Akira Kurosawa (1910-1998)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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allen john
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Re: Akira Kurosawa (1910-1998)

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Entre le ciel et l'enfer (Akira Kurosawa, 1963)

Adaptant un roman d'Ed McBain (Evan Hunter), publié sous le titre de King ransom, Kurosawa reprend dans un premier temps un dispositif cher à l'auteur: il va passer de personnage en personnage, créant un kaléïdoscope de points de vue qui permet au spectateur d'embrasser la situation de façon plus complète, mais surtout de voir changer sa perspective. rashomon n'est donc pas si loin... Même si l'auteur du film a décidé d'être fidèle à l'auteur du livre au moins sur un autre point: si l'intrigue est transposée au Japon, c'est malgré tout une histoire contemporaine, et de fait un film passionnant, l'un des meilleurs de Kurosawa. Le titre Anglais est High and low, et le titre Japonais se traduirait facilement en Le ciel et l'enfer.

Kingo Gondo (Toshiro Mifune) est un industriel auquel tout a jusqu'à présente plutôt bien réussi; il est à la tête d'une confection de chaussures, avec sufisamment de pouvoir pour prendre des décisions importantes. S'il est arrivé au sommet via la dot de son épouse, il a maintenu certaines exigences qui font de lui un patron respecté de ses employés... mais pas de ses actionnaires. Il s'est couvert, en empruntant et en hypothéquant sévèrement pour devenir l'actionnaire principal et sauver le caractère des prodits qu'il confectionne. Au moment ou il apprend cette nouvelle à son épouse, il reçoit un coup de téléphone: un homme lui annonce avoir kidnappé son fils, et lui réclame 30 millions. Mais le petit Jun est toujours dans la maison, et il est facile de conclure que c'est finalement Schinichi, le fils du chauffeur, qui a été enlevé. Le kidnappeur réclame malgré tout ses 30 millions. Gondo fait appel à la police et aux hommes de l'inspecteur Tokuda (Tatsuya Nakadai); il est déterminé à ne pas payer, afin de préserver l'oeuvre de sa vie, et son futur, mais il finit par se ranger à l'avis de sa femme, qui refuse de mettre en danger la vie de Schinichi. la course contre la montre commence...

45 minutes durant, le film est situé dans la maison de Gondo; on voir clairement tout ce temps, à chafois qu'un personnage regarde par la fenêtre, que celle-ci est au-dessus de toute la région. Plus tard, lorsque le film s'ouvre à l'extérieur, on la verra, visible de loin, en particulier par le kidnappeur qui n'a jamais caché être en mesure de voir chaque fait et geste de l'appartement... Mais ces 45 minutes, pour étouffantes et tendues qu'elles soient, établissent non seulement la situation et sa tension inhérente (On est, bien sur, en plein film noir), mais aussi le véritable enjeu du film, qui sera souvent repris par les principaux "passeurs" de point de vue, les policiers réunis autour de Tatsuya Nakadai, qui par leur mouvement incessant vont permettre au spectateur de changer de point de vue, et d'adopter même brièvement celui du kidnappeur lui-même, aperçu assez tôt dans le film. Si Gondo est au départ un patron Japonais assez impitoyable, prêt à sacrifier un enfant à sa réussite, il va faire machine arrière, et cette humanité qui le caractérise va permettre au spectateur de se faire sa propre vision sur cette vie 'entre le ciel et l'enfer'. Les classes sociales et leurs différences sont bien présentes, ne serait-ce qu'à travers les rapports complexes entre Gondo et son chauffeur, le père de l'infortuné garçon. Pour Gondo, le fait que son fils ait été kidnappé n'a pas la même résonnance que si c'est le fils de son chauffeur. Pour Madame Gondo, en revanche, la différence n'est pas si grande, et pour les policiers comme le kidnappeur, cela ne change rien: les uns doivent faire leur travail et arrêter l'homme, l'autre va profiter de la situation pour allêger Gondo de son argent, le but étant de toute façon d'humilier celui qui se croit au-dessus de tout, littéralement.

