George Roy Hill (1921-2002)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Thaddeus
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Re: George Roy Hill (1921-2002)

Post by Thaddeus »

J'aurais tendance à être un peu d'accord avec Jeremy. 8)


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Butch Cassidy et le kid
Le western est alors en plein crépuscule mais Hill prend le parti de la dérision et de la désinvolture solaires pour narrer les aventures du célèbre duo de hors-la-loi, bandits jouant aux cow-boys et aux gangsters alors que leurs enfants préparent activement l’intrusion du monde moderne et du progrès industriel dans leur chasse gardée, avec la loi à leurs côtés. À la fois joyeux et décalé, le film, qui accumule les aventures picaresques avec une bonne humeur n’excluant pas une certaine nostalgie, doit évidemment beaucoup à Paul Newman et Robert Redford en fausses canailles romantiques. Il a la qualité de ces œuvres attachantes dont le nouveau roman américain est prodigue : c’est un poème sur le paysage de l’Ouest, un pamphlet de dissidence et un remède à la mélancolie, même s’il y baigne. 4/6

Abattoir 5
Dans un contexte de production consensuel pour ne pas dire uniforme, difficile de nier l’originalité et la déroutante étrangeté de cette mosaïque spatio-temporelle qui, si elle doit beaucoup de sa perfection technique au montage, ne repose hélas sur aucune véritable ossature. Prenant comme centre traumatique du récit le bombardement de Dresde en février 1945, le cinéaste procède d’une structure éclatée, agence des flashbacks par assemblages et similitudes qui obligent à une gymnastique intellectuelle peu payante et prennent souvent à l’écran des proportions de mammouth. Non dénué d’intérêt et de qualités, ne serait-ce que par sa témérité à assumer le ridicule (le repli sur une planète-bulle frise la vision d’un Raël), le film pourrait se résumer par son dernier plan : un feu glacial d’artifices à facettes. 3/6

L’arnaque
Années 30, le Chicago aux harmonies bistres de la Dépression. D’une grande habileté à tous les niveaux de confection, le film met en valeur des décors aux couleurs vives qui se donnent clairement pour ce qu’ils sont. Il est gagé sur la crédibilité d’un récit ludique détournant les lois de thriller et rattrapant de chute en chute un suspense savoureux. Son classicisme de ton fonde son charme non sur le spectaculaire mais bien sur un agencement à tiroirs digne du Grand Sommeil ou du Faucon Maltais. Aucune erreur dans cette somme fausse de coups fourrés (le nombre de morts n’y étant pas non plus égal à celui des cadavres), mais une violence dont l’économie frappe le récit par ponctuation, une crispation inquiète qui fait passer du sursaut brutal à l’éclat de rire. Un petit modèle de divertissement intelligent. 4/6

La kermesse des aigles
C’est aux glorieux pilotes des premiers âges de l’aviation que s’intéresse ici le réalisateur, à ces pionniers accrochés aux mythes encore vivaces de la guerre mondiale de 14-18 et cherchant à devenir les meilleurs du monde. Il compose un hommage élégiaque à une certaine survivance de l’esprit chevaleresque, au goût de l’extrême et à la noblesse du risque dans une Amérique où ces valeurs se voient remplacées par un cynisme grimpant. À l’opposé des constructions tortueuses de L’Arnaque, il opte ainsi pour une histoire simple qui ne veut ni piéger ni surprendre mais donner le plaisir de quelques brillantes acrobaties aériennes (piqués, vrilles, rase-mottes, tonneaux, loopings inversés). Si le spectacle est efficace, il n’offre cependant guère plus que l’impression d’un film mineur, soigné et agréable. 4/6

Le monde selon Garp
Du jour où il naquit, Garp fut un être à part, un innocent en proie à toutes les absurdités du monde. L’étrange animalier que composent les êtres partageant son existence laisse émerger plusieurs dragons : une mère indépendante et féministe, un premier amour (bientôt une épouse), une amie d’enfance (les mille facettes du destin en un seul visage), un transsexuel (ancienne armoire à glace et femme par choix)… Du best-seller consacré de John Irving, le cinéaste parvient à extraire le sentiment d’inquiétude et de précarité qui est celle de toute vie humaine. Il fait fructifier un vrai sens du romanesque et témoigne avec bonheur d’une inspiration mélancolique, chaleureuse et picaresque, où se devine à chaque trait satirique le vitriol du verbe, et à chaque image réussie la force du mot. 4/6


Mon top :

1. L’arnaque (1973)
2. Butch Cassidy et le kid (1969)
3. Le monde selon Garp (1982)
4. La kermesse des aigles (1975)
5. Abattoir 5 (1972)

Un artisan humble et efficace, sans identité particulière ni véritable envergure artistique, mais qui a concocté quelques beaux divertissements à son époque.

