Akira Kurosawa (1910-1998)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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ATP
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Re: Akira Kurosawa (1910-1998)

Post by ATP »

Salut! Est-ce que le Blu Ray de Ran vaut le coup?
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Demi-Lune
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Re: Akira Kurosawa (1910-1998)

Post by Demi-Lune »

Un merveilleux dimanche (1947)

Avant L'ange ivre et Chien enragé, il y avait déjà l'étoffe d'un grand cinéaste à l’œuvre sur ce joli mélo.
L'argument tient sur un ticket de métro (des amoureux sans le sou se retrouvent pour passer, comme chaque semaine, leur dimanche ensemble... mais à quoi faire, lorsqu'on n'a les moyens de rien s'acheter?), mais le film gagne peu à peu sa plénitude grâce à l'humanisme déjà très affirmé de Kurosawa.
Comme pour les deux autres films précités, il s'agit de faire pièce à la tentation du désespoir face au délabrement de l'après-guerre. Les arrières-plans peints d'Un merveilleux dimanche ont beau être hantés par la désolation, et notre couple balloté de déceptions en déveines à l'ombre de leurs rêves qui ne se concrétiseront sans doute pas, Kurosawa exalte les vertus humaines de l'attachement, du partage, de la détermination comme autant de passions irréductibles et salutaires. Les cyniques trouveront cela naïf. Mais la sincérité du geste culmine dans cette scène très casse-gueule où l'héroïne prend directement à partie le public, appelé à communier en effort et en empathie dans un même élan combattif. Le miracle cinématographique que Kurosawa réserve alors n'en est que plus marquant pour qui aura été touché par ces jeunes amoureux sans avenir. La fin sur le quai de la gare est vraiment belle... Au-delà des problèmes de rythme et d'un duo d'acteurs parfois terne, on sent une véritable sensibilité et une maîtrise technique/esthétique dans ce film méconnu. On pourra le trouver mineur au regard des classiques à venir, mais il recèle pourtant une tendresse et un message parmi les plus émouvants du maître. Coup de cœur.
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Demi-Lune
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Re: Akira Kurosawa (1910-1998)

Post by Demi-Lune »

Scandale (1950)

Je crois que c'est ma première réelle déception concernant Kurosawa. Difficile, en effet, de voir dans Scandale autre chose qu'un opus mineur. En dépit de la vitalité indéniable de la réalisation et du montage, l'Empereur se coltine laborieusement cette histoire de glose sur une photo parue dans un tabloïd. Plutôt que d'approfondir les conséquences du pataquès médiatique sur la réputation du couple pris dans la tourmente (Mifune/Yamaguchi), Kurosawa dévie sur le personnage d'avocat joué par Shimura et sur des thématiques plus personnelles comme l'honneur ou le dévouement. Le problème, c'est qu'il n'y va pas avec le dos de la cuillère, là ! Généralement pudique et dosé, l'humanisme du cinéaste s'empèse ici dans le larmoyant et le lourdingue (la fille leucémique, la caractérisation de Shimura, la rédemption au procès). Un trop-plein qui plombe progressivement le film.
ATP
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Re: Akira Kurosawa (1910-1998)

Post by ATP »

Bonjour,
Quelqu'un sait ce que valent ces éditions de Vivre et Le Garde du Corps, côté qualité d'image? Ma boutique de DVD les vend pour respectivement 10 et 13€...
http://www.priceminister.com/mfp/202748 ... id=1069244
http://www.priceminister.com/mfp/203067 ... id=1076562
J'ai surtout entendu parler pour ces 2 films des éditions avec une pochette orangée (je ne sais plus de quel éditeur il s'agit), à la qualité apparemment assez décevante ; mais je ne connaissais pas ces 2 autres éditions...
Cololi

Re: Akira Kurosawa (1910-1998)

Post by Cololi »

J'avais déjà vu Le garde du corps et les 7 samouraïs. Le 1° est un bon film ... et le 2° un chef d'œuvre.

