Louis Malle (1932-1995)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Thaddeus
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Re: Louis Malle (1932-1995)

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Ascenseur pour l’échafaud
On peut se laisser bercer par le faux rythme tranquille, la sûreté de la prise de vue, les accords lancinants de Miles Davis, l’indolence avec laquelle Louis Malle mène son intrigue passablement invraisemblable de série noire. On peut aussi être vite agacé par les affectations du couple de jeunes crétins qui se la joue amants maudits (qu’il est parfois pénible de suivre un film où les personnages agissent comme des imbéciles), se dire que l’exercice n’offre pas grand-chose de plus qu’un ressassement dilettante de motifs jamais transcendés (le couple séparé, l’amour plombé par une trajectoire fatale), et considérer que cet hybride de polar post-qualité française et d’ébauche de Nouvelle Vague n’a pas très bien résisté à l’épreuve du temps. Je pencherais plutôt pour la deuxième option. 3/6

Les amants
Succès de scandale à sa sortie, réputation peu flatteuse de vieilloterie surannée de nos jours. La vérité se trouve entre les deux. Si le corps légèrement dévoilé de Jeanne Moreau, l’expression du plaisir sur son visage, l’image de cette femme et de cet homme nus dans des draps froissés paraissent aujourd’hui bien inoffensifs, une certaine sensualité affleure encore de leur nuit d’amour adultère. Et si le milieu affecté et superficiel de la bourgeoisie peut irriter les nerfs, on sait gré à Malle de ne pas y goûter et de régler avec lui quelques comptes (y compris à l’égard de l’héroïne, pas la moins futile et capricieuse). Faux film de révolte, vidé de toute problématique morale et porté par le brio d’une écriture toute classique, cette peinture d’une passion à l’avenir incertain séduit à défaut de bouleverser. 4/6

Zazie dans le métro
Je n’ai pas lu le roman de Queneau dont le film est adapté mais du strict point de vue de la cinématographie Malle invente un langage particulièrement en verve, plein d’originalité et d’invention, qui selon ses propres termes cherche à démantibuler le langage des images comme l’écrivain l’a fait avec les mots. Il casse ainsi la logique de l’espace-temps traditionnel et juxtapose le dessin animé, la comédie, le burlesque, le réalisme, les éclats oniriques, mélange les situations loufoques et le pittoresque des répliques, use de tous les procédés possibles (ralentis, accélérés, métaphores, ellipses) pour traduire à l’écran les pensées de son impertinente héroïne, cette petite Alice en visite dans un Paris chaotique et insolite, qui questionne les grands et exige des réponses. C’est assez charmant. 4/6

Vie privée
Malle raconte Bardot, le mal-être de la star adulée et haïe, privée de vie et soumise à une tension permanente, l’hystérie de la foule transformant chacune de ses apparitions en émeute, le harcèlement continu des paparazzi et de la presse people. Sur un sujet garanti, il joue la carte de facilité et substitue à un script solide une série d’épisodes linéaires qu’il tente d’étoffer en les enchevêtrant. Sa mise en scène, par son découpage éparpillé, ses transitions hasardeuses, ses tics d’écritures, vise une confiance un peu trop mode dans les effets de collures et le haché menu des saisons et des heures. Reste que la photo d’Henri Decae séduit, avec ses trames et ses dominantes "bleu-blond", et que l’actrice insuffle une présence touchante et pathétique à l’héroïne d’un drame qui flirte avec le roman-photo. 3/6

Le feu follet
Atteint d’un mal-être indéfinissable, d’une lassitude qui voit la vie, les êtres, les choses s’écouler sur lui sans qu’il parvienne à les atteindre, un homme décide de se suicider. Malle suit les deux derniers jours de ce mort en sursis, dans le Paris dandy et noctambule des années 60, s’arrêtant sur les moments de creux, ces instants qui s’étiolent et s’éternisent jusqu’à faire percevoir une inextinguible angoisse existentielle. Attaché aux visages, aux paroles, à la beauté des femmes et des rues, à la chaleur humaine que les amis du héros tentent de lui insuffler, le cinéaste parvient à faire ressentir le désarroi, l’enlisement, la fatigue insurmontables d’un homme face à ces promesses de bonheur : c’est comme une délicate glissade vers l’abîme, un adieu chagriné mais doux aux choses de ce monde. Ronet est fabuleux. 5/6
Top 10 Année 1963

