Jan Svankmajer

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

Moderators: cinephage, Karras, Rockatansky

julien
Oustachi partout
Posts: 9045
Joined: 8 May 06, 23:41

Re: Jan Svankmajer

Post by julien »

DukeOfPrunes wrote:Pour ceux que ça intéresse, j'ai passé du temps ces derniers jours à traduire une chronologie sur Svankmajer, de l'anglais vers le français (celle de Michael Brooke, décembre 2007).
Elle confronte des éléments biographiques à l'histoire politique et culturelle de la République Tchèque, pour mieux resituer l’œuvre du réalisateur.
Le résultat est visible sur mon blog.
N'hésitez pas à partager vos impressions, ici ou :)
Intéressant. Par contre le gars aurait pu mentionner quelques créations visuelles de Švankmajer pour d'autres cinéastes, comme par exemple le générique du film Le Neuvième Coeur de Juraj Herz ou encore, la confection de la plante carnivore d'Adèle n'a pas encore dîné, réalisé par ce vieux farceur d'Oldřich Lipský.

Image

Survivre à sa vie, son dernier film, m'a pas mal gavé, même s'il y a des animations en papier découpé assez sympa mais c'est trop long. 20 minutes aurait était très bien. On sent de toute façon qu'il est moins à l'aise dans le long métrage que dans le court. Alice étant l'exception, sans doute aussi parce que le bouquin est justement composé de petites histoires qui s’emboîtent les unes dans les autres, ce qui convient finalement mieux à Švankmajer, grand spécialiste du format court. Sinon j'adorerais qu'il mette en animation les contes fantastiques macabres collectés par Karel Jaromír Erben, comme par exemple Le Lutin des Eaux ou La Sorcière de Midi, mis précédemment en musique par Dvořák dans ses splendides poèmes symphoniques.
Image
"Toutes les raisons évoquées qui t'ont paru peu convaincantes sont, pour ma part, les parties d'une remarquable richesse." Watki.
ballantrae
Accessoiriste
Posts: 1860
Joined: 7 Dec 10, 23:05

Re: Jan Svankmajer

Post by ballantrae »

Svankmajer est un pur génie du cinéma tout court et non de l'animation exclusivement.Il a su plier le monde à sa vision de façon à créer une réalité parallèle, une sur-réalité revendiquée par ses maîtres surréalistes français ou tchèques dont il me semble l'un des derniers véritables représentants.

Ma porte d'entrée vers son univers fut Les possibilités du dialogue, triptyque terrible et sardonique qui m'a semblé marquer tous ceux à qui je le fis découvrir qu'ils aiment (le film est-il "aimable"? je ne crois pas) ou non...

Je ne peux que vous conseiller la lecture d'un très beau petit ouvrage publié chez Rouge profond intitulé Un surréalisme animé signé par Charles Jodoin-Keaton qui a eu l'heur de correspondre avec le maître, d'assister au tournage des Conspirateurs du plaisir et de vivre à Prague.

Pour une fois, Julien, je te suis pleinement dans tes passions!!!!
julien
Oustachi partout
Posts: 9045
Joined: 8 May 06, 23:41

Re: Jan Svankmajer

Post by julien »

Comment ça pour une fois ? (!)

A noter que le gaillard est toujours en activité puisqu'il est en train de préparer le tournage d’un film librement inspiré de la pièce de théâtre que ses auteurs, les frères Karel et Josef Čapek, ont intitulée « De la vie des insectes ».

La comédie « De la vie des insectes », que les frères Čapek ont achevée en 1922, reste étonnement vivante aujourd’hui encore et réapparaît, de temps en temps, dans le répertoire des théâtres tchèques. Les auteurs ne cachaient pas que la vie des insectes leur servait de prétexte pour donner une image satirique et corrosive de la société humaine. Les papillons, les scarabées, les éphémères, les grillons et les fourmis mis en scène leur permettaient de montrer, comme sous un microscope, les faiblesses de l’homme, sa futilité, son égoïsme, son âpreté au gain, son conformisme, sa fringale d’illusions et son manque d’objectivité.