Mais j'ai eu le bonheur de découvrir Ran ! :shock:
C'est vraiment un des films les plus géniaux de l'histoire. Perfection des décors, de la photographie, de la dramaturgie, et même de la musique.
Kurosawa passe au grade de maître pour moi (au côté de Lang, Leone, Pasolini et Bergman)
Last edited by Cololi on 17 Mar 15, 21:40, edited 1 time in total.
ATP
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Re: Akira Kurosawa (1910-1998)

Post by ATP »

Je te recommande Le Château de l'Araignée et La Forteresse Cachée pour continuer! (et Entre le Ciel et l'Enfer dans sa veine plus contemporaine)
Cololi

Re: Akira Kurosawa (1910-1998)

Post by Cololi »

Est il vain d'attendre des sorties BR pour ces films ?
ATP
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Re: Akira Kurosawa (1910-1998)

Post by ATP »

A ce qu'il paraît c'est plus ou moins prévu par Wild Side, sans qu'il n'y ait eu d'annonce officielle ni de date présumée, pour l'instant il faut passer par l'import... j'aimerais bien savoir où ils en sont en tout cas.
Cololi

Re: Akira Kurosawa (1910-1998)

Post by Cololi »

C'est surtout que je n'aime pas acheter des DVD pour voir le BR sortir qq mois après ...
Et puis j'ai découvert les 7 Samouraïs par le BR (Ran aussi ... mais c'est en couleur et pas la même époque) ... et franchement sans avoir vu le DVD j'ai l'impression que ça apporte beaucoup à la beauté du film.
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Jeremy Fox
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Re: Akira Kurosawa (1910-1998)

Post by Jeremy Fox »

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Thaddeus
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Re: Akira Kurosawa (1910-1998)

Post by Thaddeus »

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Un merveilleux dimanche
Le conflit vient de s’achever, et aux deux extrémités du monde les cinématographies nationales se rejoignent. Tourné comme un documentaire, en caméra cachée, dans les rues de Tokyo miné par la défaite japonaise, cette chronique d’un quotidien misérable procède d’une démarche similaire au néoréalisme italien de l’immédiat après-guerre. La pudeur de Kurosawa infléchit le récit vers une émotion allusive et fait participer aux joies, aux peines et au désarroi d’un jeune couple d’amoureux désargentés, qui affrontent les vicissitudes de l’existence en se réfugiant dans le rêve, seul vecteur possible de miracle. Dans une disposition d’esprit propice, ils percevront ainsi les accents d’une musique irréelle au sein d’une salle de concert vide : point d’orgue de ce fort joli film, plein de charme et de tendresse. 4/6

L’ange ivre
Le terme de réalisme poétique, avec ses variantes sémantiques telles que "fantastique social" ou "populisme tragique", s’applique ici parfaitement à la notion de destin, qui fait basculer l’histoire dans le domaine de la fable, voire de la parabole christique, et à la figure de truand interprété par Mifune : moins un gangster à la Scarface qu’un mauvais garçon poursuivi par la fatalité de son milieu, façon Pépé le Moko. Fondée sur la métaphore du cloaque, en écho à la maladie incurable du héros, l’œuvre dépeint avec pessimisme le Japon d’après-guerre, gangrené par le marché illégal et la misère, en transfigurant tout un réseau thématique (la recherche du double, la rédemption, la nostalgie de la jeunesse…) par l’apport du film noir et le croisement des éléments expressionnistes. 4/6

Chien enragé
C’est un peu Le Voleur de Bicyclette reconfiguré dans le cadre du film criminel, et exporté au Japon. Autour de la recherche de l’arme d’un flic, Kurosawa continue, dans la droite lignée de l’opus précédent, son état des lieux inquiétant de la société nippone et suit, avec un vrai sens du décor et des accessoires (tentures, voilages, cigarettes, téléphones), et dans un climat asphyxiant et caniculaire (voir les corps des danseuses entassées, en sueur), la dérive de son héros au cœur des quartiers déshérités et des bas-fonds sordides de Tokyo. Porté par une urgence fiévreuse, dont la lucidité désespérée sur la finitude tragique des hommes est exempte de tout misérabilisme, ce parcours initiatique au croisement du tableau social, de la fable morale et du polar existentiel conserve une vraie force. 4/6

Scandale
L’auteur dit avoir voulu faire un film de protestation, directement lié à la montée de la presse au Japon et à son habituelle confusion entre liberté et abus. Son intérêt réside principalement dans le glissement qui s’opère du réquisitoire contre les dérives de la permissivité démocratique vers la fable morale sur le rejet et la honte de soi, avec comme enjeu central la reconquête difficile de la dignité par un personnage comprenant que chacun de ses actes l’engage et qu’il a des comptes à rendre à l’existence. Ici la métamorphose rédemptrice est affaire de combat intérieur mais aussi d’appartenance à un groupe (d’où ces belles scènes de chant collectif par lesquelles s’affirment la volonté d’une conscience) : le chemin est long pour assumer le regard de l’autre afin de se réconcilier avec soi-même. 4/6