Tourné en Scope Noir et blanc (Sauf pour une petite idée inattendue, un joli filet de fumée rose...), mais au plus près des personnages, comme dans l'urgence, le film est divisé en trois parties: la première, donc, est ce huis-clos étouffant dont il était question plus haut; la deuxième, consacrée aux premières avancée de l'enquête, ainsi qu'à l'échange, effectué via un train en mouvement, entre les valises d'argent et l'enfant (Magnifique scène de suspense ferroviaire!!); enfin, la troisième partie voit les enquêteurs s'approcher de la vérité, et tendre un piège à l'homme (Tsutomu Yamazaki), le traquant jusque dans les plus répugnants bas-fonds. Le mouvement du film, décidément, est celui d'une chute vertigineuse... Kurosawa profite donc du dispositif de McBain autant pour montrer toute l'enquête et sa progression dans les moindres détails, ce qui est rendu possible par un film qui prend son temps; mais il rend aussi une vision du monde qui est plutôt difficile à entrevoir de chez Gondo, ce que celui-ci comprend à la fin: invité par le kidnappeur-meurtrier à une dernière entrevue, peu avant son exécution, il est en toute fin du film laissé seul à son reflet dans une vitre: Kurosawa ne fait finalement aucune différence entre le héros Gondo, admiré, mais amer (Il a tout perdu et va devoir repartir à zéro, lâché par ses salauds d'actionnaires qui ne peuvent faire confiance à un homme qui sacrifie l'argent à un enfant qui n'est même pas le sien...), et Takeuchi, l'homme qui a vécu dans la zone et dans la haine toute sa vie, et dit ne pas craindre l'enfer: il y est né. Et sur ce, Kurosawa lâche le mot "fin".

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Re: Akira Kurosawa (1910-1998)

Post by Demi-Lune »

Pour moi, le chef-d’œuvre absolu de Kurosawa.
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Re: Akira Kurosawa (1910-1998)

Post by Ouf Je Respire »

Dans mes bras. :D
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Re: Akira Kurosawa (1910-1998)

Post by someone1600 »

Un grand film de Kurosawa sans aucun doute. Pas mon prefere du bonhomme mais mon film du mois de novembre quand meme. :wink:
allen john
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Re: Akira Kurosawa (1910-1998)

Post by allen john »

Barbe rousse (Akira Kurosawa, 1965)

Ca tient à peu de choses: Kurosawa s'est porté acquéreur de l'histoire originale afin de produire le film pour un autre, puis s'est passionné au point de construire une mini-ville, avec un hopital à l'ancienne, tout compris, plafond et murs, et a méticuleusement passé deux ans à réaliser ce film, qui est devenu de fait presqu'un testament. Je dis presque, parce qu'il faut quand même rappeler qu'après Barbe rousse, il a réalisé pas moins de sept films, dont certains peuvent être considérés comme des chefs d'oeuvre, sans erreur. Mais le film est une somme humaniste, une sorte de résumé de ce que Kurosawa pensait, si on veut, condensé en trois heures fascinantes, qu'on ne voit pas passer...

