Satyajit Ray (1921-1992)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Viggy Simmons
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Re: Satyajit Ray (1921-1992)

Post by Viggy Simmons »

bruce randylan wrote:Et non, j'avais des contraintes sociales :mrgreen:
Il y a au final plusieurs films que je ne pourrais pas voir au final : l'intermédiaire, enfermé dans les limites, Ganashatru, le programme 3 de court-métrages et sans doute l'adversaire
Ce serait d'ailleurs une bonne idée qu'un éditeur DVD sorte la trilogie de Calcutta. Les films sont magnifiques, sans doute les plus sombres et désespérés que Ray ait jamais tournés.
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Alexandre Angel
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Re:

Post by Alexandre Angel »

Marcus wrote:Vu hier La Maison et le Monde (1984), dont le titre m'intriguait depuis qq temps.

Nikhil est un dignitaire de la haute société, mariée à Bimala. Nikhil est un homme éduqué et ouvert, qui refuse que sa femme, elle-même éduquée, s’enferme dans les traditions du pays et reste cloîtrée à la maison. Il l’entraîne au dehors visiter le monde, l’incite à rencontrer d’autres hommes, elle qui n’a connu que lui avant le mariage. A cette fin, Nikhil accueille pour quelques temps Sandip, ami d’enfance et aujourd’hui leader du mouvement Swadeshi, qui prône le boycott de tout produit étranger et notamment anglais (le film se déroule au moment de la partition du Bengale). Bimala va peu à peu tomber sous le charme de Sandip, et Nikhil, tout en s’opposant aux idées de Sandip, choisit de laisser sa femme aller au bout de son expérience. Dans le même temps, les discours de Sandip font monter la colère et le ressentiment des villageois.

Le film est adapté d’un roman de Tagore et traite des problèmes de son époque: la partition du pays, l’opposition entre l’Inde et l’Angleterre, le rapport entre les hindous et les musulmans, les riches et les pauvres. Pas de parti pris, pas de manichéisme, chacun à ses raisons d’agir ainsi et personne ne détient la vérité. Pour ajouter aux nombreux problèmes soulevés, Ray articule le politique à l’amour en développant un triangle amoureux construit autour du mari, de sa femme, et de son meilleur ami. Cette idée permet au cinéaste de s’intéresser à la condition féminine (ce n’est pas la première fois) et de dresser in fine un magistral portrait de femme, femme moderne, qui s’émancipe dans cette nouvelle société, prise entres les problèmes politiques qui s’infiltrent jusque dans sa maison et sa situation personnelle, prête à basculer à tout moment.

Comme souvent chez Ray, le tout est traité sans effusion (de voix, d’effets de cinéma). Il refuse les affrontements et préfère le dialogue courtois et le non-dit. La mise en scène simple, j'aurais envie de dire douce, du cinéaste, à base de plans fixes et de champs contrechamps, observe les débats de ses personnages, montre leurs contradictions, leurs interrogations. Le film est extrêmement bavard, car tout passe par les dialogues et les informations délivrées par les acteurs, on sort très peu de la maison du couple. C’est là que le bat peut blesser si l’on n’arrive pas à s’intéresser aux problématiques soulevées.

Un très beau film (en tout cas l’un des plus beaux que j’ai vu de Ray), triste aussi, car l’accomplissement de la femme n’ira pas sans dommage. Un film assez méconnu qui mériterait un peu plus de considération de la part des éditeurs (en fait, c’est tout Satyajit Ray qui mériterait un peu plus de considérations, même si FSF a l’air de vouloir faire un effort, en espérant que ça continue).
C'est bien mais tout de même austère. Je ne conseillerais pas au novice chez Ray de commencer par celui-là. En fait, je crois que La Maison et le Monde lance la dernière manière du cinéaste indien qui s'achèvera avec Agantuk, en 1991. Dépouillée, statique, discursive..
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Demi-Lune
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Re: Satyajit Ray (1921-1992)

Post by Demi-Lune »