Le voleur
Pas plus qu’il n’est question d’un gentleman-cambrioleur, il ne s’agit ici d’utiliser un temps soigneusement recréé à des fins de dandy en quête des jouissances esthétiques du revenez-y de la Belle Époque. C’est la construction d’une solitude qui est racontée, à travers une pâte où les délicates teintes pastel et les tâches de lumières dans les sous-bois du passé ne cachent rien d’une société bâtie sur les sables mouvants des rapports d’argent, pourrie par les valeurs réactionnaires de l’ordre bourgeois, soumise aux feux de la contestation anarchique, et où l’usurpation cynique est la règle. Sa réjouissante férocité, la séduction de sa forme et de ses interprètes (en particulier du gynécée papillonnant autour de Belmondo) concourent à l’ironie savoureuse de cette fable dont la légèreté voile à peine l’amertume. 5/6

Le souffle au cœur
Difficile aujourd’hui de comprendre pourquoi ce film choqua autant. Car s’il y dépeint, à la toute fin et avec une neutralité tranquille, la violation d’un tabou, celle de la découverte de l’amour incestueux par un jeune garçon, c’est surtout à une évocation enjouée de l’adolescence et de ses rites d’initiation qu’il nous invite. La peinture de la vie bourgeoise et du collège catholique, bien que gentiment égratignée, est elle-même adoucie par l’élan de sérénité, l’appel au carpe diem que chaque personnage (les grands frères complices et licencieux, la mère joyeusement adultère) semblent promouvoir. Malle ricoche ainsi d’une anecdote à une autre, d’un détail cocasse à une notation savoureuse, adoptant une tonalité insouciante et radieuse qui assure une belle fraîcheur à sa chronique de l’éveil. 4/6

Lacombe Lucien
La collaboration selon Louis Malle. D’une neutralité presque détachée, son regard s’attache aux détails, aux paysages, aux comportements du quotidien, et colle aux basques d’un salaud ordinaire dont la trajectoire semble mue par l’innocence. C’est la revanche d’un enfant sauvage perverti par des gens cultivés, saisi dans un engrenage qui le dépasse, manipulé par des petits chefs sans chagrin ni pitié et qui, longtemps humilié, succombe à ses pulsions barbares et à la griserie de la puissance. De cet ébranlement des certitudes, de la remise en perspective d’une époque troublée dont tirent parti des profiteurs sans conscience et une bourgeoisie veule, le film suscite un certain malaise, car il montre comment le hasard peut, dans des circonstances historiques particulières, l’emporter sur l’idéologie. 4/6

La petite
Chronique du quotidien dans une maison close de la Nouvelle Orléans, au début du siècle : vision charnelle et saine d’un temps qui s’étire dans les accents du jazz, d’une existence désuète où le commerce de la chair n’est rien de plus qu’une péripétie sacralisée. Le film trouble et indispose à la fois dans son refus de toute dramatisation et sa volonté à peine déguisée de glamouriser la situation des pensionnaires, qui y trouvent épanouissement et raison de vivre. L’absence de tout jugement moral de la part du cinéaste, le ton détaché qu’il emploie, et évidemment le très jeune âge de son héroïne (12 ans) confèrent un cachet assez singulier à ce film difficile à cerner, où Malle confirme sa propension à laisser son intelligence plaider pour le droit à l’ambigüité. J’en suis resté un peu distant. 3/6

Atlantic city
À Atlantic city, cité de vices qui se lézarde au bord d’un océan gris et où l’on joue plus qu’on ne s’amuse, un ex-mafioso miteux et mytho s’éprend d’une croupière qui lui prendra son argent (mal gagné), son cœur (bien usé) et ses (dernières) illusions avant de s’élancer, seule, vers un avenir meilleur. Entre le film policier et le commentaire social, Malle trouve un équilibre assez harmonieux et plonge dans le labyrinthe de stupre, de luxure et de décadence qu’est la mythique station balnéaire, en la montrant du côté des minables, des truands et des loosers, tous mus par de misérables ambitions. Sur les motifs du déclin (de la ville, des personnages), de la vieillesse et de la dernière chance, il dessine une balade crépusculaire et nostalgique, joliment emmené par Burt Lancaster et Susan Sarandon. 4/6