XIXe siècle, à Edo (Future Tokyo) le jeune médecin stagiaireNoburo Yasumoto (Yuzo kayama) est amené à entrer au service du docteur Niide, dit Barbe rousse(Toshiro Mifune), dans une clinique qui s'occupe principalement de clients pauvres. Il est très remonté contre la terre entière, rêvant d'un poste plus prestigieux, mais va vite se rendre compte que le médecin qui l'aide à se former est un être exceptionnel, et cela va radicalement changer sa vie, sa vision du monde, et pour couronner le tout ses ambitions... Impossible de résumer le film plus avant sans être frustré devant la difficulté de la tâche. C'est avec ce genre de films qu'on se rend compte, si on en doutait au préalable, que Kurosawa était l'un des plus grands conteurs de son art. dans un Scope luxueux, et toujours magnifiquement composé, Kurosawa nous entraine à la suite du médecin récalcitrant, qui assiste au quotidien au spectacle de la bonté. On tremble, tant ce genre de films peut être torpillé dès le départ par les bons sentiments, mais ce serait oublier, d'une part, que Kurosawa ne se contente pas d'aimer les personnages, il aime aussi leur pudeur, et Toshiro Mifune compose un vrai personnage de sage à la John Ford... Ce serait d'autre part ne pas se rendre compte que si les sentiments ici sont certes très positifs, le réalisateur n'a pas pour autant pris de gants avec la représentation de la diffilcuté, dans le parcours initiatique du jeune médecin: la mort d'un vieillard, une tentative de meurtre perpétré par une jolie nymphomane doublée d'unemante religieuse, une opération sanglante et aux antipodes du glamour, sur une jeune matiente nue qui se démène en perdant ses boyaux, la mort d'un autre patient, veillé par tous ses amis patients de l'hôpital... Chaque étape du parcours enfonce le clou d'une humanité malade mais riche, pauvre mais enrichissante, qui renvoie le jeune homme à sa vacuité personnelle. Il faut voir la belle histoire d'Otoyo, la jeune adolescente sauvée du bordel, qui va être un défi d'envergure pour Noburo, mais qui va aussi profondément le changer; il faut voir cette séance de bourre-pifs réjouissante, au cours de laquelle Toshiro Mifune montre que quand "Barbe rousse" n'est pas content, il y a du Sanjuro en lui...

Bref, pour ce dernier film en noir et blanc, une nouvelle fois l'histoire d'un passage de témoin, et d'un apprentissage aussi bien pratique que philosophique, qui sera un triomphe, justifiant les dépenses folles (Kurosawa avait donc construit une ville avec des vieux matériaux ayant l'air aussi authentiques que possible, mais ne filmera que peu de scènes extérieures...) après coup, Kurosawa réussit une fois de plus un film admirable, beau à tomber par terre. Ca devient une habitude...

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Re: Akira Kurosawa (1910-1998)

Post by hydrelisk »

J'ai profité d'un accès BnF pour tester le fond BnF avec un 'introuvable' en France, Ikiru (vost-fr).

Malheureusement j'ai pas pu tout voir à cause de l'horaire (scandale, ça devrait être ouvert la nuit :lol: ) mais c'est comme même très très bon. :)


(oui le VHS spa le bon forum,et puis les sous-titres français d'alors sont ... succincts; mais au moins ça pallie un manque des éditeurs européens depuis l'avènement des DVD!)
allen john
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Re: Akira Kurosawa (1910-1998)

Post by allen john »

Dodes' Kaden (Akira Kurosawa, 1970)

Kurosawa a laissé passer 5 années après son dernier film, Barberousse, celui-ci étant un sommet, pour le metteur en scène lui-même son film le plus achevé. Mais il n'est pourtant pas resté inactif, enchainant deux projets sans lendemain qui vont lui laisser un gout plus qu'amer dans la bouche, et avoir des répercussions sur le reste de sa carrière et de sa vie: d'une part, le film d'action Runaway train qui devait être réalisé aux Etats-Unis (Il le sera finalement en 1985, par Andreï Konchalovsky), et ensuite la portion Japonaise du film Tora Tora Tora, consacré par la Fox à Pearl Harbor, dont la partie Américaine serait assurée par Richard Fleischer. Pour l'un comme pour l'autre, Kurosawa se heurtera à un mur: la production n'était dans aucun des deux cas décidée à lui laisser le contrôle, et dans le cas du deuxième film, les rumeurs d'incompétence, de folie même du metteur en scène ont circulé. Pour en dresser le bilan, il suffit de dire qu'après la plénitude, Kurosawa est un homme brisé, dont il y a des chances qu'il ne retournera jamais un film... La seule solution, pour lui, c'est de trouver un sujet, le réaliser vite et bien, et tant qu'à faire, de faire ses gammes avec la couleur, l'une des motivations principales pour ses deux projets Américains...