Tous ces insectes qui travaillent allègrement à leur perte avaient déjà suscité l’intérêt de Jan Švankmajer au début de sa carrière. Aujourd’hui il revient donc à ce projet avorté. Selon l'auteur, le film sera un mélange d'humour noir, de grotesque, d'horreur classique et mélangera l'animation et la prises de vues réelles. Malgré sa réputation internationale, je crois qu'il galère pas mal pour trouver de la thune. Je me demande pourquoi il ne revient pas au court métrage finalement. Ça serait plus économique pour lui. Et puis de toute façon, ses films ne sont quasiment plus distribués dans les salles de cinéma.
Image
"Toutes les raisons évoquées qui t'ont paru peu convaincantes sont, pour ma part, les parties d'une remarquable richesse." Watki.
User avatar
DukeOfPrunes
Réalisateur de seconde équipe
Posts: 5968
Joined: 15 May 11, 21:01
Last.fm

Re: Jan Svankmajer

Post by DukeOfPrunes »

julien wrote:Intéressant. Par contre le gars aurait pu mentionner quelques créations visuelles de Švankmajer pour d'autres cinéastes, comme par exemple le générique du film Le Neuvième Coeur de Juraj Herz ou encore, la confection de la plante carnivore d'Adèle n'a pas encore dîné, réalisé par ce vieux farceur d'Oldřich Lipský.
Merci pour ton retour, c'est sympa d'avoir parcouru l'article :wink: Pour ma part, ça m'a permis de mieux resituer les œuvres de Svankmajer mais aussi de m'intéresser à la Nouvelle Vague de plus près. Je suis à fond dans le cinéma tchèque en ce moment. Je n'ai pas entendu parler de ce film de Juraj Herz, j'ai prévu de regarder sa version de La belle et la bête, de la même période. Quant à Oldřich Lipský, j'ai vu Joe Limonade et Happy End, et pour le moment je suis méga-fan. Je vais essayer de mettre la main sur ce film de 1978 (décidément).
Vivement en HD (STA/STF)
Joseph L. Mankiewicz - Sleuth / Jan Švankmajer - The Complete Short Films / Ladislas Starewitch - The Tale of the Fox & Other Fantastic Tales /Abel Gance - Napoléon / Koji Wakamatsu - Endless Waltz / Jiří Barta - Krysař / Raymond Bernard - Le miracle des loups / Luis García Berlanga - Plácido / Oldřich Lipský - Happy End / Masaki Kobayashi - Samurai Rebellion / Marcell Jankovics - Fehérlófia / Akira Kurosawa - Dersou Ouzala... etc.!
julien
Oustachi partout
Posts: 9045
Joined: 8 May 06, 23:41

Re: Jan Svankmajer

Post by julien »

T'as un tout petit extrait très court au début de la vidéo, du générique réalisé par Svankmajer :



Juraj Herz, voila bien un réalisateur qui manque cruellement en dvd. Il faudrait que Malavida se penche sur son cas. Je m'étonne d'ailleurs qu'ils aient toujours pas sortis Morgiana, Les Lampes à Pétrole, La Belle et la Bête, Le Vampire de Ferat et surtout le très rare Soudain je fus Surprise la Nuit, l'un de ses films les plus remarquables. Il doit peut-être y avoir un problème au niveau des droits.
Image
"Toutes les raisons évoquées qui t'ont paru peu convaincantes sont, pour ma part, les parties d'une remarquable richesse." Watki.
User avatar
Demi-Lune
Bronco Boulet
Posts: 14404
Joined: 20 Aug 09, 16:50
Location: Retraité de DvdClassik.

Re: Jan Svankmajer

Post by Demi-Lune »

julien wrote:Jiri Barta, je connais surtout la version animé de la légende du joueur de flûte de Hamelin : krysar qui est vraiment pas mal. (Faut aimer les rats par contre, y'a pratiquement que ça.) Au niveau de l'animation, c'est un vrai travail d'orfèvre. Fort heureusement le film est disponible en France en dvd.

Image
Vraiment pas mal, oui, ce Krysar. Une étrangeté comme en sont capables les animateurs tchèques. C'en est même glauque.
User avatar
Thaddeus
Ewok on the wild side
Posts: 5665
Joined: 16 Feb 07, 22:49
Location: 1612 Havenhurst

Alice (Jan Svankmajer - 1987)

Post by Thaddeus »