Au revoir les enfants
L’un était juif, l’autre ne l’était pas. L’un mourut à la guerre, l’autre s’en souviendra. D’une inguérissable blessure d’enfance est née une poignante cantate contre l’oubli, faite de pudeur et de probité, un miroir réfléchissant d’autres histoires, celles, indélébiles, qui impriment à jamais la pellicule encore vierge de la mémoire et donnent aux petits garçons des regards d’hommes avant l’âge. Restituant le climat d’antisémitisme ambiant de l’Occupation, Malle adopte le point de vue de deux enfants confrontés à l’incohérence du monde pour mettre en relief le trouble d’une époque douloureuse. Ce très beau film historique et psychologique brille à tous les niveaux : sa facture classique, sa retenue, sa justesse, son humanité, la naturel de ses comédiens et l’évidente sincérité autobiographique de son réalisateur. 5/6

Milou en mai
Une famille bourgeoise se réunit dans le sud-ouest de la France, en mai 1968. Les événements déclenchent un vent de panique à la lisière de l’absurde, catalysant rancœurs, amertumes et frustrations longtemps réprimées. Si Malle prend la parole vingt ans près, ce n’est pas pour sonner l’heure des bilans ni procéder à de plaintives réévaluations, mais plutôt pour le plaisir de conter, l’incitation à laisser déborder son imaginaire et sa fantaisie, et une grande abondance de pittoresque dûment estampillé et garanti d’origine. Tenant presque de l’analyse balzacienne, l’étude de comportements se fait à la fois grave et caustique, vire de la partie de campagne ensoleillée au jeu de massacre au vitriol, et développe un humour grinçant et ironique ponctué de quelques envolées tendres ou mélancoliques. 5/6

Fatale
Le cinéaste voulait sans doute parler des ravages et des fulgurants bonheurs de la passion avec une austérité que ne seraient venues briser que de silencieuses et sauvages étreintes entre les amants. Pas de pot, cette espèce de thriller psychodramatique aux effets et aux intentions particulièrement lourds est filmé sans mystère ni subtilité. Racontant une liaison dangereuse et passionnelle dans le milieu de la haute diplomatie britannique, le film s’embourbe dans des explications psychologisantes à la mord-moi-le-nœud et vire régulièrement au ridicule dans ses effusions érotico-toc, sans chair ni émotion. Et s’il résiste courageusement à la tentation du happy end, si le propos va jusqu’au bout de la dissolution d’une famille bourgeoise (au centre de toute l’œuvre de Malle), le verdict est sans appel : c’est raté. 2/6

Vanya, 42ème rue
Drôle de pari : interpréter la pièce de Tchekhov au sein d’un immense théâtre désaffecté de New York, à l’occasion de l’ultime répétition. Avec une table et trois chaises, Malle et ses comédiens nous entraînent aussi loin que le dramaturge et sa Russie nostalgique, dans un hommage aux planches américaines et à leur vérité immédiate, quotidienne. Les acteurs sont en col roulé et gros velours, le décor est mangé d’ocres et d’ombres, la lumière naturelle cède la place à la lampe de la datcha tandis que s’éteignent au même rythme les bruits de la rue. S’il faut un certain temps pour dompter l’exercice, celui-ci finit par imposer ses puissants courants de mots couverts et de non-dits, et à exprimer la douleur et la force de beaux personnages qui, parlant à cœur ouvert, ont tous beaucoup à défendre. 4/6


Mon top :

1. Le feu follet (1963)
2. Au revoir les enfants (1987)
3. Le voleur (1967)
4. Milou en mai (1990)
5. Le souffle au cœur (1971)

Un cinéaste souvent passionnant, imperméable aux étiquettes et aux mouvements qui ont accompagné sa carrière, constamment dans le contre-pied et la remise en question. Je ne suis pas attaché à tous ses films mais c’est un artiste que j’apprécie vraiment.
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Jeremy Fox
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Re: Louis Malle (1932-1995)

Post by Jeremy Fox »

Le voleur chroniqué par Justin Kwedi à l'occasion de la sortie du film en Bluray chez Gaumont.
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Re: Louis Malle (1932-1995)

Post by cinéfile »

Hier soir, j'ai découvert Fatale sur Arte.

