle, comme il ne faisait pas partie de la bande des Cahiers du Cinéma il n'a jamais appartenu officiellement à La Nouvelle Vague.
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"Toutes les raisons évoquées qui t'ont paru peu convaincantes sont, pour ma part, les parties d'une remarquable richesse." Watki.
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Re: Louis Malle (1932-1995)

Post by Anorya »

Lacombe Lucien (Malle - 1974).
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Début 1944, dans une France occupée par les Nazis, le jeune Lucien décide dans son oisiveté prononcée d'entrer dans la résistance. Ecarté par l'instituteur du village qui a des contacts certains, le jeune dépité choisit alors d'entrer dans la collaboration et rencontrera des personnages hauts en couleurs dans son court passage...


"[A propos de Pierre Blaise] Il semble que celui-ci n'ait pas à jouer Lucien. Il est Lucien, le cruel enfant de la campagne, qui suit par caprice une formation pour devenir homme de main de la Gestapo. En fait, Blaise n'est pas un acteur, c'est un gamin du pays, le Tarn-et-Garrone où se déroule l'intrigue, et qui est aussi la patrie d'élection de Louis Malle. L'adolescent a manifestement été choisi avec soin par le réalisateur : grossier, maladroit, indifférent, sensible, sans préjugés dans le bien ni dans le mal, donnant la mort sans état d'âme. Personne n'a dû lui apprendre à tuer des lièvres et trancher la tête aux poules."
(extrait de Les meilleurs films des années 70 de Jürgen Müller, éditions Taschen, p.160)


Au regard de la filmographie de Malle et du contexte dans lequel sont sortis ses films, il semble que le bonhomme n'ait jamais été là où on pouvait l'attendre. Devançant les attentes, le réalisateur semblait le plus souvent être trop décalé (par rapport à La Nouvelle Vague -- malgré que l'on puisse aisément placer un film comme Le feu follet (1963) dans la continuité de ce mouvement selon l'historien et cinéphile Antoine de Baecque (*)) ou dans une sorte d'avancée qui pouvait le couper momentanément des spectateurs les plus basiques (Zazie dans le métro (1960), malgré des laudateurs dont Truffaut, ne fut réévalué que quelques années après sa sortie par exemple. Et n'oublions pas l'ovni (ofni) Black Moon (1975) aussi). Lacombe Lucien en 1974, pourtant presque 30 ans après la fin de la guerre n'échappait pas, en dépit des nombreuses qualités qui font sa force (et sur lesquelles nous allons revenir) aux polémiques et critiques diverses souvent assez dures.


Il faut se replonger dans le contexte et le propos du film pour l'appréhender encore mieux que ce qu'il présente au visionnage (le fameux sous-texte d'un film pour Roger Corman (**) transposé ici dans la contextualisation de sa sortie si l'on veut). Malgré qu'il présente un personnage échappant à tout manichéïsme premier (contrairement à d'autres --et l'Histoire l'a aussi démontré-- qui sont souvent entré dans le côté adverse d'une manière volontaire car cela apportait pouvoir et argent, voire revanche ce qui est visible sur de nombreux personnages) et travaillé par ses instincts les plus bruts; Lacombe Lucien eut la malchance d'être l'un des rares films, si ce n'est le premier, à aborder la France sous la collaboration, loin du rejet de la fiction chère à Ophuls fils (***). D'autant plus que là, on est directement de plein pied avec les hommes qui travaillèrent avec la Gestapo et toutes les possibilités qui leur furent offertes alors. De quoi sérieusement gêner notre bonne vieille France qui a déjà interdit par le biais de la censure nombre de sujet douloureux comme la guerre des tranchées ou la guerre d'Algérie (on se rappelle du temps qu'a mis pour nous parvenir un film comme Les Sentiers de la gloire ou du fait que Le petit soldat ne put sortir qu'a la fin de la guerre d'Algérie, le privant de la force du contexte qu'il critiquait justement dans l'instant). Enfin Lucien lui-même auquel on s'attache, ce traître dénué de toute idéologie, de quoi choquer les bonnes conscience devant une ambigüité si prononcée.