Image


De l'autre côté du tiroir



Cela débute paisiblement, entre azur et verdure, bruissement de cascade ruisselante et gazouillis d’oiseaux. On découvre deux filles modèles assises dans l’herbe, revêtues de dentelles et des longs oripeaux du temps jadis. La plus petite se hasarde à tourner les pages d’un livre ouvert sur les genoux de l’aînée, qui décourage son entreprise en lui tapant sur les doigts. Il ne s’agit pas à proprement parler d’un "film pour enfants" (en existe-t-il vraiment ?). L’Alice de Jan Švankmajer, librement inspirée de l’œuvre de Lewis Carroll, se déroule "à hauteur d’enfant". Pour preuve, la plus grande, au geste rébarbatif, entrevue avant même le déroulement du générique, a d’emblée la tête tranchée par le haut du cadre, prélude à d’autres décapitations. La mignonne blondinette, pour conjurer l’ennui de cet après-midi désœuvré, joue avec les feuilles mortes qui tombent sur les volants de sa robe rose, jette des cailloux dans l’eau opaque de la rivière. Elle prolonge son action machinale dans une salle de jeu en désordre dont les murs lézardés donnent une impression d’humidité moisie. Après avoir éclaboussé de menus galets une tasse de thé, elle s’assoupit, bercée par le bruit régulier d’une pendule. Soudain, au milieu de ce capharnaüm jonché de trognons de pommes et d’automates aux trognes grimaçantes, tapissé de planches d’insectes épinglés et d’images d’animaux sauvages, un lapin blanc se redresse, s’ébroue dans sa vitrine, se nippe de pourpre et de dorures. Il extrait du terreau recouvrant le sol une paire d’énormes ciseaux dont il se sert pour briser le verre qui le maintient captif. Ganté et coiffé (d’un drôle de galure assorti), il se contemple un moment dans un miroir, scrute sa montre puis se carapate, son pelage râpé et un peu décousu semant sa sciure dans la cambrousse. La gamine se lance à ses trousses. Elle l’aperçoit au loin, sourd à ses appels, s’introduisant dans le tiroir d’un bureau planté au beau milieu de la glèbe. Elle emprunte le même chemin, se fourrant pareillement dans la béance du meuble, progressant à quatre pattes dans la boiserie, puis se mouvant plus aisément le long d’une galerie, avant de tomber dans un puits profond encombré de rebuts empilés, de bocaux et de fioles pharmaceutiques, pots de gelées indigestes et pièces taxidermistes à tous les étages. Le film vient à peine de commencer.


Image



Quelle est l’espérance de vie d’Alice ? À l’ère de l’infographie ou de l’hologramme, à quoi peut bien ressembler le Pays des merveilles ? Švankmajer livre la réponse par le fruit patient et précaire de son travail : un pur mécanisme de précision artisanale, un ouvrage d’orfèvrerie qui combine les techniques de l’animation et de la fiction. Son talent transmutateur est sédimental, assimilateur, cabalistique. C’est un art échevelé et frénétique de l’ensevelissement et de l’ingestion, où des golems de glaise et de tripe s’absorbent, se déglutissent, fusionnent en une perpétuelle refonte. Dans ce délire, la loi est plus viscérale que symbolique, et l’intériorité se dévoile sous forme de rembourrages métaphysiques où prime d’abord la plus impudique métamorphose. Le cinéaste se plaît à accumuler en strates et épaisseurs diverses tous les éléments alluvionnaires d’un inconscient qui se dépose par couches successives, où les matières végétales, anatomiques et parfois mécaniques forment un humus d’éparpillement coagulateur, un magma matriciel effervescent qui agglutine des dépôts divers et produit une biologie chaotique. Proclamant sa volonté de fabriquer une Alice "pragoise" qui ne doive rien aux fastes victoriens de Charles Dodgson, il livre un indescriptible parcours au-delà de tout repère rationnel, une vision enchantée où, main dans la main, sadisme perfide et ironie dévastatrice s’en donnent à cœur joie. Il met en boîtes un hétéroclite de surface dont le grouillement fertilisateur permet de vérifier sans cesse la cohérence. Parce qu’il est tchèque, on pourrait facilement évoquer Kafka en constatant la férocité minutieuse dont il témoigne au fil de cette espèce de cauchemar flegmatique, que la fillette traverse sans frayeur ni étonnement excessifs. Mais c’est également Edgar Poe qui vient à l’esprit, ses labyrinthes souterrains à la Gordon Pym, les sensations d’étouffement et d’écrasement que l’on ressent à sa lecture.