Et là, je redoute le "phénomène John Landis" et suppose qu'on va me sauter dessus en m'accusant de provoc' eu égard au talent du bonhomme (cinéaste majeur ou mineur ?).
Last edited by Thaddeus on 20 Jan 19, 18:03, edited 2 times in total.
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Alexandre Angel
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Re: George Roy Hill (1921-2002)

Post by Alexandre Angel »

Thaddeus wrote:Et là, je redoute le "phénomène John Landis" et suppose qu'on va me sauter dessus en m'accusant de provoc' eu égard au talent du bonhomme (cinéaste majeur ou mineur ?).
meu non : ça va être pire :mrgreen:
Max Schreck
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Re: George Roy Hill (1921-2002)

Post by Max Schreck »

Here I come ! :mrgreen:

Je ne sais pas si en 2017 on a encore le droit d'employer l'expression "3615 ma vie" mais j'ai une affection particulière pour ce cinéaste dont j'associe la découverte à mes toutes premières fréquentations de la Cinémathèque française. Je voyais régulièrement apparaître dans le programme le titre (qui pourrait faire penser à la sequel d'un obscur slasher) et le résumé intriguants de Slaughterhouse-five. Une fois cédé à la curiosité ce fut un choc... Je me souviens encore du générique dans la neige sur fond de Bach, suscitant une fascination qui ne m'a plus lâché jusqu'à la fin... Au vu des autres films de Hill, j'ai à chaque fois retrouvé la même singularité, œuvres peu conventionnelles mettant souvent en scène avec tendresse des personnages qui s'obstinent à vouloir vivre dans un monde à part, fantasmé, jusqu'à ce que la réalité tragique les rattrape. Et par dessus ça, un sens du comique grinçant assez perturbant. Bref un cinéaste brillant sans être prétentieux, à la fois solide techniquement mais plein de fantaisie, ce rend ses film si vivants, incontestable expression d'une vraie personnalité, et leur permet d'être revus avec énormément de plaisir.


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Butch Cassidy and the Sundance kid (Butch Cassidy et le Kid), 1969
Je connaissais la BO, j'ai enfin découvert le film. Et j'ai été très surpris. Je m'attendais à une sorte de relecture nostalgique, très ironique, de la légende de l'Ouest, un divertissement léger et folklorique. Or George Roy Hill et son scénariste William Goldman proposent plutôt une sorte de post-western, très épuré, avec une intrigue véritablement réduite à son minimum. On a du coup l'impression d'être devant un univers qu'on croyait familier mais qui apparaît presque désolé. Butch Cassidy et Sundance Kid semblent complétement réduits à subir les événements, ne survivant que difficilement dans une époque qui ne leur laisse plus grand chose à faire. Une bonne partie du métrage est par exemple occupée par une poursuite presque surréaliste, le deux compères ignorant qui est après eux, et échouant à semer leurs poursuivants. Le film adopte ainsi une imprévisibilité dans son rythme et son ton. Il y a de l'humour, certes, surtout dans certaines répliques, mais les deux héros ne sont pas pour autant des clowns. On retrouve en fait ces personnages typiques de Hill, souvent déphasés et finalement très touchants.

Le génie de la mise en scène s'impose dès la splendide séquence d'ouverture en sépia. Hill se permet même quelques expérimentations lors du voyage des personnages pour la Bolivie, en passant par New York, représenté par un long montage de simples photographies. Les décors traversés sont magnifiques. Et puis la zique de Burt Bacharach est plus que jamais un délice à entendre lorsqu'on la voit enfin associée aux images, en particulier ce superbe morceau aux chœurs tantôt lyriques tantôt mélancoliques qui accompagne les braquages des banques boliviennes. Bref, j'ai été pas mal interloqué par les directions prises par le film, qui distille un charme étonnamment durable.