Dodes'Kaden, c'est l'onomatopée répétée avec conviction par un ado, qui vit dans un taudis: il joue en permanence à réaliser son rêve, construire un trolley. Au volant de son train imaginaire, il passe ses journées à arpenter les "rues" du bidonville ou habitent les protagonistes des vignettes de Kurosawa, dans des baraquements bigarrés et drôlement personnalisés: un docteur sur le déclin, un homme brisé depuis le départ de sa femme, un homme qui vit avec son épouse et sa nièce, et abuse de celle-ci, un ancien architecte et son tout jeune fils, réduit à survivre dans une carcasse de 2cv, un employé de bureau, respecté de tout le voisinage en dépit de trois défauts embarrassants: un tic envahissant, une patte folle et une épouse plus qu'acariâtre... Pour compléter le tableau, deux alcooliques vivent avec leurs épouses respectives, et ces quatre-là échangent de temps en temps les partenaires au vu et au su de tous...

Le jeune "trolley freak", pour reprendre le terme utilisé par les jeunes enfants qui lui jettent des cailloux au début du film, est le "passeur" du film. C'est lui qui donne le signal de départ de la narration, grâce à son trolley imaginaire... Il n'est pas difficile d'imaginer Kurosawa se représentant lui-même dans ce personnage de rêveur sérieux, incompris par l'extérieur, mais respecté dans le "village". Pour le reste, on suit les principes du film choral, avec un décor à la Kurosawa: pas très étendu, filmé à hauteur d'hommes, mais cette fois ci, il y a la couleur: on sait que le metteur en scène, en peintre, était très tenté; après tout, il y avait fait un clin d'oeil dans Entre le ciel et l'enfer, avec l'anecdote de la fumée rose... Mais ici, enfin, il s'y est adonné, en personnalisant notamment les cabanes , harmonisant les couleurs des vêtements des habitants et les nuances des murs, sols, planches et autres composantes des cabanes branlantes. Il a aussi utilisé un décor suffisamment neutre (Le ciel est bleu, sans aucune construction extérieure visible), et s'est occasionnellement permis d'utiliser des toiles peintes comme Kobayashi dans Kwaidan (Très certainement une influence au nioveau de la couleur, du reste Kobayashi est l'un des producteurs exécutifs de Dodes'Kaden). La palette étonnante qu'il a mobilisé est une source d'émerveillement, y compris pour des scènes d'horreur sociale, et Dieu sait s'il y en a dans ce film! Mais il y a aussi de l'humour, parfois finement mélangé dans le drame, comme dans cette scène tragicomique au cours de laquelle un homme vient chez le "médecin", afin de plaider pour un suicide. le docteur lui donne un poison, et ensuite commence à lui faire comprendre qu'il n'a pas envie de mourir; l'homme alors se débat et revient enfin sur sa décision, sans savoir qu'il a ingurgité un médicament inoffensif: l'humanisme triomphant de Kurosawa, déja à l'oeuvre dans son sublime Barberousse, est toujours là...

Le bilan, triste, de ce film étonnant, mélange de poésie, de peinture et d'observation sociale, ce sera l'échec: commercial et crtique, cuisant, au point de pousser Kurosawa à l'exil symbolique, puisqu'après ses déboires aux Etats-unis, il tournera son film suivant Dersou Ouzala en URSS, 5 ans plus tard. Mais la plus spectaculaire des conséquences restera bien sur la tentative de suicide du metteur en scène, brisé par l'incompréhension vis-à-vis de son film.

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Re: Akira Kurosawa (1910-1998)

Post by Anorya »

La forteresse cachée (Akira Kurosawa - 1955)


Un groupe formé d'un général, de deux paysans égoïstes et cupides et d'une princesse qui détient le trésor du clan va tenter de rejoindre un territoire ami à travers les affres de la guerre civile du XVIème siècle japonais...