Rashōmon
L’intérêt historique du film demeure, mais s’il reste aussi fondamental, c’est bien davantage par l’extraordinaire puissance expressive qui s’y développe. Au sommet de ses moyens de cinéaste, Kurosawa médite sur la fragilité du témoignage humain en l’inscrivant dans une construction pirandellienne et une forme de mysticisme panthéiste qui imprégnera toute son œuvre – la forêt vibre et palpite, les esprits cohabitent avec les hommes, les frontières n’existent plus entre les limbes et la réalité terrestre, le monde est sublimé en une symphonie d’ombres et de lumières. Et en dernier ressort, face au désarroi et à la douleur des êtres, un moine retrouve la foi en recueillant, sous l’ombre protectrice d’un temple bouddhiste, un bébé abandonné : la seule chose que nous impose cette œuvre capitale, c’est son humanisme absolu. 6/6
Top 10 Année 1950

L’idiot
Malgré la triple transposition spatiale (de la Russie au Japon), temporelle (du XIXème siècle au début des années 50) et sociale (de l’aristocratie à une bourgeoisie aisée), cette adaptation demeure très fidèle à l’univers dostoïevskien, créant un vertige d’amour et de mort dont la lenteur hiératique souligne l’aliénation mais pas le renoncement. Kurosawa y déroule sur fond de neige à la fois purificatrice et hallucinatoire le drame de l’individu happé entre ses aspirations profondes et les contraintes sociales. Son pessimisme est contrebalancé par sa foi omniprésente en l’individualité, la vérité de l’"idiot" : à défaut de parvenir à concilier le besoin de répondre à l’appel de ses pulsions et le désir de s’intégrer, s’opère ici un apaisement à la lumière déclinante des bougies qui finissent par s’éteindre. 4/6

Vivre
Cette conception humaniste, Kurosawa la reconduit avec ferveur dans ce superbe drame intimiste, qui suit les derniers mois d’un mort en sursis consacrant tous ses efforts à la construction d’un parc pour enfants et donner ainsi un sens à sa vie. L’"illumination" du héros (Shimura dans son plus beau rôle) est exprimée sans aucun didactisme, le cinéaste restant attaché au prosaïsme des choses et des actes dans leur dimension la plus quotidienne, comme s’il était convaincu que chaque homme, à son niveau, avait le pouvoir de transfigurer le monde par la grâce de son altruisme et de ses actions salutaires. C’est ainsi que la maladie qu’il porte en lui s’extériorise dans ce parc où il finit par s’éteindre, avec sourire sur la balançoire et manteau de neige qui le recouvre. C’est très beau. 5/6

Les sept samouraïs
Trois heures et demie d’affrontements prodigieux et de péripéties mouvementées, s’articulant autour d’un contexte social décrit en détail, d’une dizaine de personnages formidablement campés, et grimpant crescendo jusqu’à un morceau de bravoure final d’une demi-heure, furieuse bataille épique de pluie et de boue. La fresque est ample et inflige un sérieux camouflet au formalisme sévère du cinéma japonais. Le propos est universel : qu’ils soient pauvres ou riches, la morale commande aux hommes d’honneur (les samouraïs) de venir en aide à leurs frères humains, ces humbles qui apprennent les vertus du courage et de la solidarité, et qui en sont les vrais héros. Ainsi le film célèbre la victoire de la charrue sur l’épée, et de la paysannerie sur la chevalerie. Un grand classique à la hauteur de sa réputation. 5/6
Top 10 Année 1954

Le château de l’araignée
Cette transposition nippone de Macbeth (Kurosawa est un grand admirateur de Shakespeare) est une avalanche de tableaux plus expressionnistes et plastiques les uns que les autres, dont l’inexorable mouvement de violence, de folie et de mort montre l’engloutissement d’un monde et métaphorise l’isolement d’un Japon conquérant qui se croit à tort invincible. Toshiro Mifune y livre une interprétation déchaînée, tandis que le cinéaste tire tout le parti d’une intrigue pleine de manipulations, de conspirations et de trahisons, avec final furieux à la clé et un chapelet d’images saisissantes – cavalcade dans le labyrinthe sylvestre, cheval fou, assaut final sous les flèches, visions fantastiques d’oiseaux chassés de la forêt animée, qui font basculer le film dans un onirisme surréel. 4/6