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Slaughterhouse-five (Abattoir-5), 1972
Le récit semble tellement fou et libre, tout en dégageant énormément de mélancolie et de désespoir. Les scènes de Dresde sont en soi un petit monument sur les horreurs de la guerre, pleines de violence et d'absurdité. Le personnage de Billy Pilgrim est une grande figure tragique, au sens antique, condamné d'une certaine manière à revivre passivement les mêmes événements traumatisants, pleinement conscient de ce savoir sans pouvoir rien y changer (c'est pas Edge of tomorrow). La deconstruction sert ici complétement le récit. Il n'y a pas de la part du cinéaste une volonté de confusion du spectateur, mais plutôt une tentative de lui faire suivre Pilgrim à la trace, quasiment en temps réel. En même temps, en tant que spectateur, on est complètement envoûté par l'originalité de la narration et de l'univers proposé, qui en font vraiment un spectacle à part et marquant. J'ai vraiment trouvé cette histoire passionnante, poétique et émouvante. Avec ce qui m'est apparu par la suite comme une constante chez Hill : révéler la part de grotesque de l'existence, mais de façon crédible, sans verser dans la caricature, avec cette idée que la réalité dépasse la fiction. Une vision qui du coup justifiera pleinement qu'il s'attelle par la suite à l'adaptation d'un autre roman réputé intransposable, le Garp de John Irving.


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The Great Waldo Pepper (La Kermesse des aigles), 1975
Dans cette évocation nostalgique des pionniers de l'aviation, Redford est parfait, figure presque enfantine qui vit sa passion comme un rêve. On est vraiment amené à vivre avec lui l'époque où le ciel va cesser d'être un terrain de jeu pour devenir une véritable autoroute avec le développement de l'aviation civile. En fait, le film raconte plein de choses. Le scénario — signé William Goldman quand même — est extrêmement riche, et je n'ai jamais eu l'impression qu'un élément prenait le pas sur l'autre. Les personnages sont attachants, et comme souvent chez Hill on passe dans la même scène du burlesque le plus délicieux au tragique le plus glaçant. Et puis les scènes d'acrobaties aériennes sont toujours aussi époustouflantes grâce à un savant art du montage. C'est vraiment un film formidablement attachant, qui sous couvert de divertissement élégant cache bien son jeu et sa profondeur, et que je revois avec beaucoup de plaisir.



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Slap shot (La Castagne), 1977
Archétype d'un certain genre du film de sport, de ceux mettant en scène une équipe de bras cassés qui tente un dernier baroud d'honneur sous la supervision d'un coach minable (genre porteur puisque, à l'instar des Petits champions, Slap shot connaîtra plusieurs suites). Par le passé, Hill a souvent fait preuve d'une certaine tendresse pour ces personnages de perdants magnifiques (Butch Cassidy et le Kid, Waldo Pepper). Ici il préfère plutôt se marrer et ne pas trop se préoccuper de finesse. Il met en scène des hockeyeurs bien bourrins, paillards et un peu demeurés aussi, facilement manipulés par un Paul Newman prêt à tous les coups bas pour maintenir son équipe dans le championnat et éviter sa dissolution (l'arrière-plan social à base de fermeture d'usine est juste effleuré). Sa tactique va consister à diffuser de fausses rumeurs et surtout à tabasser sans pitié l'adversaire, créant un show complétement bordélique qui va les rendre ultra-populaires auprès du public, et donc de possibles investisseurs.

Grâce à la présence de vrais hockeyeurs (notamment les impayables frères Hanson), les scènes sur la glace sont bien efficaces, qu'il s'agisse des moments de vrai sport (tout de même présents) ou des bastons successives, toutes franchement délirantes et qui surviennent de plus en plus tôt. Pas besoin de connaître les règles puisqu'elles sont de toutes façons violées. Hill enchaîne ça presque comme une série de petits sketches et certains sont vraiment hilarants. Malgré son caractère excessif, presque cartoonesque, cette violence n'est cependant pas toujours plaisante. Newman encourage ses troupes à se montrer les plus agressifs et irrespectueux des règles, et en tant que spectateur on n'approuve pas toujours ce manque de fair-play (position heureusement également tenue par un des personnages du film). Newman apparaît un peu comme un vrai salaud, même si on comprend ses intentions. Celà dit, Hill ne semble pas chercher plus que ça à dramatiser son récit ou a imposer un point de vue critique. À côté de ces aspects peu subtils, le film est intéressant parce qu'il est encore ancré dans ce registre intimiste et existentiel typiquement 70's, avec notamment des beaux et touchants portraits de quelques femmes de hockeyeurs délaissées.


