Les Forbans de la nuit (Jules Dassin - 1950)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Federico
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Re: Les Forbans de la nuit (Jules Dassin - 1950)

Post by Federico »

Je plus que plussoie : le chef d'oeuvre de Dassin et la plus inoubliable interprétation du grand Widmark*.
Tout simplement un des films qui m'a fait adorer le cinéma, que j'ai pris comme une claque la première fois et jamais démentie depuis. Il n'y a absolument rien à jeter, aucun temps mort ni point faible (même si l'on peut regretter le rôle assez effacé de la divine Gene qui avait hélas déjà - à seulement 30 ans - ses meilleures années derrière elle).
L'introduction est une des plus extraordinaires que je connaisse, accord furieux et parfait entre l'image et la rythmique jazzy, la fin dramatique sonnant comme un ultime coup de cymbales. Un Franz Waxman au sommet de son art.
Et quels seconds rôles !! L'extraordinaire couple formé par la gouailleuse Googie Withers et le culbuto Francis L. Sullivan (si touchant quand il s'enferme dans son petit bureau et qui assénera de son phrasé cotonneux une terrible sentence envers Widmark**) ; Herbert Lom si impressionnant en caïd ; le toujours dangereux Mike Mazurki et puis cette idée géniale d'avoir fait jouer la vieille star de la lutte Stanislaus Zbyszko qui se révéla un acteur aussi prodigieux qu'émouvant.

(*) Qui, par un méchant hasard, tirèrent leur révérence la même semaine de mars 2008... :cry:

(**) "Yes, you got it all... but you're a dead man, Harry Fabian."
The difference between life and the movies is that a script has to make sense, and life doesn't.
Joseph L. Mankiewicz
StateOfGrace
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Re: Les Forbans de la nuit (Jules Dassin - 1950)

Post by StateOfGrace »

Je viens enfin de découvrir ce film, et quel film !

Le film repose sur l'interprétation éblouissante Richard Widmark, qui rêve de "devenir quelqu'un" selon ses propres mots, un "artiste qui n'a pas trouvé son art" comme le qualifie l'un des protagonistes.
Le film s'ouvre et se clôt sur une poursuite, et entre les deux Jules Dassin nous donne un aperçu au ras de l'asphalte des bas- fonds londoniens, des dédales de couloirs et de ruelles qui débouchent sur des salles de cabaret enfumées ou des bureaux miteux. Toute une faune interlope gravite autour d’ Harry Fabian (Richard Widmark), un petit escroc en perpétuelle quête de la magouille qui le rendra riche.

Mais le Destin rôde, impitoyable. La scène pivot du film ( la lutte entre ''Grégorius'' et l'''Etrangleur'' ) voit Fabian rattrapé par la fatalité, et dès lors il ne fera que fuir, fuir la mort, fuir ses rêves avortés. Jules Dassin nous donne à voir un homme qui a visé trop haut, qui a vu trop grand, sans en mesurer les conséquences. Dès lors ce n'est plus qu'une fuite éperdue pour grappiller les derniers instants de vie qui lui restent.

Illuminé par le beau visage de Gene Tierney, la femme qui l'aime et qui aurait sans doute pu lui offrir l'espoir d'une rédemption, porté à bout de bras par un Richard Widmark fiévreux, survolté et fébrile, Les forbans de la nuit déroule sa mécanique implacable sans laisser au spectateur le temps de souffler.

Du grand art !
Sudena
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Re: Les Forbans de la nuit (Jules Dassin - 1950)

Post by Sudena »

Outre la performance de Widmark (elle a été soulignée, répétée, et je n'ai rien de plus à en dire que "je suis absolument d'accord"), j'ai été bluffé par l'onirisme quasi-surnaturel qu'atteint le film lors de la fuite finale (n'étant pas particulièrement fan des films noirs celui-ci m'a ébloui par le quasi-expressionnisme qu'il atteint): Tierney en ange de miséricorde, les bandits démons des ombres et surtout la vieille mendiante insignifiante qui se transforme en sorcière: bluffant!