Le film ambitionnait probablement d'emboiter le pas aux thrillers érotiques US de cette époque, à l'originalité près qu'il intègre bien entendu la touche européenne et auteurisante de Malle. Je le rapproche d'un Lune de Fiel, qui à la même époque, me paraît creuser ce même sillon.

Par ce biais, le réalisateur semble également vouloir retrouver le status d'auteur sulfureux qui lui avait collé à la peau avec Les Amants, Le Souffle au Coeur ou encore La Petite, où la question du sexe et de sa représentation occupe une place centrale.

Malheureusement, on sent que de l'eau a coulé sous les ponts et que le projet avance avec trois trains de retard. On évolue constamment entre le "pas mal" (la courte partie parisienne) et le ridicule total (
Spoiler (cliquez pour afficher)
la mort du fils... mon dieu!!!, là je n'ai pas pu retenir un bon ricanement devant mon écran :lol:
). Le milieu clos et corseté de l'aristocratie/grande bourgeoisie anglaise est dépeint à grand renfort de clichés et de poncifs éculés, avec une Juliette Binoche tout de noir vêtu tel un ange exterminateur (névrosée jusqu'au dernier dessous), qui vient foutre le bordel dans ce beau panier de crabes... bref, rien de nouveau sous le soleil.

Jeremy Irons s'en sort correctement. A ce titre, il arrive par moment à dégager un magnétisme à l'écran, celui même qu'avait parfaitement su exploité Cronenberg par exemple. Cela fait que son personnage ne nous ait pas vraiment antipathique et que sa souffrance paraît incarnée. La distribution est globalement dominée par Miranda Richardson, qui fut nommée aux Golden Globes et aux Oscars (et même récompensée aux BAFTA). Soit dit en passant, je la trouve infiniment plus séduisante que la Binoche de cette époque.
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Demi-Lune
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Re: Louis Malle (1932-1995)

Post by Demi-Lune »

Je crois qu'une partie du malentendu vient justement de la concomitance du film de Malle avec la vague des thrillers érotiques.
Si le film n'est pas sulfureux, c'est que Malle fait justement le choix de désamorcer le côté scabreux du sujet pour n'en garder qu'une douleur obsessionnelle. C'est un registre qu'Irons maîtrise à la perfection et en cela, le film s'avère prenant, avec une atmosphère clinique et pesante.
D'accord par contre sur la séquence que tu cites en spoiler, complètement ratée.
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cinéfile
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Re: Louis Malle (1932-1995)

Post by cinéfile »

Demi-Lune wrote: Malle fait justement le choix de désamorcer le côté scabreux du sujet pour n'en garder qu'une douleur obsessionnelle. C'est un registre qu'Irons maîtrise à la perfection et en cela, le film s'avère prenant, avec une atmosphère clinique et pesante.
Lorsque le film s'oriente dans cette direction, je suis d'accord pour dire qu'il propose de bons moments. Mais malheureusement, le cap n'est pas tenu d'un bout à l'autre du métrage et de manière suffisamment probante. D'où une certaine propension à ne laisser transparaître qu'une enfilade de clichés un peu ridicules.

En y réfléchissant, le plus gros problème que j'ai avec le film, c'est que je ne crois pas du tout au personnage de Binoche, qui lui, me semble bel et bien de sortir d'un mauvais thriller racoleur (cf le traumatisme incestueux avec le défunt frère).
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Profondo Rosso
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Re: Louis Malle (1932-1995)

Post by Profondo Rosso »

Atlantic City (1980)