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The World according to Garp (Le Monde selon Garp), 1982
(Rien que de revoir l'affiche ça me réchauffe le cœur, et me transporte à l'époque où elle prenait la poussière sur les murs du Grand Pavois...). Adaptation vraiment intelligente qui rend bien l'essence du génial roman d'Irving, justement réputé inadaptable, sans jamais paraître à la traîne. Le film pioche ce qu'il y a à piocher dans le roman, et non seulement il n'y a nulle trahison mais tout son propos m'y semble restitué sans simplification (récit initiatique, réflexion sur la création artistique, sur la sexualité, portrait de couple). Et j'apprends au passage que c'est Steve Tesich qui a signé le scénario. George Roy Hill s'avère être le réalisateur idéal de ce récit plein de grotesque, d'humour et d'émotion. On y retrouve son art de la tragi-comédie et plusieurs scènes me font immanquablement chialer. Mais la folle biographie de Garp ne serait qu'une fable pénible si sa pleine humanité n'était pas incarné par des comédiens trouvant la juste note. Et c'est ici le cas, avec dans un de ses premiers rôles un Robin Williams aussi magnifique que bouleversant, une Glenn Close parfaite et un mémorable John Lithgow qui coupe le souffle dans le rôle casse-gueule de Roberta. Une réussite absolue.


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The Little drummer girl (La Petite fille au tambour), 1984
En vedette, une Diane Keaton étonnante dans cette adaptation particulièrement ambitieuse et réussie d'un roman impressionnant (comme toujours ?) de John Le Carré, histoire d'espionnage sans complaisance sur fond de guerre au Moyen-orient. Keaton y interprète une actrice ralliée malgré elle aux services secrets israëlïens. C'est très riche, le récit est impeccablement rythmé dans ses évolutions successives. Klaus Kinski livre une interprétation étonnamment maîtrisée, on croise également un Sami Frey au puissant charisme. Vraiment très bon et très fort. Par son ton assez glaçant, et sa approche du boulot inhumain qu'est celui des espions, on est ici dans la lignée des excellents The Falcon and the snowman de Schlesinger, des Patriotes d'Eric Rochant, ou de Munich.
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Alexandre Angel
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Re: George Roy Hill (1921-2002)

Post by Alexandre Angel »

Max Schreck wrote:Here I come !
Effectivement, ça plaisante pas! :mrgreen:
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Profondo Rosso
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Re: George Roy Hill (1921-2002)

Post by Profondo Rosso »

Je remets quelques avis ici aussi

Hawaii (1966)

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Au XIXe siècle, le Révérend Abner Hale et sa jeune épouse Jerusha sont envoyés de la Nouvelle-Angleterre à Hawaï comme missionnaires calvinistes afin de convertir les insulaires au christianisme.

Hawaï est une adaptation grandiose du best-seller de James Michener paru en 1959, narrant l'épopée tumultueuse des premiers missionnaires venus convertir la population hawaïenne au christianisme. James Michener a l'habitude de longuement capturer l'esprit et les origines des contrées qu'il dépeint dans ces ouvrages et George Roy Hill traduit cette idée dans la scène d'ouverture où sur des paysages hawaïen crépusculaire une voix-off nous dépeint la légende et mythologie de la naissance d'Hawaï. Cette voix, c'est celle de Keoki (Manu Tupou) jeune hawaïen venu apprendre la théologie aux Etats-Unis et dont les propos vont émouvoir le jeune révérend Abner Hale (Max Von Sydow) qui dès lors est bien décidé à s'y rendre en mission d'évangélisation. Le début du film capture à la fois la rigueur religieuse de l'époque et le caractère ambigu de la foi de son héros. Dans l'obligation d'être marié avant son départ, Abner sera touchant de gaucherie dans la cour maladroite qu'il fera à Jerusha (Julie Andrews), jeune femme désignée pour être son épouse et l'accompagner dans cette aventure. Le cœur brisé par le départ sans nouvelle d'un baleinier (Richard Harris) dont elle c'était amouraché, Jerusha va être touchée par la maladresse et la sincérité d'Abner et accepter de l'épouser et partir avec lui.