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La grande intelligence de Malle, c'est de faire passer le regard du spectateur par la petite porte. Echappant aux considérations parfois trop historiques (ce qu'on lui a reproché aussi et il est vrai que sur certains détails historiques --notamment ce sud bien lumineux, presqu'en vacances alors qu'on est en 1944--, on pourrait faire la fine bouche, il ne faut pas), on annonce dès le départ que le film se veut un point de vue, une représentation travaillée qui n'a pas forcément valeur de vérité (le carton d'ouverture et de fin qui semblerait presque annoncer celui de Tarantino pour Inglorious Basterds bien plus tard, ici laconique et neutre à la fois !). Le réalisateur se concentre sur son personnage, un vrai bonhomme du cru justement, incarné à la perfection, d'une manière bien rugueuse par Pierre Blaise. Concentré d'instinct, de sensibilité (le cheval mort qu'on caresse), de fierté enfantine et d'orgueil bien prononcé qui traverse l'Histoire avec un je m'en foutisme fabuleux, petit prince gâté par sa situation, Lucien ne voit dans la collaboration qu'un jeu, un moyen pour lui apporter un peu de puissance et donc un peu de considération, lui le modeste ouvrier agricole qui braconne avec un ami quand il n'aide pas sa mère ou s'emmerde à l'hospice des personnes âgées.


Le personnage évite donc par là-même tout jugement et finit par fasciner. C'est un enfant perdu dans une cour trop grande pour lui, ne voulant pas comprendre tous les mécanismes du monde, ne voulant qu'en jouir sans l'appréhension nécessaire. En étant entré chez les collabos, le petit prince savoure d'avoir une belle mitraillette, d'en user (quitte à avoir envie de tirer sur des lapins pendant l'attaque d'une maison, ce qui souligne encore plus son manque d'intérêt de la situation pendant que son chef se prend une balle non loin), de pouvoir faire du chantage et avoir la belle fille juive qui l'intéresse (magnifique et trop rare Aurore Clément au passage (****)). Lucien reste un être médiocre du début à la fin avec une belle constance et le seul acte qui pourrait le ramener dans le droit chemin se produit uniquement par orgueil (plutôt que de vouloir sauver sa copine, Lucien tue un nazi pendant une rafle uniquement pour récupérer la montre en or que celui-ci lui avait prise et que le jeune homme considérait comme son trésor de guerre personnel) et trop tardivement. Ce qui, à défaut de précipiter sa chute immédiate, fait rentrer le film dans une léthargie finale, hypnotique et encore plus fascinante car échappant à la convention d'une fin trop attendue.

Ce qui élève définitivement le film vers d'étranges sommets et en font finalement un indispensable.


Quand à Pierre Blaise, il semble avoir traversé le cinéma comme Lucien : comme un météore dans une trajectoire perdue. Gâté et traité d'une manière royale, l'acteur savourera sa nouvelle vie avec prétention et excès, côtoyant quelques stars (Mastroianni, Huppert...) peu après avant de mourir brièvement l'année d'après, à 23 ans, dans un accident de voiture.

Note personnelle au film : 5/6.











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(*) DE BAECQUE, La Nouvelle Vague, portrait d'une jeunesse, ed. Flammarion, p.64.

(**) Cahiers du Cinéma n°672, novembre 2011, p.96.

(***) Le chagrin et la pitié (1969) sorti peu avant dispose de l'élégant sous-titre Chronique d'une ville française sous l'occupation.

(****) Son personnage porte d'ailleurs le nom de France et elle finira par coucher avec Lucien dans sa détresse et son indécision. Si la métaphore n'est pas comprise ici quand même... :oops:
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Nicolas Mag
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Re: Louis Malle (1932-1995)

Post by Nicolas Mag »

Gaumont acquiert le catalogue de Louis Malle

La firme à la marguerite vient d'annoncer le rachat de la société Nouvelles Éditions de Films (NEF) détentrice des œuvres cinématographiques de Louis Malle.
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Re: Louis Malle (1932-1995)

Post by Profondo Rosso »

Les Amants (1958)

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Jeanne Tournier, 30 ans, s’ennuie dans sa luxueuse demeure de Dijon. Elle est mariée au directeur d’un journal et se rend chaque mois à Paris chez son amie Maggie. Elle a une liaison plus ou moins platonique avec un joueur de polo aussi vain qu’élégant. Soupçonneux, Henri Tournier tend un piège à Jeanne en lui demandant d'inviter chez eux ses amis parisiens. En route pour Dijon, elle tombe en panne et rencontre un mystérieux jeune homme, archéologue qui la ramène chez elle, dans sa 2CV poussive qui tranche avec les luxueuses voitures de ses amis habituels.

Après l'inaugural et salué Ascenseur pour l'échafaud, Louis Malle développais pour la première fois le parfum de scandale qui animerait nombre de ses œuvres futures avec Les Amants. Le film s'inspire (d'assez loin) un conte libertin du XVIIIe siècle qu'il transpose dans le contexte de la France provinciale et bourgeoise des années 50. C'est là que végète Jeanne Tournier (Jeanne Moreau), riche épouse d'un directeur de journal (Alain Cuny). L'immense et luxueuse demeure lui semble un tombeau, les journées défilent dans un même ennui répétitif et surtout son époux ne la voit que comme un joli objet frivole qui le laisse totalement indifférent. Pour amener du piquant à sa vie, elle multiplie donc les escales à Paris où elle rend visite à son amie Maggy (Judith Magre) et où l'attend désormais son amant le joueur de polo Raoul.