Les bas-fonds
Dans cette adaptation de Gorki, les deux solutions au dilemme existentiel, la spiritualiste (échappée vers le haut) et la matérialiste (enracinement insistant par le bas) ne font que s’équilibrer avant de se détruire mutuellement. Optant par une sorte de théâtre-filmé en décor unique, qu’il revendique et exploite pleinement, le cinéaste y observe le grouillement d’une fange sordide où la hiérarchie sociale reconduit les inégalités, où la misère proroge les rapports de pouvoir, où les personnages se jouent la comédie les uns aux autres et se mentent à eux-mêmes afin de supporter l’atrocité du quotidien. À peine éclairée par quelques touches d’ironie ou d’humour désespéré, l’œuvre est une descente aux enfers fataliste pour laquelle il n’existe pas de retour, et qui dispense un noirceur absolue. 4/6

La forteresse cachée
Tel un contrechamp ludique au Château de l’Araignée, ce magnifique film d’aventures témoigne d’une aisance narrative hors du commun, entremêle l’humour, le suspense et l’action une fresque mouvementée, pleine de fleuves et de chemins, d’espaces ouverts et de frontières, et où chaque scène déploie de façon jubilatoire les potentialités de la précédente. Il propose aussi une morale de l’initiation, de la générosité et du sacrifice, dont la mystique élaborée se nourrit tout autant d’un arrière-plan alchimique que de préoccupations humanistes, et même féministes à travers sa princesse à la délicatesse sauvage, femme de tête, libre, fougueuse et contestataire. Savoir que ce film est la principale influence de Lucas pour Star Wars achève d’en faire l’un de mes préférés de la carrière du cinéaste. 5/6
Top 10 Année 1958

Les salauds dorment en paix
Entre deux fresques médiévales, Kurosawa revient à un cadre contemporain en dénonçant le pourrissement qui règne dans la grande industrie nippone. L’introduction de ce film noir sur la ruine morale du Japon moderne donne le ton : un mariage est commenté par des reporters sarcastiques, conscients qu’il n’est que la vitrine respectable de l’illégalité régnant à tous les échelons du pouvoir. La vengeance est un plat qui se mange froid mais le facteur humain grippe souvent la mécanique de son exécution, et nuance la couleur de ce que l’on a trop vite fait de catégoriser en bien ou en mal. C’est tout l’enjeu de la réflexion, qui puise dans la perversion des valeurs du bushido, transposées entre cadres et patrons, le constat pessimiste d’une chaîne sans fin, garantissant l’impunité des puissants corrompus. 4/6

Le garde du corps
Les jidai-geki de Kurosawa imposent de plus en plus l’image du héros solitaire et supérieur, qui se joue de ses ennemis en adoptant une attitude volontiers cynique et opportuniste. Une ironie cocasse baigne cette série d’affrontements dont la brutalité est tempérée par un humour à la limite du burlesque : ici un chien trimballe une main coupée, là un géant patibulaire joue de la massue. Multipliant tactiques et manipulations individualistes, parlementant pour mieux agir à sa guise, le protagoniste tire son parti de la lutte des clans et ne dévoile qu’in extremis un altruisme modéré. De l’autre côté des Alpes, un auteur trouvera dans cette vision sèche, narquoise et distanciée, usant d’une remarquable confrontation du mouvement et de l’immobilité dans l’image, l’une de ses principales sources d’inspiration. 4/6

Sanjuro
Suite des aventures du samouraï errant, encore meilleure que l’original. Engagé malgré lui dans un combat déséquilibré contre la corruption des puissants, notre héros évolue, brise les schémas de déférence à son égard tout en ayant le souci d’enseigner, fait alliance avec de jeunes et naïfs idéalistes car il partage leur colère. Mené tambour battant, le film avance par bifurcations et renversements, remodèle en permanence les analyses de ses enjeux, comme un jeu de stratégie en direct où il s’agit de faire marcher sa tête plutôt que ses bras. Derrière la légèreté du style et l’humour mordant des situations, c’est un éloge de la non-violence qui se profile (voir le massacre perpétré avec dégoût ou le combat final expédié par une lame vive dans un geyser de sang). Un excellent divertissement. 5/6