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Max Von Sydow offre une prestation subtile et intense avec ce révérend pieux et touché par la foi dès son plus jeune âge. Véritable force de la nature capable de de soulever des montagnes (l'incroyable scène de traversée où il est le seul vaillant parmi ses compagnons terrassés par le mal de mer et dont l'exaltation semble galvaniser les marins et même dompter les éléments hostiles en pleine tempête), sa cette foi est autant une force quand elle sert une cause collective qu'un signe d'intolérance quand elle n'obéit qu'au seul dogme religieux. Ce questionnement parcourra tout le film, Abner oscillant constamment entre l'humanisme sincère et la distance hautaine du colonisateur. Le récit illustre ainsi ce que fut la réalité de l'évangélisation dans ces contrées lointaines, une vraie civilisations dans les mœurs et l'hygiène de ces peuples mais également un reniements de leur culture par une forme de lobotomie de ces âmes naïves où la religion ne représente que peur, châtiment et souffrance pour qui ne suit pas inflexiblement le dogme.

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On aura un aperçu des deux versants ici lorsqu’Abner stoppe le sort cruel réservé aux enfants malformés (qui sont enterrés vivant), sauve la vertu des haïtiennes consommées sans vergogne par les marins de passages mais ne saura répondre que par la menace à certaines traditions locales comme le mariage incestueux, le culte des dieux anciens. La présence lumineuse de Julie Andrews représente donc le versant le plus positif de cette culture occidentale, mais elle sera également progressivement brisée par la droiture obsessionnelle de son époux. Ce qui évite de rendre le personnage d'Abner antipathique, c'est sa constante dualité entre l'abandon à ses vrais sentiments (voir ses sens, honteux qu'il du désir qu'il éprouve pour sa femme) et l'enseignement qu'il a reçu.

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On aura une description très attachante des hawaïens dont la naïveté traduit l'aspect de paradis perdu de ce cadre qui se perdra progressivement avec l'emprise des européens. Symbole d'hédonisme, de soleil et de plaisir, la vision d'Hawaï frappe d'entrée avec l'extraordinaire séquence de débarquement où une flopée de jeunes femmes à demi nues plonge avec enthousiasme vers le bateau. George Roy Hill exploite et magnifie son décor sous toutes les coutures pour mieux l'assombrir et le rendre inquiétant au fil de l'arrivée de la civilisation. Les séquences de chaos se multiplient ainsi avec l'affrontement des marins bien décidés en continuer à exploiter les plaisirs d'Hawaï, les maladies occidentales faisant des ravages chez les locaux (terrifiantes scènes d'épidémies de rougeoles). Cette perte de l'âme hawaïenne se confondant avec la fin de cette imagerie paradisiaque est symbolisée par le magnifique personnage de la reine Malama Kanakoa (Jocelyne LaGarde) bourru et attachant mais qui s'étiolera une fois acquis à la foi chrétienne qui contredit tous les préceptes de son existence. La nature semble même se déchaîner au fil de son désarroi, une tempête balayant l'église au moment de sa mort comme pour si Dieu se révoltait contre l'usage fait de sa parole auprès de ces peuplades inoffensives. Le flamboyant score à l'aura quasi biblique d'Elmer Bernstein exprime bien toutes ces passions contrariées.