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L'aventure avec un grand A, voilà ce qui constitue le programme réjouissant de La forteresse cachée, vraie bouffée euphorisante coincée entre deux films sombres (Les bas fonds d'un côté, Les salauds dorment en paix de l'autre) avec ses deux anti-héros bornés et avides uniquement d'argent, quitte à s'entre-déchirer alors qu'ils étaient les meilleurs amis du monde l'instant d'avant. Kurosawa malicieusement ouvre et ferme son film sur ces Laurel et Hardy japonais qui n'ont de cesse de vouloir, guidés par leur propre survie, quitter et réintégrer le groupes de survivants constitués du général et de la princesse et bientôt d'une jeune esclave rachetée. En plan large d'emblée et en faisant apparaître un mort en sursis derrière eux dès les premières minutes (excellente utilisation du hors-champ qui indique d'emblée que tout le film pèsera une menace invisible et imminente mais souvent déjouée par le coup fatidique du hasard), frontalement au final avec un sourire et l'on espère une réconciliation pour la vie, avec enfin un peu des fruits de leur périple accompli. Entre deux, une quête picaresque parsemée d'humour qui prend valeur de quête initiatique pour les autres personnages. C'est l'acceptation de son rang, de ses responsabilités et de ce monde cruel que trouve la princesse Yuki, élevée "comme un garçon". C'est l'ouverture vers l'autre et le dépassement des valeurs du guerrier que comprennent tour à tour le général Rokurota (charismatique Toshiro Mifune une fois de plus) et sa nemesis, cet autre général provoqué en duel qui au final, sera touché in-extrêmis par le discours et la chanson d'adieu de la princesse.


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Impossible de passer sous silence les rares scènes d'action où comme pour Les 7 samouraïs, Kurosawa choisit de filmer avec plusieurs caméras (la course-poursuite du général envers les éclaireurs), sans oublier la maîtrise topographique de l'endroit où se situe "la forteresse cachée", réserve naturelle effectivement difficilement accessible. Enfin, il y a ce personnage féminin assez unique chez Kurosawa qui fait géniale figure de témoin de la société japonaise moderne. Comme l'écrit assez justement Charles Tesson dans son livre consacré au cinéaste (*) :


"Impossible d'évoquer La forteresse cachée sans parler de la princesse Yuki, interprêtée par une débutante de 19 ans (Misa Uehara), lancée par Kurosawa. Son look (short, badine) fit fureur au Japon à l'époque. Il tient de l'héroïne de manga et fait penser aux actrices des films de Chine populaire (période Grand Bond), figures vaillantes de l'Armée Rouge, mais en plus sexy. C'est surtout une héroïne contestataire, presque gauchiste, portrait d'une femme moderne, annonciatrice des mutations des années 60."


Enfin oui, cela a été dit maintes et maintes fois, ce film en fait penser à un autre, situé dans une galaxie fort fort lointaine il y a bien longtemps mais même si les similitudes sont un peu grosses, elles s'arrêtent pour ma part à des points de détails qui heureusement font que chacun des films ont leurs propres points forts qui les font s'apprécier à leur juste valeur. Bien sûr, l'influence de Kurosawa est énorme, et pas seulement que sur Lucas mais passé ce stade, on a deux très bons films. L'un purement divertissant, et l'autre, celui de Kurosawa, à la fois divertissant mais réunissant des niveaux de lectures et de critique, des plans fantastiques (ahhh cette attaque dans l'escalier, un hommage au cuirassé Potemkine ?) et une richesse qui en font la patte des grands maîtres. Et des grands films.

5/6.