Entre le ciel et l’enfer
Mis en scène avec une minutie quasi documentaire et un art consommé de l’intensité dramatique, ce formidable polar organise l’affrontement d’un homme et de son double et développe une intrigue diabolique, un cas de conscience dignes de Fritz Lang. Son construction en deux parties, que coupe un magistral exercice de suspense (la scène du train) illustre la dichotomie entre l’opulence du monde des nantis et la détresse des bas-fonds ravagés par la drogue : la belle idée du cinéaste est de faire de l’obscure motivation du ravisseur, qui considère tout signe extérieur de richesse comme une provocation, une affaire de ressentiment, de haine sociale rageuse et arbitraire. Entre le ciel et l’enfer de sa propre essence, le cinéma de Kurosawa se refuse ici à choisir, et assume sa grandeur comme sa perversion. 5/6

Barberousse
Trois heures pour raconter le passage de l’égoïsme et de l’ambition individuelle à l’altruisme le plus désintéressé. Pour éclairer le malheur des miséreux dans le Japon provincial du début du XIXè siècle, en suivant le quotidien d’un vieux docteur bourru, pétri d’humanité, qui soigne les corps autant que les âmes. Pour vibrer à la confession déchirante d’une mère tremblante de désespoir, au témoignage en flash-back d’un agonisant qui se remémore son amour perdu, ou à la douceur d’une jeune patiente veillant sur son médecin, malade à son tour – tout témoigne d’une pudeur d’évocation sans faille. Trois heures pour, au final, pleurer devant le miracle invoqué par les supplications de quelques vieilles femmes autour d’un puits : ce que nous enseigne ce film bouleversant, digne de Dostoïevski, c’est la valeur noble et universelle de la compassion. 6/6
Top 10 Année 1965

Dodes’kaden
Kurosawa n’allait pas bien (il a fait une tentative de suicide à cette époque). Avec ses éclopés de la vie, ses laissés-pour-compte d’une société impitoyable, son architecture composée d’unités éclatées, de cercles, de places vides, de lignes droites, ses personnages bigarrés qui forment autant d’insularités détachées les uns des autres, son univers visuel très particulier (petit théâtre hétéroclite baigné dans une enclave de cloaques-bidonvilles, couleurs crues, violentes, blafardes, sulfureuses, conduisant parfois le récit à l’orée du fantastique et du fantomatique), ce film sans doute très personnel jouxte le mélo néoréaliste à des références culturelles diverses (Dostoïevski, Beckett), et déploie une sensibilité franchement dépressive. Car ici chacun vit dans son monde et nulle rencontre n’est possible. 3/6

Dersou Ouzala
On peut le lire comme un contre-pied au précédent. Cette fois Kurosawa s’enivre de grands espaces, s’abandonne à la majesté d’un cadre grandiose, et suit un destin, un choix de vie qui s’ouvrent à l’état sauvage et à l’ordre de l’univers. C’est l’histoire d’une amitié, scellée par la marche, entre un explorateur ethnographe et écrivain et un chasseur de la taïga décrypteur des scénarios du cosmos, qui invite à la redécouverte d’une communion panthéiste, d’un sentiment sacré qui doit lier l’homme à sa mère nature. Leur interaction, fondée sur l’opposition entre raison et croyance mais n’aboutissant à aucune complétude, est racontée le long d’un récit aux accents de poème-essai écologique qui accuse une filiation nette avec l’œuvre de Flaherty. Extrêmement lent et contemplatif, le film est aussi un peu ennuyeux. 3/6

Kagemusha
Retour aux sources, affichant une ambition et une idée de grandeur qui imposent méchamment l’admiration. C’est le démiurge Kurosawa qui revient ici, avec la ferme intention de ne pas faire les choses à moitié. Pendant cent cinquante minutes d’une splendeur absolue, le film aligne les images stupéfiantes, dans une prise de vue à la plastique somptueuse – messagers dévalant des escaliers en pierre, armures d’or et d’argent, rigueur géométrique des batailles peintes de la Renaissance, claquement des oriflammes, rêveries expressionnistes, donjons enflammés… Le propos est à l’avenant, profonde méditation sur les ambivalences du pouvoir, la fragilité des apparences et la dualité des êtres, qui atteste de la croyance de son auteur en la transmission par amitié, élection ou convergence éthique. Une réussite grandiose. 5/6
Top 10 Année 1980