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Le film trace ainsi le parcours initiatique d'Abner responsable à la fois de l'évolution et des maux d'un Hawaï qui ne sera plus jamais comme avant. La mission s'avérera même viciée dès le départ quand on découvrira que le but est finalement l'enrichissement de l'église, brisant l'idéalisme forcené du héros. Une dernière scène poignante laissera néanmoins sur une sur le souvenir d'une action nous signifiant que ce passage n'aura pas été vain. Le film sera un des grands succès de l'année et récoltera sept nominations aux Oscars. George Roy Hill pour sa seule tentative dans ce type de grande œuvre romanesque signe un de ses meilleurs films. 5/6

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Re: George Roy Hill (1921-2002)

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Abattoir 5 (1972)

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Billy Pilgrim mène une vie heureuse avec sa femme Valencia. Mais sa conduite inquiète de plus en plus sa fille Barbara, son gendre Stanley et son fils Robert de retour du Viêt-Nam.
En effet, Billy a le don de voyager dans le temps. Il se revoit soldat au cours du deuxième conflit mondial ; d'abord agressé par deux GI, puis prisonnier de guerre, il se retrouve à Dresde au cœur du bombardement le plus meurtrier de l'histoire.

Les expérimentations narratives et visuelles du cinéma européen et plus précisément celles de la Nouvelle Vague française auront été de grandes influences pour les cinéastes du Nouvel Hollywood. Si on n’associe pas forcément George Roy Hill (plus de la génération des Frankheimer que des jeunots du Nouvel Hollywood) au mouvement (on évoque plus ses succès populaire Butch Cassidy et le Kid ou encore L'Arnaque) c'est pourtant bien lui qui signera une des œuvres les plus emblématiques de cette fusion avec Abattoir 5 qu'il considérait comme son meilleur film. Ici le récit en puzzle évoquera entre autre très fortement le Je t'aime, je t'aime de Alain Resnais, le tout associé à des éléments politiques et socio-culturels totalement associé à l'Amérique. A l'origine on trouve un roman semi autobiographique de Kurt Vonnegut qui y mêlait anticipation et souvenir du traumatisme de son expérience de la Seconde Guerre Mondiale, notamment le bombardement de Dresde où il fut prisonnier. Le héros Billy Pilgrim (pèlerin comme symbolique de ce personnage constamment de passage, jamais vraiment là) y possède ainsi le don de voyager dans le temps mentalement, sautant d'une époque à une autre de sa vie dans le désordre le plus complet. L'histoire saute tout autant d'un genre et donc d'une humeur à une autre, le film de guerre côtoyant la satire ou encore la science-fiction. Billy (Michael Jacks) paraît plus glisser sur les évènements que les fuir réellement. Le montage de Dede Allen (réputée pour son travail chez Arthur Penn notamment les innovations de Bonnie and Clyde) n'obéit à aucune logique dramatique dans les transitions impromptues mais fonction plus par association d'idées, de sensation et de lieux dans la mémoire de Billy. L'interprétation de Michael Jacks pour ce héros lunaire annihile également toute approche classique dans sa construction, le personnage arborant un air placide, absent et distancié face à tous les drames qu'il traverse.

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Sous cette apparente incohérence nous faisant passer des camps allemands insalubres à un quotidien familial pavillonnaire rasoir puis carrément à des visions cosmiques inattendues, une vraie logique se dégage. Le pivot du récit est bien l'expérience de la guerre et les autres niveaux narratifs se font en réactions à celui-ci. Ainsi le mariage de Pilgrim, sa très ronde épouse et leur jolie maison constituent une critique de l'Amérique des 50's où un modèle familial "publicitaire" en forme de course à la consommation (la scène de la Cadillac en cadeau d'anniversaire) constituait un écran de fumée destiné à faire oublier (où réduire à une anecdote piquante le temps d'une scène de réception) le souvenir de la guerre, des pertes et des méfaits qui y furent commis (Hiroshima, et donc Dresde...). Ce ressentiment de Vonnegut pour cet oubli de façade trouve bien évidemment son écho à l'époque où est produit le film avec la guerre du Vietnam, autre conflit schizophrène et coupable. Plusieurs scènes y font allusion de manière sous-jacente et visionnaire (cet officier américain endoctriné par les nazis venu enrôler ses camarades prisonniers pour combattre leur ennemi commun à tous, le communisme) ou carrément ironique et explicite lorsque le fils rebelle en cherchant la fierté de son père s'engage dans l'armée déjà embourbée au Vietnam. Cette forme détournée pour traiter du conflit rejoint celle d'un Altman sur MASH qui usait du cadre de la Guerre de Corée pour en parler sans que personne ne soit dupe. Pourtant nulle esprit potache et loufoque chez George Roy Hill qui imprègne le film d'une profonde mélancolie représentée par l'allure fatiguée d'un Bill vieillissant.