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L'ensemble de ces éléments constitue pour Louis Malle un cinglant portrait d'une existence bourgeoise creuse où chacun cumule les tares les plus pathétique. L'austérité, l'habitude et une certaine condescendance altèrent ainsi les rapports entre les époux Alain Cuny et Jeanne Moreau dans un fossé enterrant toute flamme. L'amant ne vaut guère mieux dans un autre registre avec une passion exaltée mais vaine et la meilleure amie parisienne fonce le clou de la médiocrité avec ses préoccupations frivoles et sa vie mondaine creuse. Pourtant, la mélancolie dégagée par Jeanne Moreau et la voix-off littéraire commentant les évènements quelconques apportent une gravité inattendue et une forme d'attente silencieuse. Cette attente c'est celle de Jeanne qui espère sans se l'avouer (la passion quelque peu forcée avec Raoul) que quelque chose surviendra pour bouleverser ce cycle.

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Alors que le début du film est très elliptique et volontairement ennuyeux dans ces va et vient entre Paris et Dijon, le temps se ralenti quand arrive justement ce "quelque chose" en la personne du mystérieux Bernard (Jean-Marc Bory) qui va séduire Jeanne. La secourant alors qu'elle était tombée en panne sur le chemin du retour à Dijon, Bernard semble totalement indifférent aux minauderies Jeanne, à l'évocation de sa vie mondaine et de ses amis haut placés. C'est un doux rêveur attaché à la nature qui ne cèdera au charme de Jeanne que quand il la croisera à nu et authentique, en robe de chambre de nuit en pleine nature. Auparavant, Malle aura définitivement moqué la comédie du mari, de la femme et de l'amant dans une sinistre scène de dîner ramenant Jeanne à son dépit, jusqu'à la fameuse nuit.

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Le film n'est pas sans défaut, en premier lieu le jeu de Jean-Marc-Bory. L'amant romantique lunaire s'avère plutôt quelconque sous ses traits et Louis Malle a la main lourde dans les dialogues poético romantique où on sent l'inspiration du fantastique poétique façon Les Visiteurs du Soir (Bory semblant avoir voulu reprendre le timbre chevrotant d'Alain Cuny d'ailleurs), L'éternel Retour mais dont la niaiserie s'estompait car des grands acteurs déclamaient les tirades de cet amour courtois. Pourtant ce long aparté nocturne est un sommet de romantisme flamboyant car l'enjeu n'est pas l'union du couple mais l'épanouissement enfin éveillé de Jeanne. La séquence alterne entre tableaux somptueux (magnifique photo impressionniste d’Henri Decae) où le couple se fond dans cette nature féérique et plans du visage de Jeanne Moreau.

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Malle capture d'abord la flamme de l'amour dans son regard quand elle s'abandonne enfin au bras de Bernard, celle du bonheur d'un homme enfin aimant et ardent et enfin l'étincelle du désir dans des scènes charnelles à la sensualité audacieuse pour l'époque et qui attirèrent les foudres de la censure (tout en faisant son succès par cet attrait de l'interdit) sur le film. Malle avait selon ses dires essayé d'escamoter le panoramique sur la fenêtre escamotant les scènes de sexe et créant l'érotisme par cet assouvissement rendu invisible au spectateur pour montrer plus franchement l'étreinte passionnée des deux amants. Bernard n'est finalement qu'une silhouette sombre ondulant sur le corps de Jeanne et c'est bien le visage et les mouvements de celle-ci qui font naître l'érotisme par l'abandon de ses inhibitions (préfiguré par son grand éclat de rire plus tôt signifiant la libération annoncée du personnage).

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Après ce grand moment, Malle réinstalle une forme de doute et d'attente tant la séquence a paru être un long rêve. Jeanne Moreau rêveuse et dans le doute a pourtant changée : elle n'est plus dans l'attente de cette grande émotion mais dans l'espoir de la retrouver et de l'entretenir. Sublime prestation de l'actrice qui est pour beaucoup dans la fascination entretenue par le film, récompensé du Prix spécial du jury à la Mostra de Venise en 1958. 5/6
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Kevin95
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Re: Louis Malle (1932-1995)

Post by Kevin95 »

C'est un des quelques Louis Malle qui m'échappe totalement. Grand moment d'ennui pour moi que ces Amants très embourgeoisés où un visuel à la David Hamilton se marie à un rythme façon Marguerite Duras. :oops:
Les deux fléaux qui menacent l'humanité sont le désordre et l'ordre. La corruption me dégoûte, la vertu me donne le frisson. (Michel Audiard)