(*) Akira Kurosawa, collection grands cinéastes, Charles Tesson, éditions Le monde/Cahiers du cinéma.
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Anorya
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Re: Akira Kurosawa (1910-1998)

Post by Anorya »

Copié-collé aussi dans topic naphtalinippon. :o

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Sanjuro (Akira Kurosawa - 1962)


Le samouraï rônin Sanjuro Tsubaki prend sous son aile une bande de jeunes guerriers inexpérimentés et les aide à déjouer un complot contre le chambellan. Jouant de ruse avec les conspirateurs, Sanjuro se révélera un tacticien hors pair...


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"Tout au long du film, Sanjuro, faussement endormi dans un coin du plan, laisse d'abord les jeunes parler et, tel un script-doctor, un conseiller en scénario, démonte leur histoire pièce par pièce et dit comment écrire la scène suivante. Le film avance par bifurcations et renversements, non de situation mais d'analyse de la situation, comme dans une sorte de jeu de stratégie en direct ou plutôt de jeu vidéo en ligne où l'on joue à plusieurs contre un adversaire. Le plaisir du film, jubilatoire, vient d'un permanent travail de réécriture, comme si les choix de scénario étaient son vrai sujet. Difficile par conséquent de raconter Sanjuro, de le résumer, car il se savoure dans le temps réel de ces incessantes mutations scénaristiques, perpétuels réenchantements de l'intrigue en cours."
(Akira Kurosawa, collection grands cinéastes, Charles Tesson, éditions Le monde/Cahiers du cinéma.)


On pardonnera à Charles Tesson l'analogie avec le jeu vidéo qui n'a qu'un but comparatif dans les sensations ressenties envers l'oeuvre même si elle s'avère assez véridique en fin de compte puisque Sanjuro c'est ça, le tout dans un humour surprenant et assez marrant. Autant La forteresse cachée faisait sourire même si l'on pouvait rester méfiant envers ses deux anti-héros bien peu nobles, autant ici, le personnage en vieux filou rusé détonne d'autant plus que sa dégaine renvoie à un parfait vagabond qui n'a que faire des convenances sociales (on le sent gêné et même assez emmerdé de le voir se trimballer la maîtresse de maison et sa fille dans la quête des jeunes samouraïs :mrgreen: ). Etonnant aussi ce jeu de piste du scénario là où Yojimbo où l'on trouvait déjà notre ronin (samouraï sans maître), privilégiait certes des chemins tous aussi décalés mais sans doute plus linéaires (et sombre). Dans les deux cas, deux films qui vont chacun changer les règles des genres et apporter beaucoup d'oeuvres dans leur sillon. Si Yojimbo marque le western, Sanjuro apporte au film de sabre son esthétique sanglante qui va se faire jour de plus en plus à travers les futurs Zatoïchi et bien plus dans les jouissifs Baby Cart.

4,5/6.
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Re: Akira Kurosawa (1910-1998)

Post by hugo75011 »

Je viens de voir Vivre de Kurosawa.
Il est bouleversant et surtout à des moments où on s'y attend le moins. Comme lors du dîner avec la jeune fille, dans une ambiance de fête, lui reste les yeux dans le vide à réfléchir (ou pas). Et surtout la dernière demi-heure avec la reconstitution (tournure du scénario très intelligente !)
J'ai hâte de continuer cette aventure dans l'univers de Kurosawa, qui a l'air extrêmement varié :)

Ah oui j'ai découvert aussi :

Takashi Shimura = Mathieu Amalric

Le même regard et les mêmes rôles de type paumé :D C'est assez flagrant dans ce film surtout
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Re: Akira Kurosawa (1910-1998)

Post by Anorya »

hugo75011 wrote:
Ah oui j'ai découvert aussi :