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La clé est d'ailleurs donnée dans la dernière partie où des forces supérieures révèlent à Bill que la vie n'est qu'un immense maelstrom où il convient de piocher les meilleurs moments, les plus beaux souvenirs. C'est donc ce que cherche à faire notre héros et quand sa propre existence ne suffit plus, c'est dans l'ailleurs d'une autre galaxie qu'il va chercher la paix dans un final façon 2001 de Kubrick. Le script aborde cela à mi-chemin entre croyance et ironie. En effet si l'on a accepté qu'un homme puisse passer d'une époque à l'autre, pourquoi pas carrément le grand saut vers l'inconnu ? Mais d'un autre côté George Roy Hill dissémine les indices permettant d'autres interprétations. La plus satirique verrait Bill recréer dans un ailleurs une version améliorée de son morne quotidien : la sculpturale Valérie Perrine a les kilos superflu en moins des traits proche de son épouse et la demeure spatiale arbore tous les signe de l'ameublement cosy prisé par les publicités. La cellule familiale s'y verra même reconstituée lorsqu'ils auront un enfant (salué par une nuée de feu d'artifice), rendant tout aussi superficiel cet ailleurs protecteur. C'est malgré tout l'émotion sincère qui domine face à cette homme qui a trouvé la paix en maîtrisant/acceptant ses passés et futurs (le final où il voit sa propre mort) dans un refuge apaisant. Qu'il soit réel ou une création de son esprit n'a finalement plus d'importance. 5/6

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Profondo Rosso
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Re: George Roy Hill (1921-2002)

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I love you, je t'aime (1979)

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Deux adolescents surdoués, séparés par leur milieu d'origine, elle est fille de diplomate, lui fils de chauffeur, mais rapprochés par leurs passions communes, vivent une belle histoire d'amour à Venise auprès d'un vieil aventurier.

George Roy Hill signait un petit bijou de romance adolescente avec ce A Little Romance qui marqua les débuts à l'écran d'une toute jeune Diane Lane. Le film adapte le roman à succès E=mc2 mon amour de Patrick Cauvin, paru deux ans auparavant. George Roy Hill, tombé sous le charme du livre décidait donc de mettre son éclectique talent au service de cette jolie histoire d'amour. C'est sur scène qu'il repère Diane Lane où elle a fait ses premiers pas d'actrice dès l'âge de six ans tandis que le jeune Thelonious Bernard est lui est total novice. Face à ce couple de héros inexpérimenté, Hill place un solide casting d'acteur confirmé avec Arthur Hill, Broderick Crawford, Sally Kellerman et bien évidemment le grand Laurence Olivier en mentor farfelu (on entraperçoit même Dominique Lavanant en institutrice). L'histoire conte une rencontre improbable entre deux adolescents que tout sépare. Lauren (Diane Lane) est la fille d'un diplomate américain installé à Paris tandis que Daniel (Thelonious Bernard) est lui issu d'un milieu plus modeste avec un père chauffeur et vit en banlieue. Leurs chemins se croisent par le plus grand des hasards lorsque Daniel en visite scolaire tombe sur Lauren s'ennuyant sur le tournage du film du nouvel amant de sa mère. Dès lors ils ne se quitteront plus, s'étant reconnu dans leur solitude et découvrant qu'une même curiosité les anime.