Vu La grande ville et je me demande si ce n'est pas le chef-d’œuvre de Satyajit Ray.
Dense, humain, profond, universel... Une forme d'aboutissement sur le plan narratif (2h15 et pas une scène qui soit superflue ou ennuyeuse) et sur le plan des portraits, pour un formidable film qui dit énormément de choses sur la société indienne à l'heure des grands défis économiques de Nehru, et qui est un plaidoyer magnifique pour l'émancipation de la femme.
Je connais très mal Ozu, et Naruse pas du tout, mais au-delà de ces cinéastes évoqués précédemment, ce film pourrait effectivement participer d'un mouvement de fond du cinéma international sur le passage à la modernité. De mon côté, ça m'a fait penser par certains aspects au Kurosawa contemporain. Ça pourrait très bien être japonais.
Madhabi Mukherjee est inoubliable. Son visage, tantôt boudeur et barré d'une ride de sourcils froncés, tantôt illuminé d'un sourire enfantin, incarne à lui tout seul la magie secrète du cinéma humaniste de Satyajit Ray.
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Jack Carter
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Re: Satyajit Ray (1921-1992)

Post by Jack Carter »

Demi-Lune wrote:Vu La grande ville et je me demande si ce n'est pas le chef-d’œuvre de Satyajit Ray.
Dense, humain, profond, universel... Une forme d'aboutissement sur le plan narratif (2h15 et pas une scène qui soit superflue ou ennuyeuse) et sur le plan des portraits, pour un formidable film qui dit énormément de choses sur la société indienne à l'heure des grands défis économiques de Nehru, et qui est un plaidoyer magnifique pour l'émancipation de la femme.
Je connais très mal Ozu, et Naruse pas du tout, mais au-delà de ces cinéastes évoqués précédemment, ce film pourrait effectivement participer d'un mouvement de fond du cinéma international sur le passage à la modernité. De mon côté, ça m'a fait penser par certains aspects au Kurosawa contemporain. Ça pourrait très bien être japonais.
Madhabi Mukherjee est inoubliable. Son visage, tantôt boudeur et barré d'une ride de sourcils froncés, tantôt illuminé d'un sourire enfantin, incarne à lui tout seul la magie secrète du cinéma humaniste de Satyajit Ray.
:D
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Re: Satyajit Ray (1921-1992)

Post by Rick Blaine »

Demi-Lune wrote:Vu La grande ville et je me demande si ce n'est pas le chef-d’œuvre de Satyajit Ray.
8)
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Alexandre Angel
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Re: Satyajit Ray (1921-1992)

Post by Alexandre Angel »

Demi-Lune wrote:Ça pourrait très bien être japonais
Je crois que la culture japonaise entretient plus d'affinités avec la culture indienne qu'avec tout autre culture asiatique. Mais c'est un ressenti, une intuition : je n'ai pas du tout l'érudition pour étayer cela.
Pour m'en tenir aux films, il me semble que cette affinité est à chercher dans ce mélange unique d'opacité et de familiarité qui caractérise Ray et Ozu, justement.
Cela dit, pour avoir devisé avec un ami partageant la même passion que moi pour le maître japonais, j'en suis arrivé à croire qu'Ozu est le plus grand cinéaste du monde, s'il fallait en choisir un.
Personnellement, aucun film ne me rend plus heureux qu'un film d'Ozu. J'en ai encore fait l'expérience l'autre soir avec la projection du magnifique Herbes flottantes. Mais Ozu et magnifique forment un pléonasme.
bruce randylan
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Re: Satyajit Ray (1921-1992)

Post by bruce randylan »

Alexandre Angel wrote:
Demi-Lune wrote:Ça pourrait très bien être japonais
Je crois que la culture japonaise entretient plus d'affinités avec la culture indienne qu'avec tout autre culture asiatique. Mais c'est un ressenti, une intuition : je n'ai pas du tout l'érudition pour étayer cela.
Ah ouais, tiens, ce n'est pas une notion qui ne me viendrait pas à l'esprit... Je trouve même qu'il n'y a pas pays plus opposé, du moins actuellement. :mrgreen:
Lors de mon voyage en Inde (du nord) il y a 3 ans, notre séjour a suivi celui d'une japonaise quelques jours et c'était assez marrant de suivre ça. Entre la politesse, courtoisie, propreté maniaque, candeur des japonais(es) et l'aspect beaucoup plus "brutes de décoffrage" des indiens (ça bouscule, ça tripote les étrangères dès que possible, ça gruge à fond, ça parle très fort, une certaine indolence professionnelle, niveau hygiène c'est loin d'être gagné, bling-bling à outrance...). Sans parler du contrastes des religions majoritaires dans les deux pays.
La Corée et le Japon sont beaucoup plus proches (et l'histoire entre les deux pays l'expliquent facilement).

Mais c'est vrai que la sensibilité intellectuelle (et bengalie) de Satyajit Ray n'est sans doute pas la plus représentative de l'Inde et l'ouverture sur le monde (notamment littéraire) du cinéaste est assez proche au final d'un Kurosawa.
Après, je connais pas vraiment la société indienne 60's si ce n'est au travers d'une poignée de films, donc forcément déformants (un peu comme peu comme le tourisme sans doute).
"celui qui n'est pas occupé à naître est occupé à mourir"
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Alexandre Angel
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Re: Satyajit Ray (1921-1992)

Post by Alexandre Angel »

bruce randylan wrote:Mais c'est vrai que la sensibilité intellectuelle (et bengalie) de Satyajit Ray n'est sans doute pas la plus représentative de l'Inde et l'ouverture sur le monde (notamment littéraire) du cinéaste est assez proche au final d'un Kurosawa.
Voilà, ma réflexion ne passait que par un ressenti esthétique, et les rêveries de l'imaginaire. D'un point de vue sociétal, c'est une autre paire de manches. (alors comme ça, ils sont tripoteurs les Indiens? :mrgreen: )
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Demi-Lune
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Re: Satyajit Ray (1921-1992)

Post by Demi-Lune »

Redécouverte admirative de Charulata et envie de faire un top (ça faisait longtemps).

Chef-d’œuvre
La grande ville (1963)
La complainte du sentier (1955)

Grand film
L'invaincu (1956)
Charulata (1964)
Le monde d'Apu (1959)

Très bon
Le lâche (1965)
Délivrance (1981)

Pas mal
Les joueurs d'échec (1977)
Kanchenjungha (1962)

Pas accroché - à retenter à l'occasion
Le héros (1966)
La déesse (1960)
Sikkim (1971)
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Thaddeus
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Re: Satyajit Ray (1921-1992)

Post by Thaddeus »

Demi-Lune wrote:Redécouverte admirative de Charulata
:D

Précipite-toi sur Des Jours et des Nuits dans la Forêt, un de ses plus beaux films.
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Demi-Lune
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Re: Satyajit Ray (1921-1992)

Post by Demi-Lune »

Thaddeus wrote:Précipite-toi sur Des Jours et des Nuits dans la Forêt, un de ses plus beaux films.
Yep je l'ai en stock, tout comme L'adversaire, Le salon de musique, Trois filles, Tonnerres lointains et La maison et le monde.
La récente rétrospective à la Cinémathèque était plus que bienvenue pour découvrir certaines de ses raretés.
Dommage que les séances ne coïncident que rarement avec mes disponibilités...
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Thaddeus
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Des jours et des nuits dans la forêt (1970)

Post by Thaddeus »

D'ailleurs, hop.