Takashi Shimura = Mathieu Amalric

Le même regard et les mêmes rôles de type paumé :D C'est assez flagrant dans ce film surtout
La comparaison est intéressante. :mrgreen:
Mais chez Kurosawa, Shimura a aussi eu des rôles moins lunatiques. Il est par exemple le commissaire et mentor dans Chien enragé, le sage bonze de Râshomon. Dans Entre le ciel et l'enfer, il dirige la section policière où officie Tatsuya Nakadai. Dans les 7 samouraïs, c'est lui le leader avisé des guerriers... S'il a une figure bonhomme ou un peu hébétée, Kurosawa aura toutefois réussi à travers plusieurs seconds rôles à lui donner une importance non négligeable, il est un peu celui qui va canaliser les forces vives que sont Nakadai et surtout Mifune. Vivre où il occupe le premier plan, c'est un peu un beau cadeau qui lui est fait. ;)
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hugo75011
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Re: Akira Kurosawa (1910-1998)

Post by hugo75011 »

Anorya wrote:
hugo75011 wrote:
Ah oui j'ai découvert aussi :

Takashi Shimura = Mathieu Amalric

Le même regard et les mêmes rôles de type paumé :D C'est assez flagrant dans ce film surtout
La comparaison est intéressante. :mrgreen:
Mais chez Kurosawa, Shimura a aussi eu des rôles moins lunatiques. Il est par exemple le commissaire et mentor dans Chien enragé, le sage bonze de Râshomon. Dans Entre le ciel et l'enfer, il dirige la section policière où officie Tatsuya Nakadai. Dans les 7 samouraïs, c'est lui le leader avisé des guerriers... S'il a une figure bonhomme ou un peu hébétée, Kurosawa aura toutefois réussi à travers plusieurs seconds rôles à lui donner une importance non négligeable, il est un peu celui qui va canaliser les forces vives que sont Nakadai et surtout Mifune. Vivre où il occupe le premier plan, c'est un peu un beau cadeau qui lui est fait. ;)
Peut-être est-ce donc Amalric qui joue tout le temps les mêmes rôles :)
J'ai hâte de le voir ses autres films, surtout qu'il semble y avoir des passionnés de Kurosawa sur ce forum ^^
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Re: Akira Kurosawa (1910-1998)

Post by Demi-Lune »

Le duel silencieux (1949)

Pour qui admire Kurosawa, la petite musique qui est à l’œuvre ici saura à nouveau conquérir même si on a affaire à un film sans doute assez mineur au regard d'autres sommets de sa filmo.
Thématiquement, Le duel silencieux prolonge le précédent film de Kurosawa, L'ange ivre, qui relatait le dilemme moral d'un médecin alcoolique (Shimura) découvrant que le voyou (Mifune) à qui il a sauvé la vie était atteint de tuberculose. Kurosawa continue d'explorer cette idée de la maladie en transformant le dilemme moral de L'ange ivre en un conflit intérieur. En effet, il s'agit ici d'un médecin (Mifune) qui durant la guerre a eu le malheur de se couper tandis qu'il opérait un blessé atteint de syphilis. Le médecin comprenant parfaitement qu'il a été contaminé, le conflit intérieur réside dans le sacerdoce et le sacrifice qu'il s'est fixés de ne fonder aucune famille et de repousser sa promise qui l'attend à Tokyo... avec toutes les difficultés émotionnelles qu'une telle posture implique, on s'en doute. C'est donc un cas de conscience personnel que nous raconte Kurosawa, qui va impacter sur l'exercice professionnel du personnage qui se jette à corps perdu dans son métier salvateur comme pour oublier sa propre maladie.
D'un point de vue culturel, il pourra peut-être paraître bizarre que le médecin joué par Mifune ait dissimulé aussi longtemps sa maladie et préfère se faire des piquouses en cachette plutôt que de suivre un véritable traitement. Mais, c'est un postulat qui va conditionner la richesse et la beauté des enjeux émotionnels: il "faut" que l'entourage de Mifune découvre cette maladie longtemps après pour qu'on comprenne ce que le personnage a pu jusqu'ici endurer en s'imposant ce silence. L'humanisme de Kurosawa fait des merveilles avec des scènes poignantes car immensément dignes sur un sujet pourtant grave (remplacez dans le scénario la syphilis par le Sida, c'est du pareil au même). La force morale et la noblesse du personnage de Mifune suscitent l'admiration car le cinéaste montre à quel point l'injustice de ce sacerdoce est un renoncement déchirant, notamment en le mettant en perspective avec l'inconséquence du soldat opéré que Mifune retrouve par hasard.
Sous ses atours modestes (très peu de décors, peu de personnages, mise en scène plus classique), coincé entre L'ange ivre et le futur chef-d’œuvre Chien enragé, Le duel silencieux n'en demeure pas moins un Kurosawa hautement recommandable, le portrait d'un homme d'une droiture magnifique et magnifiquement interprétée par Mifune.
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Re: Akira Kurosawa (1910-1998)