Tous deux sont des surdoués affirmés (elle) ou qui s'ignore (lui), Lauren étant déjà adepte lectures philosophique d'Heidegger tandis que Daniel a appris à parler couramment anglais au cours de sa cinéphilie dévorante et sa passion pour le cinéma américain et Robert Redford en particulier. Isolés de leur camarade leur facultés supérieures, ils vont donc vivre une passion précoce et touchante. George Roy Hill filme avec une justesse de ton idéale cette fragile romance, bien équilibrée entre candeur des premiers émois (le baiser sur le quai de métro) et loufoquerie qui permet de toujours échapper à la mièvrerie. Nos adolescents n'en reste ainsi pas moins des jeunes de leur âges avec déjà la curiosité pour le sexe, entre le meilleur ami de Daniel obsédé par les grosses poitrines, où ce dernier dépité d'avoir été recalé des Trois Jours du Condor qui emmène sa belle choquée voir en porno en douce et elle-même se vantant auprès d'une camarade de ses ébats enflammés avec son beau français. Diane Lane est bien jolie et très attachante tandis que Thelonious Bernard témoigne d'un charisme certain et d'une belle fougue. Le film est relancé à mi-parcours avec la séparation imminente due au retour du père de Lauren aux Etats-Unis. Leur temps étant désormais compté, les deux jeunes tourtereaux vont sceller leur amour en réalisant la légende que leur a compté le vieil affabulateur joué par Laurence Olivier. S'ils s'embrassent sous le Pont des Soupirs à Venise au coucher de soleil au tintement des cloches, ils s'aimeront pour toujours. On aura ainsi notre lot de rebondissements pour préparer l'impossible voyage jusqu'à Venise puis une fois en Italie une folle course-poursuite où nos héros échapperont à tous les obstacles pour réaliser leur rêve.

L'ensemble prend un merveilleux tour enlevé à travers de d'amusantes péripéties filmés avec grâce par Hill comme cette belle course à vélo dans Vérone où s'immiscent le couple. Laurence Olivier qui accompagne les enfants offre une épatante prestation avec ce personnage lunaire et gouailleur et véritable mentor encombrant du couple. C'est lui qui ranime la flamme dans un des plus beaux moments du film où la légende remise en doute il incite Lauren et Daniel de créer la leur et d'aller jusqu'au bout de l'aventure. Le montage alterné entre sa mine bienveillante et le couple s'adonnant à un baiser fougueux et maladroit sous une Venise au crépuscule est un pur moment de grâce porté par la divine musique de Georges Delerue (récompensée d'un Oscar). Il en va de même pour le poignant adieu final où on est aussi triste que Daniel et Lauren de les abandonner. Une belle fin ouverte qui laisse la porte ouverte à tous les fantasmes pour des retrouvailles futures qui n'auront lieu que sur papier quand Patrick Cauvin décidera en 1999 de donner une suite à son roman (chose qu'il s'était longtemps interdit de faire mais la nostalgie l'emporta) avec Pythagore, je t'adore. Le film recevra un accueil critique favorable et de nombreuses récompenses notamment pour Diane Lane dont la carrière était lancée pour de bon alors que ce sera quasi l'unique rôle de Thelonious Bernard qui abandonnera le métier par la suite. Un beau moment. 5/6
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Jeremy Fox
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Re: George Roy Hill (1921-2002)

Post by Jeremy Fox »

Grand amateur du roman de Michener, Hawaii me fait sacrément de l’œil ; ça existe en DVD ?
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Profondo Rosso
Howard Hughes
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Re: George Roy Hill (1921-2002)

Post by Profondo Rosso »

Oui faut juste avoir les moyens :mrgreen: https://www.amazon.fr/Hawaii-USA-Zone-J ... e+roy+hill :

edit : il y a aussi cette édition anglaise https://www.amazon.co.uk/Hawaii-Julie-A ... e+roy+hill

Mes captures viennent de la MGM en tout cas qui est correcte mais chère donc :mrgreen:
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Jeremy Fox
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Re: George Roy Hill (1921-2002)

Post by Jeremy Fox »

Merci. Trop cher ou pas de sous titres français par contre : il finira bien un jour par arriver chez nous :wink:
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Kevin95
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Re: George Roy Hill (1921-2002)

Post by Kevin95 »

The World of Henry Orient est un peu l'oublié de sa filmo (Slaughterhouse-Five est aujourd'hui visible), or c'est sans doute l'un de ses films les plus touchants. Le récit tourne autour de l’enthousiasme de deux ados à rencontrer leur idole pianiste (Peter Sellers froid comme un glaçon) avant de se concentrer sur la mélancolie des deux gamines et la fin de leur innocence. Pas revu depuis une éternité, mais ce fut une très belle surprise.

Peut-être à conseiller aux quelques réfractaires du cinéaste qui trainent sur le forum. :mrgreen:
Les deux fléaux qui menacent l'humanité sont le désordre et l'ordre. La corruption me dégoûte, la vertu me donne le frisson. (Michel Audiard)