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Employée au restaurant d'un casino d'Atlantic City, station balnéaire de la côte Est des États-Unis, Sally Mathews (Susan Sarandon) rêve de devenir croupière en France. Son mari, Dave, l'a abandonnée pour partir vivre avec Chrissie, sa sœur cadette. Un jour, elle voit débarquer Dave et Chrissie, qui viennent à Atlantic City pour vendre de la cocaïne et subvenir aux besoins de leur futur enfant. Le couple demande à Sally de les accueillir. Elle accepte et rapidement Dave commence son commerce. Quelques jours après son arrivée, il rencontre un truand minable à la retraite, Lou (Burt Lancaster). Dave est tué dans une bagarre et Lou prend sa suite. Lou est un ancien gangster nostalgique, qui, chaque soir, observe Sally par sa fenêtre…

Les personnages se rêvant plus grands qu'ils ne sont et aspirant à une existence meilleure quels que soient les chemins à prendre, voilà un thème récurrent dans la filmographie de Louis Malle. La bourgeoise amoureuse de Les Amants (1958), le collabo sans morale de Lacombe Lucien (1974) ou le malfrat de Le Voleur (1967), tous s'inscrivent dans cette veine que poursuit Atlantic City la nostalgie en plus. Il s'agit du deuxième film américain de Louis Malle après La Petite (1978) durant lequel il tomba sous le charme de Susan Sarandon, à nouveau de la distribution ici. Il s'agit d'une adaptation du roman La Porte en face de Laird Koenig que Malle et son scénariste John Guare transpose aux Etats-Unis dans la ville d'Atlantic City. L'idée qui guide ce choix est une vieille photo qui fascina Malle et Guare, montrant un congrès de gangsters réuni à Atlantic City durant les années 30. Sur cette photo où les truands ont fière allure se trouve pourtant à l'écart un homme souriant, moins pimpant et intimidant que ses congénères. C'est dans le développement de cette figure que repose le cœur du film en retrouvant au crépuscule de sa vie le personnage.

Il s'agit de Lou (Burt Lancaster), truand minable à la retraite et officiant en tant que bookmaker. Lou incarne à lui seule la nostalgie d'une ville d'Atlantic City décrépie et loin de sa splendeur d'antan. Les scènes de destructions de bâtiments emblématiques parcourent le récit, l'ancienne villégiature des gangsters étant désormais une cité en crise. Si Lou symbolise un passé révolu (tout comme la tempétueuse voisine et amante Grace dont il s'occupe), les autres protagonistes reflètent eux un présent tout aussi sinistré. Les voies de réussites s'illustrent dans des chimères criminelles pour Dave (Robert Joy), luxueuse pour Sally (Susan Sarandon) aspirant à être croupière à Monaco, voire même mystique pour sa sœur Chrissie (Hollis McLaren) et ses élans new wage vaseux. Tous sont partagés entre cette aspirations d'un ailleurs dans un clinquant superficiel ou alors à travers une veine plus lumineuse et sentimentale qui leur confère une innocence intacte et touchante. Tout le film repose sur ce déchirement qui perdra rapidement les plus opportunistes comme Dave, mais qui laissera entrevoir autre chose avec le couple improbable formé par Dave et Sally. Cela s'affirme dans une des premières scènes où Dave observe en cachette sa voisine Sally faire sa toilette en se badigeonnant la poitrine de citron à sa fenêtre. Baignée de la photo ouatée de Richard Ciupka et du Song of India de Nikolaï Rimski-Korsakov dans la bande-son, la scène fait montre d'un voyeurisme délicat et d'une sensualité folle. La raison de ce rituel n'a pourtant rien d'érotique puisqu'on apprendra plus tard que Sally fait cela pour estomper l'odeur de poisson car elle travaille dans un restaurant d'huître. Tout cela n'a cependant aucune importance quand le temps d'un instant tout aussi sensuel et romantique, Lou avoue à Sally l'avoir observée, lui dépeint dans le détail sa gestuelle et trahit par la voix et le regard son émotion profonde. Louis Malle s'attarde durant tout le monologue sur le visage de Burt Lancaster pour enfin révélée en contrechamps Susan Sarandon aimante et charnelle qui lui offre cette poitrine qu'il a tant regardé de loin.