Post by Anorya »

Vivre dans la peur (1955)


Tokyo, 1955. Kiichi Nakajima est un industriel proche de la retraite qui n'a qu'une idée en tête : s'exiler le plus vite possible. Ce chef de famille souhaite en effet se protéger et protéger les siens d'une menace qu'il juge très sérieuse et imminente : la menace nucléaire. Pour cela il pense à expatrier toute sa famille au Brésil sans tenir vraiment compte de leurs avis...


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"Tout autre est la folie visionnaire du héros de Vivre dans la peur (1955), riche industriel et père de famille, vieillard acariâtre interprêté par un Toshiro Mifune méconnaissable, alors âgé de 35 ans, Takashi Shimura ayant décliné le rôle. Après avoir décrit l'univers des classes moyennes ou des marginaux, Kurosawa filme pour la première fois la bourgeoisie industrielle de son pays et fait un portrait au vitriol de ses moeurs".
(Akira Kurosawa, collection grands cinéastes, Charles Tesson, éditions Le monde/Cahiers du cinéma.)


Coincé entre les immenses 7 samouraïs (1954) et Le château de l'araignée (1957), Vivre dans la peur sonne comme une étrange fausse note (c'est d'ailleurs son premier échec commercial à l'époque) dans la filmographie de Kurosawa, visiblement pas encore à l'aise (on est qu'à 10 ans de la fin de la guerre et des envois atomiques sur Hiroshima et Nagasaki) avec le sujet du nucléaire et sur lequel il reviendra plus tard avec Rêves et Rhapsodie en août. La faute non pas aux comédiens (Takashi Shimura joue dans le film mais a bien senti que le rôle du patriarche gesticulant n'était pas pour lui. Toutefois, même grimé à fond, Mifune s'en sort avec les honneurs. J'ai même été surpris de le voir assez sobre quand on connaît ses rôles dans les 2 films qui entourent Vivre dans la peur), mais à un scénario qui peine à nous faire véritablement comprendre les peurs du vieil homme. L'histoire finit lentement par se regarder avec une pointe de lassitude tant le sujet qu'on imagine devoir traiter encore plus subtilement à l'époque ou d'une manière détournée (Godzilla) n'est pas spécialement pour un Kurosawa habitué au lyrisme, même dans l'épure (cf le film d'après), d'autant plus que la majeure partie des personnages de la famille nous apparaissent assez antipathiques. Par moments même, le cinéaste en fait trop (l'allégorie finale avec le soleil contemplé par les deux personnages principaux est vue par Mifune comme la Terre qui se serait embrasée toute entière. La scène est belle cela dit). Enfin soulignons que le compositeur attitré de Kurosawa, Fumio Hayasaka, meurt pendant le tournage, ce qui n'aide pas. Ce dernier n'ayant pas finalisé la musique du film pour les dernières scènes, Kurosawa décide qu'il n'y en aura pas, ce qui prive là aussi l'oeuvre d'un certain apport bienvenu, n'en rendant le film que plus sec. Dommage.


2/6.
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Père Jules
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Re: Akira Kurosawa (1910-1998)

Post by Père Jules »

L'un des Kuro les plus décevants de la période avec un Mifune à la ramasse. :|