L’héroïne de Švankmajer est dotée d’une insatiable curiosité, explore tous les recoins d’un monde fétide (couloirs, escaliers, chambres délabrées dont le plancher menace de s’écrouler), entrouvre portes, portillons et volets, soulève le couvercle des boîtes, goûtant, croquant, humant, buvant… Souvent faisant la grimace (et recrachant le brouet), changeant de dimension à chaque expérience, tantôt liliputienne, tantôt démesurée, extensible et réductible, elle se mue à gogo en l’une des poupées de porcelaine, expertes en dînette, qui la relaient dans ses fredaines. Elle peut aussi telle une chrysalide s’extirper du sarcophage gigogne dans lequel on l’a enfermée. Elle se balade parmi une population d’objets au mieux indifférents, presque toujours hostiles et si déglingués qu’ils rendraient jaloux les Crados les mieux réussis. Si ces tarasques en volume ou en carton plat ne manquent pas de crédibilité dans leur comportement, c’est parce que le cinéaste conserve leur vraie nature, en fait des chimères parfaitement vraisemblables. Ainsi les chaussettes-chenilles foreuses et gonflées comme des gros vers qui s’échinent autour d’Alice, bien que tortillantes et reptiliennes, demeurent des chaussettes. Le parcours plein d’imprévus de l’héroïne se nourrit (faune et flore) de tout le fatras entrevu de ses joujoux et colifichets. Elle croise et rencontre les personnages les plus composites : brochet aux yeux de verre, batraciens gluants, crustacés emperruqués, couvées d’oisillons-squelettes claquant du bec, Chapelier toqué qui prolonge sempiternellement le rituel du tea time avec son compère le polichinelle Lièvre de Mars, un rouquin à roulettes et au globe oculaire pendouillant comme un monocle. Ménagerie baroque que ne renierait pas Jérôme Bosch. Volontiers morbide, l’inconnu se précipite comme des tas d’ordures roulées par les vagues au pied de digues en bois, inventant des situations et des assemblages incongrus : montres tartinées de beurre, roi, dame, valet découpés sur des injonctions particulièrement arbitraires, flamants-maillets de croquet prompts à s’émanciper, hérissons perdus dans un décor de théâtre en miniature, soupe à la sciure de bois, cette sciure primordiale qui se répand partout comme un principe de vie incontrôlable. La célèbre adaptation de Disney avait donné des lignes et des couleurs à cet univers. Jan Trismégiste lui offre une plasticité, une chair très concrètes, avec l’ingéniosité et la poésie bricoleuses de Méliès.


Image



Le film procède d’une opération sans cesse renouvelée de détournements et de mises en évidence de signes, d’une démarche funambulesque entre rêve et sommeil, d’un principe associatif qui possède sa logique et produit l’inattendu. Rien n’est jamais ce qu’il paraît, rien ne reste ce qu’il est. Les formes se modifient au long du temps, se dévident par boyaux, tendent des pièges. On peut leur trouver un surréalisme psychanalytique insistant, mieux vaut se laisser envoûter par cet étonnant alchimiste de l’image qu’est le sphinx Švankmajer. Les ailes de l'humour et le piment de la perversité aidant, l’artiste filme littéralement l'imaginaire en direct. Il y a des plans serrés, des plans larges… Si c’était vrai, si les dimensions étaient à géométrie variable ? Et Alice de boire tel philtre ou de manger tel biscuit et de rentrer dans un trou de souris ou bien de ne plus pouvoir passer la tête par la fenêtre. Elle seule parle et raconte ce dont elle est témoin. Quand c’est pour elle-même, on la voit tout entière ; quant elle cite les animaux, cartes à jouer et autres créatures du conte, on ne voit que sa bouche, ses lèvres trop rouges et trop charnues. On chute vertigineusement dans un abîme, on rebondit, on se ratatine, on se déploie. On éprouve le gluant, le rugueux, le squameux, le poisseux, le coupant (jusqu'au sang), on teste de plâtreuses tartelettes, on goûte de la mélasse au mâchefer, des confitures de ronce, des punaises métalliques… Même un mulot mitré, croisant au large, trimbalant tout son barda et touillant sa tambouille, s'apprête à bivouaquer dans la forêt chevelue de la fillette parce qu’il prend son crâne pour une île déserte, tandis qu’elle broie du noir et patauge dans le lac de ses propres larmes. On nage, on marine au beau milieu de limbes étranges dont les stridences synesthésiques composent la plus incroyable des bande-sons : un tohu-bohu de crécelles, crissements et clapotements, clameurs ferroviaires et criaillerie de volière, cliquetis de fourchettes et caquets de gallinacées, carillons et stridulations, fureur porcine (un gentil goret dans ses langes couine comme un nourrisson), clameurs de prétoire en folie lors du procès des tartelettes (Alice, inculpée et provocante, croque les pièces à conviction), sans parler du tenace tic-tac d’horlogerie, facteur de tension permanente, annonciateur d’une possible et imminente explosion. Jusqu'au réveil dans la remise où gisent éparses quelques épaves, comme autant de pépins éparpillés du carrosse redevenu citrouille. Pour Švankmajer, le rêve ne coûte rien : il suffit de donner trois disques de métal et de fermer les yeux.


Image