Ran
Pourtant, à en croire l’artiste lui-même, ce n’était qu’une répétition, le banc d’essai pour son grand-œuvre. Retrouvant Shakespeare (cette fois, il adapte Le Roi Lear), Kurosawa bat d’autres records de majesté esthétique et orchestre une nouvelle symphonie de peintures au graphisme pur, suite de tableaux dantesques qui mise sur une harmonieuse alternance entre vitesse frénétique et immobilité, et où la stylisation extrême (c’est une chorégraphie de mouvements et de couleurs – rouge, noir et jaune feu) formalise un discours profondément douloureux. Le cinéaste y dépeint rien moins que le chaos s’abattant sur terre, la vanité, la folie et la solitude des hommes, l’implosion du pouvoir et de son système autarcique, la marche tragique du destin, en un Apocalypse Now nippon d’une suprême puissance dramatique. 6/6
Top 10 Année 1985

Rêves
Huit contes juxtaposés dans une cohérence presque unanimiste, et conçus comme un seul hymne aux vertus universelles. Écartelé entre le souvenir du paradis perdu et l’horreur du cauchemar contemporain (spectre de la catastrophe nucléaire, rupture avec la nature), Kurosawa invoque la culture shintoïste et animiste (la parade nuptiale des renards), fait revenir les fantômes de la guerre, plonge dans les entrailles chtoniennes d’un monde devenu lunaire, et finit sur l’image heureuse d’un vieillard devant le mouvement des moulins à eaux, dont les roues font tourner les cycles de la vie. Sa quête du beau est ainsi liée à une réflexion sur le monde et l’existence. L’ensemble est inégal, un peu statique, prêchant sans doute un peu trop son discours, mais recèle sa part de magie. 4/6

Rhapsodie en août
Un film apaisé et serein, basé sur une intrigue très simple et fonctionnant sans doute comme un exorcisme pour le cinéaste – tout y tourne autour du souvenir jamais oublié d’Hiroshima. Autour d’un réseau d’alliances et de mésalliances entre la génération traumatisée des grands-parents, qui sait, celle innocente des petits-enfants, qui découvre, et celle, dénigrée, qui fait l’intermédiaire et qui oublie, le film s’attache à perpétuer une mémoire, la transmission opaque d’un savoir et d’une volonté de réconciliation avec l’histoire. Et si le vieux maître élude la responsabilité japonaise dans la guerre, il sait en revanche fustiger avec malice l’évolution de ses compatriotes agenouillés devant le dieu dollar. La chronique est belle, douce, lumineuse, mais aussi assez mineure. 3/6


Mon top :

1. Rashōmon (1950)
2. Barberousse (1965)
3. Ran (1985)
4. Kagemusha (1980)
5. Les sept samouraïs (1954)

Immense artiste, évidemment, que ce monument du cinéma japonais – et mondial, tout simplement. Imagier unique, dont les œuvres sont autant de splendeurs picturales, Kurosawa a surtout développé une conception éthique à la résonnance universelle, dont les préoccupations humanistes n’ont jamais atténué la lucidité. Les sommets de sa filmographie sont entrés dans mon panthéon.
Last edited by Thaddeus on 2 Dec 18, 12:28, edited 4 times in total.
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Jeremy Fox
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Re: Akira Kurosawa (1910-1998)

Post by Jeremy Fox »

Cette semaine carlotta nous propose la reprise de 9 films de Kurosawa. On commence la semaine avec ses films de jeunesse et notamment Qui marche sur la queue du tigre, chroniqué par Antoine Royer.
villag
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Re: Akira Kurosawa (1910-1998)

Post by villag »

ATP wrote:Je te recommande Le Château de l'Araignée et La Forteresse Cachée pour continuer! (et Entre le Ciel et l'Enfer dans sa veine plus contemporaine)
La Forteresse cachée : mon Kurosawa préféré ; j’attends toujours sa sortie en BR .....
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Strum
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Re: Akira Kurosawa (1910-1998)

Post by Strum »

Jeremy Fox wrote:Cette semaine carlotta nous propose la reprise de 9 films de Kurosawa. On commence la semaine avec ses films de jeunesse et notamment Qui marche sur la queue du tigre, chroniqué par Antoine Royer.
Un des deux derniers Kurosawa que je n'ai pas vus. Je m'en réjouis d'avance.
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Jeremy Fox
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Re: Akira Kurosawa (1910-1998)

Post by Jeremy Fox »

On poursuit le cycle Kurosawa en salles avec Je ne regrette rien de ma jeunesse, toujours chroniqué par Antoine Royer.