Lou pense séduire Sally pour ce qu'il n'est pas en jouant de façon éphémère les nababs bienfaiteur alors que c'est précisément ce moment de mise à nu qui scelle leur union. C'est la problématique du film ou en miroir d'Atlantic City Lou rêve de ce qu'il a été, ou plutôt de ce qu'il a rêvé d'être. Les beaux costumes et l'argent facile n'estompent pas le minable et le lâche qu'il a toujours été, et de la même façon Grace initialement dépeinte comme une affreuse mégère fini par être émouvante dans les regrets qu'elle exprime de sa beauté perdue, de la grande vie d'antan. Lou parait comme enchaîné à cette volonté du paraître aux yeux des autres, plus fier d'être à la une des faits divers pour sa seule marque de courage face à des mafieux - et dont personne ne le croit auteur. Son acte le plus héroïque intervient pourtant dans la séparation finale tacite avec Sally, laissant la jeune femme possiblement réaliser le futur qu'il n'a fait que rêver. Burt Lancaster est une fois de plus immense, jouant de son passif hollywoodien glorieux pour rendre le personnage d'autant plus touchant dans ses bravades de façades - et bouclant la boucle en finissant dupé (volontairement cette fois) par une femme comme son mythique premier rôle dans Les Tueurs de Robert Siodmak. 5/6
bogardofan
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Re: Louis Malle (1932-1995)

Post by bogardofan »

Bonne année 2019 d'abord à tous les lecteurs du forum !

Je viens de découvrir le Voleur avec grand plaisir. Un Belmondo très brillant et superbement entouré... Il ne manquait que Deneuve et Bardot et la fête aurait été complète§
Une question à propos de ce film. J'ai été très étonnée par la scène de l'exécution. Le condamné ressemblait quand même beaucoup à Depardieu ! L'allure générale, le visage, la carrure... Alors comme je sais qu'il n'a pas joué dans ce film de 66, j'aimerais bien savoir qui était ce mystérieux acteur. Je ne vois son nom nulle part. Serait-ce Gérard Darrieu ? (encore une ressemblance, son prénom...) Merci beaucoup pour votre sagacité !
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shubby
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Re: Louis Malle (1932-1995)

Post by shubby »

Lacombe Lucien.
J'ai vraiment bcp aimé son absence de manichéisme, mais je l'ai tellement fantasmé, ce film, que finalement certaines choses me déçoivent. Le fait que Lucien tue gratuitement un petit oiseau dès le début du film empêche la nuance : c'est une andouille. Pourtant, la suite flirte avec L'attrape-coeurs, et comme le dit si bien le vieux tailleur juif incarné par le génial Suédois Holger Löwenadler, on peine à le détester complètement, le garçon.
En plus du rôle titre et des yeux d'Aurore Clément, le film de Malle doit beaucoup à cet acteur suédois je trouve, aux faux airs de Donald Moffat. Une fois qu'il s'en va du film, on perd quelque chose et la fin se traîne un peu.
Je ne me souvenais plus de Jean Rougerie. Il campe un vrai salopard, chefton d'une belle brochette d'ordures. Ca lui allait bien, ces rôles-là.
J'ai un soucis avec l'instituteur, aussi. Il avoue qui il est, puis refuse l'incorporation du gamin. Il prend un risque phénoménal à cet instant. S'il doit refuser l'intégration du gosse ds la résistance, autant nier d'un bloc puis se tenir sur la défensive. C'est cette partie là qui m'intéressait. Etre refusé ds un camp, alors aller dans l'autre. C'est valable pour beaucoup. Quelle est la part de responsabilité de ce prof à cet instant ? Il fallait dire oui, et basta. On me dira que c'est une amorce, une astuce du scénario pour la suite, mais ça m'embête. Idem : t'es doué en finances, par exemple. Tu veux être contrôleur des impôts : ça ne marche pas. Tu feras des montages financiers pour une banque corrompue - pléonasme - et ça ira bien. Même schéma.

Autre prisme : star wars. Tout comme Brightburn est un dark superman, Lacombe est un dark skywalker. Il est paysan, s'ennuie, veux que ça bouge, rêve d'aventures, regarde le soleil depuis les hauteurs puis finit par aller bosser là où l'on veut bien de lui. On le fait passer pour un pauv' gosse ds le film, mais d'autres ailleurs ne le sont pas moins. Simplement ils sont mieux entourés, aiguillés, suivis. Lacombe Lucien, Stormtrooper.