Film merveilleux, phénoménal, génial, accrocheur comme pas autorisé: du pur cinéma!
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Thaddeus
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Re: Les Forbans de la nuit (Jules Dassin - 1950)

Post by Thaddeus »

Je rejoins bien évidemment tous vos louanges sur ce grand film noir, sans aucune doute l'un des plus beaux de son époque, qui est centré autour de trois pôles : le milieu social, la ville, le héros. Au premier degré c'est l'exotisme qui frappe, c'est-à-dire une faculté à révéler un monde parallèle au notre, un monde inconnu à notre porte. L'admirable en l'occurrence c'est que cet exotisme soit vrai et puisse faire office de constat documentaire en un instant donné. Les Forbans de la Nuit c'est d'abord une enquête sur les milieux de la lutte. Il faut que ce sport soit assez peu populaire pour que Dassin ait réussi à faire son film sans être victime de pressions extérieures. Des exemples plus significatifs auraient mieux servi son propos, la boxe par exemple. Qu'on y songe en voyant cette œuvre prouve à quel point le cinéaste a su universaliser le sujet.

Car en définitive c'est un document sur la corruption du sport par l'argent, puissance abstraite qui ignore le bien et le mal, qui s'introduit dans l'univers décrit, qui dévore tout. L'homme qui veut être le grain de sable n'a que peu de chance de réussir. À plus forte raison si lui-même, sans être moyen que son imagination délirante, n'a que l'appât du gain comme objectif. Il est lui-même partie de l'engrenage. Parce qu'il n'y a aucun manichéisme ici. Le personnage du génial Richard Widmark n'est pas un héros fort, c'est un velléitaire, un malin, mais aussi un loser. C'est un être un être ambigu qui n'est ni tout à fait pu ni tout à fait souillé. Mais il est victime d'une aliénation totale qui l'aveugle. Son ambition et son intelligence ne peuvent avoir qu'un seul seul résultat, l'échec. L'or dont il fait son slogan est à la fois le but de sa vie et le ferment de sa mort.

Et puis, il y a cette ville, Londres, telle qu'on l'a rarement vue et telle que la connaissent bien ceux qui ont hanté ses recoins perdus, fantastiques et mystérieux. Chaque pierre a son poids, d'autant plus lourd que, malgré tout, les prises extérieures ne sont pas des plus nombreuses. Ce n'est même plus une ville, c'est le creuset où la fatalité prépare ses assauts. Les images contrastées et suggestives font ressortir l'angoisse au cœur de la brume, au sein de cette cage où Phil domine son univers. C'est en fait une sorte de poésie glauque où les visages des femmes prennent valeur d'icônes. Les Forbans de la Nuit n'aurait pas cette dimension sans le lyrisme qui lui insuffle Dassin. Impossible d'oublier la conclusion à laquelle mène implacablement le récit, l'hallali où Widmark, à l'aube, s'enfuit dans la brouillasse d'un port désert. Les messagers de la mort ont entendu le mot de passe dans le stade où courent les lévriers ; ils avancent, inexorables. Bien que tout sont montré pour, sinon justifier, du moins expliquer la mort du protagoniste, on a peur pour lui, on sait que ce grand gosse trop malin va mourir d'avoir voulu jouer à des jeux d'adultes. Et c'est dans l'eau d'un bassin que ce beau rêve s'achève. Harry Fabian, avec sa lâcheté, ses aspirations et ses désespoirs, c'est aussi un peu nous...
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Alexandre Angel
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Re: Les Forbans de la nuit (Jules Dassin - 1950)

Post by Alexandre Angel »

La seule chose qui me gêne dans ce chef d'œuvre, mais alors la seule, c'est que Gene Tierney est quand même trop bien pour lui :fiou: