Rainer Werner Fassbinder (1945-1982)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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wontolla
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Re: Rainer Werner Fassbinder (1945-1982)

Post by wontolla »

Geoffrey Firmin wrote: C'est vrai que la scène de la cabine téléphonique surprend, mais je doute que les Wachowski aient pu voire le Fassbinder puisque le film n'a pas été revu depuis son unique diffusion à la TV allemande.Peut être qu'ils ont eu accès au scénario?
De fait, je pense que les Wachowski n'ont pas dû voir ce téléfilm qui n'a été diffusé qu'une seule fois (et je n'ai pas encore trouvé d'informations sur son éventuel passage en salle). Soit le scénario alors, ou le roman (qui semble plutôt une grosse nouvelle) ?
J'ai fait référence à Matrix parce que la publicité Carlotta le présente comme: "Précurseur de films clés comme Matrix ou Existenz, Rainer Werner Fassbinder construit avec génie un univers fait de faux-semblants et de voyages mentaux."
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Père Jules
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Re: Rainer Werner Fassbinder (1945-1982)

Post by Père Jules »

La troisième génération (Die Dritte Generation) (1979):

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Un film fassbinderien pur jus. Clairement engagé, ce film dénonce à tours de bras. La révolution des petits bourgeois d’abord, illustrée par l’imposante tignasse de Cohn-Bendit que Fassbinder filme passant à la télé lors d’un débat. Ces furtives boucles rousses (enfin vertes, c’était là le génie de la télé allemande des années 70) suffisent à en résumer le propos principal. Il démontre aussi que toute manœuvre plus ou moins révolutionnaire est nécessairement dominée et manipulée par le pouvoir incarné ici par Eddie Constantine en grand patron. Les graffitis que reprend le réalisateur n’illustrent finalement que les réelles aspirations de nos pseudos rebelles: baiser et se shooter. Tout n’est que contradiction et absurdité dans La troisième génération. Une femme tombe amoureuse de son violeur, un homme couche avec sa bru, le chef d’une cellule est un indicateur, un flic héberge son fils et sa bru, tous deux terroristes, un aristocrate lit Bakounine, un grand patron aime (et comprend) Tarkovski… Sur ce point, il me semble que Fassbinder appuie un peu fort sur son feutre. Sa démonstration n’en devient que plus laborieuse alors que par ailleurs pertinente. Ceci étant dit, j’aime Fassbie. Il y a chez lui une hyperactivité folle qu’illustre à merveille ce film.
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Père Jules
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Re: Rainer Werner Fassbinder (1945-1982)

Post by Père Jules »

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Katzelmacher (Le bouc) (1969)

Bon. Il faut dire d’entrée qu’il est inconcevable pour le néophyte de l’œuvre fassbinderienne de démarrer avec Le bouc. D’autres ont été vaccinés à vie pour moins que ça. Il faut dire que l’ami Rainer ne s’encombre pas de grands effets cinégéniques et se limite strictement à une pellicule noire et blanche (surtout blanche d’ailleurs) et à une caméra fixe. Seuls sept ou huit travellings arrière (en réalité toujours le même mais avec des personnages différents) d’une durée approximative d’une quarantaine de secondes viennent sortir le spectateur de la torpeur. Au-delà de ça (et il faut aller au-delà), Le bouc est un film (presque) fascinant qui aborde quelques thèmes qui seront chers au cinéaste tout au long de sa carrière comme le rapport à l’étranger. Il ne s’agit malgré tout pas d’un manifeste anti-raciste. Disons que l'œuvre informe, étudie, plus qu'elle ne dénonce. L'immigré grec (le personnage interprété par Fassbinder) est là pour nous montrer comment un corps étranger à la faculté de révéler les autres dans leur crainte, leur jalousie, leur vanité, leur amour aussi. C’est donc un beau film dont l’âpreté ne doit pas masquer le propos.
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Re: Rainer Werner Fassbinder (1945-1982)

Post by magobei »

Le monde sur le fil (Welt am Draht, 1973)

Fassbinder adapte en téléfilm le roman de Galouye, Simulacron 3. Le pitch en deux mots: des scientifiques ont mis au point un monde virtuel, habité par quelque 10 000 unités identitaires. Mais il y a, comme qui dirait, un "ghost in the machine"...
Pour ce téléfilm de SF, Fassbinder travaille à l'économie. Mais on n'est toutefois pas chez Tarkovsky (not. Stalker), et le réalisateur ne renonce pas à toute imagerie: le film a été, à en juger par les crédits, tourné en partie dans les labos d'IBM. On retrouve quelques "clichés" du genre, not. les écrans verticaux des vidéophones dont parle Michel Chion dans son bouquin sur la science-fiction (qui, me semble-t-il, zappe Welt am Draht d'ailleurs).
Un peu rebuté au départ par la durée (205 min env.) et une forme assez austère, je dois dire que j'ai été assez impressionné par la réflexion très aboutie que propose le film sur la notion de réalité virtuelle. Pas fumeux en plus, très klar text. Un digne précurseur des Matrix, eXistenZ et autres Avalon.
Ça sera la restauration antédiluvienne de 2017 sortie chez Olive et Koch, mais avec un bitrate à 26Hz et du DNR à 36Mb comme toujours chez l'éditeur. Autant dire que l'image sera merdique. Mais je vais l'acheter, même si ça fera doublon avec le Olive, le Koch et le Indicator parce qu'il y a des STF - je n'en ai pas besoin, mais c'est important si on veut partager - et surtout la VF d'origine avec Henri Chalant qui double Rex Edwards qui joue l'indien qui se fait tuer sur la gauche à 40:23.
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Re: Rainer Werner Fassbinder (1945-1982)

Post by Alligator »

Lili Marleen (Rainer Werner Fassbinder, 1981)

http://alligatographe.blogspot.com/2011 ... rleen.html

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Ach! Un autre Fassbinder qui me ravit. Il est vrai que celui-ci est d'une accès relativement aisé. L'histoire et les enjeux apparaissent très lisibles.

Et puis l'idée de faire un film autour de la chanson "Lili Marleen" dont la chanteuse va vivre les paroles d'une manière aussi dramatique et concrète, dans sa propre existence est une très belle idée. L'exercice de traduire en scénario, en une histoire qui tient en parfait équilibre, cette chanson par le biais des aléas que vit l'interprète est superbement réalisé. J'ai vraiment été impressionné par l'écriture du film. Inspiré par le récit réel de la chanteuse, Fassbinder exploite à merveille l'essentiel. Du moins est-ce le sentiment que j'éprouve, l'impression qu'il ne pouvait certainement pas en dire bien plus, qu'il était allé jusqu'au bout des personnages et de son mélodrame.

Des "Fassbinder" que j'ai vus jusqu'à aujourd'hui c'est certainement le plus sirkien dans le fond comme dans la forme. Occupons-nous d'abord de celle-ci, voulez-vous? Le travail sur les couleurs est remarquables, tout en nuances éloquentes et salue de façon plus qu'évidente celui de Russel Metty dans les films de Douglas Sirk : même exubérance traduisant les sentiments et les émotions des personnages confrontés aux déchirements, les rouges et les bleus arrosant l'écran de leurs lumières.

Je continue à m'interroger cependant sur le sens de la photographie "baveuse" sur certaines scènes et pas sur d'autres. J'ai cru un moment que le flou était réservé aux scènes pendant lesquelles le film prenait une teinte "noir" ou quand les personnages étaient confrontés au danger nazi mais d'autres scènes tout aussi tendues sont également filmées avec une image nette et tranchante.

Peut-être s'agit-il des séquences où Willie (Hanna Schygulla) vit son amour plein et démesuré? Parce que Willie baigne dans un monde bien à elle, où elle est seule, sans réellement se rendre compte de la folie ambiante, un monde où elle sourit. Ce film pour moi se résume à ce large sourire qui lui barre le visage sans cesse. Face à l'amour, comme à la barbarie, elle l'arbore, sa manière à elle d'affronter les périls. C'est une femme amoureuse. Heureuse et pleine d'aimer. Elle va survivre grâce à son amour pour Robert (Giancarlo Giannini).

La chanson "Lili Marleen" évoque le manque de l'être aimée pour le soldat parti au front. Pour Willie, cette séparation ne lui est pas aussi insupportable parce qu'elle attend avec le sourire la fin de la guerre et elle respire totalement la certitude que tout ira bien, la confiance en Robert et la force de leur amour. Willie est une femme encore un peu petite fille par certains aspects, comme beaucoup de femmes.

Fassbinder a bien su montrer les fragilités, les débordements, la fièvre, ce sourire, la puissance d'adaptation de cette femme, j'ai envie de dire qu'elle a la capacité d'absorption des chocs. Elle est capable d'étaler cette force face aux nazis. Comme chez Douglas Sirk, ce n'est pas celle que l'on croit la plus faible qui faillit face à l'adversité. Willie reste fidèle et fait montre d'une intégrité, d'une force morale peu communes contre l'Allemagne nazie alors que Robert se laisse bêtement manipulé par le racisme social de son père.

C'est lui le plus petit garçon, incapable de prendre de la hauteur devant à son père. Le retournement sirkien est tout aussi net et ajusté chez Fassbinder : même uppercut à la mâchoire du spectateur, même puissance mélodramatique.

C'est vraiment un très beau film et qui en dit encore long sur les préoccupations politiques de Fassbinder : plus social que chez Sirk, l'allemand en profite pour critiquer les cloisonnements de la société allemande. Alors que chez Sirk, l'aliénation des personnages provient avant tout des fondements familiaux et religieux du protestantisme américain, chez Fassbinder, c'est bien la lutte des classes qui se projette dans le drame des personnages.

Willie est une fille font les aspirations sont simples, vécues de façon naturelle, elle cherche à gagner sa vie et à aimer son homme. Robert est un grand bourgeois, juif, sans problème d'argent mais tourmenté dans sa chair par la situation politique allemande et également par le snobisme ainsi que l'étroitesse d'esprit de son père, soucieux de ne pas mélanger chiffons et serviettes. Quand l'appartenance à un groupe social, à une caste prévaut sur les individus... Le film dénonce très finement l'injustice et l'absurdité de tels comportements, thème qui revient souvent chez le cinéaste.
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Re: Rainer Werner Fassbinder (1945-1982)

Post by Stromboli »

Les 10 films préférés de Fassbinder (source Criterion):

1. THE DAMNED, Luchino Visconti

2. THE NAKED AND THE DEAD, Raoul Walsh

3. LOLA MONTÈS, Max Ophuls

4. FLAMINGO ROAD, Michael Curtiz

5. SALO, OR THE 120 DAYS OF SODOM, Pier Paolo Pasolini

6. GENTLEMEN PREFER BLONDES, Howard Hawks

7. AGENT X27, Josef von Sternberg

8. THE NIGHT OF THE HUNTER, Charles Laughton

9. JOHNNY GUITAR, Nicholas Ray

10. RED ELDERBERRY, Vassily Shukchin
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Re: Rainer Werner Fassbinder (1945-1982)

Post by Federico »

Le monde sur le fil (Welt am Draht, 1972)

Je ne suis pas toujours entré facilement dans l'univers de Fassbinder mais ce que j'avais lu sur ce film m'avait intrigué et comme j'aime énormément la SF...

Le cinéma européen des années 70 a une imagerie assez déprimante et c'est encore plus flagrant dans le cinéma allemand. Même avec des décors (vaguement) flashy, rien à faire. Et comme j'ai séjourné à plusieurs reprise en RFA à cette époque, c'est tout à fait conforme à mes souvenirs où régnaient le verre, l'acier, le béton et les tons formica orange-maronnasse. Le grain de l'image 16mm ne fait que renforcer cette désagréable sensation alors que ce sujet réclamait, sinon une netteté clinique à la Kubrick, au moins un traitement à la façon du Cronenberg des débuts (celui de Shivers, par exemple).

Fassbinder abuse des effets de cadrage, de travelings à 360° et de zooms qui deviennent aussi horripilants et gratuits que comiques quand on y a systématiquement droit chaque fois que Klaus Löwitsch (acteur physique mais aussi passionnant qu'une façade de la Commerzbank) tourne la tête. Pour paraphraser je ne sais plus quel afficionado de l'Ovalie : Le zooming est tout de même à la prise de vue ce que le drop est au rugby : une éjaculation précoce. Il abuse aussi de plans travaillés sur-signifiants et d'une lourdeur de mammouth (visages se croisant entre premier et arrière plan, opposition personnage allongé/personnage debout etc. mais n'est pas Bergman qui veut).

La prise de son est infecte, probablement post-synchronisée sans tenir compte du contexte et le chargé des effets sonores n'est pas doué (on a l'impression de le voir taper sur des planches et des plaques de verre pour rendre - très mal - le son de pas sur le lino ou la pose d'un verre sur une table). Même cata pour les sons électroniques qui tombent comme un cheveu sur un circuit imprimé.

Bizarrement (et sans penser un instant à autre chose qu'à une bête comparaison), cette désincarnation et/ou cette froideur m'ont fait penser par moment aux cinémas de Jacques Tati et d'Antonioni. J'ai pensé à Tati en revoyant dernièrement Playtime, son design de catalogue Knoll et ses bruitages.

C'est bavard et ennuyeux. Les acteurs (pour la plupart familiers des films de Fassbinder) sont tous sous Tranxène, totalement mono-expressifs. Et, de plus, d'une laideur rare. Le pompon pour la pulpo-vulgos actrice, caricature de blonde et qui ressemble à une Frédérique Bel gonflée à l’hélium. Je ne m'étais pas autant emmerdé depuis Le camion de Duras et la finale de Roland Garros 1982 entre Wilander et Vilas. :evil: Le ridicule est souvent frôlé voire dépassé comme la scène en boîte de nuit où la bimbo survitaminée se love au milieu de culturistes Noirs prenant la pose.

Une énorme déception. Aussi glacial et désincarné que le "recut" de Raumpatrouille. Un Derrick chez K. Dick. On devine l'influence d'Alphaville qui lui aussi montrait un futur proche froid comme le béton (notamment les scènes en voiture, de loin les plus intéressantes du film, les plans de couloirs et l'apparition - un peu cheap - d'Eddie Constantine) mais avec une toute autre force évocatrice et poétique.

Oser comparer ce nanar pas drôle à Matrix*, Inception (que je n'ai pas vu, ceci dit) et pour quoi pas à Total Recall est limite une arnaque. A un moment, le personnage central évoque la réalité floue de la théorie du "Je pense donc je suis" (ou plutôt du "Je pense que les autres sont donc ils sont") en posant le cas d'une personne qui aurait un ami qui disparaîtrait subitement et tout le monde autour semblerait alors ne l'avoir jamais connu. Eh bien en 20mn, ce postulat fantastique avait donné un des meilleurs épisodes de la 1ère saison de la Twilight Zone : And When the Sky Was Opened. Fassbinder aurait mieux fait de s'attacher les services de Rod Serling et Richard Matheson.

Bon, j'avoue que le peu que je connais de l'oeuvre de Fassbinder a tendance à me déprimer. J'avais plutôt aimé Le mariage de Maria Braun, Lili Marleen et Le secret de Veronika Voss, beaucoup moins Querelle. Mais ça remonte à 30 ans et je n'ai pas franchement envie de les revoir. Je sais que le cinéaste, décédé prématurément, a acquis depuis un statut d'intouchable (il avait déjà une côte énorme de son vivant parmi les cinéphiles). On me répondra que c'est aussi le cas de Jean Eustache mais pour moi, il n'y a pas photo entre les deux.

Ce pensum à se pendre m'a surtout donné envie de revoir le très dérangeant et contemporain Das Millionenspiel, également réalisé pour la télévision allemande mais qui est, lui, une véritable réussite d'anticipation germanique. Ou les cérébraux, parfois un peu apathiques mais autrement plus maîtrisés et troublants Je t'aime, je t'aime de Resnais ou Un soir, un train de Paul Delvaux.

(*) Le fait que les personnages en voyage virtuel soient contactés et ramenés au monde réel par téléphone...
Last edited by Federico on 10 Nov 13, 17:09, edited 1 time in total.
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Re: Rainer Werner Fassbinder (1945-1982)

Post by wontolla »

Sortant de la vision d'un Fassbinder (TV) lundi soir: Je veux seulement que vous m'aimiez, je viens relire ce fil et découvre ta critique.
Qui me donne envie de revoir Le monde sur le fil. Pour le moment j'en reste à la critique que j'en faisais il y a neuf mois.
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Re: Rainer Werner Fassbinder (1945-1982)

Post by Alligator »

In einem Jahr mit 13 Monden (L'année des 13 lunes) Rainer Werner Fassbinder, 1978)

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Ce qui m'a le plus frappé, ce sont les nombreuses scènes où je croyais voir un film d'Almodovar. Souvent en voyant des Fassbinder, je remarquais la filiation avec Douglas Sirk ou bien même avec Jean-Luc Godard, mais c'est la première fois qu'Almodovar entre dans l'arbre généalogique de façon aussi évidente.

La filiation est d'abord profonde, avec des personnages très denses, complexes, en apparence extraordinaires, mais en fait tout simplement aussi vrais et naturels que peut l'être le commun des mortels. Transsexuels, homosexuels, putes ou mafieux, tous sont des êtres humains.

Elle se manifeste également dans la richesse littéraire que le récit propose. Et sur ce point on ne saluera jamais assez la finesse, la maitrise de la narration chez Fassbinder -ce qui est peut-être encore plus net chez Almodovar- et que la mise en scène très courageuse rend encore prégnant. Que dire de cette recherche continue, dans les angles, dans le placement des personnages, quête de sens et de mise en perspective, de leurs sentiments et de leurs émotions? On retrouve à ce propos l'obsession ou la manie de Fassbinder à placer des miroirs ou des vitres transparents, flous entre ou face à ses comédiens. Ces diffractions, ces détournements de l'image se retrouvent également chez Almodovar dans une moindre mesure.

D'ailleurs la filiation formelle entre les deux cinéastes va beaucoup plus loin : j'ai à plusieurs reprises été frappé par l'étonnante impression d'être devant un film d'Almodovar. A titre d'illustration, je citerais cette scène dans l'abbaye, où la pute Zora (Ingrid Caven) accompagne Elvira (Volker Spengler) pour que celle-ci rencontre une bonne sœur (Lilo Pempeit) qui l'a élevé(e) quand elle était petit(e) garçon. Voilà, en une séquence : et la forme (avec les cadrages, les costumes, l'ambiance) et le fond (transexualité, exclusion, religion, acceptation de soi, des thèmes récurrents chez les deux auteurs) se conjuguent pour me permettre d'affirmer qu'Almodovar a vu et été influencé par ce film de Fassbinder. Ma main au feu. "La loi du désir", Tout sur ma mère" et "La fleur de mon secret" sont les films qui me paraissent avoir emprunté au cinéaste allemand. Au minimum ceux-là, merde!

Si je continue sur cette relation intime entre les deux auteurs, vous allez penser que je suis un illuminé, alors passons au film en lui même, son histoire, ses personnages au-delà de l'empreinte fassbinderienne, au-delà de son style et de ses thématiques.

Et l'on rencontre un personnage très touchant, torturé par une extrême sensibilité et surtout cette identité sexuelle bâtie par le bistouri et non la nature, par conséquent confrontée très tôt à sa place en tant qu'individu dans la société, celle qui est ordonnée par le genre. A ce transsexualisme difficilement accepté par les autres, même s'il/elle conserve l'amour de son ex-femme et de leur fille, s'ajoute la fragilité du personnage, les traumatismes de l'enfance, l'exclusion que le petit enfant a ressenti très jeune dans son enfance, l'abandon et le refus d'amour plusieurs fois subi et qui rendent les ruptures adultes si violentes. Fassbinder nous décrit un personnage écorché vif sur lequel on comprend très vite que les cicatrisations ne peuvent se faire complètement.

Tenez, en voilà une belle différence avec les mondes d'Almodovar ou de Sirk, ici le personnage ne trouve pas de solution heureuse, de deuxième chance, la force de se battre à nouveau. Certes, en tant que spectateur, que l'aboutissement soit heureux ou malheureux importe peu. Seuls les émotions suscitées, leur puissance, la beauté de la description et des enchainements sont essentielles et favorisent le plaisir cinéphile. Ici encore Fassbinder parvient à ses fins en créant un objet très personnel mais également qui réussit la gageure de mettre ses craintes et ses émotions particulières à la portée de l'universel, pour peu que le commun s'y ouvre.

Un très beau film. Peut-être un des plus violents qu'il m'ait été de voir jusqu'à maintenant de Fassbinder, du côté de l'amer.
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Re: Rainer Werner Fassbinder (1945-1982)

Post by Alligator »

Chinesisches Roulette (Roulette chinoise) (Rainer Werner Fassbinder, 1976)

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S'il me fallait résumer, je dirais que je n'ai pas été intéressé ni ému par les personnages, trop loin, trop froids, un peu désincarnés mais que j'ai beaucoup aimé la manière dont Fassbinder écrit son histoire, ainsi qu'il la filme.

L'histoire me passe sur le cuir comme goutte d'eau sur plume de canard. J'observe alors avec un réel plaisir le talent d'écriture, ainsi que celui de mise en forme.

Pas la peine de s'éterniser sur ce que raconte le film, je m'en cogne. Je le répète, il y a comme une barrière que je ne parviens pas à franchir. Je ne trouve pas la perche. Sans explication.

Passons plutôt à cette formidable usine à idées de mise en scène qui agite le bocal fassbinderien. J'adore ce que fait ce gars, son génie à placer sa caméra, la finesse des mouvements, l'inventivité des cadrages et cette capacité à proposer de l'innovation, constamment, tout en créant quelque chose qui lui ressemble, une esthétique récurrente, ce qu'on appelle un style, qui n'appartient qu'à lui avec ces procédés habituels, comme l'utilisation constante des reflets, des transparences, ces déformations du champ de vision, sa démultiplication, ses ruptures et la formidable appropriation du cadre, des audaces formelles qu'on retrouve chez beaucoup de cinéaste mais qui font figure ici de constants éléments de construction sémantiques. En effet, les personnages sont autant paumés dans leur vie que dans le cadre.

Je sais que je me répète, mais la familiarité visuelle avec Almodovar se confirme. Peut-être oserais-je noter (ce qui n'est pour le moment et qu'une impression et en aucun cas une certitude) la manière de filmer parfois des personnages de sorte qu'ils apparaissent comme figés, statufiés, et qu'on retrouve dans certains films de Bergman. Je me pose la question en tout cas. A revoir et étayer.

Il faut noter également que la distribution prend sur ce film des teintes francophones avec les participations de Macha Méril et Anna Karina.

Si je n'ai pas pris autant de plaisir à suivre ce film parce que insuffisamment impliqué par l'histoire et les personnages, j'ai passé pourtant un bon moment devant un objet bien foutu.
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Re: Rainer Werner Fassbinder (1945-1982)

Post by Akrocine »

Passages from a letter exchange between Rainer Werner Fassbinder and Dirk Bogarde, shortly after finishing the shooting of Despair in Germany, June 1977 (from Sight and Sound, July 1992).

http://notesoncinematograph.blogspot.co ... t-rwf.html
"Mad Max II c'est presque du Bela Tarr à l'aune des blockbusters actuels" Atclosetherange
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Re: Rainer Werner Fassbinder (1945-1982)

Post by AtCloseRange »

Le Monde sur le fil
Eh bien, heureusement que j'avais vu l'autre adaptation du bouquin de Goulaye, Passé Virtuel parce que sinon j'aurais été encore plus dans la panade. Ici, Fassbinder a 2 fois plus de temps (2 épisodes d'1h40), développe quelques aspects industriels supplémentaires mais globalement, je crois que suis pluôt réfractaire au cinéma du réalisateur (Lili marleen excepté).
ça tire en longueur, c'est confus, la mise en scène extrêmement poseuse mais pour une coquille à peu près vide. Je veux bien admettre qu'on ne peut juger de la même façon un film de la télé allemande des années 70 (et le manque de moyen qui va avec pour raconter une telel histoire) avec un film US des années 90 mais à tout prendre, mieux vaut regarder la sympathique série B qu'est Passé Virtuel.
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Re: Rainer Werner Fassbinder (1945-1982)

Post by blaisdell »

Despair (1978) de Rainer Werner Fassbinder

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Rareté découverte lors de sa récente ressortie en salles.
Que dire ?

J'ai trouvé le film passionnant mais ce n'est pas une oeuvre que je conseillerais forcément à tout le monde tant elle demeure assez tordue, à l'image de son principal protagoniste, un industriel germanique obsédé par l'idée d'avoir un double, jusqu'à en basculer dans la folie.
Son nom est Hermann Hermann: toute ressemblance avec le Humbert Humbert du Lolita de Nabokov, n'est guère fortuite car Despair constitue également une adaptation d'une oeuvre de ce romancier.

Le film est typique de son époque: une superproduction d'auteur de langue anglaise comme L'oeuf du serpent de Bergman ou Profession reporter de Michelangelo Antonioni, film auquel j'ai beaucoup pensé en voyant ce Despair: même idée du personnage principal d'endosser l'identité d'une personne décédée pour mettre un peu de piment dans sa vie, même destin d'homme trompé, etc...

On peut être agacé par ce récit nébuleux, assez lent et tortueux, parasité il est vrai par la démence et le projet absurde du personnage principal.
Pour ma part, j'ai trouvé la mise en scène extrêmement brillante et le plus souvent fascinante -grâce à des mouvements de caméra savamment étudiés- aidée par la parfaite reconstitution de l'Allemagne des années 30.

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On peut aussi souligner l'intrusion assez habile du cinéma et de la mise en abyme cinématographique (cf le final).

Ajoutons à celà une très bonne interprétation, avec évidemment une performance remarquable de Dirk Bogarde dans le rôle de Hermann Hermann.
L'acteur britannique joue la folie à la perfection mais ses admirateurs dont je fais partie n'en seront guère étonnés.
Despair allait d'ailleurs rester son dernier film jusqu'à sa réapparition douze ans plus tard dans le Daddy Nostalgie de Tavernier.

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En somme, un film que j'ai beaucoup apprécié et qui me donne envie de voir d'autres films d'un cinéaste que je connais encore assez mal..
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Kevin95
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Re: Rainer Werner Fassbinder (1945-1982)

Post by Kevin95 »

C'est sur qu'il faut s’accrocher avec Despair, mais hormis sa bizarrerie j'ai beaucoup apprecié le film, très brouillon (Fassbinder oblige) mais passionnant dans son parallèle entre la folie de ce bourgeois bien installé et celle d'un pays (Allemagne années 30) et où le plus fou n'est pas forcement celui que l'on croit. Le récit débloque complétement après une heure de film pour devenir un pur fantasme à la croisée de Kafka et Fellini (donc improbable) pour finir sur un clin d’œil à Sunset Blvd. de Billy Wilder, manière pour le réalisateur de surligner le grotesque de la période.

Sachant que Fassbinder marche un coup sur deux chez moi, je dois bien confesser que ce film-ci s'inscrit dans la partie positive de la filmographie du réalisateur. :wink:
Les deux fléaux qui menacent l'humanité sont le désordre et l'ordre. La corruption me dégoûte, la vertu me donne le frisson. (Michel Audiard)
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Re: Rainer Werner Fassbinder (1945-1982)

Post by Supfiction »

Question : Peut-on découvrir et apprécier LE MONDE SUR LE FIL en 2012, plusieurs années après Matrix et autres ersatzs ?

Le dvd est en promo à la fnac mais j'ai peur que ce film très estimé est perdu de sa valeur avec le temps. C'est souvent le problème avec les films d'anticipation "sérieux" (j'omet par là les NY1997 et autres) du genre THX1138.
tenia wrote: rien de bien nouveau
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