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Partie de campagne



Deux hommes, allongés à même le sol, méditent sur la terrasse d'une villa indienne. Dans une indolence proche de la torpeur, ils regardent dans le vague. Il fait chaud. Tout est calme. Des animaux passent à proximité. Tout juste perçoit-on le tintement étouffé de leurs clochettes. Les bruits disparaissent dans la touffeur de l'air. Le temps est suspendu. La caméra est immobile, légèrement en retrait comme pour ne pas troubler la lassitude désabusée qui enveloppe les propos échangés : "Un tel endroit, dit l'un, ajoute des années à la vie. — Mais est-il nécessaire de la rallonger ?", répond l'autre... Et soudain un geste interrompt la rêverie : leur ami met le feu à un numéro du Statesman, un quotidien de Calcutta, comme on coupe un cordon ombilical. Ils se disent qu'une marche dans la forêt leur ferait du bien. Ils viennent d'arriver dans cette région reculée et sauvage pour quelques jours de vacances, ils ont de l'argent et l’envie de sortir des sentiers battus. Voilà donc Ashim, jeune cadre prometteur, fier et ténébreux, Sanjoy, contremaître timide et distant, Hari, joueur de cricket aux lisières de la dépression suite à une rupture amoureuse, et Sekhar, chômeur et boute-en-train plus ou moins malgré lui. Au lendemain d’une beuverie carabinée, deux jeunes femmes vont entrer dans leur vie, comme sorties d’une toile impressionniste. Et au-delà de la mondanité des propos échangés ils vont vite sentir l’aura qui les entoure comme un sortilège, un frémissement indicible. Est-ce la voix apaisante de Jaya, sont-ce les silences d’Aparna qui ajoutent à la magie ? Des Jours et des Nuits dans la Forêt commence comme une partie de plaisir pour finir en véritable parcours spirituel. C’est une comédie de mœurs d'un raffinement exquis, dont chaque plan est une pièce d'orfèvrerie.


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Dès les premières minutes émane une impression forte et troublante pour un film de Satyajit Ray. Plus on suit ces quatre compagnons à bord de leur petite voiture, plus on les voit et on les entend se chamailler comme des adolescents tardifs et un peu protégés, et plus on sent que le cinéaste s'inscrit en rupture avec une tradition fondatrice sur laquelle il s'est souvent appuyé à ses débuts pour ensuite s'en éloigner : celle du mélodrame épique. La fluidité du récit de leur installation, de leur péripétie avec le gardien qu'ils soudoient pour pouvoir se faire héberger dans une propriété privée, le ton guilleret avec lequel sont exprimés leurs bouderies et leurs petits problèmes de voisinage viennent encore déstabiliser un peu plus tant l'amplitude des oppositions semble réduite, tant la gaieté domine dans cette évocation de la rencontre entre rats des villes et rats des champs avec pour scène ce décor si simple et si beau de la forêt. L'objectivisation constante du point de vue, sans renoncer au savant travail d'épinglage des contrastes, confrontations, désirs, lâchetés et autres menues turpitudes de comportement, atteint une telle subtilité, refusant tous le sentiers dramatiques convenus, que Ray surprend un peu plus encore par son minimalisme. Si le réalisateur parsème son scénario d'amorces de conflits et de tensions potentielles, il s'arrange toujours pour les neutraliser ou les résoudre sans pathos ni tragique. Là n'est pas son sujet.

Ce qui l'intéresse est d'éviter le drame pour mieux s'attacher au temps, déroulé dans ses méandres, ses subtiles alternances, ses infimes renversements, ses enchaînements d'apparence fortuite et ses harmonies légèrement dissonantes. La nature apparaît alors avec toute sa force : c'est la fête villageoise qui sent la terre et le bois, rythmée par les danses de femmes piétinant le sol de leurs pieds nus. La caméra plonge dans les plis des tissus, étreint les hanches, enserre les tailles. Ce registre, qui se refuse à tout effet démonstratif, à tout recours au rebondissement, coïncide avec l'autre rive du Fleuve de Renoir. L'image et le geste répondent à la parole comme cette main de la femme laissant filer quelques grains de sable tandis qu’en elle affleurent réminiscences et traumatismes : le suicide du frère, l'incendie de forêt... On n'en saura pas plus, car déjà l’histoire nous mène ailleurs, comme un bouchon dans l'eau. Ainsi du jeu, lors d’un déjeuner sur l'herbe, où chacun doit se souvenir des noms d'hommes célèbres que les autres concurrents ont prononcé avant lui. Dans cet effort de remémoration où s’activent les automatismes des personnages, Ray retravaille, tout en révélant un peu plus les personnalités, une des questions essentielles de son œuvre : la richesse et l'impureté de toute culture, particulièrement dans le monde moderne. Kennedy côtoie Gandhi, Mao Tsé-toung et Karl Marx, tout comme les Beatles sont rangés à côté des disques de musique indienne traditionnelle. Le langage lui-même est porteur de cette acculturation, de ces mixages, de ces collages qui ne sont pas seulement principes de juxtaposition mais aussi porteurs de sens. On parle anglais quand on veut épater les filles et cacher son ridicule d'être surpris, presque nu et couvert de savon. On twiste la nuit sur les routes quand on a un bon coup dans le nez et que la mélancolie nous guette. La mémoire se fait ludique, elle dissimule une morale qui n'a rien à voir avec les faux antagonismes passé-présent ou ville-campagne, elle joue sans cesse au yoyo entre les époques, les langues, les espaces. Et parfois même elle flanche, comme celle d'Aparna, prise d'un trouble qu'elle ne comprend pas.


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Ainsi cette mémoire d'apparence légère vient progressivement charger le récit frivole d'une profonde gravité. C'est le drame de l'injustice, de la menace, du passé qu'on évoque : les deux femmes à propos du suicide et du feu, l'homme accusé arbitrairement de vol, les servantes virées, le serviteur tapi dans les bois... Sans pathos, les sentiments émergent de façon contradictoire au gré des rencontres. Premiers contacts, quiproquos, rendez-vous manqués, retrouvailles, gaieté... Le film s'en tient volontairement aux jeux d'approche, aux prémices. L'une laisse son numéro sur un billet de cinq roupies à l'homme qui la séduit, mais n'est-ce pas ce billet qu’Ashim va donner au gardien en partant ? Le paquet en forme de gâteau offert par le gouverneur juste avant le départ des quatre jeunes gens, à la fin du film, n'est-il pas là aussi pour faire œuvre de mémoire amoureuse ? Que trouve-t-on dans la boîte ? Des œufs. Et c'est au tour du spectateur d'être mis au défi. Se souvient-il que c'est justement en cherchant des œufs qu'Ashim a fait la connaissance d'Aparna ? Ashim se souviendra-t-il même de cette femme, de retour à Calcutta ? Le film ne le dit pas : il se termine, comme Pauline à la Plage de Rohmer, sur l’image d’un portail qui se ferme et d’une voiture qui s’en va, laissant le temps faire son tri et son ouvrage.

Au fur et à mesure qu’il progresse, il devient scène de la conservation ou de l'oubli, pulsion du désir, nostalgie, mouvement inabouti. Si Sanjoy ne peut assumer l'offre sexuelle qui lui est faite (Jaya se pare de bijoux, prend sa main et la place contre sa poitrine, avant d’essuyer l’humiliation de l’échec), si Hari s’aperçoit que la jeune indigène n'est pas un objet à posséder, Ashim fait la découverte d'une femme, d'une autre vérité, mais aussi sûrement d'une autre identité pour lui-même. Sur une plage de sable déserte trouée par deux arbres, alors qu'on entend au loin les percussions des Santhals, les deux personnages s’exposent de façon mutuelle, progressive, et Ray joue admirablement de l'utilisation de l'espace divisé par les arbres dans son découpage. En recourant à un intimisme très allusif, en renonçant à la fable du moraliste, Des Jours et des Nuits dans la Forêt s’impose comme un film majeur et singulier dans l'œuvre de son auteur. Il peaufine son épure a-dramatique telle une fine arabesque, aussi translucide que ce noir et blanc plus blanc que noir qui inonde l'écran, liant et déliant le travail du temps qui assujettit le spectateur en le soumettant à son plaisir et à son épreuve. Ce temps-là ne donne pas la clé de son déroulement, conserve son mystère que seule Aparna semble partager sous son sourire énigmatique et ses silences qui en disent long. Il est encore plus porteur d'opacité que ce que les gestes, les regards, les gros plans de visages suspendus aux airs égarés laissent entrevoir sans jamais résoudre. Il s'écoule tranquillement, amenant son flux d'inattendus, son flot de mystère, ses conjonctions étranges. Jamais il ne livre totalement son secret. Et c'est imprégnés de désir que nos quatre héros repartent vers la ville. Plus naïfs, plus insouciants, plus joyeux aussi. Apaisés par la conviction d'avoir été compris et aimés en dehors du "jeu social", en quelques jours et quelques nuits dans la forêt, loin des cités dont les lois implacables sont comme des étouffoirs où vient s'éteindre le cœur des hommes.


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